LA SECTE DES ASSASSINS
L'Egypte, dès les époques les plus reculées de l'histoire, a toujours été le berceau, l'asile et la patrie des sciences thaumaturgiques. C'est la terre du merveilleux par excellence. Les prodiges inexplicables parlent impérieusement à l'esprit des peuples orientaux, et de tout temps l'Egypte fut une école où les hommes forts de tous les pays vinrent s'initier aux secrets symboliques qui font plier toute volonté devant un miracle que l'intelligence vulgaire ne saurait comprendre et éclaircir. Dans les temps antiques, tous les
historiens nous ont parlé des cérémonies mystérieuses du culte d'Isis et d'Osiris, religion épurée dont on voilait les dogmes sublimes aux esprits grossiers, auxquels on laissait pour religion une quantité innombrable de mythes et de symboles capables de servir de prétexte à toutes les superstitions. Ces grands temples, dont les ruines après les bouleversements les plus inouïs confondent encore aujourd'hui et effrayent l'imagination des voyageurs, étaient de florissantes académies où le feu sacré de la science ne s'éteignait jamais. Les prêtres, race puissante et fidèle, triée avec soin parmi les hommes les plus distingués, faisaient chaque jour des découvertes nouvelles ou agrandissaient le domaine des anciennes. Les monuments qu'ils nous ont laissés sont les témoins irrécusables de la vigoureuse grandeur de leur esprit.
Plus tard, lorsque, semblables à des nuées, s'abattirent sur l'Egypte les armées conquérantes, que tour à tour ce sol fertile tomba sous le joug des compagnons de Gambyse, d' Alexandre et de Jules César, cette noble terre sut conserver ce qui lui était propre. Elle ne fat jamais ni
persane, ni grecque ni romaine. L'Egypte. se réfugia dans ses sanctuaires pour conserver ses antiques instincts. Elle abandonna ses couches supérieures à toutes les civilisations, mais quiconque eût fouillé aurait trouvé dans les ténèbres et le silence les initiations qui se continuaient, et les secrets hermétiques qui se transmettaient fidèlement de génération en génération.
Par intervalles , de ces régions inférieures sortaient de puissants initiateurs , résurrectionnistes des vieux dogmes, des anciens rites, qui les faisaient subitement reparaître à la lumière. Alors la vieille Egypte tressaillait; elle suivait avec enthousiame ces prêtres nouveaux; elle les faisait descendre dans ses tabernacles les plus reculés. Elle leur enseignait ces secrets formidables, connus des prêtres de Pharaon, qui soumettent la nature entière à des paroles et des formules magiques que le vulgaire ignorera toujours.
La conquête pacifique de la croix, la conquête sanglante d'Omar, le lieutenant du prophète de l'Islam, n'eurent pas sur l'Egypte une influence
plus profonde que les conquêtes toutes militaires d'Alexandre et de César. Bien plus, au bout de quelques siècles , devenues toutes deux un pouvoir assis et constitué, elles se virent tout à coup menacées par de puissantes hérésies, qui, alliant le dogme ancien au rit nouveau, envahirent les intelligences et menacèrent d'un renversement complet les croyances orthodoxes. Les prodiges venaient toujours au secours de la parole, et les novateurs les accomplissaient d'après les procédés conservés dès les premiers âges. Les sciences occultes ont cela de bon : elles entourent leurs adeptes d'une auréole qui ne luit que dans les ténèbres ; elles leur prêtent une puissance d'autant plus redoutée, que nul ne sait jusqu'où elle s'étend. Sous la domination des musulmans, plusieurs fois des loges ou sanctuaires mystérieux du Caire sortirent des hommes qui armés de la science antique et moderne, seuls, sans autre secours ni ressource que ceux fournis par les initiés dans un moment de détresse, fondèrent non -seulement des sectes, mais encore des dominations puissantes. De ce nombre fut Hassan -ben-Sabah, celui qui, le
premier, porta le nom de Vieux de la Moulu <j ne.
Fils de la Perse, Hassan quitta son pays dans une de ces années où les oiseaux de la vengeance céleste s'abattent sur une terre. Initié de bonne heure par son père, qui était profondément versé dans les sciences religieuses, aux mystères que la vieille patrie de Zoroastre cache au fond de ses atechgust, de bonne heure il rêva, comme son compatriote Manès, la puissance et la domination. Des vallées de Schyraz et de Tauris, il vint en Egypte, où il vécut dix ans dans la retraite, l'étude et l'obscurité. Là , il nourrissait déjà les plans de l'ambition la plus vaste et se préparait , par l'investigation patiente, sourde , occulte des mystères cachés sous le granit des sphinx, à la mission céleste qu'il rêvait de se donner un jour.
Admis dans l'intimité des daï (missionnaires de la doctrine secrète) les plus célèbres de la grande loge du Caire, visitant tour à tour les sages de la haute Egypte et les penseurs retirés dans les oasis des déserts qui bordent la vallée du Nil, il fit entrer dans son esprit tous les se-
crets que la nature a révélés à la science dès les temps les plus reculés. Sur ces fortes assises, il bâtit un système d'une simplicité inouïe, et, convaincu de sa puissance, il travailla sans relâche à sa réalisation. .
En fuyant la Perse, il avait échappé à des ennemis puissants, au nombre desquels se trouvait, plus acharné que les autres , le vizir Nisamolmoulk, ancien compagnon de jeunesse de Hassan -ben-Sabah. Il est vrai que le futur grand maître de l'ordre des Assassins avait voulu renverser le vizir, et que celui-ci n'avait pu résister à ses coups qu'à force de ruse et d'habileté. Hassan, devenu puissant à son tour, fut implacable, et la première victime qui tomba sous le poignard des Ismaïlites fut ce même vizir Nisamolmoulk. En le frappant, les séides lui dirent :
— Ce poignard est celui que nous a confié Hassan-ben-Sabah pour punir de son parjure le traître Nisamolmoulk.
Cet assassinat révéla la puissance d'Hassan au monde islamite. Les chrétiens ne tardèrent pas à la connaître.
