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UNE NUIT DE CE TEMPS-LA

Lorsque Paul Richard se réveilla sur son lit de gazon, la lumière du soleil pénétrait horizontalement, par quelques éclaircies, dans l'alcôve de verdure, ce qui annonçait que le jour arrivait à son déclin. Paul prêta l'oreille aux bruits extérieurs, et n'entendant rien dont il pût s'alarmer, il se leva et vint se placer à son poste d'observation, pour examiner le jardin secret du harem. Le calme des heures du soir régnait dans cette retraite voluptueuse, où les arbustes, les fleurs, les fruits des chauds climats se penchaient de tous côtés sur les eaux limpides, comme une bordure naturelle à mille couleurs.

— Puisque cet endroit est habité, pensa Richard, il est impossible qu'on ne vienne pas bientôt y respirer la fraîcheur du soir, qui doit être bien douce sous ces beaux arbres et devant ces belles eaux.

La réflexion était trop juste; elle se trouva d'accord avec l'événement.

Deux femmes, bientôt suivies de trois autres, parurent au sommet de l'escalier; elles regardèrent quelque temps le jardin sans échanger une parole entre elles, et descendirent jusqu'au bassin. Ces femmes paraissaient appartenir aux plus belles races orientales, et les riches étoffes de leurs costumes, ajustées avec un goût naturel et charmant, rehaussaient encore leur beauté ; mais il était aisé de voir, à la tristesse de leurs figures, à la nonchalance de leur démarche, qu'elles se souciaient fort peu de tous ces avantages, et qu'une pensée mystérieuse, cachée au fond de l'âme, les rendait insensibles à tout ce qui fait la joie de la femme dans sa liberté. Si Paul Richard n'avait pas appris de la bouche d'Emmanuel que ces malheureuses prisonnières du harem étaient chrétiennes, il l'aurait deviné tout de suite : aussi ne balança-t-

il point à exécuter un plan très-hardi, sans trop réfléchir sur le danger. Uespritd' audace étaitau cœur de cet homme, et rien ne lui souriait comme une tentative téméraire dont il entrevoyait le succès.

Les règles de la prudence la plus méticuleuse ne furent pas négligées par Richard ; il examina les environs, et s'assura qu'aucun regard humain, excepté le regard d'une chrétienne captive, ne pouvait voir ce qui allait être fait. Ses précautions prises, il coupa deux tiges de cactus et en fit une croix, surmontée d'une couronne d'épines; puis il se mit à ramper jusqu'aux derniers arbustes du massif, et, sans se montrer, il étala le signe du chrétien sur un terrain découvert. Un instant après, deux cris de surprise, soudainement réprimés, retentirent dans la solitude, et Paul, jetant les yeux du côté du bassin, à travers de larges feuilles rampantes qui voilaient sa tête, vit sur la figure des femmes un étonnement sans pareil. Elles étaient debout, immobiles, les mains jointes, les lèvres agitées par la prière et attendant, sans doute avec une confiance religieuse, ce qu'un tel miracle devait opérer en leur faveur.

Le temps était précieux ; Paul leva sa tête du

milieu des herbes, mit un doigt sur la bouche et fit le signe de la croix ; les cinq femmes, qui ne redoutaient rien du dehors, et attendaient de Dieu un prodige sur la terre des prodiges divins, comprimèrent avec peine leur joie après la surprise ; elles s'avancèrent jusqu'aux bords d'un fossé large et profond, qui défendait le harem contre les bêtes et les hommes fauves, et elles étudièrent ainsi de plus près les signes que leur adressait Paul Richard : la parole est moins claire que la pantomime dont il se servait en ce mo aient.

— Ne témoignez aucune joie, leur disait-il ; la nuit prochaine, les soldats de la croisade viendront vous délivrer. Annoncez cette nouvelle à vos compagnes, et tenez-vous prêtes à nous suivre au camp du roi.

Une des femmes montra le large fossé à Richard, comme un obstacle à l'entreprise : mais il laissa tomber sur l'obstacle un sourire et un geste si railleurs, que le fossé parut comblé au niveau du sol. Il est vrai de dire que Richard ne savait pas encore comment il le comblerait ; il comptait sur la spontanéité de ses expédients dans les moments décisifs.

Cette scène fut vive, et ne dura qu'un instant, car des deux côtés on craignait l'intervention soudaine de quelque témoin. Les femmes se retirèrent de ce pas nonchalant dont elles avaient pris l'habitude, et Paul Richard, après avoir donné un dernier coup d'œil au fossé, rentra dans son asile pour y attendre la nuit et ses compagnons.

