‹ La cour d'amourChapitre 12 sur 18 · BATAILLE DE MANSOURAH · texte numérisé non relu

BATAILLE DE MANSOURAH

Vers la fin de novembre, l'armée était en marche, par la route du Caire, remontant le fleuve, vers l'antique cité de Mansourah.

Le matin du départ, au point du jour, le roi avait assemblé auprès de lui les princes et les principaux chefs de l'armée, et leur avait parlé ainsi :

— Dieu, dont les desseins sont impénétrables, a voulu que l'affliction se répandit parmi nous; il a déchaîné sur l'armée ce fléau que le prophète Nathan désignait au roi David comme le plus terrible des châtiments de Dieu. La peste nous dé-

cime. Courbons nos fronts, humilions-nous devant la main qui frappe. N'attendons pas cependant que le dernier de nous tombe sans gloire dans les murs de Damiette pestiférée. Allons à l'ennemi dans un moment où nos forces sont grandes encore, et ne désespérons pas du succès de notre sainte expédition, si Dieu nous juge dignes de délivrer l'auguste tombeau de Jérusalem. Nous laissons à Damiette une garnison vaillante, placée sous les ordres de notre bien-aimée femme, la reine Marguerite, et nous prions la Providence de veiller sur les blessés et les malades que nous laissons avec tant de douleur. Maintenant le cardinal légat va entonner le Veni Creator, et, le divin secours imploré, nous marcherons, animés de cette foi qui faisait mépriser au roi- prophète les atteintes de l'aspic et du lion * .

Les infidèles sont retranchés derrière le canal de Thanis; jamais l'étendard du croissant ne les vit plus nombreux. On dirait que la plus hideuse des plaies d'Egypte est encore retombée sur le même pays par le pouvoir infernal des magiciens

1. Super aspidem et basilicum ambulabis, et conçut' cabis leoncm et draconcm. Ps.

d'un nouveau Pharaon. Les masses noires des soldats de Barca, d'Ammon, de Dongolah, de Méroé, de Syène, de Philoé, du Mokattan, sont placées au centre, et forment d'impénétrables carrés de fer. Le Soudan Neg-Meddin s'est transporté agonisant à la tête de ses tribus sauvages, et l'étendard du prophète est déployé sur son palanquin. Une cavalerie innombrable se déroule aux deux ailes; deux intrépides émirs la commandent, Abd-el-Fak-Reddin et Bunt-O-Ctar , habitué à conduire au combat et au pillage les sauvages tribus du désert.

Malgré le renfort considérable amené par le comte de Poitiers, l'armée française est très-inférieure en nombre, et, à chaque étape, le fléau lui enlève encore ses plus braves soldats, qui sont pieusement ensevelis sous des dunes de sable, et abandonnés tout de suite, car les longs regrets sont interdits dans un pareil moment. Ainsi marche l'armée entre deux haies de tombeaux, et conduisant avec elle un ennemi invisible, et bien plus redoutable que l'émir Fak-Reddin. Le roi courait, à cheval, dans tous les rangs; il ranimait les faibles , relevait les malades, bénissait

les morts et semblait distribuer à tous ces flammes d'énergie morale qui servent à triompher des fléaux et enracinent lame dans le cœur quand la maladie et la mort descendent avec tous les atomes de l'air. Pour comble de malheur, le soleil se levait dépouillé de rayons et semblable à une meule de fer rouge, ce qui n'est pas rare en Egypte, et une atmosphère étouffante qui paraissait sortir des entrailles d'un volcan servait encore d'auxiliaire à la peste et donnait une soif de feu et une langueur fiévreuse aux soldats que le fléau n'avait pas atteints. Les chevaux, amené^\ d'Europe, se révoltaient contre l'éperon, et, fléchissant sous le poids des carapaces et des armures, ils enfonçaient leurs narines dans le sable pour y chercher de l'air ou de l'eau. Beaucoup de chevaliers, accablés par une langueur que tout leur courage ne pouvait vaincre, avaient pris rang de fantassins ; ils laissaient tomber leurs cuirasses, devenues intolérables, et ne gardaient que leurs fortes épées pour la bataille qui se levait à l'horizon,

