‹ La cour d'amourChapitre 3 sur 18 · BATAILLE DE DAMIETTE · texte numérisé non relu

BATAILLE DE DAMIETTE

On eût dit que tout l'Orient en armes était accouru aux embouchures du Nil pour repousser l'Occident : c'est que, depuis trois mois, le cri de guerre avait été poussé de Damiette à Ptolémaïs, d'Alexandrie à Éléphantine. Le fanatisme musulman avait réveillé toutes les tribus belliqueuses endormies sur les deux rives du Nil, dans les cryptes de la chaîne Libyque, dans les ruines de Thèbes de Tentyris, d'Achmounain, d'Arsinoé, d'Ipsamboul, dans les pyramides de la presqu'île de Méroé, berceau de Gymnosophistes , dans l'oasis d'Ammon, silencieuse depuis Scander le

Grand, dans les gorges funèbres de Pédra, la ville sans histoire, et jusque sur les grands chemins de palmiers et de sable qui conduisent, par les détroits d'Ormus et de Suez, aux frontières des domaines indiens. Ces guerriers du désert avaient pris leur vol comme des nuées d'oiseaux de proie ; les uns, montés sur des chevaux sans mors, comme les Numides de Syphax ; les autres, en caravanes, comme les tribus nomades des premiers jours du monde, ou s' abandonnant au cours du Nil, de cataracte en cataracte, depuis Syène jusqu'à l'oasis de Syouah : étrange et formidable armée composée de toutes les teintes du tropique, soldats aux visages de cuivre ou d'ébène, nus ou vêtus d'un lambeau de laine, sphinx vivants, couronnés des bandelettes d'Isis, centaures échappés à la colère des Lapithes, races d'hippogriffes envolées des cavernes du Mokattan, monstres produits par les mystérieux hyménées des amours abyssins, tous nés pour la destruction, nés pour incendier les villes et ravager les tombes ; tigres et hyènes selon l'occasion, ayant besoin de tous les assouvissements de leurs appétits pour satisfaire les exigences d'un sang brûlé par le

sable, le kamsin et le soleil ; tous arrivant à la bataille comme à une fête, avec des hurlements de bêtes fauves, avec des cris stridents, des sifflements de reptiles, des râles aigus, comme si tous les monstres de Barca sortaient de leurs solitudes pour envahir le domaine de l'homme et faire pleuvoir sur la terre un déluge plus horrible que le premier, un déluge de sang!

Aujourd'hui, avec vos nouvelles ressources de guerre, deux cent mille hommes fauves, réunis sur une plage basse comme celle de Damiette, seraient très-peu redoutables pour un débarquement. Deux frégates s'embosseraient contre la pointe droite et la pointe gauche et verseraient la mitraille avec une prodigalité si soutenue, qu'il ne resterait sur la rive que du sable et du sang. Mais en 1249, le courage n'avait pas lé canon pour auxiliaire. Dans une affaire si formidable, il fallait que chacun fît son devoir, payât de sa personne et se prît corps à corps avec ces monstres abyssins; il fallait être, comme Louis IX et ses compagnons, deux fois Français et chrétiens.

Après Joinville et Baudoin de Reims, le roi s'é-

lança sur la plage, ne voulant plus permettre à un troisième de le devancer .

En voyant le roi tomber à cheval sur les infidèles, comme l'archange d'Héliodore, les plus braves n'attendirent plus leur tour de débarquement ; sur toute la ligne du fleuve, les cavaliers se jetèrent à la nage et engagèrent la bataille avec une furie digne des âges épiques fabuleux. Le maréchal Raoul d'Estrées, Amaury de Meulane, Pierre de Sanz, jetèrent au fleuve leurs armures de fer, trop lourdes sous le ciel d'Egypte, et, à la tête des croisés de Lorraine, ils attaquèrent la féroce tribu des Ben-Oualy, toute composée de géants habitués à lutter contre les bêtes fauves. Soit que les traditions d'Alexandre se fussent con servées, soit que les mêmes instincts de guerre produisent les mêmes formes de combat, ces Arabes, armés de longues lances en bois de sandal, s'étaient serrés en phalange macédonienne, toute hérissée de pointes de fer et inabordable comme un écueil de roche fruste au milieu de la mer. Amaury de Meulane et Pierre de Sanz, habiles à frapper de deux mains robustes et droites toutes deux, saisirent, de l'une, leur masse

