‹ La cour d'amourChapitre 4 sur 18 · L INCENDIE · texte numérisé non relu

L INCENDIE

Le comte d'Alençon suivait le roi de loin, et, tout en admirant cette pieuse sollicitude qui absorbait en ce moment les pensées de Louis, il ne cessait de regarder du côté de Damiette avec plus d'attention encore, car la poussière soulevée par la bataille était toute retombée dans le Nil, et l'horizon éclairci permettait de voir des gerbes de fumée noire autour des dômes de la ville.

— Paul Richard, dit le comte au condottiere français, il paraît que tu as l'honneur d'être fort connu du roi ?

— Moi , monseigneur , dit Paul avec fierté ,

certes, je le crois bien I Nous nous connaissons depuis longtemps.

— Et tu lui es très-dévoué ?

— Par les cinq plaies du Christ ! je lui suis dévoué à tel point que la veille de la Pentecôte nous avons pris à un mécréant un tonneau de vin de Chypre pour le boire à la santé du roi.

— Voilà une belle œuvre ! dit le comte en ne pouvant retenir un éclat de rire.

— Et puis, monseigneur , ajouta Paul, le roi m'a rendu un fameux service... J'ai dans mon île en Seine un assez beau carré de légumes, qui, bon an mal an, me rapporte pas mal de monnaie. Voilà qu'un jour le sire de Montargis fait une descente chez moi et ravage mes légumes pour amuser ses chiens. Je lui criai : « Sire de Montargis, ce n'est pas chrétien ce que vous faites là ! Votre mère a oublié de vous faire baptiser ! Voulez-vous me payer les dégâts de mon jardin?... » C'était comme si j'eusse chanté le miserere aux garamaudes de Notre-Dame. Il disparut lui et ses chiens, riant et aboyant... Moi, je regarde Louis IX comme une forte tête de roi, parce qu'il a aboli les petits justiciers et les

gens de basoche... Je courus donc à Vincennes porter ma plainte au roi... Ah! ce fut bientôt fait , parce qu'aucun huissier ni procureur ne s'en mêla. Le lendemain tous mes légumes

étaient payés par les beaux écus du sire de Montargis.

— Tu ne m'apprends là rien de nouveau, dit le comte d'Alençon; mais je voudrais savoir si, avec ton dévouement, tu t'es soumis à toutes les rigueurs de la discipline de l'armée, si...

— Oh ! non certes pas ! interrompit Richard vivement ; si j'étais seul, je me soumettrais atout ce que commande le roi Louis ; mais je dois respecter la liberté et les prérogatives de mes compagnons de guerre. On nous a fourni notre passage à bord des vaisseaux italiens, voilà tout. Une fois entrés en campagne, nous ne sommes plus

payés : nous n'avons rien ; il nous faut donc trouver quelque part notre solde et notre pain quotidien, si la Providence oublie de nous l'envoyer au camp.

— C'est bien! dit le comte d'Alençon, voilà ce que je voulais savoir... Et tes compagnons, où sont- ils maintenant?

— Tenez, regardez... là-bas .. voyez-vous ces grands roseaux qui ont l'air de se promener au bord du Nil?... Mes hommes sont là.

— Et que font-ils 1

— Ils se baignent dans le fleuve, comme des crocodiles à jeun. Ils auraient dévoré les roseaux si c'étaient des cannes à sucre ; mais avant le soir, j'espère bien donner à leur faim quelque chose de plus substantiel qu'un bain d'eau jaune et cuite au soleil.

— Écoute, Paul, dit le comte en baissant la voix, connais-tu la ville de Damiette?

— Damiette! si je la connais ! je crois bien ! je m'y suis marié deux fois ! J'y possède deux veuves, et une fiancée de la tribu blanche des Aurès ; celle-là est chrétienne et blonde ; aussi j'en parle sérieusement.

— Eh bien ! Paul, cours à tes compagnons, mets-toi à leur tête, et va porter secours à Damiette. Damiette brûle, j'en suis certain ; les mécréants y ont mis le feu en prenant la fuite... Attends... un mot encore... Souviens-toi bien que je ne t'ai donné aucun ordre... aucun, entendstu?... Le roi seul commande... C'est une usur-

pation qui t'appartient... Tu as bien compris?