Le comte d'Artois, frère de Louis, marchait le premier à la tête de l' avant-garde; c'était un jeune

homme de trente ans , d'une vigueur , d'une adresse et d'une fierté merveilleuses. Bien avant les autres, il arriva sur les bords du canal de Thanis, et, le trouvant large et profondément encaissé, il hésita quelques instants, et mit son cheval au pas pour suivre la rive. Bientôt on découvrit un endroit guéable qu'un Arabe venait d'indiquer à prix d'or, au comte de Jaffa. Ce passage trouvé, le prince traversa le canal à la tête de sa cavalerie, et tomba sur les Égyptiens , avec une furie d'élan qui mit leurs premières masses en déroute. Entraînés par le succès, les escadrons d'avantgarde s'engagèrent dans le centre des Arabes, et firent de tels ravages que la victoire semblait appartenir déjà aux chrétiens, grâce à un premier choc si heureux.

Le roi avait tout vu ; il comprit l'imprudence et dit à Joinville :

— Le comte mon frère a passé le canal une heure trop tôt.

Et se tournant vers l'armée qui s'avançait avec une lenteur bien excusable, car elle jonchait la route de cadavres et d'agonisants, il agita son épée en criant d'une voix forte :

— A moi, mes enfants 1 Dieu le veut !

Cette voix toujours si douce et qui, pour la première fois, prenait une expression héroïque, ressuscita l'armée, et, par une sorte de prodige, le fléau suspendit ses ravages dans les rangs des chrétiens. Les uns avaient vu le geste de Louis, les autres avaient entendu sa voix ; presque tous déjà voyaient à travers le rideau des arbres les bandes ennemies et les étendards du croissant. Une ardeur sublime éclata partout. Les bannières de la croix s'agitèrent sur toute la ligne, pour répondre à l'appel de Louis, et toutes les voix crièrent : Dieu le veut! comme au départ d'Aigues- Mortes et à la bataille du Nil. Le roi s'élança dans le Thanis, avec Joinville, Beaudoin, Alençon, Salisbury et Montfort. Au même moment, et à une très-grande distance de ce gué, le comte de Poitiers et le duc d'Anjou traversaient le canal à la nage, avec les nouveaux combattants venus de France, les arbalétriers de Montléard, les soldats de Paul, et les chevaliers de Chypre et de Jérusalem. La bataille allait s engager sur toute la ligne, aux cris mille fois répétés : Dieu le veut! L'enthousiasme avait tué le fléau.

Cependant l'émir Bunt-O-Ctar avait vu l'attaque 'foudroyante du comte d'Artois et la déroute des premières lignes de ses Arabes ; il accourt avec sa cavalerie ailée, rallie les fuyards à coups de cimeterre, et enveloppe le prince chrétien, trop aventureusement engagé. Le roi, parvenu sur l'autre rive du Thanis, aperçut les drapeaux de son frère au milieu d'un cercle immense de cavaliers et de fantassins arabes, et se disposait à courir au secours du comte d'Artois, lorsque la cavalerie de l'émir Fak-Reddin tomba devant le roi comme une barrière, pour s'opposer à la jonction et défendre la rive droite du Thanis contre le gros de l'armée qui le traversait. Ce mouvement de Ternir, en dégarnissant l'aile gauche des Arabes, favorisa le passage du comte de Poitiers et du duc d'Anjou. Toute l'aile droite des chrétiens ne rencontra que l'infanterie des tribus et fondit sur cette masse d'ébène pour la percer, et opérer sa jonction avec le roi, qui était menacé par la cavalerie des deux émirs.

