‹ La cour d'amourChapitre 9 sur 18 · LE GRAND SEIGNEUR ET LE VANNIER · texte numérisé non relu

LE GRAND SEIGNEUR ET LE VANNIER

L'armée accepta comme une éclatante victoire la défaite des mille cavaliers de l'émir et on chanta un Te Deum dans la mosquée d'Hassan, consacrée au culte catholique.

Le comte d'Alençon manda auprès de lui Paul Richard, et le félicita au nom du roi, dit le chroniqueur auquel nous empruntons ces détails, sur sa belle conduite dans cette affaire.

— Monseigneur , lui dit Paul , après lui avoir raconté dans toutes ses particularités l'expédition à l'oasis du harem, monseigneur, depuis le moment où le roi a pardonné aux assassins, je me

suis douté que ces misérables Tsmaïlites, que Dieu confonde! nous joueraient un mauvais tour, et moi, prévoyant cela sans être trop sorcier , j'ai deviné ce qui est arrivé ensuite, et j'ai gardé mes hommes sous la main, dans le voisinage de la maison d'Agelastos. Les musulmans usent sans cesse de semblables ruses. Ce sont de vieilles histoires que vous ne connaissez pas, monseigneur, et que je connais moi, qui suis votre ancien en Egypte ; et à cause de ces histoires, croyez bien que si le père Agelastos et sa fille ne se tiennent pas sur leurs gardes, cet enragé d'émir nous les enlèvera par une belle nuit , comme un démon qu'il est.

— Toutes nos chrétiennes sont en lieu de sûreté, cessez de craindre, Richard, répondit le comte. L'armée campe maintenant dans l'enceinte et sur les remparts de Damiette. Il n'y a donc plus de surprise à craindre. L'Orient en armes ne pourrait nous chasser de cette position.

— Bon! reprit Paul, je suis tranquille sur la famille Agelastos, et sur ma femme.. .

— Tu es donc marié ? interrompitie comte.

— Pas encore, mais ça ne peut tarder... et puis-

que vous me faites l'honneur de causer familièrement avec moi, je saisis cette occasion pour vous dire que beaucoup de nos soldats ne sont pas contents.

— Mais il est difficile de contenter toute une armée, mon brave Richard ; il y a toujours des mécontents. Connais- tu l'histoire?

— Peu ; je ne connais que la Bible.

— Eh bien! tu sauras qu'il y avait des mécontents dans les armées de César, d'Annibal et d'Alexandre, trois grands généraux pourtant , et qui avaient bien soin de leurs soldats.

— Oh! monseigneur d'Alençon, je sais très-bien qu'il y a toujours, dans une armée, de mauvais soldats qui se plaignent ; mais chez nous, ce sont les bons et les meilleurs.

— Et de quoi se plaignent-ils , Richard ? Se plaignent-ils du roi?

— Ah ! monseigneur, cela est impossible ; il n'y a que les infidèles qui se plaignent de lui.' Les chrétiens le bénissent trois fois par jour, aux trois Angélus.

— Mais enfin, de quoi se plaignent nos meilleurs soldats?

— Ils disent que ça ne marche pas assez vite, et ils voudraient déjà être à Jérusalem.

— Et le roi aussi voudrait y être.

— Eh bien! monseigneur, alors pourquoi n'y sommes-nous pas ?

— Parce que c'est impossible.

— Impossible? monseigneur, avec des gens comme nous 1

— Oui, Richard, même avec des gens comme nous... Voyons, veux-tu apprendre le métier de la guerre à notre roi Louis ?

— Moi ! Oh ! monseigneur, que me dites- vous là ? on dirait que vous voulez rire ; mais l'heure n'est pas bonne. Ecoutez-moi, je ne me plains de rien , moi, j'obéis, muet et aveugle. Quand je vous fais part de quelques mécontentements, ce n'est pas ma bouche qui parle ; je ne suis qu'un écho.

ir Alors, tu dois répondre aux mécontents et les réduire au silence.

— Par la sainte croix de Dieu*! si j'avais de bonnes raisons à leur verser, je ne les garderais pas en cave.

— Eh bien ! écoute, Richard ; tu n'ignores pas

que nous avons fait de grandes pertes à la bataille de Damiette?

— Oui, je le sais mieux qu'un autre, moi.

— Que faut-il faire des blessés ?

