L OASIS
Arioste a été bien inspiré en commençant son poëme par cette invocation : Sexe enchanteur, fiers paladins, amour, combats, chevalerie! Toute la vieille et grande histoire de France est résumée dans ce peu de mots; c'était le vocabulaire de l'époque; en dehors de ces mots, la langue n'avait plus de signification. Elle a progressé depuis sans nous rendre plus heureux. Vues à une si grande distance de nous, les croisades nous apparaissent dans une gravité solennelle et une auréole auguste, qui certes leur appartient, et dont rien ne les dépouillera. Mais au milieu de
ces glorieuses expéditions que la sainteté du but rendait si austères à la plume de l'histoire, l'esprit de la France n'a jamais perdu ses droits, et la chronique, en côtoyant l'histoire, nous a transmis une foule d'incidents subalternes, qui prouvent que la France avait emporté avec elle tous ses trésors de jeunesse, de grâce, de gaieté, d'étourderie, et qu'elle ne faisait taire le bruit charmant de ses intrigues et de ses jeux qu'en face de l'ennemi, et sous la bannière déployée de la croix. Alors la France était sérieuse et sublime. Le combat fini, elle ouvrait ses cours d'amour, elle chantait les sirventes de ses trouvères, elle donnait ses fêtes seigneuriales, elle se délassait de la guerre dans un tournois, et les peuples sauvages qui la voyaient ainsi passer, tantôt terrible, tantôt charmante, la saluaient par de longs cris d'étonnement et d'admiration.
Aussi, en descendant des sommets de l'histoire aux détails de la chronique, nous ne laisserons pas en oubli, comme d'autres ont fait, un des côtés les plus séduisants de ces expéditions. Nous puiserons toujours à pleines mains dans les détails fournis par les chroniqueurs; les détails seuls
permettent de donner une idée bien complète et bien précise du caractère et des mœurs de ce temps, où la foi religieuse, malgré sa ferveur, ne conduisait pas encore tout le monde à l'ascétisme. Les anciens avaient présenté l'histoire sous les traits d'une muse grave, mais quelques sculpteurs grecs ont adouci par un sourire le visage de Glio; ce sont encore eux qui n'ont pas fait de la mort même une chose sérieuse, comme dit Chateaubriand.
Paul Richard ne voulut céder à personne la mission d'accompagner les six Ismaïlites aux limites du camp : il fit un signe à ses compagnons et à Emmanuel, et se mit en marche, de l'air d'un homme qui obéit à une pensée ou à un instinct. Arrivé aux dernières tentes, Paul montra aux Ismaïlites la route de Mansourah , et fit avec les siens un mouvement en arrière, comme s'il rentrait au camp. Les Ismaïlites purent être trompés par ce mouvement et s'aventurer dans la plaine en toute confiance. Mais Pdchard était revenu à la limite du camp, et caché par l'ombre protectrice d'un palmier, à la clarté des étoiles, il suivit longtemps de l'œil les assassins. Quand il les eut per-
dus de vue, il rejoignit ses compagnons, et d'un geste expliquant toute sa pensée, il ne leur dit que ce seul mot :
— Venez avec moi.
Il était aisé de suivre la marche des Ismaïlites sur un terrain sablonneux, où leurs pieds larges . et nus laissaient un sillon délateur. Toute la nuit, Paul Richard continua sa course brûlante en se guidant sur les mêmes vestiges, et quand il s'arrêta, les étoiles pâlissaient à l'orient.
Emmanuel, qui n'avait suivi qu'avec peine le vol de Richard, le rejoignit, et le trouva dans une attitude de réflexion ; les autres compagnons arrivèrent ensuite, haletants de leur course, et attendirent en silence l'ordre du chef.
— ' Regarde, Emmanuel, dit Paul Richard après une longue méditation, et en lui montrant les vestiges sur le sable : ici les assassins n'ont plus suivi la même route; cinq ont pris à gauche vers le canal de Rexi ; le sixième s'est détaché seul, et voilà les traces de ses pieds qui se tournent, par la pointe, du côté de l'oasis de Sioujah. Je ne saurais me tromper sur les lieux ; je connais ce terrain comme la rue des Juifs à Paris.
— Alors , dit Emmanuel , puisque tu es sûr, commande ; que àevons-nous faire?
— D'abord, ne pas perdre de temps, dit Paul Richard ; toi , Emmanuel, reste avec moi. Vous autres, reprenez le chemin du camp ; mais comme vous êtes très-fatigués , jetez-vous dans cette branche du Nil comme dans un lit de repos, et laissez-vous porter par l'eau du fleuve jusqu'à Foreskour ; là vous rencontrerez les avant-postes de nos amis les Ribauds. S'ils sont inquiets sur mon compte, vous les rassurerez. Qu'ils attendent là nos ordres ; nous ne sommes plus que deux mille environ ; nous devons donc nous ménager. Paris n'en fait plus comme nous... Allez, mes enfants, je vous recommande à vos anges gardiens.