Un jour, lorsque, proscrit et persécuté, Has-
san parcourait l'Asie, fuyant d'asile en asile , et mettant à contribution le dévouement de ses amis pour échapper aux colères et aux vengeances du vizir, une parole était sortie de ses lèvres comme une plainte de son cœur :
— Ah! si dans sa colère, avait-il dit, le prophète, dont la main s'est étendue sur moi, m'avait au moins laissé deux amis fidèles et dévoués! Malgré toute sa puissance, et bien qu'il soit sans cesse entouré de gardes, j'en aurais bientôt fini avec ce paysan.-
Ces mots parurent insensés à ceux qui les entendirent; plus tard, quand Hassan les leur rappela , ils y virent le germe et le résumé de la doctrine qu'il avait développée et organisée de manière à tout faire plier devant elle. L'amitié, la fidélité inaltérable, le dévouement sans bornes ni réticences furent les bases sur lesquelles Hassan-ben-Sabah fit reposer ses principes religieux et devinrent les mobiles de sa politique. Avec eux, il bouleversa les têtes, arma les bras, conquit d'aveugles séides, et ces satellites fanatiques se répandant dans le monde, chez les musulmans comme chez les chrétiens, étendirent
jusqu'aux confins les plus reculés la crainte et le respect de cette puissance occulte, dont la vengeance savait prendre tous les masques et atteignait toujours à coup sûr. Pendant près de deux, siècles, les Ismaïlites furent la terreur et l'épouvante de l'humanité. Rois, grands seigneurs, ministres, prêtres, et chevaliers, n'importe la nation à laquelle ils appartenaient, la religion qu'ils professaient, tous, les plus braves comme les plus timides, tremblèrent devant Hassan-ben- Sabah; car à toute heure, en tout lieu, dans la joie et dans le deuil, au manoir et en campagne, au festin et dans la bataille , on était menacé de voir se lever le fantôme sinistre dont le poignard infaillible n'avait jamais besoin de frapper deux fois pour donner la mort !
Les premiers séides d'Hassan furent les deux fils d'un fellah du Fayoum, chez lequel le futur grand maître avait un soir reçu l'hospitalité. Touchés de la beauté de son langage, de la grandeur et de l'élévation de ses idées, ils abandonnèrent le pays des roses pour le suivre. Hassan les présenta au grand collège des daï de l'Imanié (doctrine des sept Imans), et sous son patronage ils
furent admis au nombre des zélés. Plus tard, il les introduisit dans d'autres tabernacles plus secrets, et les initia aux mystères du grand œuvre. Quand il les vit prêts à braver la mort, il arma leur bras du poignard, et deux mois après le vizir Nisamolmoulk n'était plus, l'ordre des Assassins était fondé. Le nombre des adeptes s'accrut avec une rapidité prodigieuse. Tous les antiques sanctuaires d'Egypte envoyèrent leur contingent d'hommes dévoués à celui qui avait la lumière et allait la répandre sur le monde. Hassan eût pu lever une armée.
Profitant de la mort du vizir Nisamolmoulk, de la faiblesse et des divisions des princes seldjoucides, il revint dans son pays natal sous l'habit obscur du pèlerin. Une année s'écoula sans qu'on entendît parler d'Hassan. Mais cette année révolue, une nuée de pèlerins échangeant des signes mystérieux s'abattit sur la Perse. Ils venaient du Kaboul, des grands déserts de la Tartarie, des sables libyques, des montagnes de la Syrie, du fond de L'Yémen, mais principalement de l'Egypte, de Méroé et des provinces voisines de l'Abyssin ie. Au même jour, tous ces pèlerins se trouvèrent au
pied des montagnes qui séparent la haute Syrie de la Perse, dans les terres de Roudbar et Kasvin, le pays le plus beau qui soit au monde, et qui paraît inaccessible à toute autre ardeur qu'à la foi religieuse, tant les vallées fertiles qui le composent sont séparées des autres terres par des montagnes roides, abruptes, escarpées, défendues par des forteresses imprenables.
Tous les pèlerins avaient des armes; Hassan était au milieu d'eux; seul il n'avait à la main que le bâton blanc du voyageur, et il disait à ses compagnons :
— Enfants, le jour promis est arrivé. La terre se couvre de fleurs, les arbres de feuillage et de fruits. Les eaux, sont douces, et l'insecte chante en se chauffant au soleil. Alamout, la forte Alamout est devant vous. C'est là que nous allons élever notre temple et établir la puissance qu'aucune main ne pourra jamais ébranler ni abattre, si vous êtes toujours dévoués et fidèles. Déposez vos armes, ayez confiance et marchons.
A ces mots, tous les pèlerins obéirent; les armes furent jetées sur le sable, et l'on gravit les sentiers rocailleux qui conduisaient à Alamout.
A quelque distance de la forteresse, Hassan quitta ses compagnons; il s'avança seul, complètement à découvert, jusqu'au bord des fossés profonds qui protégeaient les remparts. Là, il fendit l'air par des gestes symboliques. Ce n'étaient point les signes que les pèlerins avaient échangés entre eux sur la route; et cependant les portes de la forteresse s'ouvrirent, et Hassan entra avec ceux qui l'avaient accompagné. Tous les autres forts des hautes vallées de Syrie imitèrent l'exemple d'Alamout, et bientôt Hassan fut le maître souverain de la contrée. Il transforma en jardins délicieux les vallées fertiles des monts Semak, dans le district de Hamat, l'antique Epiphania, qui s'étendent parallèlement à la mer jusqu'aux premières crêtes du Liban. Partout sur les pas des adeptes naissaient le plaisir, la joie , l'abondance dans les châteaux de Masziat, d'Alamout, dans dix autres, où liassan avait rassemblé tout ce qui peut plaire, séduire, charmer, enivrer la nature sensualiste des hommes d'Orient. Les grands mystères étaient dévoilés et l'homme avait l'intelligence des joies ineffables de la nature.
Ainsi s'expriment les écrivains orientaux qui nous ont laissé des documents sur la puissance mystérieuse du grand maître des Ismaïlites de l'est. Nous n'avons fait que grouper et coordonner leurs témoignages et leurs opinions, en omettant les détails religieux et politiques qui sont toujours mêlés dans l'histoire de l'islamisme à ces questions de sectes et de dynasties.
Hassan mort, les premiers initiés lui donnèrent un successeur qui continua les traditions du fils de Sabah.
Des forteresses d'Alamout sortirent chaque jour, pendant deux siècles, les adeptes qui s'en allaient, les uns retremper la science aux sources de la vieille Egypte; les autres, et c'étaient les' plus jeunes, accomplir la mission sanglante donnée par le grand maître. L'Egypte, par les Ismaïlites de l'est, ainsi que par tous les disciples de la doctrine Imanié, était considérée comme une mère qui garde à ses enfants des trésors éternels de tendresse et d'expérience. Cette mère, il fallait veiller sur elle, la préserver de tout malheur, sauver ses antiques sanctuaires que rien n'aurait pu remplacer. Les races orientales, prudentes et ins-
truites par les persécutions, ne confient pas leurs trésors de pensées au parchemin ou au papyrus ; elles les gardent dans la mémoire pour ne les dévoiler qu'à ceux qui en sont dignes, et les traditions se conservent ainsi, grossies, améliorées, transmises d'oreille en oreille, et d'esprit en esprit.