— On dit qu'on peut les laisser à Damiette... Remarquez bien, monseigneur, que ce n'est pas moi qui dis cela.

— Richard , si ces mécontents dont tu parles, ces hommes qui trouvent que le roi Louis tarde trop à se remettre en route, étaient blessés, étendus sur un lit d'hôpital, à une si grande distance de leur pays, dans une terre étrangère, verraient ils avec plaisir l'armée, le roi, la France s'éloigner d'eux?

— Je crois qu'ils seraient encore plus mécontents qu'aujourd'hui.

— Écoute bien, Richard : qu'est-ce que le roi? Un père de famille en voyage avec ses enfants,

— C'est vrai, monseigneur.

— Eh bien ! crois-tu qu'un bon père quitterait des enfants agonisants sur la grande route pour continuer son voyage avec ceux qui se portent bien?

— Encore plus vrai, monseigneur.

— Veux-tu maintenant que je t'apprenne quelque chose?

— Oh! monseigneur, il n'est pas difficile de m'apprendre quelque chose; je ne sais rien, et mon père ne pouvait rien m' apprendre, je ne l'ai pas connu.

— Eh bien ! Richard, nous attendons de France un renfort considérable que nous amène le comte de Poitiers, frère du roi.

— Bon ! voilà une excellente nouvelle !

— Le vent du sud, qui souffle depuis longtemps, retarde la flotte du comte de Poitiers; mais si le vent saute au nord, ces nouveaux croisés peuvent arriver dans quelques jours.

— Et pourquoi ces croisés ne sont-ils pas venus avec nous, monseigneur? Aujourd'hui nous ne les attendrions pas.

— C'est incontestable, Richard ; mais, dans les grandes expéditions, tous ne sont pas présents au moment précis, il y a toujours des retardataires; tout le monde n'était pas prêt à nous suivre quand nous sommes partis d'Aigues-Mortes ; beaucoup, parmi la noblesse, avaient des affaires à régler, des biens à vendre, des emprunts à contracter, des testaments à faire...

— Je n'ai jamais eu ces soucis, moi, monseigneur, surtout celui des testaments.

— Tu vois donc, Richard, que tout le monde ne pouvait pas partir avec nous. Mais, au premier jour, ils répareront leur retard. On peut dire qu'à présent il n'y a pas un gentilhomme, ayant l'usage de ses mains et de ses pieds, qui soit sur la terre de France. Les derniers chevaliers sont en mer et vont nous rejoindre, avec l'aide de Dieu. Alors nous nous remettrons en marche.

— Vous m'autorisez, monseigneur, à distribuer cette bonne nouvelle partout? Elle fermera la bouche aux mécontents.

— Sans doute, Richard ; mais ce n'est pas tout... une grande chose a été débattue, l'autre jour, dans les conseils du roi. Il y avait là de vaillants hommes qui ont guerroyé partout, et dont la vieille expérience sert merveilleusement le courage. Ils ont* sagement parlé comme des Ghrysostome. Les uns disaient qu'il fallait prendre la route de Syrie et marcher droit sur Jérusalem; les autres soutenaient qu'il fallait marcher sur le Caire, en longeant le Nil. Tous donnaient

de bonnes raisons ; c'était merveille de les entendre. Le roi a fait un geste tranquille avec sa >: main, et souriant aux uns comme aux autres, il aj ainsi parlé :

« Messeigneurs, prions Dieu de nous donner j ses bonnes inspirations. C'est de lui que vient] toute sagesse. Lorsque le législateur des Hébreux? entra au désert avec six cent mille captifs déli- ! vrés, il se plaça entre deux armées ennemies.] Derrière lui étaient les cavaliers de Pharaon,] devant lui les enfants d'Ammon et d' Amalec . 1 Dieu fit un prodige en faveur de son peuple, et les Égyptiens disparurent engloutis dans les flots. Nous sommes aujourd'hui, comme les Hébreux, placés entre deux armées. Sur la route de Jéru-j salem, nous avons les troupes des émirs de Ptolémaïs et de Joppé ; du côté de Memphis, nous avons le Soudan et Fak-Reddin. Le monde s'est perverti, et Dieu ne manifeste plus sa protection par les éclatants prodiges ê&& anciens jours. Il: nous faut donc vaincre Pharaon avant Amalec ; il faut marcher sur Jérusalem par la route de Mansourah, et lorsque avec l'aide de Dieu, nous n'aurons plus devant nous qu'une seule armée,

ious suivrons la colonne de flamme que Moïse a aissée au désert, et qui ne doit plus s'éteindre parce ïu'elle s'est allumée au souffle de Dieu pour coniuire toujours ses enfants à la terre de promission! Ainsi a parlé le roi, et toutes les têtes se sont nclinées. Les plus sages ont partagé cette opinion et l'avis du roi a prévalu...

