‹ La cour d'amourChapitre 8 sur 18 · UNE COUR D AMOUR A DAMIETTE · texte numérisé non relu

UNE COUR D AMOUR A DAMIETTE

Il y a des victoires qui affaiblissent une armée comme une défaite : aussi le roi de France, malgré la sainte ardeur qui le poussait en Syrie, après sa victoire de Damiette, donna un long repos à ses troupes, pour attendre que tous les blessés fussent rétablis, et leur nombre, disent les historiens, était effrayant. Cette grande famille amenée de France en Egypte excitait jour et nuit la sollicitude de Louis : le roi était la sentinelle de son armée, et jamais père ne veilla avec tant de prévoyance aux intérêts de ses enfants. Les mosquées et les palais de Damiette échappés à l'incendie

furent bénits par le cardinal légat, et devinrent des hospices chrétiens , où le roi allait chaque jour s'assurer si rien ne manquait aux blessés de la grande victoire du Nil.

Au milieu des fêtes, des jeux, des tournois, des cérémonies pieuses qui venaient distraire à toute heure lés chrétiens de leur inaction forcée, un bruit se répandit que Raoul de Nesle avait commis un de ces actes de félonie dont les cours d'amour se rendaient les juges, et qui étaient fort rares à ces époques de haute courtoisie, où la commune devise des chevaliers se résumait ainsi : Gloire à Dieu, los aux dames! Avec les progrès de la civilisation , il nous serait fort difficile aujourd'hui d'apprécier à sa juste valeur le crime de Raoul de Nesle et de comprendre l'indignation qu'il excita chez les chevaliers.

En quelques mots, nous exposerons le fait.

Le comte d'Offremont avait été blessé, comme nous l'avons vu, à la bataille de Damiette, sous les yeux du roi, et Louis, pour récompenser le dévouement et la bravoure de ce chevalier, lui avait donné asile sous les tentes royales, en le confiant à son propre médecin. La jeune et belle

comtesse d'Offremont, descendue de son vaisseau en apprenant la blessure de son mari, avait été accueillie par la reine, et ne quittait plus le quartier des princesses qu'aux heures du soir, pour aller respirer la fraîcheur aux bords du Nil. Ce fut dans une de ces promenades solitaires que Raoul de Nesle, épris, à l'insu de tous, d'une vive passion pour la jeune comtesse, l'aborda fort timidement, et lui récita quatre vers où il était question d'Apollo, de Gupido et de Daphné.

La comtesse d'Offremont poussa un cri et prit la fuite; mais, par malheur pour Raoul, elle ne fut point changée en laurier, et, encore tout émue de l'audace d'Apollo, elle raconta hautement le crime aux princesses et aux chevaliers qui se trouvaient alors sous les tentes du roi. La nouvelle se répandit aussitôt dans le camp ; elle fut même annoncée à Louis, qui se montra le plus tolérant de tous ; mais sa bonté royale ne put arrêter le cours de la justice; le trône lui-même s'inclinait devant la puissance des cours d'amour.

Deux hérauts d'armes, revêtus de leurs dalmatiques, parcoururent la ville et le camp, et annoncèrent, au son des trompettes, que la cour

d'amour, présidée par la reine, serait tenue à Damiette, dans les jardins du palais du Soudan, une heure avant le coucher du soleil.

Au même instant une nouvelle plus grave arrivait aux oreilles du roi; les émissaires lancés sur les routes du Caire et de la Syrie annonçaient que l'armée musulmane battue à Damiette se ralliait, grossie de nouveaux auxiliaires qui arrivaient de toutes parts; Fak-Reddin avait reparu à Mansourah et s'apprêtait à tomber sur les chrétiens, pour frapper un coup décisif. Le roi ne voulut point suspendre la cour d'amour; il se contenta de retenir auprès de lui Joinville , le comte d'Alençon, Baudoin de Reims et le comte de Jaffa.

— Messeigneurs, leur dit-il, nous n'avons que faire ici; montons à cheval et poussons une re~ connaissance sur la route de Mansourah. Je veux laisser croire au sire Raoul de Nesle que j'ignore son crime ; il serait trop malheureux .

