‹ La cour d'amourChapitre 13 sur 18 · LA REINE MARGUERITE · texte numérisé non relu

LA REINE MARGUERITE

Par un concours de circonstances qui serait incroyable s'il n'était attesté dans les chroniques françaises et arabes, pendant que le roi Louis succombait avec tant d'héroïsme à Mansourah, la reine Marguerite donnait naissance à un prince, qui recevait au baptême le nom de Tristan. Couchée sur le lit de douleurs, dans la chambre des soudans, la reine demandait à toute heure des nouvelles de l'armée, et rien encore n'était parvenu, à Damiette, des grands désastres de la bataille du Thanis. Cependant, comme il arrive toujours, de vagues et sinistres rumeurs, échos des

airs et non des hommes, annonçaient, avant les messagers, la fatale nouvelle de Mansourah. On disait que le roi avait été tué au milieu de sa noblesse, et que la peste avait achevé l'œuvre fatale de l'Égyptien. En remontant à la source de ces bruits, on les traitait avec joie de fabuleux, car les portes de Damiette étaient fermées depuis le départ du roi, et personne n'avait pénétré dans ses murs. Une tristesse si profonde, un deuil si visible couvraient cette ville pestiférée, qu'il ne semblait pas possible qu'une bonne nouvelle pût arriver de dehors ; aussi accueillait-on toutes les rumeurs fatales sans incrédulité. Le deuil appelle le deuil.

Un matin, les sentinelles placées sur les remparts, du côté du Nil, virent descendre par le fleuve les premiers messagers du désastre; c'étaient Paul Richard et les derniers débris de ses compagnons. Ces hommes n'attendirent pas que la porte du Nil leur fût ouverte; ils escaladèrent le rempart et demandèrent tout de suite à être introduits auprès de la reine Marguerite. Le noble vieillard de Niouzelles reçut Paul Richard et apprit, avec tous ses détails, le désastre de Mansourah.

— Il n'y a donc pas un instant à perdre, dit Paul, il faut sauver la reine et la conduire à Chypre sur le premier vaisseau.

— C'est impossible, dit Niouzelles.

Et, à son tour, il annonça la naissance du prince à Paul Richard.

— Par les cinq plaies du Christ! s'écria Paul, il faut sauver toutes les autres femmes! elles sont confiées à ma garde, et je les sauverai! Tout est perdu; l'armée est détruite par la peste et par le fer ; le roi est pris ; la noblesse a péri glorieusement à ses côtés. Si Dieu m'a sauvé, moi, c'est qu'il a ses raisons, et je crois les comprendre. Je ne vous demande pas des soldats pour mon escorte; ne dégarnissons pas Damiette; j'ai deux cents hommes au Delta, j'ai encore avec moi Emmanuel et quelques braves compagnons ; cela me suffit. Nous irons dans une vallée du Liban, et si la France est morte à Mansourah, nous la ferons revivre dans les montagnes de la Syrie. Donnez vos ordres, monseigneur; faites-moi ouvrir la porte de Damiette, et, en quelques heures, j'emporte bien loin d'ici les germes chrétiens d'un meilleur avenir.

Paul Richard parlait avec ce feu qui est la conviction et la transmet aux autres. Le vieillard approuva tout et se rendit ensuite au palais, ayant une bien triste mission à remplir.

Quand la reine vit entrer le comte de Niouzelles dans sa chambre, elle prépara son âme à recevoir un coup terrible, car le visage du noble vieillard avait une expression qui ne laissait rien d'heureux à deviner.

— Vous pouvez tout dire, mon ami, dit la reine d'une voix ferme, je suis prête à tout entendre.

De Niouzelles leva les mains au ciel, et les laissa retomber en les croisant.

— Le roi est au pouvoir des infidèles, dit-il en pleurant ; et il n'y a plus d'armée ! Que le saint nom de Dieu soit béni 1

— Que sa volonté soit faite! dit la reine.

Et la pâleur de la mort couvrit son visage, et des larmes, vainement comprimées, inondèrent le coussin où sa tête reposait.