d'armes, de l'autre, l'épée à double tranchant, et tombèrent sur cette île d'ébène vivante, incrustée au milieu du Nil avec sa végétation de fer. Le choc des deux héros chrétiens fut si rude qu'une brèche s'ouvrit et que le flot des croisés pénétra dans cette citadelle de démons comme un torrent qui brise une écluse et inonde un champ de riz. Sur ce point, la bataille commençait par une foule de combats singuliers, de luttes de gladiateurs, car les Arabes, ainsi entamés par une attaque foudroyante, engageaient une lutte à mort avec les chrétiens, et sans perdre un pouce de terrain, comme à la bataille d'Issus, où, selon Quinte-Gurce, les corps étaient liés aux corps, les mains aux mains, les pieds aux pieds. Formidable mêlée d'extermination qui aurait interdit la fuite au plus lâche, car tous les combattants étaient emprisonnés dans un cercle de fer que pouvait briser seule la victoire ou la mort !

Le comte de la Marche s'élançait, en ce moment, du fleuve sur la rive avec l'élite des chevaliers bretons. Toute la plage parut incendiée par l'irradiation des cuirasses et des cimiers d'or, et Fak-Reddin, qui venait d'être repoussé par l'atta-

que du roi, de Joinville et de Baudoin de Reims, précipita sa cavalerie vers l'étendard de Bretagne, qui menaçait la tribu de Ben-Oualy. Le roi, trompé par le mouvement de Fak-Reddin, crut un instant à la fuite de son ennemi, et appelant à lui les chevaliers de Chypre et de Palestine, il se mit à poursuivre Fak-Reddin, qui ne fuyait pas.

— Sire, s'écria Joinville, Damiette est découverte, Damiette est sans défense ; courons à Damiette, elle est à nous !

— Sire de Joinville, s'écria Louis, laissons les villes et prenons les hommes !

L'armure éblouissante de Fak-Reddin se fit bientôt reconnaître au centre de la tribu de Ben- Oualy, où le héros musulman venait de se réfugier comme dans une citadelle vivante. Alors le cercle de la bataille s'agrandit démesurément et la pointe du Nil tremblait sous le poids de tant d'hommes et de chevaux, comme l'épiderme d'un volcan qui va se crevasser dans une éruption.

Un nouveau renfort arrivait aux chrétiens, c'était la troupe indomptable des Ribauds, presque tous enfants de Paris et presque tous ayant déjà guerroyé en Syrie ; soldats contempteurs de la

discipline, indociles à Tordre et redoutés de leurs chefs. Mais lorsque, entraînés par la furie de la bataille, ils se ruaient sur l'ennemi, à l'attaque comme à l'escalade, les barrières de fer et les créneaux de granit s'écroulaient sous leurs mains. Par une étrange singularité de leur organisation militaire, les Ribauds entraient en campagne sans armes ; leur arsenal était toujours chez l'ennemi de la France : ils se pourvoyaient chez lui et diminuaient ainsi les charges de la guerre, déjà trop onéreuses en ce temps-là. Paul Richard, simple vannier de l'île de la Seine, commandait les Ribauds à la bataille de Damiette, et quand il se jeta, du haut de son navire, dans le Nil, cinq mille des siens suivirent son exemple et nagèrent vers la pointe, comme s'il se fût agi de traverser la Seine de Saint-Germain-des-Prés à Saint-Germain-1'Auxerrois. Cette armée de joyeux tritons, fils des races chevelues, apparut soudainement sur le rivage toute ruisselante des eaux du fleuve.; et comme elle ne portait ni arbalètes, ni lances, ni épées, elle battit des mains pour saluer le roi qui courait en ce moment sur la tribu des Ben- Oualy. Louis reconnut de loin les enfants de Lu-

tà l\ TOÏJR D'AMOUR

tèce ; il les salua, et de la pointe de son épée il l?ur montra, l'ennemi.

— Allons! s'écria Paul Richard! allons, mes amis, travaillez bien ; la rue Saint-Pierre-aux- Bœufs a les yeux sur vous ! N'oubliez pas votre décalogue : il est défendu d'être blessé. Les blessures n'arrivent qu'aux maladroits. Il est défendu de laisser un bras ou une jambe sur le champ de bataille; que feriez-vous du reste? Vous savez seulement qu'il est permis de se faire tuer.

s hommes n'attaquèrent pas de front les tribus des Benou-Kenaneh et des Ben-Oualy, réunies en une seule. Agiles comme une meute de limiers pour franchir l'espace qui les séparait de l'ennemi, il se jetèrent sur le sable, rampèrent comme des reptiles sous le ventre des chevaux, et apparurent au centre des Arabes comme une légion sortie des entrailles de 1" enfer ; ils se firent des armes avec tous les débris de fer épars sur le sable, et fauchant à coups de hache et de masse les pieds des chevaux et des hommes, ils ouvrirent partout de larges brèches aux bannières des chrétiens. La cavalerie du soudan. commandée par Iosouff-Mohammed, arriva toute fraîche pour

Ï.A COUB D'AMOUR 43

soutenir les tribus arabes, qui chancelaient sur la presqu'île du Nil comme une forêt à demi abattue par les bûcherons, et déjà inclinée sur le courant des eaux.