— Je le crois bien, interrompit Richard en essuyant deux larmes qui coulaient sur ses joues basanées.

— Si j'entre dans tous ces détails, poursuivit d'Alençon, c'est que je connais ton dévouement et la sûreté de ta mémoire. Grâce à toi et à tes camarades, toute l'armée sera instruite de cela, et les mécontents...

— Seront contents, interrompit Paul Richard. Monseigneur, je vous promets que dans quelques heures toute l'armée connaîtra le plan du roi et ses nobles paroles. Ainsi nous pouvons espérer de marcher sur Mansourah bientôt, n'est-ce pas, monseigneur?

— Dès que le roi jugera le moment favorable, et surtout quand le comte de Poitiers sera ici; notre devoir est de l'attendre.

— Ainsi le roi aura ses trois frères avec lui?

— Oui, Richard, le comte de Poitiers, le duc d'Anjou, et le comte d'Artois.

— Trois vaillants hommes de guerre, monseigneur!

— Les plus vaillants de l'armée après le roi.

— C'est ce que tout le monde dit.

— Déjà toutes les dispositions sont prises et conformes aux rapports qui nous arrivent à chaque instant. Le Soudan et l'émir ont envoyé partout des émissaires pour prêcher la guerre sainte. Une armée formidable sera ralliée, sous peu de jours, de Mansourah. Même avec le renfort attendu, nous serons très-inférieurs en nombre; mais Dieu est avec nous. L'ennemi sera attaqué sur trois points différents et sur tous à la fois. Le comte d'Artois commandera l'avant -garde; le duc d'Anjou, l'aile droite; le comte de Poitiers, l'aile gauche; le roi sera au centre et partout. Jamais la France n'aura vu un mouvement guerrier aussi beau, commandé par quatre frères, tous du sang royal.

— Monseigneur, dit Richard, mon sang brûle dans mes veines et j'ai la fièvre à la main droite

en vous écoutant... Mais, c'est égal, je voudrais bien nous voir partir ce soir.

— Mon brave Richard, n'oublions jamais que la patience et le courage sont les deux premières vertus du soldat.

— Alors, monseigneur, je n'en ai qu'une des deux.

— Il faut prendre l'autre, Richard.

— C'est aisé à dire, monseigneur; on ne se refait pas du jour au lendemain... Mais... excusez-moi, monseigneur, si j'abuse de votre complaisance...

— Non! non! parle, Richard 1

— D'après vos propres paroles, je vois venir de longs jours de repos qui me fatiguent beaucoup ainsi que mes soldats : je voudrais donc les employer à quelque chose d'utile et de bon...

— Voyons ton idée, Richard.

— Connaissez-vous le Delta, monseigneur?

— Oui, je l'ai vu de loin.

— Moi, monseigneur, je l'ai vu de près ; c'est

un pays superbe, où la terre est si fertile qu'elle

donne tout à ceux qui ne lui donnent rien. C'est

un jardin magnifique, avec de beaux arbres, des

eaux limpides, et personne ne prend soin de le cultiver. Si nous avions sous Montmartre un pays comme le Delta, tous les pauvres de Paris seraient riches. Ils quitteraient leurs vilains quartiers pour aller s'établir dans ce jardin. Voici donc mon idée. Puisque nous avons amené avec nous des laboureurs, des agriculteurs, des jardiniers, et que de ce côté tout le pays nous appartient, et nous appartiendra, je conduirai demain une colonie française dans ce paradis terrestre . Remarquez bien, monseigneur, qu'en faisant cela, j'entre tout à fait dans les vues du roi, car c'est lui qui a donné l'ordre, à Aiguës-Mortes, d'embarquer des charrues, et toute sorte d'instruments de labour. Est-ce que je me trompe, monseigneur?

— Non, dit d'Alençon en riant, je t'approuve, et te félicite de ton idée; mais lorsque nous partirons en guerre...