Le roi et les quatre illustres seigneurs montèrent des chevaux arabes que la victoire leur avait donnés, et, suivis d'une nombreuse escorte d'écuyers, ils disparurent bientôt dans un nuage de

poussière. Placé par Louis aux avant- postes, le grand maître des arbalétriers. Thibault de Montléard, veillait sur le camp français, et tout était prêt pour repousser une surprise d'attaque si elle avait lieu.

La cour d'amour s'était assemblée dans les jardins retirés du palais abandonné par le Soudan. Sur une haute estrade ombragée de riches tentures, les princesses et les nobles dames qui avaient suivi l'armée occupaient les sièges du tribunal; la reine présidait.

Raoul de Nesle se présenta sans armes, tête nue, les yeux baissés, et se tint debout au pied de l'estrade, pour écouter respectueusement la lecture de son acte d'accusation.

On ne lui demanda pas s'il niait ou s'il avouait son crime, comme on fait aujourd'hui dans les tribunaux : une pareille question eût été une insulte pour la noble comtesse d'Offrement, plaignante ; une grande dame qui accusait ne pouvait mentir. Un accusé en cour d'amour était un coupable ; il ne s'agissait plus que de peser le crime pour en extraire le plus équitable des jugements.

La comtesse Hélène de Longueval, qui devait

porter la parole contre Raoul et jouer le rôle de ministère public, donna d'abord lecture de tous les articles du Code des cours d'amour : nous nous bornerons à en citer quelques-uns, pour donner une idée de cette belle législation éminemment française et si supérieure au code civil :

La viduité biennale est prescrite à V amant qui survit à Vautre.

Qui n'est pas discret ne peut aimer.

L'amour ne doit jamais s'établir dans le domicile de V avarice.

La probité est la condition indispensable de l'amour, etc., etc.

L'article en vertu duquel Raoul de Nesle était cité à la cour est ainsi conçu :

On ne doit pas aimer celles qui ne peuvent se marier.

Ce code brille par une clarté de mots et d'idées qui supprime cet éternel conflit d'interprétations que tous les autres codes font naître entre les juges, .les plaideurs et les avocats. Il n'y aurait plus de jurisconsultes si toutes les lois étaient aussi limpides. Le code des cours d'amour, œuvre collective des plus nobles dames du règne de

Philippe II, fut promulgué par la reine Blanche, au château de Montargis.

Hélène de Longueval soutint avec éloquence l'accusa lion contre Raoul de Nesle.

— C'est parce que nous sommes sur la terre étrangère, dit- elle en terminant, que les nobles chevaliers doivent obéir plus austèrement que jamais aux lois saintes de la courtoisie française : c'est parce que nous sommes dans un pays où la religion avilit la femme que les chevaliers chrétiens doivent montrer partout le respect de la femme. Ce que la justice tolérante de notre tribunal excuserait peut-être en France doit être puni et flétri avec rigueur en Orient. Si tant de nobles dames ont suivi la reine au-delà des mers; si elles ont bravé les fatigues et les périls d'un long voyage ; si elles ont quitté l'ombre douce de leurs vieux manoirs pour entendre le terrible choc des batailles, c'est qu'elles ont pensé que leur présence au milieu des camps serait utile au maintien des lois augustes de la chevalerie, et qu'aucun défenseur de la croix n'oserait les enfreindre tant qu'il y aurait une dame à côté de l'étendard français.

La foule applaudit avec transport Hélène de Longueval, et les juges se retirèrent sous unej tente voisine pour délibérer.

En ce moment, de longs cris d'alarme retenti- i rent sur la rive du Nil; des nuages de poussière,! chassés par le karnsin, passèrent sur la ville, et j la furie du vent ébranlait le dôme des arbres et lel voile des tentures qui abritaient le tribunal. Des] fanfares de trompettes éclatai nt aux avant-postes] comme si l'ennemi eût attaqué le camp; on voyait] passer comme des éclairs les cavaliers qui portaient \ des ordres, et les soldats qui couraient prendre -I leur rang de bataille sous la bannière de la croix, '

Dans la vaste enceinte du tribunal, personne ne quitta sa place. Les chevaliers mirent l'épée à : la main pour défendre les dames en cas d'attaque, : et ils attendirent ce que Dieu réservait à l'histoire de ce jour.

