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LOUIS EN PALESTINE

En rentrant à Ptolémaïs, le roi trouva des lettres de la reine régente, sa mère, et du souverain pontife Innocent IV ; les premières lui annonçaient que la France jouissait d'une tranquillité parfaite ; les secondes lui témoignaient la reconnaissance de l'Église, et l'engageaient à poursuivre jusqu'au bout la plus glorieuse des expéditions. Au milieu de ses malheurs, ce fut toujours pour Louis une grande joie d'apprendre que la France était heureuse sous le sceptre maternel de Blanche de Gastille. Ne pouvant s'arracher à cette Palestine, qui lui coûtait tant de sang chrétien, et ne

perdant pas l'espérance de voir surgir quelque chose d'heureux et d'imprévu à l'horizon de la mer, il résolut d'attendre sur cette terre sainte, aussi longtemps qu'il le pourrait sans nuire aux intérêts de la France , sans violer le traité de paix conclu, par force majeure, avec le Soudan. Gomme tous les hommes doués du génie de la conquête ou de l'apostolat, comme Alexandre et François Xavier, grands tous les deux, Louis IX ne pouvait regarder, du haut des tours de Saint- Jean d'Acre, les chemins qui se déroulaient devant lui, sans songer à tous les magnifiques domaines que cinq rivières arrosent, que le soleil féconde, que trois mers enrichissent, et que l'ignorance et l'idolâtrie déshéritent de l'avenir. « Si le rêve païen d'Alexandre pouvait un jour devenir une réalité chrétienne, se disait le roi de France, si j'avais ici mes soldats de Damiette, qu'il me serait aisé, non-seulement de conquérir toute la Palestine, toute la Syrie, mais de suivre le sillon tracé par le héros grec, d'arriver au détroit d'Ormus, de réveiller toutes ces nations endormies à l'ombre de la mort, de m'en faire des auxiliaires puissants, et de convertir à Dieu et à la France

un nouveau monde indien ! Oui, dans les temps antiques, Alexandre avait fait ce beau rêve ; mais les hommes lui manquèrent ; il n'était suivi que de Macédoniens, soldats presque aussi efféminés que les Perses, et, abandonnant sa grande idée, il revint découragé à Babylone pour y mourir de désespoir. »

Témoin des progrès effrayants que la religion de Mahomet avait faits en Asie et en Afrique, Louis était saisi d'une sainte colère, et souvent il fut tenté de partir avec quelques milliers d'hommes, débris de son armée, et de marcher vers l'Indus pour éteindre l'incendie allumé à Médine, et planter sur les ruines de l'islamisme le double étendard de la France et de la croix. Abandonner l'Orient, sans y avoir bâti ou détruit quelque chose , était une pensée intolérable ; rentrer en France et dire aux populations : « Nous sommes tombés devant la peste et l'Égyptien, voilà tout ce que nous avons fait en Orient ! » le roi ne pouvait se résoudre à un dénoûment aussi déplorable, et il attendait toujours du ciel une bonne inspiration.

Il disait mystérieusement à ses fidèles ; D'au-

très accompliront un jour ce que je rêve; eh bien! il faut travailler pour ceux qui viendront après moi. Quand la reine et les femmes de la cour, n'osant parler de la France en présence du roi, regardaient la mer . en pleurant , comme les femmes dont parle Virgile , Louis les consolait avec une onction de parole si touchante, que la sérénité rentrait au cœur de toutes, et qu'elles oubliaient leur doux pays. Alors le père remplaçait le roi ; Louis prenait son jeune fils dans ses bras, comme Hector aux portes Scées, et il demandait à Dieu d'accorder à ce prince , né en Orient, le bonheur d'entrer, comme Godefroid et Tancrède, à Jérusalem, et de n'en sortir jamais. Malheureux enfant! né dans le deuil un jour de bataille et de défaite, de longs jours ne lui étaient pas réservés. Il devait mourir avant d'avoir atteint l'âge d'homme, non loin des ruines de Garthage, et son cadavre devait être baigné par les pleurs de son père agonisant !