Lés Ismaïlites des montagnes de Syrie veillaient donc sur l'Egypte, le pays de leurs traditions. Quand l'Occident fit irruption sur l'Orient, à la conquête du tombeau du Christ, les grands maîtres, successeurs d'Hassan -ben-Sabah, comprirent qu'un grand danger menaçait sinon leur existence propre, du moins le foyer où ils allaient puiser sans cesse leur science et leur vertu.
Alors les émissaires se multiplièrent à l'infini ; partout, toujours, tout le monde eut à craindre d'en rencontrer. Les plus intrépides chevaliers, les plus beaux noms que nous ont légués les premières croisades en ont trouvé sur leur passage. Une de leurs plus illustres victimes fut Conrad, marquis de Montferrat, dont la mort tragique vida une grande querelle politique.
Parmi les musulmans, plusieurs voulurent s'op-
poser au développement de cet ordre célèbre , mais les meurtres du prince de Mosul, Kazim-el- Devet Absconsor, d'un grand nombre de Seldjoucides en Perse, à Bassora, àHalep, firent trembler l' Islam, et conseillèrent aux califes de vivre en bonne intelligence avec le cheik d'Alamout.
Bientôt le poignard ne fut plus assez sûr. On eut recours au poison. On exprima les sucs des plantes les plus terribles, et des mains invisibles versèrent la liqueur mortelle dans la coupe de ceux que le grand maître avait condamnés.
Quand l'illustre Gérard de Brienne entreprit sa campagne d'Égyte, la mortalité devint effrayante autour de lui, et ses chevaliers découragés se laissèrent vaincre et faire prisonniers devant Mansourah .
En môme temps, sous ses successeurs et au milieu des divisions intestines qui sont toujours le partage d'un ordre de succession mal réglé, Tordre avait pris une extension que n'avait pas voulu lui donner Hassan-ben-Sabah. Il eut des émissaires à poste fixe dans toutes les cours musulmanes, et ils affilièrent une quantité considérable d'Islamites qui n'avaient jamais été à Ala-
moût, mais qui pouvaient y être mandés au premier signal. L'Egypte et la Libye étaient toujours les pays qui fournissaient le plus grand nombre des séides , mais partout la doctrine ismaïlite comptait des adeptes. Les guerriers les plus illustres appartenaient à l'ordre, ainsi que les vizirs et les grands officiers des cours; et l'ordre, au nom du dévouement et de l'obéissance aveugle imposés à tous ses membres, leur ménageait sans cesse les plus beaux commandements, les plus nobles missions.
Dans sa jeunesse, Fak-Reddin avait prêté serment entre les mains d'un daï de la grande loge du Caire.
Intérieurement , l'ordre avait aussi subi de grandes modifications; la doctrine formulée par Hassan-ben-Sabah avait trouvé dans un autre Hassan, fils de Mahomet, et cinquième grandmaître, un promoteur de schisme; l'antique foi avait un instant été ébranlée, et depuis lors le fanatisme aveugle de la secte s'était adouci dans plusieurs occasions remarquables. Les relations avec les détenteurs de la richesse et de la puissance avaient parfois revêtu des formes pleines
de mansuétude et de cordialité. Des personnages qu'aucune initiation préliminaire n'attachait à l'ordre avaient reçu des invitations amicales, et s' étant rendus à Masziat et à Alamout, avaient reçu du grand maître des Ismaïlites de l'est un accueil digne des plus grandes et des plus nobles cours de l'univers. De pareils faits, souvent renouvelés pendant que Philippe-Auguste, Richard Cœur de Lion et le grand Saladin se disputaient par les armes, lambeau à lambeau, la Palestine, des rapports plus suivis avec les princes, soit chrétiens, soit musulmans, qui ne quittaient point la terre sainte, avaient quelque peu dis.sipé la terreur inspirée par les séides d'Hassan-ben- Sabah, et fait considérer leur ordre comme une puissance avec laquelle il était permis de nouer des liens d'amitié et de bon voisinage, Il suffisait cependant, pour que ces liens fussent rompus, l'avènement d'un nouveau grand-maître.
C'est ce qui arriva quand le farouche Roggen- Eddin succéda à son père, contre lequel il avait conspiré avec les principaux chefs des daïs.
A peine assis dans la chaire suprême, Roggen- Eddin chercha à rendre à l'ordre tout son éclat.
Doué personnellement de tous les prestiges, il s'entoura des daïs les plus célèbres, et bientôt la régénération qu'il voulait opérer porta ses fruits. Roggen-Eddin trouva des Fedavi aussi dévoués que ceux dont Hassan-ben-Sabah avait armé les bras contre le vizir Nisamolmoulk. Pour eux, il agrandit encore le cercle des jouissances que des visions fantastiques faisaient entrevoir aux adeptes. Lui-même, il ne dédaignait pas de venir sans cesse au milieu d'eux, et de les instruire avec une éloquence qui n'avait point alors d'égale en Orient.
Cependant un grand nombre d'affiliés, surtout parmi ceux qui n'habitaient point les châteaux enchantés et les vallées délicieuses de la Syrie, se révoltaient contre ces réformes, et menaçaient le grand maître de désobéissance dans ses innovations» Tout en restant fidèles sectateurs de la doctrine Imanié, il leur répugnait souvent d'accepter la mission sanglante qui pouvait être confiée à leur dévouement; ils ne voulaient appartenir à l'ordre que par des croyances communes. Le contact des chevaliers chrétiens avait fait naître dans leur cœur l'amour des passions che-
valeresques ; mais le grand maître Roggen-Eddin ne pouvait se contenter de cette suprématie spirituelle. Il lui fallait faire trembler, non pas seulement les princes de son voisinage, le faible calife de Bagdad et le juge de Kasvin, mais, comme Hassan-ben-Sabah, qu'il s'était proposé pour modèle, les puissances du monde entier. Pour arriver à son but, il avait besoin de ce qui n'avait jamais fait défaut au fondateur de l'ordre. Il était décidé à périr plutôt que de ne pas arriver à ses fins.
Depuis longtemps l'Occident ne menaçait plus l'Orient, et le croissant faisait chaque jour éprouver de nouveaux échecs à la croix. Tout à coup une nouvelle retentit sur les môles des ports d'Orient : « Le roi de France a pris la croix et fait voile vers l'Egypte. » A cette parole jetée par les marins venus d'Italie et de Marseille, tout l'islamisme s'émeut ; elle vole de bouche en bouche jusqu'au fond des déserts, et réveille chez tous les fidèles musulmans les passions qui paraissaient s'engourdir dans tous les coeurs ; les sectes de l'Imanié surtout sont dans la consternation, tant était grande à cette époque la terreur qu'inspirait In France!
