L AIGLE ET LE MERLERAULT
Charles X et sa famille s'arrêtaient dans de méchantes stations de rouliers pour prendre un repas sur le bout d'une table sale où des charretiers avaient dîné avant lui. Henri V et sa sœur s'amusaient dans la cour avec les poulets et les pigeons de l'auberge. L'auteur des Mémoires d' Outre-Tombe ajotite: « Je l'avais dit: la monarchie s'en allait, et l'on se mettait à la fenêtre pour la voir passer. »
On arriva à Laigle dans la journée du vendredi 6 août et l'on y resta jusqu'au lendemain matin.
Le roi logea au château. C'est à Laigle qu'on commença à donner quelques billets de logement aux gardes du corps. Jusque-là ils avaient toujours bivouaqué; encore ne put-on délivrer que six billets par peloton de trente hommes, de sorte que l'on voit que cette faveur ne revint pas trop souvent pendant le reste du voyage. On craignait quelque bruit H Laigle, ville manufacturière, et qui n'est presque peuplée que d'ouvriers; mais pas un mot, pas un cri ne fut proféré, et le calme qui avait régné jusqu'alors ne fut point interrompu.
De Laigle, M. Odilon Barrot écrivit à Louis-Philippe : « Nous avons fait connaître .au roi les dispositions que Votre Altesse Royale avait prises pour munir Sa Majesté d'une somme de six cent mille francs en quadruples d'Espagne. Elle ne s'est pas expliquée sur la question de savoir si elle accepterait ou refuserait ; mais, dans tous les cas, elle a assuré que son acceptation serait subordonnée essentiellement au remboursement de cette somme par un tiers qui a sa confiance, et qui l'efïectuerait à Paris. Le roi a recommandé ses troupes, c'est-à-dire les gardes du corps, quelques grenadiers à cheval, les gendarmes de chasse, deux batteries de canon, à notre sollicitude ; ces hommes appartiennent à la France ; leur fidélité à un pouvoir déchu ne les rend que plus dignes de la sollicitude de ceux qui la représentent... Le roi nous a parlé des droits de M. le duc de Bordeaux. Il a insisté sur le danger qu'il y avait pour les peuples à sortir de la constitution-
nalité et à se choisir un souverain. Votre Altesse Royale sentira que nous n'avons point à discuter une pareille question en présence de Charles X. Le respect pour le malheur nous eût empêchés de professer nos véritables principes. »
Lamartine l'a dit : « Les fidèles serviteurs dont le roi était entouré conservaient pour lui et la famille royale, dans toutes les haltes de la route et dans les plus humbles maisons dont il empruntait le toit, le cérémonial et l'étiquette des Tuileries. La cour des princes était restreinte, mais décente et fidèle aux revers comme à la grandeur. On y trouvait des noms à qui l'histoire doit compte de la gloire si rare du ■devoir et de la reconnaissance accomplis, » Un petit incident qui se passa à Laigle montre tout le respect qu'on gardait au souverain fugitif. Le roi de France ne prend jamais ses repas sur une table ronde, parce que la place d'honneur n'y est pas assez marquée. Comme on ne trouvait pas, au château de Laigle, de table conforme à l'étiquette, on .scia une table ronde, et on la transforma en table carrée.
On partit de Laigle, le matin du samedi 9 août, et on alla coucher au Merlerault, cinquième étape depuis Rambouillet.
Là, un ancien garde du corps, M. de la Roque, avait sollicité et obtenu l'honneur de recevoir chez lui le roi. La maison n'était pas spacieuse, mais l'hospitaUté fut remplie de prévenances et de respect. L'appartement du roi se composait d'une seule chambre qui était au rez-de-chaussée. L'huissier de service, en costume comme à Saint- Cloud, se tenait à la porte, afin d'introduire les personnes de la suite de Charles X, qui étaient admises à cette faveur. Au premier, il y avait une chambre pour le Dauphin et la Dauphine, une pour la duchesse de Berry et Mademoiselle, une autre pour le duc de Bordeaux et son gouverneur. Un escadron de gardes du corps bivouaquait dans un herbage situé au bout de la maison.
La famille royale dîna dans la chambre du roi. Quand le dîner fut