A la faveur du crépuscule, qui dure si peu dans ces climats, Paul assista bientôt à une nouvelle scène qui le foudroya de surprise. Les femmes s'étaient retirées au coucher du soleil ; le jardin secret du harem avait repris son calme sombre, et déjà Richard songeait à tenter une exploration pour découvrir le côté vulnérable de la place, lorsque la porte du pavillon s'ouvrit ; une escouade d'hommes armés descendit l'escalier, et s'éparpilla dans le jardin ; à chaque issue et le long du fossé, on plaça des sentinelles comme sur le rempart d'une ville menacée par l'ennemi.

Ces préparatifs de défense firent supposer un instant à Richard qu'il était découvert et trahi, car, en arrivant le matin avec Emmanuel, il n'avait vu aucune sentinelle dans le jardin secret du harem ; mais à force de réfléchir pour trouver

une raison de se rassurer, il pensa que cette vigilance intérieure n'était qu'une chose d'habitude, et que ces sentinelles ainsi placées au tomber de la nuit se retiraient au point du jour. Elles avaient dû être relevées le matin avant son arrivée. Richard avait en horreur les inquiétudes et les problèmes offerts par les situations périlleuses, et il embrassait tout de suite le moindre motif raisonnable qui pouvait rendre la sérénité à son esprit.

Cependant les heures de la nuit s'écoulaient avec cette lenteur que leur donne une attente fiévreuse ; Richard regardait les grandes constellations, toujours immobiles au même point, sur la cime des arbres, et paraissant avoir oublié de descendre vers l'occident. L'impatience ôte à l'esprit le sentiment de la perception des heures écoulées, et lorsqu'une légère brume, montant du Nil, voilait un instant les étoiles , Richard croyait voir blanchir les premières teintes de l'aube, quoique la nuit n'eût fait que la moitié de son cours. Alors, les conjectures les plus alarmantes arrivaient en foule, et Richard pleurait déjà la mort d'Emmanuel et de ses braves soldats.

— S'ils vivaient, ils seraient ici ! se disait-il.

Et son oreille se penchait du côté du fleuve pour recueillir un murmure humain au milieu des harmonies de la nuit.

Enfin le murmure attendu se glissa comme un rayon d'espoir à travers le frémissement des feuilles et le chant monotone des insectes du buisson; l'écho formé par les larges et solides massifs de sycomores révéla quelque chose de mystérieux qui se passait au bord du fleuve et contrariait les habitudes éternelles des nuits de l'oasis. Paul Richard se glissa comme un reptile dans les hautes herbes , et, se relevant à une certaine distance, il courut vers le Nil, et trouva Emmanuel et ses compagnons déjà descendus sur la rive, tous armés de longues épées musulmanes, pour accomplir leur chevaleresque expédition.

Richard commanda le silence, et fit le signe qui veut dire : « Suivez-moi, et faites ce que je ferai. » Son plan d'attaque était arrêté depuis longtemps : il s'agissait de se servir des rameaux des grands arbres comme d'un pont pour franchir le fossé, et de choisir le passage dans un

intervalle de terrain qui ne serait pas gardé par les sentinelles du harem. L'intrépide chef se fit donner une épée, la suspendit à son cou, par une lanière de cuir, et grimpa sur un alizier dont les racines descendaient dans le fossé, et dont les branches flottaient par leurs extrémités flexibles sur le jardin du sérail. Emmanuel imita Richard, et les soldats se tinrent prêts à suivre leur chef sur les ponts de verdure suspendus devant le fossé. Pour ces hommes, pleins de courage, d'agilité, de souplesse , cette escalade ne fut qu'un jeu ; en un clin d'œil ils envahirent le jardin, et jetèrent une telle" épouvante dans la garnison, que les sentinelles presque endormies n'osèrent proférer un cri d'alarme; on les désarma, et elle se mirent en silence à la suite de Paul Richard.

Pendant cette nuit, les yeux des femmes du harem ne s'étaient pas fermés ; tout ce qui venait de se faire avait été vu de l'intérieur. La porte du grand escalier s'ouvrit, et les odalisques chrétiennes, au nombre de vingt-huit, nous dit l'historien auquel nous empruntons ces détails, toutes portant une petite croix d'ébône suspendue sur le

sein, descendirent en priant à voix basse, et vinrent se placer sous la protection des soldats chrétiens.