— C'est prévu, monseigneur, interrompit Richard; j'échelonne mes hommes d'ici aux premiers arbres de ma colonie, et au premier son de trompette nous laissons les agriculteurs, et je vous ramène mes soldats.

— A merveille, Richard! ton plan est bon, et approuvé.

— Que je vous remercie, monseigneur, d'avoir eu la bonté de m'écouter si longtemps !

— Mais n'es- tu pas un de nos plus vaillants capitaines?

— Ah! monseigneur, ne parlez pas ainsi; il me semble que je suis toujours un petit vannier delà Cité, vendant des corbeilles d'osier sous le porche de Notre-Dame.

Richard s'inclina devant le comte d'Alençon, et courut rejoindre ses intrépides soldats.

Assis au milieu d'eux, à l'ombre des pins qui, sur leur tête, s'arrondissaient comme de gracieux parasols, il leur racontait les détails les plus importants de son entretien avec le comte d'Alençon, lorsqu'un messager de la cour vint lui annoncer que le grand écuyer de la reine, le sire Enguerrand de Niouzelles, invitait Paul Richard à se rendre au palais.

Paul acheva rapidement son récit en quelques mots, et ordonnant à ses compagnons de publier partout ce qu'il venait de leur dire, il les dispersa dans l'armée, comme ces feuilles écrites que les

pythonisses prodiguaient dans les oracles. Ce devoir rempli, il se rendit auprès d'Enguerrand de Niouzelles, qui l'attendait sur la porte des jardins du Soudan.

Ce chevalier était un vénérable vieillard, investi de toute la confiance de la reine, qu'il avait vue naître en Provence. Malgré son grand âge, il avait voulu suivre en Orient sa souveraine bienaimée.

— Messire Paul Richard, dit-il, la reine est un peu souffrante et retenue dans ses appartements ; c'est par son ordre que je vous ai fait venir au palais. La reine ne peut vous voir, mais nouf avons ici des personnes qu'une noble reconnaissance anime , et qui veulent l'exprimer à leur brave et généreux défenseur. Suivez-moi.

Le vieillard passa le premier, en indiquant par un geste qu'il allait montrer le chemin, et Richard entra dans des jardins délicieux, qui lui rappelèrent tout de suite l'oasis et le harem de l'émir. Cette comparaison lui sembla plus juste encore, quand il aperçut dans un quinconce d'acacias fleuris et embaumés un groupe de femmes qu'il reconnut tout de suite pour les jeunes et br lies

chrétiennes enlevées au pouvoir de Fak-Reddin. Elles avaient quitté la livrée du harem, et portaient le costume simple, la robe de lin des catéchumènes de la primitive Église : ces fleurs dont Salomon, avec toute sa puissance, ne saurait égaler la beauté, les lis de Sarons doivent seuls être comparés, pour leur éclat tranquille et doux, à ces autres fleurs vivantes qui semblaient éclore sur les pelouses des jardins du soudan.

Celle qui s'avança vers Paul Richard était la même qui lui avait parlé avec des signes, dans le jardin de l'émir, la veille de l'évasion.

Elle marchait en tenant baissés modestement ses grands yeux bleus. Parvenue à quelques pas du chef des Ribauds, d'une voix émue, elle exprima au libérateur la reconnaissance de ses compagnes et la sienne. Quand elle cessa de parler, Paul Richard essaya de répondre , mais cet homme intrépide que tous les démons du désert ne pouvaient émouvoir tremblait comme la feuille au vent, et aucune parole clairement articulée ne sortit de ses lèvres; il mit avec énergie la main sur son cœur, geste naturel qui exprime tout lorsque la bouche se tait.

Quelques instants s'écoulèrent ainsi ; mais bientôt Enguerrand de Niouzelles ayant fait un mouvement de retraite, Paul Richard déracina ses pieds de cette place où il aurait passé toute sa vie, et suivit son noble introducteur en se retournant quelquefois pour voir encore cette apparition si fugitive, ce songe qui s'évanouissait dans les fleurs lointaines des acacias. Sur le seuil, en se séparant du chevalier de Niouzelles, Paul lui adressa timidement cette question :

— Puis-je savoir de vous, sire chevalier, le nom de cette jeune femme qui m'a remercié avec tant de grâce au nom de ses compagnes ?

— Je l'ignore, répondit Enguerrand.

— Ma femme est choisie, dit Paul en lui-même, que m'importe de savoir son nom 1

Page 1