‹ La cour d'amourChapitre 10 sur 18 · L IDYLLE DE DEUX CHRETIENS · texte numérisé non relu

L IDYLLE DE DEUX CHRETIENS

En attendant ce jour qui devait rendre l'armée aux périls et aux émotions de la guerre, Paul Richard s'était établi, avec les siens, dans un coin du Delta. Là ses compagnons et lui vivaient tous de chasse et de pêche, comme les tribus nomades des premiers jours de l'Orient. Ce genre de vie plaisait beaucoup à ces hommes aventureux, et ils songeaient sérieusement, avec les laboureurs et les artisans amenés par Louis, à fonder une colonie dans cette contrée vierge, sur cette terre féconde, arrosée par le Nil, bordée par la mer, rafraîchie par des sources d'eau vive, et, sous un

ciel ardent, couverte des plus beaux arbres du nord et du midi.

Les alluvions accumulées depuis les premiers âges du Nil, sur un côté du Delta, avaient formé, à cette époque, une colline assez haute, où les arbres ne pouvaient prendre racine à cause de la violence des vents de la plage, sans cesse déchaînés. Sur un sol peu solide, les arbustes, les bruyères, les pourpiers de mer, les tamaris couvraient ce tertre énorme, et servaient d'asile et d'hôtellerie aux oiseaux voyageurs dans les semaines de leur migration. Paul Richard, accompagné de son ami Emmanuel, conduisait souvent la chasse sur ce point du Delta, et laissant ses soldats au pied de la colline, il montait au sommet pour jouir d'un spectacle superbe, et 'demander à l'horizon maritime si la France oublieuse n'envoyait aucun navire à l'Orient.

De ce haut belvédère on apercevait les bras du Nil qui conservaient bien loin encore dans la mer leurs méandres et leur teinte, le désert uni et pâle, le Delta vert et primitif comme l'Éden. Un jour Richard, assis devant ce tableau, disait avec mélancolie à Emmanuel :

— Je ne sais quel résultat Dieu doit donner à la glorieuse expédition du roi en Orient, mais plus j'habite ce pays, plus je m'obstine dans la même idée, plus il me semble qu'une voix providentielle me donne le conseil de rester où nous sommes, et de créer une colonie française chrétienne à cet Orient. Ma pensée est sans cesse tournée vers ce but. Voilà déjà plusieurs fois que la France passe la mer et rentre chez elle ; on dirait que la Méditerranée, qui n'a pas le flux et le reflux de l'Océan, en va prendre un autre bien plus beau et bien moins stérile, le flux et reflux de pèlerinages chrétiens et militaires : si bien qu'à force d'aller et de revenir, et lorsque l'heure de Dieu sera venue, les voyageurs prendront racine sur le sol oriental, bâtiront des maisons au lieu de planter des tentes, et marieront la Seine et le Nil au pied d'un autel chrétien. Quand viendra ce moment? Nous l'ignorons, mais il viendra. L'impulsion est donnée, le flux et reflux ne s'arrêtera pas. Nous avons déjà trouvé dans ce pays la tribu des Aurès ; c'est le premier noyau; nous aurons bientôt une autre couche d'alluvion chrétienne, et j'espère bien mêler à celle-ci l'argile

dont Dieu a fait mon corps. Je sais bien que ceux qui resteront avec nous sur la terre africaine auront, par intervalles, des regrets, ce qu'on appelle le mal du pays ; il s'en trouvera qui tomberont en mélancolie profonde au souvenir de la France, et qui regretteront, dans ce pays du soleil, la rue de la Juiverie, les échoppes de la Cité ou la colline de Montmartre ; mais nos enfants, eux, nos enfants nés au Delta ou au Liban, ou en Palestine, où Dieu nous mènera enfin , ne regretteront rien et ne souffriront pas du mal du pays : ce seront les véritables Français africains, et ils n'auront qu'un pas à faire pour aller offrir la lumière de la croix aux idolâtres indiens, par le détroit de Suez ou le golfe d'Ormus. Tel est l'avenir que j'entrevois. Quant à moi, si une lance arabe ne m'arrête pas en chemin, je mourrai ici de ma plus tranquille mort, au milieu d'une famille d'enfants et d'amis qui feront souche de Français et de chrétiens.

— Paul, dit Emmanuel, les pensées et les paroles, même les tiennes, deviennent graves en présence du tableau imposant que nous avons devant les yeux, et peut-être aussi notre esprit

puise dans la magnificence de ce spectacle une confuse perception des choses de l'avenir. Oui, cette heure prédite sera marquée un jour sur le cadran céleste. Gomme toi, je n'en doute point, ici, comme en toute chose, nous avons la même foi. La prédiction ne vient pas de nous ; elle monte du fleuve et de la mer, et nous l'écoutons. Richard, je connais dans le Liban une vallée délicieuse, ombragée par de beaux arbres, arrosée par de belles eaux et fertile en pâturages. Jamais des cris de désolation et de mort n'ont troublé ses échos; jamais la guerre ne traverse cette oasis des montagnes ; jamais les chevaux de bataille n'ont foulé ses gazons. C'est là qu'il faut aller fonder notre colonie chrétienne, si Dieu veut nous garder dans les périls de mort, et nous faire survivre à tant d'autres qui vont s'endormir du dernier sommeil au désert. Si ce destin ne m'est pas réservé à mon heure dernière, je dirai, comme dans la Bible : Et moi aussi je fus un étranger dans la terre d'Egypte * ; j'y ai passé comme l'ombre, mais j'ai laissé mon exemple à

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