A l'exemple de Richard , les Ribauds fléchirent le genou devant ces femmes, pour leur montrer tout de suite, par cette attitude respectueuse, qu'ils étaient dignes de la confiance que des chrétiennes malheureuses témoignaient à des hommes inconnus. Les rangs se formèrent avec ordre : on plaça les femmes au centre, et, d'après les indications des sentinelles prisonnières, Paul Richard suivit le sentier qui bordait le palais de Fak-Reddin, et conduisait au pont qui servait de porte à l'oasis enchantée.

Le bruit des pas de cette troupe étant amorti par les hauts gazons comme par un tapis, aucun bruit ne troublait le silence de la nuit sous les kiosques du palais et les meurtrières d'un donjon où dormaient les soldats de la garde de Fak- Reddin. On arriva ainsi à la herse de sortie, où quatre sentinelles furent encore surprises et désarmées avec autant de bonheur que les premières. Les palanquins du harem furent retirés d'un vaste hangar ; on y plaça les femmes, et les

prisonniers musulmans n'étant pas assez nombreux pour faire le service de porteurs, tous les soldats de Richard s'offrirent de bonne volonté pour cette corvée pénible ; les plus robustes et les plus agiles furent choisis. Le gardien de la herse , profondément endormi sous la garantie des hommes de garde, se réveilla tout stupéfait à Tordre muet, mais impérieux, tombé sur son épaule du poing bronzé de Richard, et ouvrit à la caravane la porte du désert. L'heure était encore très-favorable ; aucune étoile ne pâlissait à l'horizon céleste du levant.

Paul Richard et Emmanuel marchaient en tête, ouvrant leurs oreilles à tous les bruits de la route, et leurs yeux sur tous les objets suspects. Emmanuel, qui connaissait le pays et qui redoutait de rencontrer quelque bande de maraudeurs musulmans ou de fuyards retardataires échappés à la bataille de Damiette, fit abandonner la route de Mansourah, et, prenant les étoiles pour guides, il conduisit la troupe dans des solitudes où les pas d'aucun homme n'avaient été encore imprimés à cette époque. Au lever du soleil, on était déjà bien loin de l'oasis de Fak-Reddin.

La caravane allait au pas de course ; Paul Richard donnait lui-même ce mouvement de marche pour arriver, disait-il, au but du voyage avant les grandes ardeurs du jour. Cette bonne raison excitait même le zèle des porteurs, et les palanquins couraient sur la route du désert comme s'ils eussent été emportés par des chevaux. On apercevait déjà dans le lointain les lignes sombres d'un coin du Delta et les plages immenses qui s'étendent d'un horizon à l'autre, et que creusent les cent bras du Nil dans le voisinage de la mer.

— Allons! mes amis, dit Richard) encore un effort, et nous sommes au bout!

La caravane, qui n'avait plus rien à redouter, rentra dans la grande route tracée qui conduisait à Damiette ; on aperçut bientôt les tours de cette ville et les maisons de plaisance qui l'environnaient. Emmanuel, montrant à Richard des arbres superbes qui s'élevaient au-dessus des murs d'un vaste jardin, lui dit :

— Voilà la belle maison de campagne du riche Agelastos ; c'est un marchand grec que les infidèles ont persécuté avec acharnement , parce qu'il était chrétien; Fak-Reddin s'était emparé

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de ce domaine, et y avait établi son harem ; la maison est déserte aujourd'hui, et comme les chrétiens l'ont conquise, elle est à nous, et nous pouvons nous y arrêter quelques heures avant de nous rendre au camp.

— Mais, dit Richard, je connais Agelastos ; il est avec les croisés. Ainsi, cette belle maison de plaisance a retrouvé son propriétaire. C'est fâcheux, car volontiers je m'en serais fait acquéreur en passant.

Et comme ils longeaient le mur de la maison d' Agelastos, ils aperçurent sur la corniche du portail ouvert la bannière de la croix.

— Voilà notre hôtellerie ! s'écria Richard, je la reconnais à l'enseigne. Venez, mes amis, entrons.

La caravane traversa une longue avenue de vieux cyprès, et Paul Richard, qui marchait en tête, reconnut, sous une treille chargée de fruits, Agelastos et sa famille déjà installés dans leur ancienne demeure, grâce à la victoire de Damiette et à la bonté du roi.

— C'est moi ! c'est moi î ce n'est rien ! ne vous dérangez pas! cria le chef des Ribauds; c'est Paul Richard, ne vous dérangez pas.

Au bruit que fit cette entrée, une soixantaine de soldats anglais, débris glorieux d'un plus grand nombre, se levèrent au milieu des herbes, comme des sentinelles surprises, et mirent l'épée à la main.