Paul Richard, toujours obéi comme un roi, se trouva bientôt seul avec Emmanuel.
— Écoute, lui dit-il, profitons encore du peu de nuit qui nous reste, et suivons ces deux pieds qui tournent leurs pointes vers l'oasis suspecte; lorsque six hommes ont couru ensemble toute la nuit et qu'ils se séparent, c'est le sixième isolé qu'il faut poursuivre; celui-là est un messager; il a une idée, un but, une mission. Avant d'aller plus
loin, voilà ce qu'il nous importe d'abord de connaître : l'idée et le but de celui-ci. Ne perdons pas un temps précieux. Viens, Emmanuel.
Les deux chrétiens , toujours conduits par les traces du sixième Ismaïlite, arrivèrent, un peu avant l'aube, devant l'oasis de Sioujah, qui, à cette époque, était encore dans la force et la grâce primitives de sa végétation. Des eaux vives, amenées par des aqueducs naturels de granit, impénétrables aux infiltrations du fleuve, y répandaient une fraîcheur délicieuse, et donnaient aux arbres une vie puissante sous les ardeurs d'un climat de feu. Les palmiers, les acacias, les sycomores, les aliziers, les magnolias, les platanes du Jourdain y confondaient leurs nuances , leurs fruits, leurs fleurs, dans une association luxuriante, qui était le charme des yeux, dans une plaine de sable, éblouissant miroir du soleil. Quelques éclaircies de verdure laissaient voir, au centre de l'oasis, des arêtes vives de marbre blanc et de granit rose, qui annonçait la voluptueuse résidence d'un soudan, le harem solitaire, protégé par tous les arbres du tropique contre les regards de l'homme et les rayons du soleil.
— Voici la dernière trace de Tlsmaïlite, dit Paul à Emmanuel. Là , commencent les gazons de l'oasis, et tu vois que les herbes sont courbées. Notre jeune assassin est trop pauvre pour avoir un sérail dans cette oasis ; il va donc rendre compte de son expédition à quelque homme puissant de ce pays, duquel il relève, au Soudan peutêtre, ou à Abd-el-Fak-Reddin... Oui... c'est cela... je comprends tout maintenant... L'armée de mécréants que nous avons mise en déroute à Damiette s'est repliée derrière cette oasis, du côté de Mansourah. Je connais ces diables de Sarrasins ; ils ne se tiennent jamais pour battus ; si on coupe un Sarrasin en deux, les tronçons se rejoignent et on le retrouve entier le lendemain... S'ils fuient dans la bataille et se dispersent, c'est pour se reformer plus loin et recommencer le combat... Leur général est là, dans cette oasis, et toujours à la tête de son armée. Cô n'est pas le soudan qui habite cette oasis délicieuse ; il est moribond et ne se tiendrait pas aussi près du camp des croisés ; c'est à coup sûr Abd-el-Fak-Reddin ; un démon d'enfer ; un serpent aux écailles d'or, qui vous glisse entre les mains, se jette dans des
broussailles de lances et reparaît toujours au moment où on le croit mort... Mon brave Emmanuel, il y a ici un superbe coup à faire...
— Parle, je suis prêt, dit Emmanuel.
— Oh ! je parlerai quand il le faudra, reprit Richard; en attendant, Emmanuelle jour va poindre, et le soleil est un mauvais associé pour nos aventures; si je pouvais l'arrêter comme fit Josué dans la plaine d'Ascalon, si je pouvais coudre deux nuits l'une à l'autre, j'avancerais bien mes affaires et celles du roi... Patience! Tout viendra bien, si nous savons attendre. Il faut passer le jour ici, tous deux cachés dans les arbres, comme deux hibous qui attendent la nuit pour y voir clair... Nous avons faim, et voilà, sous la main, un bon repas à faire, avec ces dattes, ces pastèques et ces espèces de cerises, qui sont les fruits du caquier, un déjeuner de roi ; on payerait cela un besant d'or à Paris.
Leur repas frugal achevé, les deux intrépides chercheurs d'aventures se blottirent dans un massif de verdure formé par les végétations croisées des aloès, des nopals, des lentisques, des chênes nains, des lauriers blancs et roses, des
genêts d'or. Les deux corps étaient entièrement voilés par le feuillage sombre. Emmanuel ne tarda pas. à s'endormir. Quant à Paul Richard, il se ménagea une éclaircie pour tout voir sans être vu, comme une odalisque entr'ouvre deux lames de persienne dans le kiosque d'un harem. Un large bassin d'eau vive, à rebords de marbre, séparait les deux hommes d'un large escalier, sur lequel de jeunes femmes étaient assises dans une attitude mélancolique. Un pavillon d'architecture moresque se laissait voir au fond, sous des panaches de grands arbres dont la cime se colorait aux rayons du soleil levant de teintes diaphanes, et dont les larges branches inférieures entretenaient sur le bassin un crépuscule éternel. Un murmure charmant de fontaines était le seul bruit qu'on entendit dans cette solitude voluptueuse, où un émir encore inconnu se donnait déjà sur la terre le paradis promis par Mahomet.