Ainsi, tenant toujours ses yeux fixés sur l'avenir, sinon pour lui, du moins pour son fils ou ses successeurs, le roi fit exécuter, à ses frais, des travaux qui étonnaient ses soldats, et qui nous

paraîtraient fabuleux aujourd'hui s'ils n'étaient attestés par des chroniqueurs contemporains et dignes de foi. Comme s'il eût été roi de la Palestine, Louis agrandit l'enceinte du port de Saint- Jean d'Acre, répara les fortifications de quelques villes du littoral de Syrie, et releva les murs de Gaza, ville antique, pour laquelle il avait une prédilection, sans doute à cause de TAlcide hébreu qui l'avait illustrée, car le nom éblouissant de Samson est inséparable du nom de Gaza. Merveilleuse légende biblique, qui, même dépouillée

de son luxe de prodiges, étonne encore par la

grandeur de ses enseignements ! Hercule vaincu par Omphale, Milon périssant par sa force, ne sont venus que bien longtemps après Dalila et le temple de Dagon. La Bible a tout dit, tout créé. Moïse était déjà au désert le sublime plagiaire des poètes de l'avenir. Louis IX est un de ces hommes qui résument en eux toute la poésie de leur époque , et qui rêvant une magnifique épopée , et n'ayant pour l'écrire que la pointe d'un glaive, vont la graver sur les quatre pages des pyramides, la sablent avec la poussière du désert, et l'exposent en lecture au grand soleil d'Orient, pour

l'admiration éternelle du monde. Louis IX, en Palestine, était donc dans le pays cher à son génie ; il avait devant lui tous les tableaux de l'Écriture sainte, depuis la plaine où rampe l'hysope, jusqu'à la montagne où s'élève le cèdre ; depuis l'Euphrate qui arrosa le berceau du monde, jusqu'au torrent de Gédron qui va se perdre dans la vallée de Josaphat, où le monde doit finir.

Louis laissait ainsi passer les jours, les mois, les années, ne pouvant, comme Annibal à Tarente, se séparer d'une terre qu'il regardait comme sienne, lorsqu'une fatale nouvelle arriva au môle de Saint-Jean d'Acre : Blanche de Castille venait de mourir ! Gomme fils et comme roi, Louis ne pouvait recevoir un plus terrible coup ; mais son courage le supporta dignement, et dès ce jour, tournant toutes ses pensées vers la France, il fit ses dispositions pour un prompt retour.

Une autre nouvelle arriva presque en même temps adoucir un peu l'amertume de la première. Quelques chrétiens, arrivés du Liban, annonçaient qu'une colonie française s'était établie dans la vallée de Monjah, et que même elle avait fait alliance avec deux tribus voisines qu'on ne déses-

pérait pas d'amener au christianisme '. Le roi, vivement ému, se tourna vers Join ville et Salisbury, et leur dit :

— Avant de partir pour la France, nous irons visiter notre naissante colonie ; tenez-vous prêts, messeigneurs.

Ensuite, il descendit du côté du port, et visita un à un les vaisseaux qui devaient le ramener sur la terre natale, pour s'assurer s'ils étaient en état de tenir la mer ; précaution qu'il ne prenait du reste que pour la grande famille voyageuse, confiée par la Providence à ses soins.

Pendant qu'on radoubait les vieilles carènes génoises, il restait encore à Louis assez de jours et de loisirs pour sa visite à la colonie du Liban.

Au moment où il se disposait à partir, on lui annonça qu'un chevalier , escorté de trente hommes d'armes , ayant bannière honorablement blasonnée, demandait avec instance à lui parler.

— Le temps est précieux, dit le roi, mais je puis en perdre une heure. . .

Et regardant sur la place où la foule était grande , il vit une bannière qui portait d'or à

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deux génisses onglées, accolées et clarifiées d'azur.