— Pauvre enfant! ajouta- t-elle tristement en regardant le berceau de son fils, dans quel jour de désolation il entre au monde! Que Dieu prenne pitié de lui!

Et essayant ses larmes, et donnant au ton de sa voix plus de fermeté, elle dit encore :

— Et l'armée, l'armée, a-t-elle bien fait son devoir?

— Oh! madame, l'armée a été sublime! On s'est battu trois jours avec une bravoure que la France elle-même ne se connaissait pas ; et le roi a fait des actions héroïques qui surpassent tout ce qu'on raconte des faits d'armes les plus renommés.

Un sentiment de noble fierté éclata sur le visage de la reine, et un sourire traversa son regard comme un rayon.

— Madame, ajouta Niouzelles, le roi et l'armée auraient tout écrasé. ..

— Oui, interrompit vivement la reine ; oui, mon ami... Vous dites vrai, c'est la peste qui a vaincu la France ! l'honneur est sauvé !

— Maintenant, madame, dit Niouzelles d'un ton timide, permettez-moi de donner un sage conseil à Votre Majesté...

— Donnez, mon ami, je vous écoute.

— Il y a un navire à l'ancre...

— Assez, assez, comte de Niouzelles, interrom-

pit la reine en étendant hors du lit un bras nu et superbe, assez, je vous comprends... vous appelez cela un conseil sage!... vous proposez une désertion à la reine de France, à la femme de l'héroïque Louis IX !

— Que Votre Majesté, dit le vieillard en s'inclinant avec respect, veuille bien considérer...

— Tout est considéré, interrompit la reine, je suis à Damiette, et j'y resterai tant qu'un ordre du roi ne m' éloignera pas d'une ville qui m'est confiée et qui est une conquête de la France ! Nos hôpitaux sont encore remplis de blessés et de malades ; chaque jour la peste y envoie de nouveaux locataires , et vous voulez que j'abandonne tous ces pauvres gens dont je suis la mère?... Vraiment, comte de Niouzelles, votre zèle pour moi vous aveugle; vous péchez par excès de dévouement ; aussi je vous pardonne de bon cœur, et je vous serre les mains, mon bon et vieil ami.

Le comte de Niouzelles était attendri aux larmes; il baisa les mains de la reine et balbutia des excuses que le cœur formulait bien, et que la bouche exprimait mal.

Un grand silence se fit ; le vieillard, debout et

appuyé contre un pilastre de l'alcôve, soutenait son front avec sa main ; la reine regardait, avec des yeux humides, le berceau d'osier où dormait son enfant. Jamais prince n'avait eu en naissant une couche plus modeste et plus indigente, le roi ayant ordonné qu'un prince royal ne devait pas dormir dans un autre berceau sur cette terre sainte, qui avait entendu les vagissements de la crèche de Bethléem.

La reine fit un signe de la main à Niouzelles, et celui-ci s' étant approché, elle lui dit :

— Croyez-vous, mon vieil ami, que les infidèles viendront à Damiette?... N'hésitez pas à répondre... dites-moi tout ce que vous pensez... Vous voyez que, malgré mon état de souffrance et mes angoisses de jeune mère, je suis, grâce à Dieu, encore assez forte pour aller jusqu'au bout de mes malheurs.

— Madame, dit le vieillard, ce n'est pas à l'âge de quatre-vingts ans que je trahirai l'auguste confiance dont vous m'honorez. J'ai eu le bonheur de vous voir naître sous le ciel de notre belle Provence, de l'autre côté de cette mer, comme je vois naître encore aujourd'hui ce prince royal. C'est