Paul Richard se pencha sur l'oreille d'Emmanuel, et lui dit à voix basse :
— Que Dieu me garde ! il me semble que j'ai peur ; un frisson me glace ou me brûle tout le
corps... Est-ce que, par hasard, je ferais une mauvaise action sans m'en douter ? Est-ce que ce tableau que nous avons là, sous les yeux, serait un ouvrage du mauvais esprit ?... Oui, tout cela est trop beau à voir ; c'est une tentation de l'enfer... Attends, Emmanuel, tu vas voir comme je vais faire disparaître ce mensonge du diable avec un bon signe de croix.
Richard se signa dévotement, mais le voluptueux tableau ne s'évanouit pas ; il appartenait bien à la terre, et il attirait les yeux .pour perdre l'âme. Emmanuel, qui avait cédé à l'invitation de Richard en interrompant son sommeil, ne voulut plus rien voir, et, se retournant, il> dit :
— Toutes ces femmes sont chrétiennes ; ainsi, ce sont nos sœurs.
Il prit dans sa poitrine le chapelet de buis qui avait été bénit par le saint-père, et qui ne le quittait jamais, et pria les yeux fermés.
— Voilà un bon exemple que tu me donnes, dit Richard ; je vais faire comme toi.
Un instant après, les eaux du bassin de marbre s'agitèrent, comme si vingt rames les eus-
sent sillonnées dans tous les sens. Par intervalles une poussière humide tombait comme une rosée sur le massif où les deux hommes étaient blottis, et Richard, dans une prière mentale, disait avec ferveur le verset : Et ne nos inducas. . .
Une heure s'écoula ainsi au milieu de ce clapotement perpétuel des deux rives et les deux chrétiens n'osaient ouvrir les yeux ni suspendre leurs prières, de crainte de laisser involontairement tomber leurs regards sur ce tableau enchanteur. Ils avaient deux fois égrené leur rosaire, quand enfin les eaux du bassin reprirent leur calme; on entendit de légers bruits de pieds nus sur l'escalier du pavillon, et Paul Richard, se replaçant, avec une timidité pieuse, à son premier poste d'observation, ne vit plus que des arbres sombres et un bassin désert.
— Il n'y a plus de danger, dit-il à Emmanuel encore recueilli; regarde.
— Ces malheureuses femmes ! dit Emmanuel, comme en terminant à haute voix une pensée non formulée.
— Tu dis qu'elles sont chrétiennes, Emmanuel?
— Oui, Richard... Oh ! mon Dieu ! à quoi nous sert notre victoire de Damiette, si des chrétiennes sont encore au pouvoir d'un musulman ?
— Attends, Emmanuel; attends, te dis-je! Si Dieu nous aide, tout ira bien.
Richard étendit la main sur la bouche d'Emmanuel, et lui montra une ombre qui venait de paraître à la porte du pavillon.
Cette ombre, en descendant l'escalier, revêtit une forme humaine : c'était un homme jeune et beau, gracieux et fier dans son allure ; il était vêtu d'une flottante tunique de laine d'une blancheur éblouissante, et coiffé d'un léger turban rouge, bordé de mailles d'or.
— C'est lui! dit Emmanuel; je l'attendais.
— Et moi aussi, répondit Richard du ton d'un homme qui n'est pas étonné de voir se réaliser ce qu'il avait prévu.
C'était Abd-el-Fak-Reddin.
Il descendit l'escalier jusqu'à la dernière marche, et regarda, avec un sourire triste, les eaux encore agitées du bassin. Ce n'était plus le brillant guerrier de la plage de Damiette. Ses traits avaient pris une teinte de mélancolie profonde, et
on eût dit qu'il était en proie à une de ces rêveries qui attristent aux heures solennelles l'homme sentimental et poétique d'Orient. Il se promena longtemps sur le rebord de marbre du bassin, comme s'il jouissait pour la dernière fois des splendeurs féeriques de son harem. Enfin il parut s'arracher péniblement à cette comtemplation mystérieuse, et remontant l'escalier avec lenteur, il leva plusieurs fois la tête vers la cime des arbres, comme pour demander l'heure au soleil. Il disparut ensuite dans l'ombre de la porte, et ne se montra plus.
— Eh bien! dit Emmanuel, voilà un homme que mon poignard cherche depuis deux ans, et, je ne sais pourquoi, je viens de le laisser échapper. Comme cela m'était facile!...