Un des premiers instruits, le grand maître des Assassins, tressaillit à cette nouvelle. Une grande joie inonda son cœur, car il ne partagea en rien les craintes communes. Il vit dans cette nouvelle croisade l'occasion qu'il cherchait depuis son avènement de relever son ordre par un coup d'éclat, et il conçut aussitôt un plan qui devait faire renaître les grands jours de Hassan-ben-Sabah. Une ère nouvelle commençait, et il voulait l'inaugurer par un triomphe capable de jeter dans tous les cœurs l'épouvante et le découragement.
L'émir Fak-Reddin, un des adeptes soumis à ses lois, commandait un corps de troupes sur le Nil. Pour accomplir la mission que trame Roggen-Eddin, et sauver les vieux sanctuaires égyptiens menacés par la France, il lui faut plus que de la bravoure et du dévouement ; il lui faut de l'habileté. Fak-Reddin était à la fois intrépide et insinuant; il unissait aux qualités brillantes qui peuvent séduire un cœur loyal la ruse et la sou-, plesse de l'enfant du désert. C'est sur lui que Roggen-Eddin jeta les yeux.
Un soir, pendant que la nature entière était
plongée dans ce calme splendide qui est le charme suprême des nuits orientales, le grand daï de la maîtresse loge du Caire se présente sous la tente où reposait Fak-Reddin.
— Guerrier, lui dit- il, tu dors et le grand maître t'appelle. Traverse le désert comme un trait et cours à Alamout. Tes frères comptent sur toi.
Le vieillard n'est pas sorti, que Fak-Reddin est à cheval, et un nuage de poussière indique le lieu par où il est parti.
Un seul serviteur, un Ismaïlite comme lui, l'accompagnait. C'est un des réficks ou compagnons que le grand maître plaçait sans cesse auprès de ses dignitaires, afin de n'ignorer aucun de leurs actes, aucune de leurs paroles. Mais gagné par l'esprit du siècle, Aboul-Abbas est plus dévoué à Fak-Reddin qu'au grand maître. Sans cesse il a partagé les périls et la gloire du jeune émir, et il s'est habitué à le considérer seul comme son supérieur. A cette heure même, pendant que les chevaux, rapides comme la flèche, laissent derrière eux, dans leur vol, le Nil, l'Egypte, les villes de Syrie, le désert, Aboul-Abbas aux côtés de Fak-Reddin oublie qu'ils courent vers les vallées
délicieuses du pays des Koumis. Il oublie que maître et compagnon vont comparaître devant le maître suprême, et qu'un des articles de sa foi est d'obéir aveuglément à tout ce qu'ordonnera le cheik de la Montagne.
Cette obéissance dévouée, Aboul-Abbas ne peut la donner qu'à un seul homme : c'est au guerrier qui un jour, dans un combat terrible, lorsque les lances ennemies menaçaient sa poitrine, que sa mort était certaine, s'est précipité dans la mêlée avec tant de furie que les rangs se sont ouverts devant son cheval, et qu'il a pu emporter sur sa selle son réfick couvert de blessures. Depuis lors Aboul-Abbas a brisé intérieurement le pacte d'Ismaïl; il est à Fak-Reddin ce que les Fedavi aux tuniques blanches sont au Vieux de la Montagne. Et Fak-Reddin le sait; aussi Aboul-Abbas connaît tous ses secrets, il partage toutes ses joies comme tous les dangers auxquels expose la car-, rière des batailles. Si maintenant son cheval fend l'air à côté de la cavale indomptée de l'émir, c'est que dans la parole du grand daï Fak-Reddin a vu un mystère qu'il ne s'est pas expliqué. Ce voyage à Alamout peut cacher un piège. Seul Aboul-
Abbas viendrait alors en aide à Fak-Reddin.
Le cinquième jour après le départ des bords du Nil, les deux cavaliers gravissaient les pentes abruptes des monts Semak. Alamout, Masziat, Kirbou se dressaient devant eux avec leurs remparts formidables, protégeant les jardins enchantés qui s'étendaient dans les hautes vallées de ces montagnes. On attendait à Alamout le guerrier égyptien ; et quand il se présenta devant les pontslevis, des Fedavi, vêtus de tuniques blanches, la tête couverte de toques écarlates, la taille serrée par des ceintures de même couleur, vinrent audevant de lui et l'introduisirent auprès du grand maître, comme le plus illustre des enfants d'Ismaïl.
Roggen-Eddin était entouré des dais les plus vénérés pour leur science et leur vertu. Vieillards augustes, ils n'ignoraient aucun des secrets de l'ordre ; à leur sagesse était confié le soin de veiller à sa grandeur, de propager au loin sa doctrine, d'étendre partout sa puissance.
Quelques réficks, vénérables par leur âge, étaient mêlés aux daïs. On les reconnaissait au turban vert qui cachait leurs cheveux, à la ceinture
d'azur qui ceignait leurs reins. Ces réficks n'étaient appelés au conseil que dans les circonstances solennelles, pour quelque réception d'honneur, ou lorsqu'il s'agissait de prendre quelque détermination suprême.
Dans les circonstances où l'on se trouvait, la présence de Fak-Reddin à Alamout, l'obéissance qu'il avait montrée en se rendant sans retard à l'invitation du grand daï du Caire, avaient jeté une joie trop grande dans l'esprit de Roggen- Eddin pour qu'il ne reçût pas avec les plus insignes honneurs le jeune émir des bords du Nil.
Quand Fak-Reddin entra, le grand maître et les daïs étaient assis sur de riches coussins ; le sol était couvert de moelleux tapis de Perse, des tentures magnifiques pendaient aux murailles, et les portières ouvertes laissaient pénétrer dans l'appartement les enivrants parfums qu'envoyaient les plus rares et les plus belles fleurs cultivées dans les jardins, au milieu desquels on voyait se promener sous des massifs de verdure les jeunes Fedavi, qui, d'un moment à l'autre, pouvaient recevoir un ordre de départ.
Le guerrier se prosterna devant le grand mai-
tre, et son front resta dans la poussière jusqu'à ce que Roggen-Eddin, d'une voix douce comme une mélodie céleste, lui dit ces paroles :
— Relève-toi, Fak-Reddin. Ta course a été longue et prompte; tu dois avoir besoin de repos. Nous t'attendions depuis plusieurs jours, et tu as cependant devancé l'heure espérée. Assiedstoi sur ce coussin, pendant que tes esclaves apporteront les rafraîchissements qui te sont nécessaires.
— Maître, dit l'émir, votre accueil ravit l'âme de votre serviteur.
En même temps de jeunes esclaves, aux tuniques d'azur , entrèrent apportant des sorbets qu'ils placèrent devant le guerrier égyptien ; d'autres avaient clans leurs mains des plateaux chargés des fruits les plus savoureux.