Tous les compagnons de Richard firent le signe de la croix : c'était le mot d'ordre permanent, et les armes rentraient dans les fourreaux, et les mains serraient les mains .

Agelastos, sa fille Rhodonia et quelques soldats anglais reconnurent tout de suite Paul Richard sous son costume dévasté ; on lui fit fête, comme à un héros, et lui, s'inclinant devant les cheveux blancs d'Agelastos, lui dit :

— En entrant ici, j'ai vu une scène de la Bible ; rien ne finit dans ce pays ; on y voit toujours les mêmes patriarches entourés des mêmes familles. Père Agelastos, dites à votre Éliézer de préparer des tentes pour des captives que je ramène des bords de l'Euphrate, où elles ont pleuré trop longtemps.

Les porteurs avaient déposé les palanquins dans l'avenue de cyprès; mais les rideaux fermés étroitement cachaient toujours les jeunes chré-

tiennes de l'oasis, et aucune main, pas même celle d'Emmanuel, n'osait ouvrir ces écrins, plus précieux que ceux d'Ophir ou de Thulé.

En -quelques mots, dits à voix basse, Richard expliqua tout à Agelastos. Le vieillard, se levant avec la vivacité de la jeunesse, appela les femmes i de sa famille, et leur confia leurs sœurs chrétiennes, enlevées par la hardiesse de Richard au pouvoir du jeune chef des musulmans.

Pendant que les devoirs de la plus touchante hospitalité s'accomplissaient , loin des regards profanes, dans la maison d'Agelastos, le vénérable vieillard disait à Paul :

— Voyez comme le ciel m'a bien inspiré ! Ce matin, je viens reprendre possession de mon domaine, pour mieux soigner dans cet air si pur la blessure du comte de Salisbury, et Dieu m'envoie ces pauvres chrétiennes "quelques heures après.

— Père Agelastos, répondait Richard, l'homme ne sait jamais où il va, mais Dieu sait toujours où va l'homme. Est-ce qu'il faut attribuer au hasard ou à mon adresse mon heureuse expédition de cette nuit? Non, et cent fois non. Il y a, voyez-

vous, du côté du Liban, un monde nouveau qui se crée ; il y a toujours dans ces hautes vallées des paradis terrestres, il y a des Adam et des Eve, il y a un avenir de France chrétienne et agricole. Le travail sera long et dur, mais l'œuvre se fera. Eh bien ! il nous faut ces femmes fortes dont parle l'Évangile pour fonder cette petite France du Liban ; il faut que les races vigoureuses se croisent entre elles dans des mariages bénis par le soleil de Jérusalem, et la colonie grandira, et l'hysope deviendra cèdre, comme dit Salomon. Voilà pourquoi la main d'en haut m'a choisi, moi, un atome, un ver de terre, et m'a conduit à l'oasis de Sioujah, chez ce mécréant de Fak-Reddin... Tenez, père Agelastos, vous ne me comprenez peut-être pas bien en ce moment, mais vous verrez comme l'avenir rendra clair ce que je vous dis; et puis, je ne dis pas tout, j'ai un secret que je garde en moi, et si Dieu me fait survivre encore à deux ou trois batailles comme celle de l'autre jour, je comprendrai que Dieu approuve ma résolution secrète et je marcherai dans un autre chemin.

Le vieillard donna un sourire aux paroles de Richard, et lui dit :

— Vous venez de faire une bonne action, et je crois sans peine que vous ne vous arrêterez pas là. Dieu bénira votre entreprise. Maintenant, venez prendre un peu de repos. . .

— Du repos? interrompit Richard. C'est impossible ! Je vous remercie de la bonne et franche hospitalité que vous accordez à mes cent compagnons qui sont ici, mais les autres, mes autres enfants, qui sont de l'autre côté de Damiette, me demandent depuis deux jours ; ils ne savent où je suis, je vais les revoir : la bataille m'en a dévoré deux mille, et si je n'ai pas encore eu le temps de pleurer les morts, il faut que je trouve une heure pour consoler les vivants. Dieu vous garde, père Agelastos ; bientôt nous nous reverrons ici.

Peu d'instants après, Richard suivait, au grand soleil, la rive du fleuve qui le conduisait au camp de ses compagnons.

Richard ne révélait jamais que la moitié de ses pensées ; en ce moment, il éprouvait sans doute le désir bien naturel de revoir ses soldats, mais l'empressement qu'il mit à se séparer si vite d'Agelastos aurait pu faire deviner à un plus clairvoyant l'autre moitié de la pensée de Richard.

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