LE GENERAL DE BOURMUNT
Ce cabinet, formé pour dumptei- la révolution et sauver la monarcliie, demeurait inerte et stérile. L'opposition le taxait d'impuissance avec insulte, elle l'appelait ministère matamore, le plus coi des ministères, et, pour toute réponse, il préparait l'expédition d'Alger, et convoijuait la session des Chambres, protestant toujours de sa fidélité à la Ciiarte, et se promettant, pour sortir d'embarras, la majorité et une conquête.
La duchesse de Berry avait vu sans appréhension, et peut-être même avec plaisir, la nomination du nouveau ministère. La tranquillité régnait dans toute la France. Aucun symptôme d'agitation, aucun signe d'inquiétude ne se produisait dans l'entourage de la princesse, et, après avoir fait à Dieppe un agréable séjour de quelques semaines, elle se rendit dans le Midi, où son voyage fut un triomphe.
Le voyage de la duchesse de Berry dans le Midi de la France, en 1829, ne fut guère moins triomphal que celui qu'elle avait fait en Vendée l'année précédente. Il s'agissait, pour la princesse, de rencontrer sa famille des Deux-Siciles, qui traversait le royaume pour se rendre d'Italie en Espagne, et conduire à Madrid la jeune Marie-Chris" tine, qui allait épouser le roi Ferdinand VII, dont elle serait la quatrième femme.
Né le 13 octobre 1784, roi depuis le 19 mars 1808, Ferdinand VII avait épousé en premières noces Marie-Antoinette, princesse des Deux- Siciles ; en deuxièmes, Isabelle-Marie-Françoise, princesse de Portugal ; en troisièmes, Marie-Josèphe-Amélie, princesse de Saxe. Il avait choisi pour son quatrième mariage Marie-Christine, princesse des Deux-Siciles, née le 27 avril 180G. Sœur de père de la duchesse de Berry, Marie- Christine était fille de François I", roi des Deux-Siciles, et de sa seconde femme, l'infante d'Espagne, Marie-Isabelle, née le 13 octobre 1784, sœur de Ferdinand VII.
Le roi des Deux-Siciles conduisait sa fille Marie-Christine au roi d'Espagne qu'elle devait épouser à Madrid, le 11 décembre 1829.
Ferdinand VII avait un frère, l'infant François de Paule, né le
10 mars 1784, qui avait épousé ime princesse des Deux-Siciles, Louise-
Caroline-Marie-Isabelle, née le 24 octobre 1804, sœur de Madame la
duchesse de Berrj. (De ce mariage est né l'infant Don François d'Assise, mari de la reine Isabelle.) L'infant et l'infante François de Paule traversèrent le. Midi de la France pour aller à la rencontre des Bourbons de Naples.
Rappelons aussi que la duchesse d'Orléans, sœur du roi François I", tante de Marie-Christine, comme la duchesse de Berry, se rendit, avec son mari, à la frontière orientale de France, pour y recevoir ses parents.
La duchesse de Berry, autorisée par Charles X à aller dans le Midi, à la rencontré de son père, de sa belle-mère et de ses sœurs, partit de Saint-Cloud, le 10 octobre 1829. Le 17, elle était à Lyon, où elle promit de revenir. A Valence, elle trouva son beau-frère et sa sœur, l'infant et l'infante François de Paule, et revint avec eux à Lyon, où le 20 octobre, elle fut acclamée par une population immense, avide de contempler ses traits.
Au Grand-Théâtre, les Altesses assistèrent à une représentation où l'acteur Bernard-Léon jeune, qui jouait le rôle de Poudret, dans le Coiffeur et le Perruquier, chanta, à la fin du vaudeville final, ce couplet de M. de Forges, un des auteurs de Henri IV en famille :
Ce soir une nouvelle heureuse Uans ma boutique circulait.
El d'une noble voyageuse, Que dans nos murs on attendait Avec amour chacun parlait, On se disait : Son âme est belle, Son fils doit avoir ses vertus ; Et, si nos vœux sont entendus.
Un jour nous pourrons voir eu elle La mère d'un nouveau Titus.
Les Altesses quittèrent Lyon le 23 octobre, visitèrent la Grande- Chartreuse le 24, et furent le 25 à Grenoble, d'où elles se rendirent à la rencontre des Bourbons de Naples, qui arrivèrent dans cette ville le 31, venant de Chambéry. La duchesse de Berry, l'infant et l'infante
François de Paule, le duc et la duchesse d'Orléans les reçurent à leur entrée en France. Partout, depuis la frontière jusqu'à Grenoble, les Majestés siciliennes trouvèrent, sur leur route, les autorités, les maires, le clergé. Des arcs de triomphe avaient été dressés par différentes communes. On remarqua surtout celui que fit élever le marquis de Marcieu, au bois de l'avenue de son château de Touvet. Cet arc de triomphe formait trois portiques surmontés des armes de France, des armes de Naples, et de celles d'Espagne. Au haut d'un frontispice on lisait ces mots : « Amour à tous les Bourbons ! » La grande avenue du château était pavoisée d'un bout à l'autre. Chaque arbre portait un drapeau blanc. Des guirlandes de feuillages mêlées à ces drapeaux, formaient un berceau qui semblait se prolonger à perte de vue. Trente jeunes filles, vêtues de blanc, parées de couronnes de fleurs, et tenant à la main un petit drapeau, étaient rangées sur deux lignes, auprès de l'arc de triomphe. Elles offrirent au roi de Naples, à la reine et aux princesses des bouquets et des corbeilles de fruits. Quand le cortège arriva devant Grenoble : « Sire, dit le maire, les petits-fils de Louis XIV ont des droits imprescriptibles à notre respect et à notre amour. Nous ne pouvons jamais oublier leur origine ni les liens indissolubles qui les attachent à notre patrie, et encore moins les vertus et la bonté qui distinguent cette illustre dynastie. » Et il ajouta : « Sire, la ville de Grenoble s'estime heureuse d'être la première de France à présenter à Vos Majestés l'hommage de ses respects, et à vous remercier du noble présent que vous avez fîiit à notre patrie dans la pei'sonne de votre illustre fille, Madame, duchesse de Berry. Puisse la future reine d'Espagne eml)ellir longtemps le trône où elle va s'asseoir, et régner sur le cœur de ses nouveaux sujets, comme son héroïque sœur règne sur les nôtres. Vive le roi longtemps ! Vivent les Bourbons toujours ! »
La duchesse de Berry accompagna ses parents jusqu'aux Pyrénées.