— Oui, monseigneur; je tiens votre pensée dans la main droite. Quelle bonne idée vous avez eue là ! Nous sommes des travailleurs de guerre, nous, et il nous est impossible de rester deux heures inactifs, les bras croisés, comme les chérubins de Saint-Pierre- aux-Bœufs... A Damiette! -a Damiette !

Paul Richard serra sur son front un lambeau de laine grossière, dont les deux bouts retombaient à loisir sur les épaules, et vola comme un sphinx vivant à la rive du Nil où l'attendaient ses compagnons.

Au premier signe du chef, les Ribauds mirent pied à terre, s'habillèrent de la ceinture au genou, et, ramassant sur le sable les armes de toute espèce que la bataille leur avait données, ils coururent à la ville en détresse, et ne s'arrêtèrent qu'au pied de ses remparts.

Damiette avait fermé ses deux portes, celle du Nil et celle du Caire; on ne voyait au sommet des tours, et dans les intervalles des créneaux, ni défenseurs ni sentinelles; mais des cris lugubres et des hurlements de femmes annonçaient que la

ville n'était pas déserte, et qu'un immense désastre s'y accomplissait par le massacre ou par l'incendie. Richard découvrit, du côté du Nil, un pan de mur que le soleil et l'humidité avaient lézardé jusqu'aux créneaux, et croyant toujours qu'avec des soldats comme les siens, la meilleure leçon était un exemple, il se servit de ses mains comme une panthère de ses griffes, et se fraya le' chemin vertical de l'escalade, avec ce succès qui n'abandonne jamais les suprêmes hardiesses du soldat.

La petite armée passa par le même chemin, et s'abattit sur la ville comme une nuée d'oiseaux voyageurs. L'incendie avait déjà dévoré tout le quartier franc, et gagnait les autres points de Damiette avec une fureur que favorisait le vent, cet auxiliaire éternel du feu. Des bandes d'esclaves noirs, instruments stupides de maîtres absents, propageaient encore l'incendie et couraient, la torche à la main, comme des démons, en égorgeant à coups de poignard les habitants qui fuyaient leurs toits en flammes.

Aussitôt, la bataille finie sur le bord du fleuve recommença dans la ville, entre les soldats de

Richard et les incendiaires musulmans. Cette fois, ce fut une bataille que l'enfer semblait livrer à la terre ; on s'égorgeait sur un sol brûlant, sous un ciel doublement embrasé par le soleil et l'incendie, devant des palais, des maisons, des mosquées , des coupoles qui s'écroulaient sur les combattants, et ensevelissaient les Arabes et les chrétiens dans un tombeau de cendres. Paul Richard avait héroïquement engagé les siens dans les défilés de Damiette, avec la seule intention d'éteindre l'incendie allumé par le fanatisme, et de conserver au roi cette place forte, si importante par la position qu'elle occupait alors; mais le fléau avait déjà trop étendu ses ravages, et tous les efforts surhumains tçntés pour le vaincre furent inutiles. Un vaste quartier bâti en pierres, et séparé du foyer de l'incendie par une large esplanade, échappa seul à la destruction. Richard, repoussé par un ennemi plus terrible que l'homme, se réfugia de ce côté, avec les débris de sa vaillante troupe, pour attendre le moment favorable d'ouvrir la porte du Caire ou du Nil à l'armée du roi I.

1. Moscou n'est pas la première ville qui ait été livrée aux flammes par le fanatisme : ainsi, Damiette aurait

L'incendie s'éteignit de lui-même, faute d'aliment, du côté du Caravansérail, et Richard se dirigea sur ce point, pour examiner seul le terrain, et prendre une détermination. Brûlé par une soif de damné, il s'approcha d'une de ces fontaines sombres, dont les eaux toujours fraîches coulent sous des voûtes de. briques, et comme il plongeait ses bras à demi calcinés dans le réservoir, il entrevit une forme humaine qui cherchait un abri au fond de l'eau , ou qui l'avait tr o uvé depuis longtemps.