En ce moment, le jeune comte d'Artois soutenait encore une lutte désespérée contre les cavaliers d'O-Ctar ; son armure superbe s'écroulait en

lambeaux sur les flancs de son cheval ; son casque fendu au cimier avait perdu son aigrette blanche ; sa cotte de mailles, déchirée comme une tunique de lin, laissait à découvert sa poitrine nue; retranché derrière le cadavre de son cheval, et n'ayant plus autour de lui que le comte de Jaffa et dix chevaliers, il prolongeait son agonie de héros par des faits d'armes inouïs, des coups d'épée de géant. Cette bravoure surhumaine étonnait les ennemis, et les rendait, par intervalles, immobiles d'admiration, car ils croyaient voir quelque chose de divin et de sacré dans ce noble jeune homme qui ne demandait point merci, et ne désespérait pas de vaincre seul toute une armée. Enfin, il fallut succomber ; la cavalerie de l'émir passa comme un ouragan sur ce groupe de chrétiens isolés au milieu des Arabes, et ne laissa derrière elle que des cadavres et une mare de sang. Le comte d'Artois fut tué le dernier, et il put voir en mourant, bien près de lui, l'oriflamme qui annonçait le roi , comme le soleil annonce Dieu.

Semblables à ces forts d'Israël qui donnaient de mortels déplaisirs aux rois ligués contre Judas

Machabée, les chevaliers de la garde du roi avaient déjà fait une large brèche dans l'armée arabe, et leurs premiers coups avaient retenti avec tant de fracas sur les carrés de fer, qu'on eût dit qu'une si foudroyante attaque ne venait pas de mains d'hommes, et qu'ainsi toute résistance était une lutte impie ou folle soutenue contre le ciel ou contre l'enfer. Au milieu d'une forêt de chênes, des armées de bûcherons abattant à la fois leurs haches sur les écorces de fer ne jetteraient pas aux échos des vallons une plus effroyable tempête. Le roi et ses fidèles passaient à travers les lances comme à travers des épis, les brisant avec leurs épées, et frappant à la gorge cavaliers et fantassins. Toute l'armée suivait le sillon royal, et s'élargissait dans la plaine comme un torrent qui brise l'écluse et inonde. C'était une horrible mêlée, une bataille immense toute faite de combats singuliers, où un vivant remplaçait toujours un mort, où l'épée la plus courte était la meilleure , car les mains se heurtaient contre les mains, le feu des haleines se croisait sur les lèvres ; les combattants roulaient sur le sable, liés

l'un à l'autre par des étreintes furieuses, et con-

tinuaient leur lutte jusqu'à la mort , sous une voûte de fer, et sous le ventre des chevaux. Autour du roi, la bataille avait un caractère d'acharnement plus effroyable encore ; là combattaient, non pas les chevaliers les plus braves, ils étaient tous braves au même degré, mais les plus robustes, les plus adroits, les plus alertes, ceux qui maniaient comme des poignards ces lourdes épées qu'on nous montre dans les panoplies, et qu'aucun bras ne soulèverait aujourd'hui. Après bien des heures d'une résistance acharnée, ce puissant escadron royal repoussa les Égyptiens, et mit à découvert le sanglant terrain où gisait le cadavre de l'héroïque comte d'Artois. Louis versa quelques larmes, regarda le ciel, ordonna par un geste d'enlever le corps de son frère, et se précipita de nouveau dans la mêlée, à la tête de son escadron de géants.

Tant que dura le jour, le sol du Thanis, trembla sous les convulsions de cette bataille ; l'ennemi n'avait cédé quelquefois un peu de terrain que pour revenir, avec un nouvel acharnement, plus terrible et plus nombreux sur les lignes des chrétiens. Au coucher du soleil, la plaine, jon-

chée de cadavres et inondée de sang, n'appartenait ni au roi ni aux émirs ; chacun avait gardé ses positions. La nuit tomba sombre, et déroulant une épaisse brume qui venait du Nil. Les Égyptiens ont toujours eu le respect des heures nocturnes; ils se retirèrent les premiers du combat, à la faveur de l'obscurité, pour accomplir leurs actes de religion et attendre, dans le repos, le retour de la lumière et une seconde journée de Mansourah.