— Au contraire, dit Richard, un assassinat est toujours un crime ; tu vois donc qu'il n'est pas si facile de commettre un crime quand on est chrétien comme nous.
— Débora n'a-t-elle pas tué Sisarah? N'as-tu pas lu la Bible, Richard?
— Je ne veux pas juger Débora, reprit Richard ; mais puisque tu me dis de lire la Bible, je pren-
drai un autre passage qui me convient mieux : c'est celui où David entre dans la tente de Saùl, et, pouvant le tuer, se contente de lui couper un pan de son manteau. Imitons David et n'imitons pas Débora, qui était une femme. Écoute, Emmanuel, à la bataille de Damiette, je me suis trouvé deux fois devant le cheval de Fak-Reddin, et je te jure que j'ai porté de rudes coups à ce mécréant; et si je ne l'assassine pas aujourd'hui, c'est que j'ai l'espoir de le tuer bravement sur un autre champ de bataille, et à la clarté du soleil. Emmanuel fit un signe d'adhésion.
— Il s'agit bien d'autre chose maintenant, poursuivit Richard. J'ai mon plan et je ne m'en écarte pas. Il faut que tu me secondes, Emmanuel.
— Je te seconderai, en doutes-tu ?
— Tu as l'ouïe délicate, n'est-ce pas? Oui... je m'en suis aperçu. Eh bien! Emmanuel, voyons, quels sont les bruits que tu entends dans le voisinage?
— Il y a tout ici près, à coup sûr, un bouquet de palmiers, c'est comme si je les voyais... j'entends des feuilles très-larges qui se heurtent contre les écorces du tronc toutes les fois que la brise souffle.
— Très-bien!... Après, que peux-tu entendre et deviner encore?
— Après? Attends...
— Là, écoute sous ces voûtes de verdure.
, — J'entends un roulement sourd, prolongé, invariable; c'est la voix du Nil. Ce fleuve n'est pas loin.
— A merveille ! Emmanuel, on voit que tu as mené la vie du désert, comme moi. Dans les villes les hommes perdent leurs cinq sens ; nous les gardons, nous, et nous en gagnons cinq de plus... Emmanuel, s'il n'y avait pas là, devant nous, trente rideaux d'arbres, nous entendrions rouler le Nil avec un grand bruit, car il coule très-près de nous... En te glissant sous ces hautes herbes, et en suivant ces pieds de sycomores, dans la direction du nord, tu arriveras au bord du Nil en quelques instants.
— Je le crois, Richard.
— Ainsi, tu m'as déjà compris? le Nil est ta grande route. Pars, tu sais où tu dois rencontrer mes Ribauds : donne-leur mes ordres; il m'en faut cent pour la nuit prochaine; tu me les amèneras jusqu'à une demi-lieue de cette oasis, par
des chemins détournés; ensuite, vous remonterez tous le Nil à la nage jusqu'à l'endroit où tu vas te jeter à présent, ici tout près. Le plus à plaindre, c'est moi; j'ai une grande journée d'ennui à traverser jusqu'au retour des étoiles; mais je demanderai à Dieu de m' envoyer le sommeil, qui est la meilleure des patiences. Je dormirai donc en vous attendant, et je vais commencer.
— Adieu, Richard, dit Emmanuel, et sois prudent avant tout; songe que ta vie est nécessaire à tes soldats.
— Ma vie n'est nécessaire à personne, dit Richard on regardant les hautes herbes de sa couchera vie ne m'est pas même nécessaire à moi ; mais Dieu me l'a donnée, et je la défendrai toujours comme un présent de Dieu.
Emmanuel serra les mains de Paul Richard, et sortit de sa retraite avec des précautions qui auraient pu paraître exagérées, car tout était silencieux et désert aux environs ; mais la véritable prudence ne ménage jamais ses ressources, et se plaît à mettre du luxe dans ses moyens de réussite. Tout enlever au hasard à force de prévoyance minutieuse, c'est assujettir le succès
comme un esclave. Paul Richard suivait de l'œil Emmanuel et lui témoignait par ses gestes qu'il était ravi de sa prudence. Le jeune chrétien d'Egypte ne hasardait quelques pas à travers les massifs qu'au moment où la brise intermittente agitait les larges feuilles des palmiers, et il s'arrêtait quand le silence retombait dans l'oasis. Parvenu, avec une lenteur méticuleuse, aux bords du fleuve, il regarda autour de lui, et ne voyant aucun être humain, et n'entendant que le chant des oiseaux, il fut rassuré sur la position de son intrépide ami Richard, qu'il abandonnait dans cette dangereuse solitude. Faisant le signe de la croix, il se laissa glisser dans le Nil, et partit avec la rapidité d'une plante fluviale déracinée par le courant de l'eau.