— Si cet homme est un fugitif, pensa Richard, ce n'est pas un ennemi.

Et il ajouta à haute voix, comme s'il eût parlé en langue franque à un ami :

— Tu avais pris une bonne précaution, toi, pour te garantir du feu : y a-t-il de la place pour deux ici?

— Oui, répondit une voix dans le même idiome ; je devine à ton accent que tu es chrétien.

— Par sainte Hélène, tu ne te trompes pas, mon ami ! je suis chrétien comme le samedi saint... Et toi?

pu faire songer à Moscou en septembre 1812. Il y avait un antécédent.

— Moi, comme le jour de Pâques.

— Eh bien! laisse-moi boire un casque d'eau fraîche, et nous causerons après,

Quand Richard se fut désaltéré, il ajouta :

— Mon frère, voyons, montre-toi, je veux te connaître ; il y a là-bas beaucoup d'autres chrétiens qui m'attendent, et qui ont besoin de se rafraîchir^ comme des charbons rouges qui auraient soif... Viens, n'aie pas peur... Donne-moi la main, et sortons- de ce trou.

Le réfugié de la fontaine était un jeune homme de haute taille, nu jusqu'à la ceinture, et dont la carnation et la teinte des cheveux n'avaient rien des natures arabes. Richard, vieux soldat de Palestine, n'en parut pas étonné. Il savait que, dans les montagnes de l'Asie Mineure et de l'Afrique, on rencontre au milieu des races brunes et noires de ces régions torrides des populations blanches, aux cheveux blonds, aux yeux bleus. Ce sont les restes de ces hordes formidables qui, poussées par les migrations du Nord, s'abattirent sur Rome et Gonstantinople au déclin de l'empire, et soumirent toutes les provinces à la domination des barbares. Le jeune homme parla ainsi à Richard :

— Mon nom est Emmanuel Thibaut, ou du moins c'est le nom de celui qui m'a adopté, après le massacre de ma famille dans la vallée d'Ovriah, au Liban. J'y avais été amené jeune encore pour échapper à l'esclavage qui nous menaçait en Afrique. Car je suis de la race des Aurès ; nous descendons des Vandales, et mes pères ont été convertis au christianisme, dans la ville d'Hippone, par saint Augustin.

— Quant à moi, dit Richard, mon histoire sera plus courte : je ne suis rien ; mon père était moins encore,* puisque je ne l'ai pas connu, et cependant il a été du bon plaisir du roi Louis de me tirer de mon néant ce matin. Maintenant nous nous connaissons, et nous voilà frères et bons amis. Voyons, chemin faisant, donne-moi quelques détails sur notre position... De qui vient l'ordre d'incendier Damiette?

— Le Soudan l'avait donné sans doute , car l'incendie a commencé après la bataille.

— Et il est parti, sans doute ?

— Oui, il était hors de Damiette avant le débarquement, maintenant il doit être bien loin sur la route de Mansourah.

LA COUR D'AMOUR 6i

— Par les portes du Saint-Sépulcre! s'écria Richard, si mes hommes n'étaient pas rôtis jusqu'aux os, je les pousserais jusqu'à Mansourah. Et le More Fak-Reddin, a-t-il reparu à Damiette ? A-t-il été tué dans la bataille, comme on le dit?

— Nous n'avons pas de nouvelles de Fak-Reddin; mais j'ai vu passer les palanquins de ses femmes, et je crois bien qu'elle ont été conduites par les eunuques à l'oasis de Sioujah.

— Quel coup de lui enlever ses femmes, à ce Philistin ! dit Richard en se frappant le front.

— Elles sont presque toutes chrétiennes, ajouta Thibaut.

— Ah ! il lui faut des chrétiennes, à ce Sardanapale! Oh! si mes hommes n'étaient pas cuits comme ils sont, je tomberais sur l'oasis de Sioujah avant le coucher du soleil !

— Ces femmes appartiennent, comme moi, à la tribu des Aurès, dit Emmanuel en pleurant, et Dalaïka, ma fiancée, est avec elle...

— Ta maîtresse est au sérail de Fak-Reddin, mon pauvre ami! Je comprends ton désespoir. La même chose m'est arrivée à Ptolémaïs, à Jaffa, à Gésarée, et ailleurs ; j'ai fini par m'y habituer...

