LE PÈLERINAGE ROYAL
Les Arabes, toujours épris du merveilleux, et fanatiques admirateurs des actions héroïques , traitèrent le roi prisonnier avec le plus grand respect; quelques historiens sont allés jusqu'à dire que, le soudan Neg-Meddin étant mort le lendemain de la bataille de Mansourah, il se rencontra dans l'armée égyptienne un parti puissant qui offrit le soudanat à Louis IX ; on ajoute même que les infidèles usèrent de violence pour le contraindre et marchèrent sur lui le sabre levé en lui disant :
— Fais-toi musulman, et sois notre roi.
— Faites-vous chrétiens, et je vous commanderai, répondit fièrement Louis IX.
Gela prouve du moins que le roi de France trouva dans son infortune, parmi les infidèles, beaucoup de sympathie, à cause de la brillante valeur qu'il avait déployée sur les champs de bataille de Damiette et de Mansourah.
Lorsque Louis, terrassé par trois jours de batailles, la peste et la cavalerie de l'émir, se leva du milieu des morts, un long murmure d'admiration l'avait salué du côté des Arabes : pendant quelques instants, ils se tinrent auprès de lui dans l'attitude du respect. Son armure dévastée comme un rempart démoli par un bélier, non casque partout fendu et laissant fuir des boucles de cheveux d'or, sa masse d'armes dégarnie de ses pointes, ses brassards rougis de sang, tout annonçait un courage, une vigueur, un acharnement au-dessus des forces de la nature, et son visage conservait encore cette formidable expression d'héroïsme divin que Raphaël a mise dans les traits de l'archange vainqueur du démon. En présence de ce roi ainsi arraché vivant au milieu de tant de morts, les Arabes se sou-
vinrent des grandes traditions d'exploits contés sous les tentes des veilles , et ils convenaient tous que le grand Scander, le vainqueur de la ville d'Oxidraka, venait d'être surpassé par le grand roi des chrétiens. Voilà ce qui peut expliquer l'incroyable accueil que Louis reçut chez un peuple barbare, et la domination qu'il exerça sur ses vainqueurs. Il ne cessa jamais d'être roi; il entra triomphalement au Caire, comme s'il fût entré dans la capitale de ses Etats, et le nouveau soudan, Al-Moddan, courba le front devant cet héroïque prophète arrivé du septentrion, et prêchant une nouvelle foi.
Aussi le roi de France , malgré sa captivité, lorsque les négociations commencèrent, put-il traiter d'égal à égal. Il ne subit aucune des conditions imposées, il dicta les siennes, et on les accepta. Les envoyés du soudan lui ayant demandé un million de besants d'or pour sa rançon (deux millions cinq cent mille francs de la monnaie d'aujourd'hui), Louis répondit avec une noble et fière dignité :
— Les rois chrétiens ne se rachètent pas avec
de l'or. Je donnerai Damiette pour ma rançon ; et
la somme que vous demandez je la donnerai pour la rançon de mes soldats.
Le soudan consentit à cet arrangement, et le roi alors imposa de nouvelles conditions, plus chères à son cœur et à sa conscience.
— Il me reste six mille hommes de ma nombreuse armée, ajouta-t-il ; j'exige qu'il me soit permis d'aller en Syrie avec eux, de visiter les lieux saints et de séjourner en Palestine aussi longtemps que je le voudrai.
Le soudan accorda tout; les négociateurs musulmans, confiants dans cette haute réserve que déployait Louis, avaient ordre d'accepter tout ce qu'il proposerait.
Aussitôt après le traité conclu et la foi jurée de part et d'autre, Joinville et l'émir Fak-Reddin partirent pour Damiette, dont les portes furent ouvertes à l'ordre du noble ami du roi. La rançon de l'armée fut payée par la reine Marguerite. On donna un vaisseau à l'impératrice Marie qui allait rejoindre Beaudoin à Byzance, et la reine, les femmes de la cour et les Français de la garnison de Damiette se rendirent au Caire, où le roi les attendait dans le palais du soudan.
Louis, avant de commencer son pieux pèlerinage, voulut attendre le complet rétablissement du dernier des malades et des blessés, et, laissant au Caire sa petite armée, il s'embarqua sur le Nil avec Joinville, pour visiter les saintes grottes de la Thébaïde, où vécurent les illustres anachorètes chrétiens. Les regards de Louis furent trèspeu distraits par les ruines de l'antique Egypte, ce long amas de poussière que le néant a faite sur les domaines des Pharaons ; le roi ne daigna s'arrêter ni dans Arsinoé, la province des roses, que les barbares appellent le Faïoun; ni devant les quatorze pyramides de Saccarah ; ni devant le lit poudreux du lac Mœris, où fut le Labyrinthe; ni dans les ruines d'Antinoé, la ville bâtie par Adrien. Chrétien et pèlerin, Louis ne trouvait rien pour son cœur dans ces souvenirs profanes; mais il s'arrêta sur la poussière de Thèbes, et chercha au désert les cryptes de Paul, de Pacôme, de Jérôme, de Macaire et de tant d'autres exilés du monde , qui vinrent cacher dans ces solitudes leurs mémorables repentirs. Il y avait là des Arabes logés sous les hypogées de Luxor, des soldats égyptiens revenus de
Damiette et de Mansourah , qui , voyant passer le royal pèlerin, et reconnaissant le héros de ces grandes journé§, le saluaient par des cris d'enthousiasme et lui faisaint cortège à travers la Thébaïde, pour lui présenter, à genoux', l'eau de la fontaine et les fruits du palmier, comme ces merveilleux serviteurs que Dieu envoyait aux anachorètes pour étancher leur soif et assouvir leur faim, après la prière et la méditation.