Pendant plusieurs jours, des fêtes continuelles signalèrent la présence de Fak-Reddin à Alamout. Rien qu'habitué dans ses palais d'Egypte aux jouissances de la vie orientale, le jeune émir ne pouvait se lasser d'admirer les kiosques, les eaux vives, les bassins, les berceaux, les arbres, les fleurs des jardins d'Alamout; tout y respirait la
volupté ; la nuit surtout, quand au murmure des cascades venaient se mêler le bruit du vent dans les feuilles, le chant des oiseaux, le son des instruments et des mélodies délicieuses chantées par des voix ravissantes.
Cependant, au milieu de ces enchantements, Fak-Reddin veillait soigneusement sur lui. Il craignait à toute heure d'apprendre quelle pensée avait le grand-maître en le faisant venir à Alamout.
Un soir, après un banquet où le grand maître l'avait placé à ses côtés, versant dans sa coupe les vins les plus exquis, il sentit ses forces le trahir, il perdit connaissance, et, quand il revint à lui, il se trouva transporté dans un paradis semblable à celui que le prophète de la Mecque promet à ses moslimins.
Tout ce qui l'entourait favorisait cette illusion, et pas de doute que Fak-Reddin ne se fût cru transporté au milieu des houris célestes si la même pensée de défiance, qui ne l'avait pas quitté depuis son entrée à Alamout, n'eût de nouveau envahi son esprit.
La vision commençait à s'effacer; un second
évanouissement engourdit encore les membres de l'émir, et cette fois, en reprenant ses sens, au lieu des bosquets enchantés, Fak-Reddin ne vit plus auprès de lui que le grand maître qui paraissait lui prodiguer les soins les plus délicats.
— La fumée de ces vins, lui dit l'émir, a troublé ma raison, et pendant mon sommeil j'ai été le jouet d'un songe.
— Ce que tu as vu n'est point un songe, répondit Roggen-Eddin. C'est la félicité qui t'est réservée si tu accomplis fidèlement la mission que j'ai à te confier.
— Parlez, maître, mon devoir est d'obéir.
— Mon fils, lui dit alors Roggen-Eddin, tu sais qu'un grand péril nous menace, et pour le conjurer, j'ai besoin de ton bras. Le plus puissant des rois chrétiens traverse la mer avec une armée nombreuse et invincible. Il vient en Egypte, où nous ne pourrons lui résister en bataille rangée. Il hivernera à Chypre ; c'est là qu'il faut l'atteindre et le frapper.
Ces paroles révélèrent à Fak-Reddin le mystère qu'il cherchait à comprendre depuis qu'il avait quitté les bords du Nil. Il vit dès lors clairement
pourquoi on l'avait fait venir à Alamout, pourquoi on lui avait prodigué tant d'honneurs et de jouissances. D'un autre côté, son cœur répugnait à se charger d'un obscur assassinat. On lui donnait le rôle d'un Fedavi, pendant qu'il avait rêvé celui de Saladin. L'annonce de la croisade nouvelle avait fait germer dans sa tête des pensées de gloire et d'ambition auxquelles il lui fallait renoncer s'il acceptait la mission que voulait lui confier le grand maître. Il répondit :
— Mon père, j'ai sur les bords du Nil des guerriers habiles à manier la lance et le glaive. Si le roi de France a des chevaliers bardés de fer, nos armures ne sont pas moins solides. Nous sommes en état de lui disputer la victoire.
— Mon fils, combattre n'est pas vaincre, et aujourd'hui ce n'est pas un combat qu'il nous faut, c'est une victoire.
— Je ne saurais, mon père, frapper par derrière un ennemi.
— Songe que notre existence est en péril.
— Vous avez ici des mains habituées à se servir du poignard.
— Ce n'est pas le poignard seul qui peut nous
9i LA COUR D'AMOUR
sauver. Aujourd'hui, il faut savoir uuir la ruse à l'audace, et c'est pourquoi je t'avais choisi. Nul n'est plus capable que toi de feindre avec habileté des sentiments qui te feraient accueillir d'une manière distinguée au camp des chrétiens. Tu aurais bientôt captivé la confiance d'un roi qui n'est habitué à regarder le péril qu'en face ; et quand il s'agirait de frapper, aucune main ne serait plus sûre que la tienne.
— Non, mon père, ma main tremblerait, et au lieu de sauver notre cause, je la perdrais.
— Alors tu refuses d'aller à Chypre ?
— S'il faut aller y combattre le roi de France, je partirai.
— C'est bien, mon fils : puisque tu refuses, je trouverai d'autres bras plus obéissants, d'autres cœurs plus fidèles et plus dévoués. Tu peux retourner sur les bords du Nil.
Fak-Reddin descend dans la cour. Il trouve son réfickAboul-Abbas au pied de l'escalier d'honneur. Aboul-Abbas tient par la bride son cheval et celui de son maître. Fak-Reddin saute en selle, et quelques instants après, emportés comme au vol, les deux cavaliers descendent la montagne d Alamout.
• Le désert s'étendait devant eux, aride, sablonneux, profond ; le soleil atteignait déjà les limites de TOccident, et la nuit avant une heure allait tout envelopper de ses ombres : Fak-Reddin et son compagnon n'avaient pas ralenti leur course; les chevaux étaient blancs d'écume, et leur haleine précipitée annonçait qu'ils étaient à bout de leurs forces. Soudain, derrière un buisson de nopals, une ombre s'agite, puis se lève avec la vivacité de la bête fauve et bondit jusqu'au cheval de Fak-Reddin. Du premier coup d'œil, le guerrier musulman a reconnu l'émissaire du Vieux de la Montagne. Aussitôt il devine le piège où, malgré la rapidité de la course, il est tombé ; il comprend qu'un combat à mort va s'engager dans ce désert. Il a brusquement serré les rênes ; son cheval s'est cabré, et sa main a saisi le glaive suspendu à sa ceinture.
L'assassin a vu le mouvement. Son premier élan n'a pu abattre son adversaire ; il n'a frappé que le cheval. Un instant il s'arrête; mais bientôt il se précipite de nouveau, le poignard à la main, sur celui qui ne doit point sortir de ce désert, en criant d'une voix stridente :
— Mort au parjure!
A ce cri, de nouveaux fantômes se dressent derrière les nopals éparpillés çà et là dans la plaine. En un clin d'œil, ils sont autour de Fak- Reddin, et lui livrent un assaut général. L'émir en compte trois, quatre, cinq ; il frappe d'estoc et de taille ; le sable est rouge de sans. A droite, à gauche, les assassins se multiplient. En vain le serviteur les attaque et cherche à détourner sur lui les coups : tous s'acharnent après Fak-Reddin. Blessés, ils se relèvent plus furieux, se cramponnent à ses jambes, et veulent arrêter le bras formidable qui sans cesse s'abat sur eux, sans cesse leur porte des coups mortels. Deux sont déjà couchés sur la poussière et ne se relèveront plus.
