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LA FAMILLE DORLÉANS

f'inquante mille francs. On se contenta de cette excuse aux Tuileries.

Est-ce à dire que Louis-Philippe songeait déjri à cette époque à détrôner son bienfaiteui", son parent et son roi ? Nous ne le croyons point. Il profita des fautes de Charles X ; mais, si Charles X ne les avait pas commises, l'idée de l'usurpation ne serait pas venue à l'esprit du chef de la branche cadette. Les hommes ne sont ni foncièrement bons, ni foncièrement méchants. Rarement une trahison est pi^éméditée de longue date. Les gens qui se mêlent de politique sont le jouet des circonstances. Ils se laissent entraîner plus loin qu'ils ne veulent, et, si l'on s'avisait de leur prédire les actes qu'ils doivent commettre un jour, ils regarderaient la plupart du temps de pareilles prophéties comme aussi invraisemblables qu'injurieuses.

M"" de Gontaut, la gouvernante des enfants de France, a raconté ainsi un incident qui se passa au Louvre le 22 décembre 1824, lors de l'ouverture de la session des Chambres : « L'afHuence était prodigieuse. M"" la Dauphine, la duchesse de Beri-y, la duchesse et M'" d'Orléans assistaient dans une travée à la séance. Les enfants de France v furent. La duclies.se de Berry prit le duc de Bordeaux près d'elle. La duchesse d'Orléans appela Mademoiselle qu'elle affectionnait tendrement. Le canon annonça que le roi s'approchait. Au moment où il parut, la .salle retentit d'acclamations. L'estrade préparée pour la famille royale l'avait été pour le feu roi ; on y avait laissé une petite élévation que le roi ne vit pas, et qui le ht chanceler. Par le mouvement (ju'il fît, son chapeau, qu'il tenait dans ses bras, tomba; le duc d'Orléans le ramassa. La duchesse d'Orléans me dit :

« Le roi allait tomber, mon mari l'a retenu. »

« Je répondis: « Non, Madame, Monseigneur a ramassé le chapeau « de Sa Majesté. »

« Madame la Dauphine se retourna alors, et me regarda. Nous ne

nous en parlAmes que six mois après ; nous ne l'avions oublié ni l'une ni l'autre. »

Encore quelques années, ce que Charles X laissera tomber, ce ne sera point son chapeau, ce sera sa couronne.

Lors de l'avènement de Charles X, la famille de Condé n'était plus représentée que par un vieillard de soixante-huit ans, Louis-Henri-Joseph de Bourbon-Condé, né le 13 avril 1756. A la mort de son père, en 1818, il avait pris le titre de prince de Condé, tout en conservant celui de duc de Bourbon, sous lequel il avait été désigné jusque-là. Il était, depuis le 10 janvier 1822, veuf de la princesse Louise-Marie-Thérèse-Bathilde, sœur de Pliilippe-Egalité, mère de l'infortuné duc d'Enghien, et il avait perdu, le 10 mars 1824, sa sœur, M'" de Condé, la religieuse dont le couvent, celui de l'Adoration perpétuelle, était situé au Temple, près de l'emplacement de l'ancienne tour où avaient été enfermés Louis XVI et sa famille.

Le duc de Bourbon avait eu, pendant sa jeunesse, un duel célèbre avec le comte d'Artois, le futur Charles X. Aucun ressentiment ne subsista entre les deux princes, qui depuis entretinrent toujours de cordiales relations. Pendant l'émigration, le duc de Bourbon avait servi avec vaillance dans l'armée dont son père, le prince de Condé, était le chef. Tant que le drapeau blanc avait flotté à la tête d'un régiment, on le vit combattre pour la cause royale; puis, à la fin de la lutte, il s'était retiré en Angleterre, où il avait vécu dans le voisinage et à la disposition de Louis XVIII. Rentré en France h la Restauration, il y avait résidé presque toujours à Chantilly ou à Saint-Leu, sans sa femme, dont il était

séparé depuis longtemps. Il passait pour très réactionnaire, mais s'occupait peu de politique, et n'exerçait point d'influence.

Le comte de Puymaigre, qui, en sa qualité de préfet de l'Oise, au commencement du règne de Charles X, se rendait souvent à Chantilly, en a parlé ainsi dans ses Souvenirs :

Le nom de mon père, fort aimé du feu prince de Condé, plus encore que mon titre de préfet, m'y avait fait accueillir, comme si j'eusse été commensal, et j'en profitai d'autant plus volontiers que je n'ai jamais vu maison où l'on fût mieux et plus à son aise, et où l'on trouvât davantage cette vie confortable désignée avant la Révolution par l'appellation de vie de château. Le prince ne se faisait jamais apercevoir; c'était plutôt un vieux garçon qui voulait autour de lui de la joie, du mouvement, des plaisirs, une vie tout épicurienne. La société de Chantilly se composait ordinairement de la maison du prince, c'est-à-dire des vieux serviteurs de son père, de quelques dames, dont les maris avaient à cette petite cour des places d'écuyers ou de gentilshommes de la chambre, des personnes invitées, ou qui, comme moi, avaient l'autorisation de venir quand elles le voulaient, et dans ce nombre j'ai vu fréquemment le prince de Rohan, parent du duc de Bourbon, frustré depuis de la portion d'héritage qu'il espérait; enfin des Anglais et leurs femmes. Le ton était assez libre, parce que le prince donnait l'exemple, et je me souviens qu'un jour il me recommanda d'être galant près d'une de ces Anglaises, qui, disait-il, ne demandait pas mieux que de recevoir des hommages. Cela me parut bien ainsi, mais elle n'était pas assez jeune pour m'inspirer l'envie de pousser loin cette aventure.

