‹ La cour d'amourChapitre 11 sur 18 · Percgrinus in terra jEgypt'u · texte numérisé non relu

Percgrinus in terra jEgypt'u

ceux qui viendront après moi , et conduiront la charrue sur les sillons que mon épée a ouverts. — Vraiment, Emmanuel, je m'incline devant le génie du roi Louis : il songe à tout; non-seulement il veut enlever aux infidèles le tombeau de Jésus- Christ, mais il est dans sa pensée, j'en suis sûr, de donner à la France une belle colonie, dont nous avons le plus grand besoin; c'est pourquoi il a embarqué sur ses flottes des laboureurs et des charrues. Tu comprends l'idée du roi? La population de Paris augmente, d'année en année, dans une proportion énorme ; eh bien 1 quand nous aurons une France de l'autre côté de la mer, dans un beau pays, tous ceux qui se trouveront mal à l'aise dans ce Paris trop peuplé iront en Afrique exploiter une terre vierge, arrosée par des fleuves dont le limon féconde, et chauffée par le soleil. Je suis souvent tenté de rire de pitié sur moi, lorsque je pense que j'ai été fier d'un petit jardin qui m'appartient dans une île de la Seine. Nous avons maintenant devant nous ce Delta, qui est un nouveau monde, et qui peut nous appartenir. Un immense jardin sans propriétaire ! En France, on ne se doute pas

de cela ; on croit, chez nous, que la terre finit à Vincennes, et qu'on ne trouve des gazons, des arbres et de l'eau qu'à Saint-Germain-des-Prés. Les croisades auront toujours cela de bon, qu'elles donneront aux Parisiens, trop casaniers de leur naturel, le goût des voyages et des lointaines colonisations. Telle est la pensée complète du roi, et le roi trouvera sans doute en Afrique beaucoup de gens comme nous qui le comprendront dans sa guerre et dans sa paix.

— Ce ne sera pas l'oeuvre d'un jour! dit Emmanuel avec mélancolie.

— L'œuvre d'un jour ne dure pas, poursuivit Richard : les premiers succomberont peut-être, d'autres et d'autres encore viendront qui succomberont aussi; mais qu'importe! la pensée du roi est bonne, elle portera ses fruits tôt ou tard. La charité chrétienne nous fait un devoir de semer pour nos enfants, afin de laisser après nous une terre meilleure, renouvelée par nos mains avec l'aide de Dieu.

Ainsi parlaient, comme dans une églogue, ces deux colons qui ne ressemblaient déjà plus aux veteres coloni dont parle Virgile. Le christianisme

donnait une âme inconnue à ces solitudes magnifiques des terres basses d'Egypte, et ne permettait plus à l'écho des forêts de redire le nom d'Amaryllis. Un nouvel ordre de choses, novus rerum ordo> prédit par le poëte païen, se levait sur l'univers avec le soleil en Orient.

Paul Richard tenait toujours ses regards fixés du côté de la mer; et comme.il terminait ces derniers mots, il montra du doigt l'horizon à Emmanuel, et lut dit :

— Si ce point blanc qui se lève, là-bas, sur la dernière ligne bleue, n'est pas un nuage, c'est une voile de navire.

Emmanuel, enfant des hautes montagnes et doué d'une vue infaillible, regarda l'horizon maritime et fit un mouvement de joie.

— C'est un navire 1 dit-il en battant des mains; et il n'est pas seul. Le vent est favorable ; il souffle du nord; nous allons voir une flotte dans quelques instants.

Il ne se trompait pas; la flotte se montra bientôt dans les sillons de l'île de Chypre, et on vit s'agiter dans les airs, sur la cime des mâts, la croix rouge des pavillons.

— C'est le comte de Poitiers qui arrive ! s'écria Richard.

Et, ramassant son arbalète, il se leva et dit à Emmanuel :

— Raillons nos hommes; le service de Dieu et du roi nous rappelle à Damiette!

Les deux amis descendirent la colline pour préparer le départ.

Et comme on se disposait à se mettre en route, les sentinelles échelonnées se repliaient vers le Delta et annonçaient une nouvelle formidable : la peste avait éclaté à Damiette, et les ravages du fléau étaient effrayants.

Les plus braves, parmi les soldats de Richard, pâlirent à cette nouvelle, et pour la première fois, le chef ne trouva pas l'obéissance accoutumée; deux cents hommes environ ne répondirent pas à l'appel; leur intrépidité, sans égale sur les champs de bataille, reculait devant cette mort hideuse; ils disparurent dans les bois avec l'intention d'y continuer une vie pour eux pleine de charmes et loin des atteintes du terrible fléau.

Paul Richard, au milieu de ses fidèles, fit

preuve de beaucoup de tolérance , et sembla presque excuser cette désertion.

— Tous ceux qui me suivent sont des héros, s'écria-t-il; mais les autres ne sont pas des lâches. N'accusons pas nos frères ; que Dieu leur donne l'inspiration de nous rejoindre au camp!

Et la colonne partit au pas de course, ayant à sa tê^e Richard et Emmanuel. Plus que jamais l'armée avait besoin de tous ses soldats, car le croissant et la croix allaient se rencontrer dans la plaine de Mansourah, et engager la plus terrible bataille dont l'histoire ait gardé le souvenir.

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