Un grand silence se fit; la reine rentra la première ; elle était calme et sereine, comme si elle eût rendu la justice derrière les hautes murailles du château de Clisson. Les princesses et les dames de la cour d'amour paraissaient aussi uniquement absorbées par la religion de leur devoir

de juges suprêmes. Le cri : Aux armes! retentissait de tous côtés : la tempête du désert mêlait ses rugissements aux voix des hommes ; une atmosphère de flamme brûlait toutes les poitrines, comme si l'incendie descendait du ciel sur les ailes du vent abyssin.

La reine Marguerite se leva, et toutes les têtes s'inclinèrent avec respect.

— Raoul de Nesle, écoutez et obéissez, dit-elle d'une voix forte : vous avez forfait aux lois de la courtoisie; vous avez outragé une noble dame, l'épouse du vaillant comte d'Offremont, qui vient de verser le sang de ses veines pour la sainte cause de Dieu; et, en expiation de cette faute, voici ce que commande la cour d'amour, siégeant à Damiette, dans les jardins du Soudan.

Raoul de Nesle mit un genou en terre, et, la tête baissée, il attendit son arrêt.

La reine poursuivit en ces termes :

— Raoul de Nesle, lorsque toutes les épées se lèveront pour combattre l'ennemi, la vôtre ne sortira pas du fourreau, et vous resterez au camp comme les hommes de peine et les varlets. Ainsi le veut notre cour d'amour.

La reine, suivie des juges, rentra tout de suite après cet arrêt, et tous les chevaliers présents, Raoul excepté, crièrent : Aux armes! et sortirent précipitamment des jardins, en agitant leurs épées dans la direction du désert.

Deux hérauts d'armes ramenèrent Raoul de Nesle, en lui répétant trois fois l'arrêt que venait de prononcer la cour d'amour.

Sur toute la ligne du camp, les croisés étaient debout et armés ; le roi, à cheval et tout couvert de poussière, courait dans les rangs, Tépée à la main, et disait aux chefs :

— Dieu nous livre l'ennemi une seconde fois 1

LA MAISON D'AGELASTOS

Dans la matinée de ce jour qui vit enlever les chrétiennes captives dans l'oasis de Sioujah, le jeune émir Fak-Reddin rentra au harem et le trouva désert. Il avait passé la nuit à cheval pour se rendre compte des forces de son armée, ralliée aux environs de Mansourah, et cette inspection venait de lui prouver qu'il n'était pas encore en état de livrer une seconde bataille. Cependant, comme le rapport que lui avait fait le sixième Ismaïlite de la secte des Assassins l'obligeait à tenter un coup hardi du côté de Damiette, il amenait avec lui mille cavaliers d'élite, dont l'audace et

l'agilité incroyables pouvaient mener à bien la plus aventureuse des expéditions.

La surprise et la colère de Fak-Reddin ne peuvent s'exprimer lorsqu'il trouva son harem désert, et cette découverte foudroyante ne fit que hâter l'exécution du projet hardi conçu la veille. Appelant à lui l'Ismaïlite :

— Encore une fois, lui dit-il, je t'ordonne de me jurer sur la loi du Prophète que tu as vu la famille du Grec Agelastos au camp des chrétiens. Ta tête tombera si tu mens à ton maître.

L'Ismaïlite jura de l'air d'un homme qui dit la vérité, et ne redoute rien de l'avenir.

Fak-Reddin se promit bien alors de tirer une terrible vengeance de la dévastation de son harem, et ne douta pas du retour de la famille Agelastos et de Rhodonia.dans la maison de campagne, leur ancienne propriété. Un vieux général aurait craint de compromettre l'avenir d'une guerre dans une pareille expédition; mais le jeune émir, plein de confiance" dans son audace et l'agilité de ses chevaux, n'écouta que la voix de ses passions ardentes, et se précipita dans les tourbillons de sable et de flamme qu'élevait aux

nues son puissant auxiliaire, le kamsin du désert.

Cependant le roi, qui était sorti du camp avec cinq chevaliers, et courait sur la route de Syrie, apprenait par ses éclaireurs une nouvelle fausse et vraie à la fois. Les débris de l'armée, disaientils, sont ralliés à Mansourah, et le camp des chrétiens sera attaqué le jour même. Le roi s'était donc replié sur Damiette ; le cri : « Aux armes! » avait retenti sous les tentes; les blessés mêmes accouraient de toutes parts à leur rang de bataille, pendant que la reine tenait paisiblement sa cour d'amour.

