COUP D'ŒIL GÉNÉRAL SUR PARIS
ture de Dieu, à transformer ce monde par le travail, par la religion, par l'amour, au lieu d'y perpétuer le mensonge et le forfait de l'inégalité! Non, vous n'êtes pas homme du monde ; car vous ne connaissez ni le monde ni l'homme î
Suis-les, lutin investigateur; monte dans leur carrosse, et entre avec eux dans ces hôtels, dans ces salons où brille et sourit froidement ce qu'ils appellent leur monde. Je suppose que, de la région céleste où tu déployais ton vol, tu fusses tombé tout à coup au milieu d'un bal aristocratique, sans avoir eu le temps de jeter un regard sur les plaies de la pauvreté : le spectacle qui se fût déployé alors sous tes yeux t'eût fait croire à l'âge d'or de nos poètes. Si tu n'avais pas eu la faculté surnaturelle de plonger dans les cœurs, et d'y lire l'ennui, le dégoût, la crainte, les souffrances de l'amour-propre, les rivalités, l'ambition, l'envie, toutes ces mauvaises passions, tous ces remords mal étouffés, toutes ces appréhensions de l'avenir, toute cette peur de la vengeance populaire qui expient la crime de la richesse; si, enfin, tu t'étais arrêté à la surface, n'aurais-tu pas cru contempler une fête véritable^ et assister à la communion des membres de la famille humaine, au sein des joies conquises par le travail, par les arts et parles sciences ? Car, en vérité, toutes ces joies sont légitimes en elles-mêmes. Ces palais, ces buissons de tleurs au milieu des glaces de i'iiiver, ces jets d'eau qui retlètent la lumière des lustres, ces globes de feu qui effacent l'éciat du jour, ces tentures de velours et de moire, ces ornements où l'or brille sur tous les lambris, ces parquets où le pied vole plutôt qu'il ne marche, cette douce chaleur qui transuniie l atmosphère et neutralise la rigueur des saisons,
la
'U cuir l> O.IL Ok.ShKAL -ïi h k'Ah^h
tout («bien-t-tre... c'est If fuvre «lu iraxail intelligent; et a* n'est pas seulement pour l'homme un «lrf)il. mais un devoir résultant «le son oriçanisalion inventive et productive, que de créer à la famille humaine des demeures vastes, nobles, saines et riches, (^es tableaux, ces statues, ces bronzes, cet onhestre, res belles <'tf>fVt*s, ces gracieux ornements de pierreries au front dtvs femmes, tout ce luxe, resl l'o* ivre de l'art: et l'art est une mission divine que riiuinanilédoit poursuivre et agrandir sans cesse. C^es artistes, qui cherchent là des jouissances exquises, échange bien légitime des jouissances dof)nées par eux-mêmes à la société, ils ont le dr(»it (Taimer le beau, et ilsob^^issont à leur instinctsupérieurencliercliautàs y relremjier sans ccs.se. Oui, l'humanité a droit à ces richesses, à ces plaisirs, à ces satisfactions matérielles et intellectuelles. Mais c'est l'humanitêy entende/.-vous? c'est le monde des humains, c'est tout h monde (|ui doit jouir ainsi des fruits de son labeur et de son génie, et non pas seulement votre petit monde {\m se com|)te par têtes et par maisons. Ce n'est pasvotre monde de fainéants et d'inutiles, d'égoïstes et d'orgueilleux. (rim[>ortants et de timides, de patriciens et de banquiers, de parveims et de pervertis; ce n'est pas même votre monde d'artistes vendus au succès, à la spéculation, au scepticisme et à une monstrueuse inditf' rence du bien et (lu mal. (îar, tant qu'il y aura des pauvres à votre porte, des travailleurs sans jouissance et sans sécurité, des familles mourant de faim et de froid dans des bouges immondes, des maisons de prostitution, des bagnes, des hôpitaux aux(|uels vous léguez quelquefois une aumône, mais dans lesquels vous n'oseriez pas entrer, tant iKdi fièrent de vos ^iplendides demeure -^j