Les Français, épuisés par cette bataille sans * victoire, se retirèrent sur la rive droite du Thanis, 1 et dans les jardins et les vergers du voisinage, pour réparer leurs forces ; un silence morne régnait dans leurs rangs ; l'armée prenait le deuil du comte d'Artois.

Louis passa la nuit à cheval ; un courage surhumain éloignait de lui la lassitude ; il fit rendre les honneurs de la sépulture à son frère, et, ce pieux devoir rempli, il parcourut toutes les lignes pour donner des ordres aux chefs et des éloges aux soldats ; puis, comme il ordonnait aux chevaliers de sa suite d'aller prendre un peu de repos, afin d'être prêts aux éventualités du len-

demain, lé comte de Soissons dit joyeusement à Joinville : Sénéchal, par la croix de Dieu, allons dormir peu ou prou ; on n'entend plus crier ou bruire cette quenaille de mécréants.

Le brouillard du Nil ne se dissipa que longtemps après le lever du soleil. Quand les deux armées se retrouvèrent en présence, elles se respectèrent mutuellement, car, de part et d'autre, Arabes et chrétiens enterraient leurs morts, fonction pieuse que rien ne devait troubler. Les Français descendirent ensuite la rive droite du Thanis, comme pour indiquer aux Égyptiens qu'ils voulaient choisir un autre champ de bataille peu éloigné de celui de la veille, devenu un champ de repos pour tant de glorieux morts.

L'armée africaine occupait encore un espace immense, et les pertes de la veille ne semblaient point l'avoir affaiblie. Les masses d'infanterie étaient toujours aussi larges et aussi proÇ des, les cavaleries des émirs aussi formidables. On eût dit que le désert avait envoyé dans la nuit ses dernières recrues au soudan. Les antiques traditions guerrières, transmises d'âge en âge chez les races africaines, se retrouvaient à Man-

sourah; c'était encore la stratégie de Zama et de Carthage. Comme à la dernière bataille d'Annibal, la cavalerie formait les deux ailes, et le centre se composait d'une phalange énorme et massive, semblable à celle que les hastati de Scipion ne purent entamer, et que les cavaliers de Lélius attaquèrent avec une furie victorieuse , après avoir poursuivi les fuyards sur la route d'Adrumète. La France était donc encore à Zama, quinze siècles après Rome.

Cependant le fléau reparaissait dans l'armée française; la chaleur du climat, l'ardeur de la bataille, les exhalaisons putrides de tant de cadavres, avaient réveillé, dans la nuit, l'horrible maladie, et d'heure en heure les symptômes devenaient plus alarmants. Le roi, instruit de tout, résolut de frapper un coup décisif et d'emporter la victoire par une de ces attaques déses pérées qui suppriment les plus fermes résistances de l'ennemi. Appelant à lui le comte de Poitiers, le duc d'Anjou et tous les chevaliers de France, il leur donna ainsi son ordre suprême :

— Nous allons couper les lignes de l'Égyptien par le centre et nous retrancher dans Mansou-

rah ; que toute l'armée donne à la fois, et soit vaillante comme toujours I

Et regardant le ciel, il ajouta en latin : Fiat voluntas tua !

Un instant après , le Veni Creator fut entonné sur toute la ligne, et le roi, saisissant l'oriflamme d'une main, et de l'autre sa lourde masse d'armes toute hérissée de pointes de fer, s'élança au galop sur le centre des Égyptiens, entraînant son armée avec lui.

La bataille recommença, ou, pour mieux dire, continua celle de la veille, interrompue par les ténèbres et le brouillard. L'ennemi semblait avoir pris racine sur le sol natal ; pas un pouce de terrain ne fut cédé à la furie du premier choc des chrétiens. Les mêmes exploits, le même héroïsme, les mêmes combats singuliers se renouvelèrent. Les deux armées se confondirent en une seule; on ne se reconnaissait qu'à la teinte des visages, et tout chrétien qui voyait un Arabe devant lui oubliait le reste de l'armée, et se battait comme s'il eût été seul contre un seul ennemi. Joinville, acteur dans ces sublimes scènes, affirme que la nuit seule put séparer une