Au même instant, on vit étinceler au soleil les faces de vair et de gueules de la maison de Coucy, le lion de gueules de Luxembourg, et le lion de sable de Beaujeu : c'était le comte de Jaffa qui arrivait avec ces trois gentilhommes, et mille chevaliers, de l'autre pointe déserte. Le roi, qui avait brisé quatre épées, venait de saisir une masse d'armes, et ayant reconnu le comte de Jaffa, il lui envoya l'ordre d'arrêter la cavalerie de Mohammed, et cria aux siens :

— Allons dégager le comte de la Marche î

On voyait, en effet, la bannière rouge à trois lions d'or de ce seigneur, agitée par l'écuyer, en signe de détresse, au-dessus de cent aigrettes ondoyantes. Emporté par son ardeur, le comte de la Marche était parvenu jusqu'à Fak-Reddin, et engageait un combat homérique avec ce redoutable musulman qu'entourait l'élite de ses tribus.

Le cheval du comte s'était abattu sur une mare

de sang, et le chrétien à pied, tenant sa large épée à deux mains épouvantait les ennemis par cette audace foudroyante qui vient du désespoir. Autour de lui, les plus braves étaient tombés couverts de blessures , -le comte d'Offremont , Robert de Dreux, Guillaume de Salisbury, Henri de la Marne ; le sang chrétien de la France et de l'Angleterre coulait à flots sur le terrain où résistait si vaillamment le comte de la Marche, lorsque le roi, Joinville et Beaudoin arrivèrent, la masse haute, pour tout écraser. Ici l'histoire efface la fiction, et ce qui a été grand par la fable s'évanouit devant la chose réelle. Les cavaliers musulmans s'écroulent avec leurs chevaux sous la faux de Paul Richard et des enfants de Lutèce ; les Arabes des Benou-Kenaneh se jettent à leur tour sur les chevaux des chrétiens, les tuent à coups de poignard, et se font écraser par leur chute.

Le comte de la Marche tombe percé de coups et se traîne aux pieds du cardinal légat, soldat chrétien sans armes, toujours présent au plus fort de la mêlée pour donner l'absolution à ceux qui allaient mourir. L'héroïque roi, qu'un ange

invisible semble protéger, renverse tout, fait voler les armures en éclats, gardant le premier rang, sur le sillon tracé dans ofe défilé de fer. Des deux extrémités de la bataille, la noblesse de France accourait vers le roi avec une furie d'élan qui supprimait la résistance. La place où combattait Louis était facile à trouver : au milieu de cet océan d'hommes, on voyait les étendards du croissant se repliant devant les bannières de la croisade : le roi était là ; son souffle semblait refouler vers le Nil les hordes infidèles, par un sillon jonché de cadavres et baigné de sang.

La cavalerie de Mahommed, entraînée ellemême dans ce mouvement de retraite, fut mise en déroute par une charge impétueuse du comte de Jaffa, au moment où elle opérait sa jonction avec les bandes de Fak-Reddin. Un dernier effort, un suprême élan de la chrétienté fixa la victoire. Les bannières de la croix s'agitèrent sur toute la ligne, comme pour ordonner un coup d'épée décisif ; ni la fatigue de ce terrible combat, ni le poids des armures, ni les rayons d'un soleil torride, ni les obstacles d'un terrain labouré

par la mort, rien n'arrêta la sublime ardeur des

chrétiens; ils poussèrent les ennemis sur les abîmes du grand fleuve, et le Nil fut pour les uns un chemin de fuite, et pour les autres un tombeau. L'armée chrétienne accepta cette grande victoire avec la modestie des anciens jours ; elle s'agenouilla sur le rivage, et le roi montra le ciel, comme pour dire à tous : Honneur et gloire, non pas à nous, mais à lui !

A bord des vaisseaux, la reine Marguerite, l'impératrice Marie, les femmes de la noblesse, les femmes du peuple n'avaient pas interrompu leurs prières pendant cette longue bataille : quand elles virent que Dieu accordait la victoire aux chrétiens, elles adressèrent des actions de grâces au ciel, et attendirent avec une résignation mêlée d'inquiétude ce que Dieu leur réservait de joie ou de deuil, après les funérailles de ce jour.

