SUR PARIS
Tu m'as fait promettre, honnête Flammèche, de te dire mon mot sur Paris; et, comme un diable candide et bénin que tu es, tu as insisté au point de rendre un refus impossible. Prends garde de te repentir de ta politesse; car, en vérité, tu ne pouvais t' adresser plus mai. Personne ne connaît Paris moins que moi. On ne connaît que ce qu'on aime, on ignore presque toujours ce qu'on hait; et, je te l'avoue, je hais Paris au point de passer tout le temps que je suis forcé d'y demeurer à fermer mes yeux et mes oreilles pour tâcher de ne pas voir et de ne pas entendre ce qui fait, au dire des riches et des étrangers, le charme et le prix de cette riante capitale. C'est une aversion passée à l'état de monomanie; si bien que j'ai oublié mes existences antérieures. Je ne saurais donc te peindre que les misères du coin du feu, et valentelles la peine d'être dites? Le seul moyen d'y échapper, c'est, diras-tu, de sortir de chez soi. Où aller dans Paris^ à moins qu'on n'y soit forcé ? où trouver le ciel qu'on puisse regarder sans heurter les passants et sans se faire écraser par les voitures, pour
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piîU qu'on n'ait pas la taculté de re^^arder à la fois en l'air et devant soi? où respirer un air pur? où entendre des harmonies naturelles? où rencontrer des i'v^ures calmes et des allures vraies? Tout ce «jui n'est pas maniéré par l'outrecuidance, ou stupide comme la préoccupation du gain, est triste comme l'ennui, ou atl'reux comme le malheur. Tout ce qui ne grimace pas pleure, et ce qui par hasard ne grimace ni ne pleure est tellement eliacé ou hébé-té, que les pavés usés par les pas de la multitude ont plus de physionomie que ces tristes faces humaines. Que se passet-il donc dans cette ville riche et puissante, pour que la jeunesse y soit tlétrie, la vieillesse, hideuse, et l'âge mûr égaré ou sombre? Regarde ces masures décrépites et puantes auprès de ces palais élevés d'hier. Regarde ce monde d'oisifs qui marche dans l'or, dans la soie, dans la fourrure et dans la broderie; et, tout à côté, vois se trainer ces haillons vivants qu'on appelle la lie du peuple ! Écoute courir ces légers et brillants équipages; entends ces cris rauques du travail et ces voix éteintes de la mist^^re! La plus nombreuse partie de la population condamnée au labeur excessif, à ravilissen)ent, à la souffrance, pour que certaines castes privilégiées aient une existence molle, gracieuse, poétique et pleine de fantaisies satisfaites! Oh ! pour voir ce spectacle avec indiHérence, il faut avoir oublié qu'on est homme, et ne plus sentir vibrer en soi ce courant électrique de douleur . d'indignation et de pitié qui fait tressaillir toute âme vraiment humaine, à la vue, à la seule pensée du dommage ou de l'injure ressentis au dernier, au moindre anneau de la chaine.
Mais, où donc, me dira^s-tU;, espérer de fuir eu