seconde fois les deux armées, et que la bataille recommença une troisième fois le lendemain. Chacun garda son poste, et se reposa sur le terrain qu'il avait baigné du sang ennemi ou du sien. Quand le jour parut, un spectacle affreux vint affliger les yeux du roi. Dans la nuit, la peste avait frappé son armée avec une rigueur désolante ; les plus braves, accablés par des douleurs aiguës, faisaient des efforts surhumains pour se lever et saisir leurs armes ; tous retombaient sur le sable et ne se relevaient plus. Les prêtres passaient dans les rangs pour bénir et absoudre tant d'agonies ; les chevaliers que le fléau n'avait pas atteints allaient ranimer partout les courages, et diminuer , par des paroles énergiques, les effets de la commune terreur. Le roi se montrait partout, avec un visage calme, relevait les malades, touchait leurs plaies, parlait à tous, avec sa voix d'une douceur ineffable, de la France et de Dieu, et demandait un dernier effort pour achever l'œuvre glorieuse de deux jours. Ce fut dans un pareil moment que les chrétiens se virent attaquer par la cavalerie de Ternir Abd-el- Fak-Reddin.

Le roi s'élança sur son cheval, et s'écria :

— Tout ce qui porte un nom chrétien doit périr ici à côté de moi I

Excepté les morts, toute l'armée se leva ; les malades et les blessés saisirent leurs armes, et crièrent :

— Dieu le veut !

La bataille recommença une troisième fois par des prodiges inouïs. Toute la noblesse entourait le roi, et cette élite de la vieille France était entourée par tout l'Orient en armes. Un chrétien avait cent infidèles et la peste contre lui ! Eh bien ! malgré cette infériorité effrayante, malgré l'invasion mortelle du fléau, malgré les ardeurs intolérables du soleil d'Egypte et les fatigues de cinquante heures de bataille , on lutta encore avec un acharnement sans pareil, et si une victoire eût été possible contre tant de chances fatales, les chrétiens auraient triomphé, le troisième jour, à Mansourah. L'émir Abd-el-Fak-Reddin avait bien jugé la situation en dirigeant sa première attaque sur le terrain où était le roi. La bataille devait se concentrer là, et arriver à sa fin. Les masses d'armes, les grandes épées, les

longs poignards abattaient en vain les cavaliers de l'émir ; il en arrivait toujours de plus terribles; il en sortait toujours du sol de cette Afrique inépuisable en soldats et en chevaux. Le roi, exposé comme le dernier des chrétiens, n'échappait à la mort que par un continuel miracle ; tous ses ennemis ne cherchaient que sa poitrine, et tous les chevaliers, ne veillant que sur le roi, s'oubliaient eux-mêmes au milieu des horreurs de la bataille. Ainsi tombèrent, à côté de Louis, le brave Ghâtillon, Amaury de Meulane, Jehan de Ville, Mahy de la Tournelle, Guillaume de Gourtenay, Raoul de Flamant, tous dévoués comme Glitus à Alexandre, et attirant sur leurs têtes les haches qui déjà sillonnaient les airs pour aller frapper la tête du roi.

L'auxiliaire du Soudan, la peste, continuait ses ravages , et abattait des files entières de soldats chrétiens; le roi ne pouvait donc être secouru : il avait changé cinq fois de cheval, et combattait à pied sur des monceaux de cadavres et un limon de sang; une nuée d'Arabes passa sur lui comme un kamsin vivant, et le renversa : Joinville, Baudoin, Salisbury, ses trois derniers amis,

encore debout malgré la peste et trois batailles, firent encore un effort pour sauver le roi, mais ils furent renversés aussi par l'ouragan égyptien, et faits prisonniers par toute une armée. Louis lança un regard vers le ciel, et prononça les mots divins du Gol gotha :

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! pourquoi m'abandonnez-vous ?

L'émir Fak-Reddin prit respectueusement l'épée du roi, et dit :

— Je n'ai jamais vu un plus fier chrétien!