Il n'y a que le premier sérail qui coûte; nous devons nous résigner aux mœurs de ce pays, ou nous faire tonsurer à Notre-Dame...

— Moi, interrompit Emmanuel, j'ai voulu me faire tuer pour délivrer Dalaïka...

— Et cela ne t'a pas réussi ?

— Quand on cherche la mort on ne la trouve pas, dit Emmanuel.

— Pas toujours, mon ami ; la mort est un animal capricieux ; je me suis jeté vingt fois sous ses griffes, elle m'a fait patte de velours ; c'est quand on la fuit qu'elle vous étouffe. Je la connais comme si je l'avais inventée; et elle le sait bien, la drôlesse, que je ne la crains pas.

— Richard , dit Emmanuel avec une tristesse profonde, quand j'ai voulu me faire tuer, je pouvais mourir, moi. Échappé aux fers des infidèles, j'avais encore le Nil et le feu ; mais, au moment suprême, j'ai voulu vivre, et tu vas m'approuver...

— Voyons tes motifs, Emmanuel.

— Mes motifs sont nobles ; écoute... Ce matin, avant l'aube, j'étais caché dans de hautes touffes d'herbes, au bord du Nil. Une barque s'est ar-

rêtée devant la porte de Damiette, et les six hommes qui la montaient ayant mis pied à terre, je les ai reconnus à leurs costumes blancs, à leurs visages, à leurs paroles, pour être de ceux que nous nommons les Ismaïlites.

— Qu'est-ce que les Ismaïlites, frère Emmanuel?

— Ce sont des hommes de la secte des assassins fondée par celui que le monde entier connaît sous le nom de Cheik-Zabel. Ils obéissent aveuglément à leur chef. On dit que maintenant ce chef est le féroce Roggen-Eddin.

— Oui, dit Richard, j'avais bien entendu parler du Vieux de la Montagne et de...

— Laisse-moi achever, interrompit Emmanuel. Roggen-Eddin continue le Vieux de la Montagne dont tu as entendu parler... Car, en ce pays, tout ce qui a commencé ne finit pas. On s'obstine dans les traditions de mort et de sang... Juge de ma surprise, lorsqu'en entendant parler ces six Ismaïlites dans une langue que j'ai apprise au milieu des tribus du désert, j'ai découvert qu'ils

. venaient assassiner le roi Louis! Leur plan est terrible et bien conçu : ils se rendent au camp

des chrétiens comme des suppliants et des sujets soumis, et, à la première occasion favorable, ils poignarderont le roi.

— Nous serons là, dit Richard.

— En faisant cette affreuse découverte, poursuivit Emmanuel Thibaut, j'ai tout oublié, tout, même le besoin de mourir, et ma vie m'a semblé une chose précieuse que je devais garder, puisqu'elle était liée à celle du roi... Maintenant, m'approuves-tu, Richard?

— Frère Emmanuel, il faut s'expliquer pour se comprendre; je t'ai compris. Tu es un digne chrétien, et je voudrais bien avoir, comme toi, par cette action, gagné ma part de paradis. Le jour de ta mort, saint Pierre n'aura pas oublié les clefs. Tu entreras chez les bienheureux sans te roussir un cheveu au purgatoire. En attendant, je te présenterai au roi avant la nuit.

Richard serra énergiquement les mains d'Emmanuel, sans ajouter une parole. Ils venaient de rejoindre les Ribauds, qui étaient dans une vive inquiétude.

— Mes enfants, leur dit le chef, nous allons nous ouvrir une porte de Damiette, et rentrer

chez nous. Là où est le roi, là est la France : partons.

Emmanuel et Richard marchaient en avant et l'écart du reste de la troupe. Ils s'entretinrent longtemps encore, à voix basse, de la terrible secte des Assassins.

Cette secte musulmane se lie intimement à l'époque de la croisade, et, comme l'histoire a toujours négligé les détails les plus importants de ces expéditions merveilleuses, nous comblerons encore ici une lacune en exposant le sombre tableau de la formation et des principes de la secte des Assassins.

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