Le voyage ne fut qu'une longue série d'ovations. Marie-Christine, qui allait monter sur le trône d'Espagne, ne cessait d'admirer la richesse et la beauté de la France : « Ah ! ma sœur, lui disait la duchesse de Berry, ne la regarde pas trop : tu ne pourrais plus la quitter. » Pendant tout le trajet, à Valence, à Avignon, à Montpellier, h Nîmes, etc., les populations rivalisèrent avec les autorités pour que l'accueil fût le plus brillant possible. On arriva à Perpignan le 10 novembre. Le roi et la reine de Naples, la duchesse de Berry et la future reine d'Espagne voyageaient ensemble dans une calèche découverte. Madame accompagna ses parents jusqu'à la frontière, à Perthus, où elle leur fit ses adieux, dans la journée du 12 novembre. Les troupes françaises du fort de Bellegarde bordaient la droite de la route. Au premier coup de canon tiré du fort, une foule immense de Français et d'Espagnols qui occupaient les hauteurs salua par des acclamations unanimes l'apparition de la voiture royale. Sur un arc de triomphe, élevé du côté de la frontière espagnole, flottaient les pavillons des trois peuples placés sous le sceptre des Bourbons. Celui de France se dressait au centre, et semblait protéger ceux d'Espagne et de Naples, qui étaient aux parties latérales. Ainsi se trouvait désignée la branche mère des trois familles régnantes. Les adieux furent remplis d'effusion. La duchesse de Berry tomba aux pieds de son père, qui s'empressa de la relever, et l'embrassa avec tendresse. Les deux sccurs se jetèrent aussi dans les bras l'une de l'autre. Puis on se sépara.
Tandis que les Bourbons de Naples entraient sur le sol de l'Espagne, la duchesse de Berry retournait à Perpignan. Elle en repartit le 14 novembre, et les ovations se renouvelèrent partout sur sa route. Le 16, elle passa par Montpellier, où elle admira la promenade du Peyrou, d'où l'on aperçoit la mer, les Pyrénées, les Alpes, et vit les fondations préparées pour une statue équestre de Louis XIV. Le 17, .à Tarascon, elle déjeunait chez le marquis de Gras-Pré ville et assistait
aux jeux institués par le bon roi René : danses au tambourin, courses de la Tarasque. Le 18, à Arles, elle visitait le cloître de Saint-Tropliime et le cirque romain. Environ dix-huit mille personnes se pressaient sur les gradins antiques. Les galeries retentissaient des sons d'une musique militaire, qui, portés d'échos en échos, se propageaient sous toutes les voûtes. Le soir, la ville entière était illuminée. Du haut d'un balcon, la princesse assista à une pégoulade, espèce de promenade aux flambeaux de cinq à six cents jeunes gens, qui portaient des tronçons de cables goudronnés et allumés par un bout en guise de torches. Elle voulut revoir ces effets de lumière bizarres et pittoresques, cette procession joyeuse, cette animation bruyante, et fit défiler une seconde fois sous .ses fenêtres le cortège enthousiaste. I^e 21, elle visitait à Orange le théâtre romain, l'une des ruines les plus curieuses du monde. Le 23, elle repa.s.sait par Lyon. Le 28, elle était aux Tuileries pour dîner.
La duchesse de Berry revenait enchantée de son voyage. Jamais le trône des Bourbons ne lui avait paru plus solide ; jamais les avantages du pacte de famille ne s'étaient révélés d'une manière plus brillante. Lo Moniteur écrivait :
« La princesse Marie-Christine a entendu son nom se mêler dans les airs au nom de celle dont le fils doit être un jour le roi de France. Heureuse la nouvelle reine, si sa présence délivre l'Espagne des factions qui la divisent encore, et si, retrouvant au delà des monts le même ordre, le même dévouement, la même prospérité que dans nos provinces, elle peut s'écrier à son tour : « Il n'y a plus de Pyrénées ! »
La duchesse de Berry n'avait pas rencontré chez les Méridionaux des dispositions moins royalistes que chez les Vendéens. On lui avait fait partout des protestations de fidélité qui allaient jusqu'au lyrisme,
jusqu'à l'idolâtrie ; l'idée de soupçonner la sincéi'ité de pareilles démonstrations ne traversait pas son esprit. Elle se persuadait (jue la Finance l'aimait autant .qu'elle-même aimait la France
l'JN