Les autres sont couverts de sang. Mais il n'y a que la mort de Fak-Reddin ou de ses ennemis qui puisse terminer ce duel gigantesque. D'un bond désespéré, un assassin a sauté sur le cou du cheval et étreint Fak-Reddin corps à corps. La main de l'émir abandonne les rênes, ses pieds ont quitté les étriers ; un mouvement du cheval renverse ces deux corps qui roulent sur le sable
et s'étreignent convulsivement. Le bras de l'assassin est armé du poignard ; mais la main roidie de l'émir maintient ce bras. C'est un effort suprême, le dernier que lui permettent ses forces épuisées. Main contre main , pied contre pied , épaule contre épaule, poitrine contre poitrine, ils roulent et se tordent sur le sable comme deux reptiles enlacés ; et le sable se teint de sang, et la lutte se prolonge comme une lente agonie.
Cependant le serviteur forçait les autres assaillants à se défendre. Sa lance en avait cloué un sur le sable, et les autres, épuisés par la perte de leur sang, râlaient, sans pouvoir se relever, dans les convulsions horribles qui précèdent la mort.
Tout à coup, Fak-Reddin sentit se détendre la main qu'il comprimait. Par un mouvement agile, il saisit le poignard qu'elle avait laissé tomber, et l'enfonce dans la poitrine de l'assassin.
A genoux sur le cadavre, il promène un regard circulaire autour de lui. Aucun de ses ennemis n'est debout ; seul, son serviteur est à cinquante pas, lui ramenant son cheval. Il se relève alors, et malgré sa fatigue, sautant en selle, il s'élance vers l'Egypte.
C'est là qu'au moment du débarquement des croisés, nous l'avons retrouvé au milieu de ses compagnons de guerre, prêt à disputer pied à pied le terrain aux Français.
LES ISMAILITES
Après avoir rempli tous les devoirs qu'il s'était imposés, Louis donna l'ordre du débarquement général, et il ne resta bientôt plus à bord des navires qu'un très -petit nombre de marins. On dressa sur le rivage d'innombrables tentes, pour un campement de quelques jours ; mais les soldats, les ouvriers, les cultivateurs, et tous les passagers qui avaient suivi l'armée, avec l'intention de se coloniser en Orient, s'établirent dans deux grandes oasis, autrefois voisines de Damiette, et qu'on chercherait en vain aujourd'hui, car depuis cette époque la forme du Delta égyp-
tien a été souvent bouleversée par les grands courants du .Nil.
Les tentes de la noblesse se faisaient remarquer par toutes les splendeurs du luxe militaire ; une simplicité admirable distinguait seule la tente du roi ; formée grossièrement avec des voiles de navire , elle n'avait d'autre ornement sur sa pointe que l'oriflamme, déjà toute trouée par les lances des musulmans, jeune drapeau qu'une seule bataille avait vieilli, et qui de loin annonçait à tous que là étaient la fortune de la France, l'arbre de Vincennes et la vaillante épée du roi.
La reine, l'impératrice Marie, la princesse d'Anjou, et la belle Grecque Rhodonia s'occupaient du pansement des blessés, dans la tente royale, et Louis recevait les chefs des tribus soumises, et les renvoyait avec de bonnes paroles, qui faisaient de ces ennemis de la veille des auxiliaires des chrétiens. On dit, et cela nous paraît très-croyable , que beaucoup de ces infidèles , séduits par le charme et l'onction, de ce roi, dont ils avaient aussi admiré l'intrépidité sur le champ de bataille, se convertirent le même jour à la foi
du Christ et reçurent le baptême des mains du cardinal légat.
Aux dernières lueurs du jour, le comte d'Alençon, qui pansait la blessure de Guillaume de Salisbury, dans la tente du roi, aperçut un homme étendu sur le sable, qui lui adressait un signe très-familier. Le crépuscule ne permettait pas de distinguer un visage, même à une distance rapprochée, et ce ne fut qu'à deux ou trois pas que le comte d'Alençou reconnut Paul Richard.
— C'est toi, Richard ? dit le comte ; tu es un brave et dévoué soldat ; nous savons ce que tu •ào iait à Damiette, et le roi est content.
— Oh ! il ne s'agit plus de cela, monseigneur, dit Paul. Je viens vous demander votre protection.
— Elle t'est acquise, reprit d'Alençon.
— C'est ce qui vous trompe, monseigneur, vous allez voir. Nous sommes ici douze Ribauds, y compris ce jeune homme blond, que nous avons ramené avec nous de Damiette. Il est chrétien de la tribu des Aurès. Eh bien ! monseigneur, nous nous sommes mis en tête de passer la nuit
ici, à quinze pas de la tente du roi, et à chaque
instant on veut nous faire déloger. Le comte de Jaffa vient de dire en passant, d'un ton brusque : « Que font là ces hommes? Ils ne sont pas à leur poste! » Et puis, monseigneur, le duc d'Anjou et le comte de Montfort nous ont regardés en murmurant, et ont dit à peu près la même chose ; de sorte que, si vous n'intervenez, nous allons être chassés dans le quart d'heure, c'est sûr. Il est vrai de dire que notre costume n'est pas beau, et ne serait pas reçu à la cour ; mais à la guerre, les plus braves sont ceux qui laissent leurs habits à la pointe des lances ou des flammes ennemies ; c'est ce qui nous est arrivé aujourd'hui.
— Il paraît donc, dit le comte en riant, que tu tiens beaucoup à ce poste ?
— On ne m'en arrachera que mort, reprit Paul avec un ton résolu.
— Richard, ajouta d'Alençon, je te connais, tu ne fais rien au hasard, et si tu t'obstines à rester ici, c'est que tu as une idée. Voyons, parle-moi avec franchise, et je te promets ma protection.
— Monseigneur , vous me promettez aussi le secret, comme si j'étais votre égal?
— Est-ce que nous ne sommes pas tous égaux ici par la grâce de la croix?
— Oui ; mais cependant, malgré vos bienveillantes paroles, en vous je verrai toujours un illustre seigneur, et en moi un obscur ribaud.
— Comme tu voudras, Richard. Eh bien ! je te promets le secret.
— Monseigneur, cette nuit, six hommes fanatiques doivent s'introduire dans la tente du roi pour l'assassiner.
— Tu le dis, je le crois ; tu n'es pas homme à t'ai armer pour rien.
— Oh! monseigneur, vous me connaissez, je le vois. Ces six hommes appartiennent à la secte des Ismaïlites, dont vous avez entendu parler. Leur chef leur dit : «Allez ! » et ils vont. Rien ne les arrête. Les supplices et la mort ne les épouvantent point : au contraire, leur stupide religion, vous le savez sans doute, promet à ces assassins toute sorte de délices dans un autre monde s'ils réussissent, ou s'ils sont pendus.