pour moi comme un souvenir d'hier. Votre noble mère vous remit entre mes bras, et je vous déposai dans un berceau de vermeil, couvert de rideaux de pourpre et de franges d'or. J'ai suivi tous vos pas dans la vie ; je vous ai vue sur les bords de la Méditerranée, jouant avec les algues que la mer arrondit, et j'étais joyeux dans mon cœur. C'est encore moi qui vous ai conduite à Paris, en veillant sur les dangers et les fatigues d'un si long voyage; et plus tard, quand le roi était tout entier aux devoirs de sa glorieuse expédition, de Paris à Aiguës-Mortes, d' Aiguës-Mortes à Damiette, vous n'avez eu d'autre conseil, d'autre compagnon, d'autre guide que moi. Vous avez donc été l'orgueil des dernières années de ma vie, et la joie de ma vieillesse, âge triste qui n'a plus de joie. Ainsi, madame, je ne vous trahirai pas, au dernier de mes jours , par le mensonge d'une fausse espérance ; je ne vous dirai pas le contraire de ma pensée... Oui, je crois fermement que les infidèles poursuivront leur victoire et viendront à Damiette pour anéantir ce qui reste de chrétiens sur la terre d'Orient. — Eh bien ! dit la reine en serrant la main du

vieillard, quand ce malheur nous arrivera, j'exige de vous un dernier service...

— Demandez, vous serez obéie en reine.

— Mon ami, poursuivit Marguerite avec énergie, il ne faut pas que la femme. .. ou peut-être la veuve du roi de France tombe vivante entre les mains de ses ennemis... Vous serez toujours là, l'épée à la main, à mon côté...

— Oui, madame, dit le vieillard avec la force de la jeunesse.

— Vous serez là, continua la reine ; et quand vous entendrez venir l'Egyptien dans ce vestibule, vous me tuerez !

— j'y songeais, madame, dit le vieillard K

— Bien ! dit la reine, je n'ai jamais douté un instant de votre amitié... Maintenant, retirez-vous et dites à mes femme de venir. Mon enfant se réveille... on dirait qu'il m'a entendue. ... je vais lui donner peut-être la dernière goutte de mon lait.

Le vieillard baisa et couvrit de larmes les mains de la reine, et sortit.

1. Cette scène et ces paroles appartienent à l'histoire, et non à la fiction. Le sublime est souvent révoqué en doute et n'est admis que dans les épopées ; mais quelle fable épique vaut l'histoire de Louis IX ?

Un chevalier attendait de Niouzelles au bas de l'escalier du palais ; c'était Raoul de Nesle, le condamné de la cour d'amour.

— Monseigneur, lui dit Raoul, le jugement qui m'a frappé me déshonore aujourd'hui. Si le roi eût été victorieux, ma faute punie disparaissait dans sa victoire ; mais le roi est tombé au pouvoir de l'Egyptien ; mais l'armée est anéantie; mais la noblesse a péri dans les plaines de Mansourah, et moi, moi seul peut-être, je suis debout et vivant ! Mon blason ne supportera pas cette barre d'infamie! Donnez-moi ma liberté, sire de Niouzelles; ouvrez-moi la porte de la ville ; laissez-moi suivre sur la montagne les chrétiens que Paul Richard va chercher au Delta. Le projet que je médite peut seul réhabiliter ma mémoire, et rendre à mon nom la pureté de son premier éclat.

— Voyons, dit le vieillard avec bonté, confiezvous à moi : que voulez-vous faire si je vous accorde ce que vous me demandez ?

— Je partirai avec Richard, et j'irai fonder le premier monastère chrétien au Liban.

— C'est un noble projet, sire Raoul , dit le vieillard avec l'accent de l'enthousiasme ; fon-

der un monastère ici, c'est remporter une victoire sur les infidèles. Dieu, sans doute, a voulu vous dérober au désastre de Mansourah pour vous laisser accomplir ce grand dessein. Dites à votre tour le mot chéri de saint Augustin. Heureuse faute ! 0 felix culpa ! Allez , mon enfant, et suivez votre généreuse inspiration. Le chemin qui conduit à la sainteté vous est ouvert.

Le même jour la porte de Damiette s'ouvrit, et, du haut des tours, on vit dénier la première caravane chrétienne sur la terre d'Egypte. Paul Richard marchait en tête d'une longue file de dromadaires et d'onagres. Les femmes de l'oasis du harem étaient au centre. Emmanuel et Raoul s'étaient placés au dernier rang, et récitaient le cantique de Moïse In exitu.

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