Le vent de flamme qui soufflait du désert était un ennemi plus terrible que Fak-Reddin, et pour la première fois les chrétiens sentaient leur ardeur défaillir après le premier élan, et, fléchissant sous le poids des armures, ils étaient sourds à la voix des chefs de Louis.

A une distance malheureusement trop grande du camp, les sentinelles anglaises de la maison d'Agelastos poussèrent le cri d'alarme en voyant luire des lances et des épées dans la poussière du kamsin. Etendu sur sa couche, Guillaume de Sa-

lisbury entendit les cris de ses soldats, et se revêtant de son armure, il s'élança sur son cheval, l'épée à la main, pour défendre seul, avec quelques soldats, cet avant-poste de chrétiens. Les femmes, Rhodonia en tête, s'enfermèrent dans une galerie dont les balcons s'ouvraient sur le Nil, toutes prêtes à se jeter au fleuve si l'ennemi envahissait la maison.

Guillaume de Salisbury, à la tête de soixante hommes, regardait la route du camp, pour voir si quelque secours n'arrivait pas miraculeusement de ce côté; mais le kamsin avait tendu partout ses voiles de sable et de feu; il n'y avait plus de perspective, plus de route, plus d'horizon.

Les haches des cavaliers de Fak-Reddin retentissaient déjà sur la porte des jardins d'Agelastos ; on entendait les hurlements des Arabes, le vol de la cavalerie, le cliquetis des armures de fer, et la tempête rendait ces bruits plus formidables encore, et semblait accourir aussi du fond des déserts pour combattre les chrétiens.

La porte des jardins s'écroula, et un bouclier d'or rayonna dans la poussière comme le soleil

quand il se lève sur un horizon assombri par le kamsin : c'était l'émir Fak-Reddin. Guillaume de Salisbury l'avait tout de suite reconnu à son armure; mais la longue épée du chrétien ne pouvait arrêter l'émir qu'emportait le vol de ses Arabes; en un instant le flot des infidèles envahit les jardins : Salisbury mit pied à terre, et, se glissant à travers les chevaux, avec des efforts héroïques et des coups d'épée de géant, il cherchait le bouclier de l'émir, qui se montrait et disparaissait dans les éclaircies ou les ténèbres de ce jour mêlé de nuit. Tout à coup des cris de joie et de secours dominèrent les rugissements de la tempête, et Salisbury reconnut des acclamations françaises parties du côté du Nil. Paul Richard arrivait avec les siens , une légion de démons baptisés, renversant tout, jouant avec la bataille, riant à la mort, et méprisant tout ce qui portait un nom ennemi. Les chevaux arabes se trouvèrent bientôt engagés par les pieds dans un tourbillon de reptiles, et n'obéirent plus aux freins des cavaliers musulmans ; les épées des soldats de Richard couraient, comme des faux de moissonneurs, sous le ventre des chevaux et les abat-

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taient sur les gazons ; Paul Richard était partout, multipliant ainsi son courage, son adresse et les éclats stridents de sa voix. On entendait un cri dans tous les rangs, et c'était le cri de Richard.

— Voici le roi ! voici le roi Louis ! il arrive avec cent mille chrétiens ! Tenez ferme, mes amis, que le roi vous trouve debout !

Guillaume de Salisbury avait rencontré Fak- Reddin ; l'émir, tombé de cheval, combattait à pied, et renversait à coups d epée les soldats de Richard. Le chevalier anglais, guéri de sa blessure par la fièvre du combat, vint se heurter contre l'armure de Fak-Reddin, et le choc de deux blocs de fer annonça qu'un duel formidable s'engageait entre les deux plus vaillants guerriers des deux nations. Leurs épées tournaient, s'abaissaient, se redressaient, conduites par des mains robustes et des yeux infaillibles, qui les poussaient de bas en haut, ou horizontalement, comme les losanges de la foudre, en cherchant un défaut d'armure, une distraction de bouclier, une maille élargie dans la cotte ou la visière, pour faire entrer la mort à la pointe de l'acier de Damas. Salisbury, qui sentait ses pieds fléchir, ranima dans un su-

prême effort toute l'énergie de sa convalescence, et porta horizontalement à la gorge de Fak-Reddin un coup si terrible et si bien dirigé, que l'émir chancela comme un arbre touché par le tonnerre ; mais la forte trempe de l'armure résista au coup, et brisa la pointe de l'épée anglaise.