DESTRUCTION d'aLAMOUT

Toutes les passions religieuses de l'Orient avaient fourni leur contingent de guerriers à la formidable bataille de Mansourah. La lutte finie, le roi de France prisonnier, cette armée, qui sans cesse semblait renaître et grossir sous les étendards du prophète de Médine, se fondit en quelques jours. Ainsi, la neige, qu'un long hiver amasse au sommet des montagnes, se décompose aux premières chaleurs du printemps. Les soldats du soudan venus à l'appel des sanctuaires égyptiens, de tous les pays où l'Imanié comptait des sectateurs, se dispersèrent après la victoire

et reprirent le chemin des déserts et des soli tudes qui les avaient vomis pour soutenir le choc suprême de l'Orient contre l'Occident. Barca, Philœ, les oasis libyques, Méroé, les provinces de Nubie et d'Abyssinie, virent bientôt revenir par bandes nombreuses les fanatiques sectaires qui avaient survécu aux combats du Nil; dans tous ces déserts, sous la tente de la tribu nomade, se fit une légende épique de ces grandes journées que l'Arabe conteur disait à la caravane qui passait, et celle-ci la répétait plus loin, de telle sorte que ce récit merveilleux a pénétré jusque dans les profondeurs de l'Afrique intérieure, où l'ont retrouvé les intrépides voyageurs qui ont osé, de nos jours , sonder les arcanes de ces contrées mystérieuses. Mais les soldats qui, les premiers, quittèrent la bannière de Fak- Reddin et de Bunt-O-Ctar furent ceux qui , traversant les déserts de Syrie, étaient accourus, du fond de la Perse et de l'Yémen, au secours de leurs frères les Ismaïlites d'Egypte. Un ordre du grand maître des Ismaïlites de l'est, porté avec la rapidité de la flèche à toutes les loges par les Fedavi de Maszia et d'Alamout, avait prescrit à

tous les initiés de voler sur le Nil à la défense des grands temples menacés. Après avoir affronté la mort sur ce champ de carnage qui, pendant trois jours, avait transformé la plaine du Nil en une immense nécropole, le fanatisme de ces hommes recula devant l'horrible fléau qui, bien plus que l'épée sarrasine, avait ravagé et vaincu l'armée de Louis IX. En toute hâte, ils regagnèrent le désert de Suez, et reprirent les routes qui les avaient amenés.

Cet appel énergique, qui conduisit tous les Ismaïlites en état de porter les armes devant Mansourah, fut le dernier acte politique qui signala l'existence de l'ordre des Assassins.

Du fond de son château de Masziat, comme nous l'avons vu, le grand maître Roggen-Eddin, à peine investi du souverain pouvoir , avait voulu signaler son règne par des réformes et faire renaître la terreur qu'avait partout inspirée Hassan-ben-Sabah. Mais il se trouva bientôt dans une situation analogue à celle de ces deux rois de Sparte, Agis et Gléomène, dont Plutarque nous a raconté la vie avec tant de détails. Eux aussi voulurent remettre en vigueur les lois de

Lycurgue, trop rigoureuses pour les descendants dégénérés des hommes des Thermopyles. Ils périrent misérablement à la tâche. Un sort pareil était réservé à Roggen-Eddin. Déjà des affiliés avaient refusé l'obéissance, et Fak-Reddin avait pu non-seulement rester impuni, mais encore se réconcilier avec lesdaïs, conserver sa faveur et sa puissance, et recouvrer les bonnes grâces du grand maître. Au moment où le terrible coup de Mansourah sauvait les antiques sanctuaires d'Egypte, un péril de mort menaçait Roggen-Eddin et la puissance des grands maîtres d'Alamout. L'ordre des Assassins était resté terrible pour les petits princes musulmans qui se partageaient en quantités innombrables les dominations d'un grand nombre de villes et de plateaux, unis entre eux seulement par le même culte et les mêmes croyances. Le poignard des Fedavi était sans cesse suspendu sur leur tête, et un mot du grand maître d'Alamout les faisait trembler d'épouvante.