— Ah ! s'écria Louis, je reconnais ces armes : c'est sans doute le vieux et brave Guillem de Meyrac; c'est le digne fils de Gaston de Béarn! Qu'il soit tout de suite introduit *,

A ce nom, tous les chevaliers s'inclinèrent avec respect, et bientôt après un héraut d'armes donna passage à un vieillard à qui son grand âge n'ôtait rien de sa belle et noble prestance .

Guilhem de Meyrac était un guerrier des temps fabuleux, ressuscité au xme siècle. La Syrie ne racontait que les hauts faits d'armes de ce chevalier, et son nom ne trouvait chez les infidèles que respect et admiration. Un des héros des précédentes croisades, il avait défié, en champ clos, les plus braves ennemis, rompu des lances avec Saladin lui-même, en mettant pour enjeu du tournoi la liberté des chrétiens prisonniers. Toujours sorti victorieux de ces luttes épiques, il se

1. On trouve cette curieuse scène dans un ouvrage à peu près inconnu et inhumé à la bibliothèque des manuscrits, où je l'ai découvert. — C'est un livre écrit en latin et intitulé : Continuation de la chronique de Mediavîlla, moine de Morlaas.

servait de sa renommée, comme d'une influence puissante, pour rendre la justice aux chrétiens comme aux infidèles, régler leurs différends, protéger le faible contre le fort, et tous ceux qui le choisissaient comme arbitre suprême s'inclinaient respectueusement devant ses arrêts. La Palestine n'avait pas de secrets pour lui ; depuis longtemps, il avait quitté Saint-Jean d'Acre, et, suivi de ses hommes d'armes, il tenait la plaine ou la montagne, reprenant et continuant sa pre mière profession de juge suprême du pays. A la nouvelle du prochain départ du roi, Guilhem de Meyrac abandonna la rive du lac de Génésareth, où il avait son tribunal, et vint demander à Louis de lui accorder la plus insigne des faveurs.

— Sire, lui dit-il, je suis vieux, et il me plairait fort de laisser mes os en terre sainte. Qu'irai-je faire en France? Ma famille, ce sont ces compagnons qui suivent ma fortune. Si je rentrais dans mon manoir du Béarn, je serais forcé, par les statuts héraldiques, d'ajouter à mes armes une barre de bâtardise, ce qui me répugne fort. Ma naissance n'est pas très-légitime, j'en conviens ; mais c'est la faute de Gaston de Béarn,

mon père, qui a oublié de me reconnaître en mourant. Aussi ai-je prouvé, en vingt batailles rangées, en mille tournois, en deux croisades, que j'étais son fils, et il est très-difficile d'être le fils d'un héros. Or, maintenant, sire, je commence par vous demander qu'il me soit permis de garder pur, et sans barre aucune, le blason de mes ancêtres.

— Sire de Meyrac, dit le roi en souriant avec bonté, vous avez dit vous-même que c'était contraire aux statuts héraldiques...

— Oui, sire, reprit vivement Guilhem ; oui, en France, mais pas en Syrie... C'est que, voyezvous, sire, tant que vous ne m'aurez pas accordé ce droit de votre royale bouche, il se trouvera, même en Syrie, des chevaliers qui murmureront de l'absence de ma barre.

— Mais, dit le roi, puisque dans quelques jours nous quittons la Palestine...

— Ah ! voilà sire, où je vous attendais, pour vous demander une seconde faveur bien plus grande que la première.

— Et laquelle, sire de Meyrac ?

— La faveur de rester en Syrie, pour moi et

mes compagnons. Vous savez, sire, combien je suis aimé dans ce pays, où j'ai le bonheur de faire beaucoup de bien. J'y suis à la tête d'une petite croisade pacifique, et nos ennemis sont tous mes amis. Il en rejaillit toujours quelque chose de bon pour la France, et çà et là, je ramène toujours quelques pauvres âmes à Dieu.

— Sire de Meyrac, dit le roi en serrant les mains du vieux chevalier, le roi chrétien ne peut vous refuser, et que Dieu vous aide ! Ce que vous faites est beau et grand !

Guilhem de Meyrac baisa les mains de Louis, qui était déjà à cheval, et montrait du regard à ses compagnons l'horizon du Liban.

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