— Je le sais, Richard ; voici donc ce qu'il faut faire; je vais avertir le roi, et...
— Ah ! interrompit brusquement Richard ,
voilà justement ce qu'il ne faut pas faire! Avertir le roi 1 y pensez-vous , monseigneur ? Mais vous ne connaissez donc pas le roi ? Il ne voudra rien croire ; il ne croit pas au crime, lui ! Il nous ordonnera de rester tranquilles , et , après cet ordre, il faudra bien obéir, et un coup de poignard est vite donné... Oh! mon Dieu ! mon sang brûlé se glace, en y songeant...
— Tu as donc un plan arrêté contre ces bandits? interrompit le comte.
— Sans doute , monseigneur , et un fameux plan ; sa réussite est infaillible ; mais à une condition : il faut que vous me secondiez.
— En doutes- tu?
— Votre tente est ici, dans le voisinage, n'estce pas?
— Oui, c'est la troisième après celle du roi ; tu peux la voir d'ici.
— Bien!... mais vous n'y êtes pas seul, monseigneur?
— Non, j'y suis avec les quinze chevaliers qui suivent ma bannière.
— Il faut tout de suite envoyer vos bannerets se baigner dans le Nil.
— Ils viennent de se baigner.
— Ils se rebaigneront.
— Mais ce sont des hommes sûrs et discrets.
— Impossible, monseigneur! Sur quinze, il doit y avoir un étourdi, et c'est suffisant pour nous faire manquer notre coup.
— Tu as peut-être raison... Eh bien! je trouverai un prétexte pour les éloigner tous... Après?...
— Après , monseigneur , votre tâche commence, et vous avez quelque chose de très-beau, mais de très-périlleux à faire.
— Je le ferai.
— Oh ! je n'en doute pas, monseigneur... Lorsque les deux hérauts introducteurs, qui seront prévenus par vous, amèneront les six Ismaïlites, c'est vous qui les recevrez, comme si vous étiez le roi.
— Très-bien !
— Nous serons là, nous, revêtus des hauberts de vos chevaliers absents, et au moment où ils lèveront leurs poignards sur vous, nous tomberons sur eux comme douze vautours affamés.
— Ton plan est bon, Richard.
— Il est bon, oui; mais vous comprenez, monseigneur, qu'il faut nécessairement mettre la justice de notre côté et laisser le crime commencer son oeuvre; voilà le mauvais de ce bon plan, car je connais ces assassins ; ils ont l'agilité des éclairs, et vous pourriez bien recevoir un coup de couteau, malgré notre vigilance, et voilà ce que je voudrais éviter.
— Et comment veux-tu l'éviter, Richard?
— Oh! c'est bien simple, mais je n'ose vous le proposer.
— Propose, et ne crains rien.
— Eh bien ! ce serait moi qui prendrais vos habits, et s'il y a un mauvais coup à recevoir, je le recevrai.
— Je t'accorde tout, excepté cela; Richard, tu as trop d'ambition. Ta noblesse ne date que d'aujourd'hui, et tu n'es pas encore assez grand seigneur pour lutter de prérogatives avec moi. Allons ! mon brave Richard , résigne-toi ; ce qui te reste à faire est encore assez beau ; demain toute la noblesse chrétienne sera jalouse de toi,
— Monseigneur, dit Richard, vous arrangez
très-bien les choses, et le roi vous connaît bien, puisqu'il vous a confié deux ambassades, malgré vos cheveux blonds et vos trente ans. Non, je ne puis pas lutter avec vous ; mais je me vengerai, croyez-le bien...
— Tu te vengeras? dit d'Alençon en riant; et de qui te vengeras-tu?
— De vous, monseigneur.
— Et comment? Et pourquoi?
— Ah! c'est mon secret, vous verrez, monseigneur. Pour le moment, ne songeons qu'à sauver le roi.
— Je vais faire toutes les dispositions convenues, dit d'Alençon, et dans quelques instants nous serons tous à notre poste.
Le comte d'Alençon rentra dans la tente du roi, sous prétexte de prendre ses ordres, mais en réalité pour voir si le roi ne se préparait point à sortir pour rendre une dernière visite aux soldats. Louis, à demi couché sur une natte de feuilles de maïs, lisait un psaume écrit sur parchemin, à la clarté d'une bougie de cire jaune, et son noble visage avait une expression séraphique qui frappa le comte d'Alençon.
— Comte d'Alençon, dit le roi, j'ai voulu, avant de prendre quelques heures de repos, faire une lecture pieuse; et en prenant au hasard dans le coffret démon oratoire, voici ce que la main d'un ange a mis sous ma main... C'est le cantique de Moïse... Cantemus Domino... Prenez et lisez, toile et lege, comte d'Alençon.
Le comte prit la feuille de parchemin, et craignant de perdre un temps trop précieux, il la parcourut et dit :
— Sire, je venais prendre vos ordres pour cette nuit, et...
— Avez -vous remarqué, mon cher comte, interrompit le roi, que sa présence s'applique merveilleusement à cette journée.
— Oui, sire... Combien faut-il mettre de sentinelles autour du quartier du roi?
— Dieu veille sur les siens, dit Louis ; laissez à leur repos de la nuit tous ces braves gens... Il n'y a rien de plus beau dans les psaumes. Le premier verset est un cri sublime d'enthousiasme et de reconnaissance, après le passage de la mer Rouge... post transitum maris Eubri... Moïse se livre à un transport magnifique... Chantons le
Seigneur, s'écrie-t-il, il a précipité dans la mer le cheval et le cavalier : equum et ascensorem dejecit in mare ! Que cela est grand ! n'est-ce pas, comte 6V Alençon ?
— Oui, sire, et je vais...
— Aujourd'hui, poursuivit le roi, Dieu a fait la même chose pour nous, et à peu de distance de la mer Rouge... et nous pouvons aussi ajouter avec David : Dieu n'a pas fait le même miracle pour toute nation : non fecit taliter omni nationi. Dieu n'accorde sa protection qu'à ses élus...
— Oui, sire, dit le comte en s'inclinant, la protection divine est évidente. Aujourd'hui, vous étiez presque seul dans la bataille, au milieu des plus redoutables guerriers de l'Orient, et vous êtes resté debout.
— C'est que, mon cher comte, j'avais sur les lèvres une arme qui valait mieux que mon épée ; je ne cessais de redire ce sublime verset de David, mille tomberont à ta gauche et dix mille à ta droite, et aucun ne s'approchera de toi i.