Aussitôt, par un mouvement de riposte, aussi prompt que réclair, Fak-Reddin allongea son bras et son épée, et renversa le comte de Salisbury. Mais ce triomphe ne fut pas long ; déjà la moitié des Arabes, croyant voir arriver la grande armée du roi, avaient pris la fuite, et Fak-Reddin, témoin du découragement de ses soldats, s'élança sur un cheval libre pour les ramener au devoir par des gestes et des cris. La peur n'écoutait plus. Les soldats de Richard faisaient un si effroyable tumulte qu'on eût dit, en effet, que toute la chrétienté accourait en armes au secours du comte de Salisbury, si bien que Fak-Reddin lui-même crut à une attaque générale du côté des Français, et, pressant de ses genoux les flancs de son cheval, il suivit les fuyards pour ne pas tomber vivant au pouvoir des ennemis, et leur préparer quelque chose de plus terrible que Damiette dans les plaines de Mansourah.

Dans cette expédition, l'émir perdit trois cents hommes et autant de chevaux. Paul Richard ne] compta parmi les morts qu'un très-petit nombre] des siens. Guillaume de Salisbury avait été ren-j versé par un coup, et non par une blessure ; ceJ brillant chevalier anglais remplaçait, disait-on, à] cette croisade, le comte de Toulouse, sans cesse] abattu ,. sans cesse relevé. Il y a eu beaucoup de] destinées militaires comme celle-là, et ce sont les plus chères à la plume du poète et de l'historien.

— Gela vous prouve, dit Paul Richard à Agelastos, que cet endroit n'est pas bon, et qu'il faut déménager au plus vite, comme des locataires qui trouvent le loyer trop onéreux.

— Commandez, dit Agelastos, et tout le monde obéira.

— L'ordre ne doit pas venir de moi, reprit Richard ; quand le noble comte Guillaume de Salisbury a mis son drapeau sur une tente ou sur un ; toit, lui seul a le droit de commander. Cependant, père Agelastos, vous avez le droit, vous, de donner un conseil au comte de Salisbury.

Le vieillard fit un signe d'adhésion, et se rendit auprès du chevalier anglais, qui reçut le con-

seil, le trouva sage et en fit un ordre de départ.

— A Damiette! à Damiettel crièrent Paul et les siens.

Agelastos entra seul dans la galerie où étaient les jeunes femmes chrétiennes avec sa fille Rhodonia, et il leur dit :

— Mes chères filles, Dieu veille sur vous ; deux ennemis viennent de disparaître à la fois, comme par miracle, Fak-Reddin et le vent du feu ; nous allons vous conduire à Damiette, où vous verrez la reine Marguerite, qui est la sœur de toutes les femmes chrétiennes, et le roi de France, qui est le protecteur de nous tous.

Les jeunes femmes répandirent des larmes de joie et s'apprêtèrent à suivre Agelastos au camp des chrétiens ; elles prirent place en tête de la caravane, et comme elles passaient entre les deux rangs des soldats de Richard, celui-ci dit à Emmanuel :

— Eh bien î as-tu reconnu la tienne maintenant dans le nombre ?

— Hélas ! non, dit Emmanuel d'un air sombre; elle a sans doute suivi l'exemple de tant d'autres chrétiennes.

— Quel exemple? demanda Richard.

— Elle a mieux aimé mourir, répondit Emmanuel avec des larmes dans sa voix.

— Pauvre fille ! dit Richard.

Et après une pause, il ajouta :

— Rien ne m'ôtera de l'idée que la femme que je dois épouser vient de passer devant moi.

— La connais-tu déjà? demanda Emmanuel.

— Non, Emmanuel ; je prierai madame la reine de me la choisir.

On se mit en marche pour Damiette, où on arriva dans la nuit.

La reine était déjà instruite des événements de ce jour ; elle demanda que les jeunes chrétiennes fussent introduites auprès d'elle, pour leur faire elle-même l'honneur de sa royale et gracieuse hospitalité. Agelastos conduisit au palais ces jeunes héroïnes de l'oasis de Sioujah et quand elles parurent, un murmure d'admiration s'éleva parmi les chevaliers de la cour ; on les trouva fort belles, même dans le voisinage de la reine Marguerite, qui était d'une beauté si loyale et si fine, comme le dit l'historien Guillaume de Nangis.

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