Ce pèlerinage accompli, le roi descendit le Nil jusqu'au Caire et séjourna longtemps encore dans cette ville, toujours entouré des hommages et du respect des infidèles. Ayant fait toutes ses dispositions, il partit pour Saint- Jean d'Acre, avec les six mille soldats, débris de son héroïque armée ; la reine et les princes l'accompagnaient. La caravane royale s'arrêta deux jours sur le champ de bataille de Mansourah, immense nécropole où reposaient maintenant tant d'illustres guerriers. Louis pria sur le tombeau de son frère et fit célébrer une messe de Requiem pour le repos des âmes de ces glorieux morts. On reprit ensuite le chemin de ce désert où Moïse avait passé à la tête de six cent mille Hébreux.
A Saint- Jean d'Acre, Louis quitta sa petite armée en la confiant à la reine, et déposant les insignes de sa royauté, il revêtit la bure du pèlerin, prit le bâton de voyage et partit à pied avec Joinville pour visiter les lieux saints. Il vit d'abord la montagne où le Christ se transfigura, le lac de Tibériade, le Jourdain, le village où pleura la plus inconsalable des mères, et Nazareth où s'arrêta l'étoile des mages de l'Orient.
Un soir, Louis et ceux qui l'avaient accompagné firent halte devant un paysage plein d'une tristesse et d'une désolation sublimes ; à l'horizon était une ville ceinte de vieilles tours, une campagne morte, une route poudreuse, attristée encore par les nopals et les figuiers stériles, et, pour bordure, la crête grise des montagnes de l'Yémen. Le roi se prosterna et baisa cette terre miraculeuse où, même au point de vue profane, le plus grand événement des histoires s'était accompli. Où étaient-ils les soldats de Tancrède et de Godefroid ? les croisés de Damiette et de Mansourah? tous ces valeureux chevaliers qui s'étaient armés pour la délivrance du saint tombeau? C'est en ce moment que Louis regretta en pleurant son armée
intrépide. Jérusalem était devant lui, enchaînée comme une esclave aux pieds du trône d'un Soudan, et criant encore au roi ces mémorables paroles : Vous qui passez par ce chemin, arrêtezvous et voyez s'il est une douleur égale à la mienne ! Toutes les voix de l'air semblaient redire les lamentations de Jérémie, et la ville autrefois pleine de peuple, civitas plena populo, pleurant sa solitude, 71e trouvait personne pour la consoler!
Le roi se souvint de Glovis qui regrettait de n'avoir pu secourir, avec ses Sicambres, l'agonie du Calvaire, et il porta la main à sa ceinture pour y chercher son épée ; elle était absente pour la première fois ! Le roi guerrier n'avait plus que le bourdon du pèlerin ; un chapeau de paille de maïs remplaçait sur sa tête ce casque d'or qui étincelait à l'aurore, les jours de bataille, comme un soleil français : il tourna ses regards du côté de Ptolémaïs, comme pour voir si quelque prodige ne lui ramenait point la France ressuscitée à Mansourah. Mais ses yeux ne rencontrèrent que poussière, solitude, néant. Un silence tumulaire couvrait cet illustre chemin où avaient* passé les armées de Gyrus, de Sennachérib, d'Héliodore,
d'Alexandre et du fils de Vespasien. Ce petit coin de terre perdu, après avoir remué le monde, n'entendait plus que le chant de l'insecte dans les rameaux inflexibles du nopal, car tout était consommé ! avait crié Jésus en exhalant son dernier soupir : Consummatum est!
Louis, se relevant, frappa trois fois sa poitrine, comme le centurion, en disant :
— Celui-là est vraiment le Fils de Dieu !
Et il s'achemina vers Jérusalem. Une profonde amertume saisit son cœur lorsqu'il passa sous la tour où flottait l'étendard de Médine, et il dit à Joinville :
— Dieu ne nous juge pas assez purs pour régner aux lieux saints ; les infidèles valent mieux que des chrétiens de peu de foi.
— Maintenant, je comprends Mansourah, répondit Joinville.
Et sans ajouter une parole, les augustes pèlerins franchirent le seuil de la cité sainte.
A l'entrée de la ville de Jérusalem, il y avait un pauvre caravansérail où dormaient sur la paille quelques Orientaux couverts des insignes de la misère. Pas plus alors qu'aujourd'hui l'islam n'avait cour-
bé sous sa loi. Des populations nombreuses étaient restées fidèles au culte du Christ, et toujours quelqu'un des leurs accomplissait le pieux pèlerinage. C'est dans cette hôtellerie que le roi de France prit son premier repos en disant le mot du Thabor :
— Il fait bon ici !
— Oui, sire, dit Joinville attendri, c'est l'hôtellerie de Dieu.
Le lendemain, Louis ôta ses sandales et suivit, pieds nus, toutes les stations de la Voie douloureuse, depuis le jardin des Olives jusqu'au sommet du Golgotha. De ce point culminant, il contempla Jérusalem et chercha la place de ce temple dont il ne reste plus pierre sur pierre, et qui déchira son voile le jour de la grande immolation r lorsque la terre trembla, lorsque les montagnes se fendirent, lorsque les femmes juives pleurèrent, lorsque lessoleil «'éclipsa, et que Denis l'Aréopagite, surpris par ces prodiges, s'écria :
— Ou V Auteur de la nature souffre, ou toute la machine du monde se dissout !
Ces pieux devoirs remplis, le roi et son fidèle Joinville sortirent de Jérusalem et reprirent le chemin de Ptolémaïs.
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