— Sire, vous me pardonnerez d'avoir troublé
1. Cadent a latere tuo mille, et decem millia a dexlris tuis ; ad te autem non appropinquabit .
votre recueillement; je me retire, le cœur tout joyeux de vos saintes paroles.
— Que Dieu vous garde, comte d'Alençon! dit le roi.
Et il continua le cantique de Moïse.
Toutes les dispositions ayant été prises , le comte d'Alençon attendit dans sa tente ceux qui devaient venir. Les six Ismaïlites se présentèrent aux sentinelles avancées, et demandèrent, après une foule d'autres, d'être introduits auprès du roi, afin de faire leur soumission et de recevoir le baptême : Emmanuel les attendait à ce poste, et il les conduisit à la tente du comte d'Alençon, où Paul Richard et les plus braves de sa troupe se tenaient debout, en costume de chevaliers.
Le comte d'Alençon fit un signe amical aux Ismaïlites, qui s'approchèrent dans une attitude de suppliants, les mains cachées dans les larges plis de leurs sarraus de laine rousse. Le premier se prosterna devant le comte, la face contre terre; et comme il se relevait avec lenteur, en dégageant des plis de son costume sa main droite, Richard, prompt comme la foudre, saisit son bras, et fit luire un long poignard à tous les yeux !
L'assassin poussa un cri de bête fauve, et ses compagnons se précipitèrent sur le comte d'Alençon; ce coup avait été prévenu. Les agiles Ribauds tombèrent comme un rempart vivant entre le comte et les Ismaïlites, et les renversèrent en entrelaçant les pieds dans leurs jarrets, avec une dextérité merveilleuse. Les assassins ne se défendirent plus ; ils baissèrent la tête, comme des victimes devant la hache du sacrificateur, et demandèrent même par leurs gestes le coup de mort.
— Ah! monseigneur d'Alençon, s'écria Paul Richard, voilà comme je me venge; vous n'avez pas une égratignure. Une autre fois vous serez plus heureux.
Les six assassins avaient des armes terribles, trempées dans les eaux de Damas, et qui pouvaient percer la cuirasse la plus solide.
— Ces armes nous appartiennent, dit Richard. Ce sont nos conventions .
Et il distribua les poignards des Ismaïlites à ses amis.
Malgré les précautions prises, cette scène excita bientôt une vive rumeur au dehors. Tout de
suite le bruit se répandit autour des tentes que des infidèles avaient voulu assassiner le roi. Le comte de Jaffa, le sire de Joinville, Baudoin, accoururent, l'épée à la main, et furent suivis de beaucoup d'autres. La reine arriva accompagnée de l'impératrice Marie, et de Rhodonia la jeune Grecque ; elles avaient cherché le roi dans sa tente, et ne l'ayant pas trouvé, elles venaient de concevoir de justes alarmes, et elles étaient accourues à la tente du comte d'Alençon. Guillaume de Salisbury, oubliant sa blessure, suivait tout ce monde, en agitant cette longue épée que lui seul pouvait plonger d'une seule main dans la cuirasse de son ennemi.
En ce moment, le roi, suivi du cardinal légat et de son chapelain, visitait les blessés sous des tentes dressées au bord du fleuve, et fort éloignées du quartier du comte d'Alençon.
Les assassins étaient gardés à vue par Paul Richard et les siens ; le comte instruisit la reine de tout ce qui venait de se passer, et ajouta :
— Maintenant, nous attendons les ordres du roi ; il n'y a ici d'autre grand justicier que lui.
On envoya de tous côtés des émissaires pour
annoncer au roi cet attentat. Paul Richard murmurait hautement contre la tournure que prenait cette affaire, et il disait au comte d'Alençon :
— Il n'y a qu'une seule chose à annoncer au roi, c'est que ces hommes-là viennent d'être pendus. Après on les jugera.
La foule partageait l'opinion émise par Paul Richard.
Cependant, la jeune Grecque Rhodonia regardait avec une attention singulière un des assassins, et quand elle crut l'avoir reconnu, elle dit à Guillaume de Salisbury :
— Voilà un homme qui a été au service de mon père à Damiette. Oui, c'est bien lui; c'est Azzedoun.
— Il vous regarde aussi avec une attention significative, dit Salisbury ; il vous a reconnue... et ses gestes semblent vous demander d'intercéder pour lui... Gela m'étonne beaucoup, car les hommes de cette secte ne demandent jamais leur grâce ; ils ne craignent ni de donner la mort ni de la recevoir.
— Peut-être, dit Rhodonia, ils se repentent, ou leur courage les abandonne au moment du sup-
plice... Ce malheureux m'intéresse malgré son crime... il a obéi à un maître; c'est une victime du fanatisme de ce pays.
— Belle Rhodonia, dit Saîisbury, vous êtes un ange, et vous avez la plus noble des vertus, celle des intelligences célestes, vous êtes touchée par le repentir; mais il est des crimes si grands qu'ils rendent le pardon impossible.
— Comte de Saîisbury, dit la jeune fille, vous avez fait votre devoir, maintenant retirez-vous, et songez à votre blessure; la vie du roi n'est plus en péril : songez à conserver la vôtre, -si précieuse à la chrétienté. Malgré vos efforts, la souffrance est peinte sur votre visage; comte de Saîisbury, retirez-vous.
— Est-ce un ordre que vous me donnez, belle Rhodonia? demanda le comte en inclinant le front.
— Oui, c'est l'ordre qu'une dame donne à un chevalier.
— J'obéis.
Et Saîisbury, appuyé sur le bras de son écuyer, sortit de la tente du comte d'Alençon.
Rhodonia remercia cette docilité par un geste et un sourire charmants.
Enfin, le roi arriva, et toutes les têtes s'inclinèrent, et un grand silence se fit, comme dans les moments solennels où quelque chose de grand va se passer.
Quand, l'affaire eut été exposée dans tous ses détails par le comte d'Alençon, le roi dit :
— Nous sommes sur la terre du pardon. Ce mot divin est écrit partout ici avec le sang de Jésus-Christ... Comte d'Alençon, vous donnerez une bonne escorte à ces hommes jusqu'aux limites du camp. Qu'ils aillent annoncer à leur tribu que la vengeance du chrétien, c'est le pardon.
Et le roi, présentant la main à la reine Marguerite, sortit de la tente du comte d'Alençon.
Celui des assassins que Rhodonia connaissait témoigna seul un peu de joie en apprenant son pardon; les autres gardèrent une insensibilité profonde .
— Voyez comme j'avais raison! dit Paul Richard à haute voix ; si vous aviez suivi mon conseil, le roi leur aurait pardonné à présent ; mais, avant, nous les aurions pendus, et ils ne seraient plus à craindre; tandis que... Allons... il faut exécuter les ordres du roi en aveugle ; c'est bien dur quand on y voit clair!