La véritable châtelaine de la petite cour de Chantilly était une belle Anglaise, Sophie Dawes, mariée à un officier français, le baron de Feuchères. Née vers 1795, à l'île de Wight, Sophie Dawes était la fille d'un pêcheur. On dit qu'elle fut élevée par charité et joua, pendant quelque temps, au théâtre de Covent-Garden, à Londres. Mais la première partie de sa vie est inconnue, et ce qu'on en a raconté mérite peu de confiance. En 1817, elle fut admise dans l'intimité du duc de Bourbon, et prit tout de suite sur lui un ascendant irrésistible. Devenue sa compagne inséparable, elle faisait dire, pour expliquer sa présence auprès de lui, qu'elle

était sa' fille naturelle, et le duc s'abstenait, soit de confirmer, soit de démentir cette assertion. En 1818, il fit épouser sa favorite à un officier plein d'iionneur, le baron de Feuclières, qui croyait de bonne foi que Sophie Dawes était réellement la fille du duc de Bourbon, et non point sa maîtresse. Le mariage fut célébré en Angleterre, mais les deux époux revinrent à Chantilly. Le baron de Feuclières figure dans les almanachs ro;)aux de 1821, 1822, 1823, comme lieutenant-colonel, gentilhomme ordinaire du duc de Bourbon, prince de Condé, mais ne figure plus dans l'almanach de 1824.

On lit dans dans un très intéressant ouvrage, Yle de Charles X, par l'abbé de Védrenne :

En mariant Sophie Dawes, le duc de Bourbon avait-il voulu s'arracher à une coupable habitude? On le croit généralement. Quant à M. de Feuchères, convaincu que sa femme était la fdle du prince, il n'avait pas le moindre soupçon. Ce fut Sophie Dawes elle-même qui l'éclaira pour l'éloigner. L'effet de cette révélation fut terrible. M. de Feuchères, indigné, quitta sa femme. Il ne resta plus autour du prince que des créatures de M"' de Feuchères. Tout lui obéissait à Chantilly, et le prince plus que personne.

La favorite cherchait à pallier aux yeux du monde sa fausse situation, en faisant assez de bien avec l'argent du prince. Le comte de Puymaigre raconte c|u'elle le conduisit plusieurs fois ù l'hospice de Chantilly, doté par la muniiicence du grand Condé, et dont elle voulait accroître les revenus. Il ajoute :

Je l'engageais tant que je pouvais à cette bonne œuvre, parce que le bien reste, quelle que soit la main qui le fasse.

Un jour, la duchesse d'Angoulême lui demanda s'il allait souvent à Chantillv.

(( J'y vais, répondit le préfet, pour faire ma cour à M. le duc de Bourbon, que j'ai l'honneur de compter parmi mes administrés.

— A la bonne heure, répliqua la Dauphine, mais j'espère que M"" de Puymaigre n'y va pas. »

La grande passion du duc de Bourbon était la chasse. Ecoutons encore le préfet de l'Oise :

C'était surtout aux citasses de la Saiut-Hul)ert que Cliantilly était un charmant séjour. On partait à sept heures du matin, et ordinairement j'étais dans la voiture du prince avec l'éternelle M"" de Feuchères ; on arrivait à une maison de chasse délicieuse et dans la position la plus pittoresque. Là, trente ou quarante personnes se trouvaient réunies au son des trompes, au milieu des chiens, des chevaux, des piqueurs. Le train de chasse à courre du prince était plus beau et plus complet que celui du roi. On servait un splendide déjeuner dans ce lieu de rendez-vous construit et meublé suivant le genre gothique du treizième siècle, et l'on se mettait en chasse. Quoique j'eusse bien dit au prince que je n'étais nullement chasseur, il me fit souvent monter à cheval pour l'accompagner; mais, après avoir joui du spectacle véritablement attrayant du cerf forcé par une foule de chiens qui s'élançaient après lui à travers les eaux d'un petit lac, je me hâtais de revenir au pavillon gothique, où étaient restés les dames et quelques hommes :

Le prince dit un jour au préfet :

« Décidément, vous n'aimez pas la chasse.

— Mais je l'aimerais. Monseigneur, si j'avais un pareil équipage.

— C'est qu'alors vous n'y entendez rien, mon cher Puymaigre ; quand j'étais en Angleterre, chassant tout seul dans les marais avec ma chienne Belle, je m'amusais bien plus qu'ici. »

Le préfet termine en ces termes sa description de la vie qu'on menait à Chantilly :

On dînait à six heures dans cette magnifique galerie, oii les souvenirs du grand Condé s'étalaient dans toute leur pompe, et présentaient aux yeux de beaux tableaux des batailles de Rocroy, de Senef, de Fribourg et de Nordlingen, inspirant quelque regret de la vie que menait l'héritier de tant de gloire. Après le dîner, on jouait la comédie de société sur un assez joli théâtre, où le luxe des costumes était fort grand et la mise en scène très soignée ; mais cela ne rendait pas les acteurs meilleurs:

toutefois les petites pièces étaient supportables. Mais M"" de Feuchères ayant voulu jouer Al:