En ce moment les Tartares couvraient l'Asie Majeure, et, semblables aux compagnons d'Attila, faisaient tout plier devant eux. Degencist,

leur grand kan, avait fondé par l'épée un empire immense, et ses fils continuaient sa domination. Deux puissances voisines d'Alamout, qui vivaient dans une permanente terreur, formèrent un complot contre l'existence de l'ordre tout entier. Le calife de Bagdad, le juge de Kasvin, envoyèrent des ambassadeurs au kan des Tartares, Mangou, occupé à guerroyer à l'autre bout de l'Asie. Ces ambassadeurs, chargés de riches présents, venaient apporter la soumission de leurs maîtres. Corps et biens, ils se remettaient entre les mains des Tartares, Mangou les reçut parmi ses vassaux, et leur promit en même temps de les délivrer d'un voisinage incommode. L'année suivante, effectivement, le frère du kan, Houlakou, descendit avec une armée nombreuse des déserts où sans cesse se promène la grande horde. Cette année avait été employée par le calife de Bagdad et le juge de Kasvin à sonder tous les mécontentements sourds qui depuis quelque temps grondaient autour d'Alamout. Daïs, Réficks, Fedavi, depuis la bataille de Mansourah surtout , n'étaient plus les mêmes. La tyrannie de Roggen-Eddin leur pesait, et jusque

dans les jardins délicieux de Masziat, il y avait des éléments de discorde, des ferments de dissolution, qui tôt ou tard pouvaient amener une crise fatale.

Avec la finesse astucieuse des natures orientales, le calife de Bagdad et le juge de Kasvin comprirent que le plus terrible, le plus implacable ennemi du grand maître était son favori, le vizir Nassir-Eddin, Daï-al-Kébir reçu à la grande loge du Caire, et qui, à l'aide des sciences astrologiques, dans lesquelles il était profondément versé, était parvenu à s'emparer complètement de l'esprit du farouche grand maître. Nassir- Eddin, nature souple et insinuante, ne profitait de la faveur dont il jouissait que pour donner libre carrière à son goût effréné pour le luxe et les plaisirs sensuels. Une trahison coûte peu à de pareils hommes. Le vizir avait l'œil ouvert sur toutes les trames qui se formaient contre le Vieux de la Montagne ; mais il se gardait bien de les dévoiler avant l'heure propice, voulant avant toute chose parfaitement connaître les avantages qu'il pourrait retirer de sa trahison ou de sa fidélité. Sur ces entrefaites, arrivèrent à Alamout les

cinq Ismaïlites auxquels Louis IX avait pardonné après sa victoire de Damiette; le sixième était resté auprès de Fak-Reddin. Honteux d'avoir échoué dans la mission que leur avait confiée le Cheik-al-Jebel, ils n'avaient point osé revenir à Alamout, et, couverts de l'habit du pèlerin, ils avaient visité à la Mecque le tombeau du prophète ; puis remontant le désert de Syrie jusqu'à Bagdad, ils avaient découvert le complot formé contre l'ordre par le calife et le juge de Kasvin. Alors ils s'acheminèrent vers Alamout, pour tout dévoiler au grand maître et obtenir ainsi leur pardon. La veille du jour où ils se présentèrent aux portes de la forteresse avec la tunique blanche et la ceinture écarlate des Fedavi, Nassir- Eddin avait reçu un message du calife, qui lui disait :

« L'armée de Mangou n'est qu'à quelques journées de marche, et avant trois jours sommation sera faite à Roggen-Eddin de livrer ses forteresses. »

Le Vieux de la Montagne reçut sans colère les émissaires qu'il avait envoyés contre Louis IX.

Depuis longtemps il les croyait morts, et en les revoyant il les admit de nouveau parmi les fidèles et les dévoués.

— Maître, dirent les Ismaïlites, des jours nombreux ont passé depuis que nous aurions dû regagner la montagne. Mais la honte de rentrer au milieu de nos frères après un échec nous a retenus loin de toi. Si nous arrivons aujourd'hui, c'est qu'un grand péril te menace. Le calife de Bagdad et le juge de Kasvin sont ligués pour ta ruine, et les soldats tartares marchent contre toi.