roi^P D'Cr.TL OKNKRAL SUR PARTS 313
des mendiants auxquels vous jetez une obole, mais dont vous craindriez d'eftleurer le vêtement immonde; tant qu'il y aura ce contraste révoltant d'une épouvantable misère, résultat de votre luxe insensé, et des millions d'êtres victimes de l'aveugle égoïsme d'une poignée de riches, vos fêtes feront horreur à Satan lui-même, et votre monde sera un enfer qui n'aura rien à envier à celui des fanatiques et des poètes. Mais, diras-tu, faut-il mettre le feu aux hôtels ou fermer la porte des palais ? faut--il laisser croître la ronce et l'ortie sur ces marbres, aux marges de ces fontaines? faut-il que la beauté revête le sac de la pénitence, que les artistes partent pour la terre sainte, que les arts périssent pour renaître sous une inspiration nouvelle, que la société tombe en poussière afin de se relever comme la Jérusalem céleste des prophètes? Tout cela sera bien inutile à conseiller, lutin, et encore plus inutile à entreprendre sans lumière et sans doctrine. Un élan nouveau et subit de l'aumône catholique ne remédierait à rien, pas plus que certains essais de transaction pratique entre l'exploiteur et le producteur, conseillés aujourd'hui par les prétendues intelligences du siècle. L'aumône, comme la transaction, ne sert qu'à consacrer l'abandon du principe sacré et imprescriptible de l'égalité. Ce sont des inventions étroites et grossières, au moyen desquelles on apaise hypocritement sa propre conscience, tout en perpétuant la mendicité, c'est-à-dire l'abjection et l'immoralité de l'homme; tout en prolongeant l'inégalité, c'est-à-dire lexploitation de l'homme par l'homme. La doctrine est faussée par ces tentatives; il faut une autre science, basée sur la doctrine. Mais , ce n'est pas toi, Flammèche, qui aideras à la chercher;
3«fi COUP D'0:iL CKNtRAL SUR PARIS
cl jrt ne suppose pas que Ion Koi «les Knfers, à moins qu'il no soit l'ange m»koiinu q ut* j'ai nîvé et dépeint (juelque part, s'y intéresse véritablement. Tel que tu nous Tas montré, spirituel railleur, ù moins que tu ne te sois joué de nous, le souverain (jui t'a dépêché vers nous est un bon diable, blasé dan-^ ses émotions, et curieux plutôt qu'amoureux de nos nouveautés |>hilosopl)iqueg. Je laisserai donc à d'autres le soin de l'amuser ; je ne me sens pas divertissant, et je t'ai promis de répondre seulement à nue question formulée, je crois, à peu pn's ainsi : « l'ourquoi n'aimes-tu pas Paris, le berceau de ton être intellectuel et moral, le milieu où ton existence ^Tavite mêlée à celle de tes semblables? » Je t'ai répondu : Je bais Paris, parce que c'est la ville du luxe et de la misère, en première liiîne. Je ne m'y amuse point, parce que je n'y vois rien que de triste et de révoltant. Je ne saurais m'y plaire, parce que je rêve b; rè;:ne dii l'éi^alité. et que je vois ici le s})ectacle et la consécration insolente et cynique de iiné^alité poussée à l'extrême. J'ai les tristesses d'un philosophe, bien que j(î sois un pauvre ]»hilosophe. J'ai les besoins d'un pftéte. bien que je sois un ])oéte fort mince. Mais, si petit que l'on soii, on peut ^'randement soutirir. et ce que mes yeux voient ne porto pas la joie dans mon cœur ni i'enivremenidans mon cerveau.
Deux ou trois fois dans ma vie je me suis glissé en cliunotanl. coîume tu pourrais le faire, dans ce luvnile qui se croit si b»'au. J ai vu des lumièivîs rpii m ont donné la migraine, des murs habillés de pourpre et d'or comme des cardinaux, des femmes couronnées, demi-nues comme des bacchantes, des hommes tout noirs et tout d'une pièce, des artistes qui s'évertuaient