Le roi donnait des ordres pour faire accomplir de pieux devoirs envers les blessés et les morts, quand le comte d'Alençon, qui venait de poursuivre une horde de fuyards, arriva tout couvert de sueur et de sang, et pria le roi de vouloir bien écouter quelques paroles.

— Rien, dit le roi, ne doit me distraire des soins du moment ; il y a sur nos vaisseaux de nobles dames et de pauvres femmes qui attendent la vie ou la mort. Comptons nos pertes d'abord, et ensuite il est de mon devoir de monter moimême sur chaque vaisseau, et d'adoucir les tourments des familles que Dieu destine aujourd'hui à pleurer.

— Sire, au nom du ciel ! dit le comte d'Alençon, il s'agit peut-être du salut de l'armée, écoutez-moi...

— Comte d'Alençon, reprit le roi avec bonté, je trahirais Dieu si je doutais de la protection qu'il nous accorde dans un pareil jour. Il n'y a plus de périls à craindre ; il n'y a que des devoirs à remplir. Sepelire mortuos, est un des préceptes du livre saint; secourir ceux qui souffrent, est encore une obligation. Venez avec moi, comte, et aidez-moi.

Le comte s'inclina et se mit à la suite de Louis, qui ensevelissait les morts, pansait les blessures et donnait des éloges et des récompenses aux vaillants.

— Voilà, dit Joinville au roi, voilà un brave

soldat qui a rendu de grands services à l'armée aujourd'hui.

C'était Paul Richard.

— Je le connais, dit le roi, et je veux le récompenser ..Voyons, Richard, que veux-tu être?

— Ce que je suis, monseigneur le roi, dit le vannier.

— Rien de plus ?

— Mais il me semble que c'est déjà beaucoup.

— C'est juste, dit le roi ; tu ne veux pas te diminuer en t' élevant... Mais tu accepteras des armes; je veux anoblir un vannier... Tu porteras d'azur à la coquille d'or en abîme. Ce sera un souvenir de Damiette pour tes enfants.

Paul Richard se jeta aux genoux du roi et les baigna de larmes.

Au même instant, le comte d'Alençon, qui venait de donner à la dérobée un coup d'oeil sur la ville de Damiette, dit au roi avec une vivacité fébrile :

— Sire, me confiez-vous mille cavaliers pour une expédition ?

— Comte d'Alençon, dit le roi, rien ne peut tromper les yeux d'un bon père de famille qui

veille sur ses enfants. Ainsi, croyez bien que je sais déjà ce que vous voulez m' apprendre... Achevons notre œuvre, et laissons faire la volonté de Dieu de ce côté...

Et le roi montrait Damiette au comte d'Alençon Le champ de bataille tremblait encore après la victoire ; on voyait que la France venait de passer sur ce chemin. La grande pointe qui s'allongeait sur le Nil était jonchée de cadavres, d'armures brisées et de chevaux ; le sang ruisselait aux berges du fleuve, et changeait la couleur jaunâtre de ses ondes. On apercevait, dans un lointain brumeux, deux sillons noirs tracés par les fuyards : l'un traversait une branche du Nil, l'autre semblait vouloir gagner Damiette. Un escadron français s'était jeté à la poursuite des cavaliers arabes ; mais un ordre du roi avait arrêté cet élan trop aventureux et qui paraissait très-légitime, car la victoire était incomplète, disait-on, si Abd-el- Fak-Reddin ne tombait pas aux mains des chrétiens. Les anciens croisés, qui avaient l'expérience de ces guerres, soutenaient que Fak-Reddin, par l'influence magique de son nom, de sa naissance, de son courage, allait réveiller d'au-

très tribus, réunir les débris de son armée, et couper aux chrétiens le chemin du Caire ou de la Syrie, en choisissant les avantages du terrain, où une seconde bataille serait inévitablement acceptée. Beaucoup, parmi les chétiens, soutenaient que Fak-Reddin avait succombé au milieu de sa tribu, et qu'il serait facile de le trouver parmi les morts, à cause de la richesse de son armure. Excités par l'espoir de faire une découverte si précieuse, les soldats les plus déterminés à braver de nouvelles fatigues, après les durs labeurs de ce jour, fouillèrent le champ de bataille pour y trouver ce brillant guerrier que Joinville a comparé au soleil ; mais ils ne trouvèrent ni la cuirasse ni le bouclier d'or de Fak-Reddin. Quelques-uns se consolèrent en pensant qu'il avait péri dans le fleuve, et que son cadavre roulait vers la mer avec les corps de bien d'autres cavaliers de sa tribu. Tant était profond déjà l'intérêt qu'un seul homme venait de faire naître dans le camp des chrétiens !

Page 1