— C'est bien, enfants, dit le grand maître. Et, sans ajouter une parole, il les congédia Quand Roggen-Eddin se trouva seul avec son

favori, il lui dit :

— Nassir , que penses-tu de cette nouvelle qu'on nous apporte, de cette guerre qu'on nous déclare ?

— Maître, répondit le vizir, les temps que nous traversons sont semés d'embûches. Partout des ennemis puissants sont levés contre nous, et peutêtre à cette heure la trahison même est-elle entrée jusque dans ces forteresses imprenables.

— Eh quoi ! tu penserais, Nassir. . .

— Maître, j'ai habitué mon esprit à lire au firmament : les étoiles ne sont pas trompeuses comme la lèvre des hommes. Venez, maître, et vous verrez...

Et Nassir-Eddin conduisit le Vieux de la Montagne à son observatoire, et tous les deux ils examinèrent les astres. Les constellations avaient un langage effrayant pour les adeptes des sciences astrologiques. La trahison et la mort étaient écrites partout dans le ciel, et Roggen-Eddin sortit de l'observatoire, l'esprit sombre et préoccupé. Il se retira dans le lieu le plus solitaire de ses appartements. Une heure avant le jour, il alla réveiller les cinq Ismaïlites et leur ordonna de préparer cinq gibets d'infamie. Le lendemain, tous les" habitants d'Alamout virent, pour la première fois, les jardins souillés par des supplices.

Cependant, les troupes d'Houlakou approchaient. Comme l'avait annoncé le calife au vizir, des ambassadeurs tartares se présentèrent à Alamout et sommèrent Roggen-Eddin de se rendre à discrétion. En d'autres temps, une semblable audace eût été immédiatement punie de mort. Mais depuis qu'il avait lu dans les astres, le Vieux

de la Montagne ne savait plus que penser, n'osait plus se fier à personne. Il assembla le grand conseil des dais, et leur fit connaître la situation. C'est dans de telles circonstances que tous les germes de mécontentement se font jour, et Alamout en vit alors un exemple frappant. Les dais, princes de la doctrine et de l'action, se prononcèrent presque tous pour une soumission absolue, pendant que les chefs des réficks, admis au conseil, voulaient, au contraire, que jusqu'à la dernière extrémité on tentât la fortune des armes. Roggen-Eddin, plus indécis encore, congédia son conseil, et s'enferma avec le seul Nassir. Depuis la veille, le favori avait arrêté son plan de conduite.

— Nassir, dit le grand maître, tu n'as pas dit ton avis au conseil ; quelle est ta pensée?

— Maître, répondit Nassir-Eddin, il y a dans ce qui se passe de grandes trahisons ; les Tartares sont puissants, et ils ont des amis nombreux à Alamout. Mais Mangou, leur maître, est généreux. Si, au lieu d'être Nassir, j'étais le Vieux de la Montagne, j'irais trouver Mangou, et lui dirais que nos vallées sont bien peu de chose pour son

grand empire. Mangou m'écouterait et me laisserait en paix dans mes châteaux.

— Tu agirais ainsi?

Et cette interrogation fut faite d'une voix si terrible, que le grand vizir eut peur.

— J'agirais ainsi, répondit-il avec humilité.

— C'est bien, retire-toi.

Craignant de s'être trop avancé, Nassir-Eddin n'hésita plus. Quelques jours après, les troupes tartares entraient sans coup férir à Alamout, Roggen-Eddin était fait prisonnier avec quelques réficks dévoués. Les autres châteaux se rendirent comme Alamout, excepté Kirkou, qui soutint un siège de trois années. Mais dès lors, l'ordre des Assassins était détruit; les Ismaïlites furent persécutés dans la Perse, dans la Syrie, et on en massacra un si grand nombre, que des villes furent entièrement dépeuplées. Seul, le vizir Nassir-Eddin triompha dans ce désastre ; il devint le favori du calife de Bagdad, et vécut de longs jours, chargé d'honneurs et de richesses.

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