PADDOCK, YORICK
PADDOCK
Yorick ! encore ici? Qu’y viens-tu faire?
D’être parti ce soir tu m’avais fait serment.
YORICK
Je te venais donner une étreinte dernière,
A toi, mon seul ami.
PADDOCK, satisfait.
Vraiment?
(Il lui tend la main.)
Maintenant que ma main vient de toucher la tienne. Il n’est plus rien qui te retienne...
Adieu, pêcheur... Le vent souffle là- bas...
YORICK
Adieu! ...
(Il va pour sortir, hésite, puis tout à coup, avec éclat.) Non! non!... je ne partirai pas!...
Ah ! laisse-moi la voir encore; elle est si belle!
PADDOCK
Cet amour sans espoir te tuera.
YORICK
J’aime mieux
Mourir aux pieds de la cruelle Que d’exister loin de ses yeux.
D’ailleurs, son souvenir me suivrait en tous lieux (Paddock hausse leS épaules.)
Digiti^rid by CiOOv
La nature entière me semble Un doux reflet de sa beauté 1 Dans l’étoile son regard tremblCj Son souffle est la brise d’été.
Elle s’en va... tout devient sombre- Elle tevient... tout est vermeil,
Et je me réchauffe à son ombre Comme un mendiant au soleil.
Celle qui prit ma vie^ Jamais ne le saura;
Car ma lèvre ravie Toujours tout bas murmurera; Myrrha !
Myrrha !
J’aime Myrrha!
Ainsi qu'un oiseau qu’on emporte, Elle tient mon cœur dans sa main...
Je n’ai pas d’espoir, mais qu’importe Je vais sans penser au chemin.
Et pour moi la douleur s’oublie. Quand je puis, — par la nuit voilé, Baiser la fleur qu’elle a cueillie Ou le gazon qu’elle a foulé.
Dans cet amour ma vie Un jour, se brisera;
Mais ma lèvre ravie Dans son dernier soupir dira :
Myrrha !
Myrrha 1 J’aime Myrrha.
PADDOCK, à part.
O perfide Myrrha, ma haine est redoublée Par l’amour que tu mets dans cette âme troublée. (A Yorick.)
Un fou peut bien croire un bouffon!
Écoute-moi : ton ange est un démon!
■ YORICK
S'il blasphème Ainsi,
C'est qu’il l’aime Aussi'
PADDOCK, lui prenant la main.
J’aimais ce vieillard qui tombe !
Va demander à Myrrha Quelle main creusa la tombe Où ce soir il dormira.
YORICK
La Jeunesse peut répondre Aux amours de soixante ans ;
« Quand la neige vient à fondre Accuse-t-on le printemps? »
Digitlzed by Googie
PADDOCK
Démon ou femme,
J ai dans mon àme.
Comme une flamme, Ton souvenir,
L orgueil t’enivre ;
Mais je veux vivre.
Je dois te suivre Pour te punir.
Démon ou femme.
J’ai, douce flamme.
Au fond de Tàme,
Ton souvenir.
L'amour m’enivre,
Il faut te suivre.
Et je veux vivre Pour te bénir.
PADDOCK
Eh bien ! va donc lui dire Ton rêve et ton délire.
YORICK
Oh ! non 1 jamais Je n’oserais.
PADDOCK
Les femmes sont à qui les brave.
Un peu de courage et de foi I
Pourrait-elle accueillir l’esclave^
Quand elle a rejeté le roi?
Non I je veux garder pour elle Mon secret;
Une parole cruelle Me tuerait.
YORICK
Tu pourrais en rire,
O belle Myrrha !
Mon cœur qui soupire Pour toi se taira.
PADDOCK, à part.
Quand il verra rire La fière Myrrha,
Ce cœur qui soupire Bientôt maudira.
PADDOCK
Alors, étouffe donc ce cœur dans ta poitrine- Vas oublier là- bas, dans la brise marine.
Dans 1 eau qui court sur les galets 1
YORICK
A quoi bon? — Le zéphir, et la vague et l’étoile Viendraient s’unir pour ramener ma voile.
Demain, au seuil de ce palais.
PADDOCK
Démon ou femme,
J’ai dans mon âme,
^ Comme une flamme.
Ton souvenir.
L’orgueil t’enivre ;
Mais je veux vivre,
Je dois te suivre Pour te punir.
YORICK
Démon ou femme.
J'ai, douce flamme.
Au fond de l’àme.
Ton souvenir.
L'amour m'enivre;
Il faut te suivre.
Et je veux vivre Pour te bénir. .•
PADDOCK, qui a regardé au dehors.
Eh bien! sois satisfait, voici ta fière idole.
YORICK, ému.
Je tremble au seul bruit de ses pas.
PADDOCK
Amant naïf, comprends donc mieux ton rôle, Car ta timidité ne te sauverait pas.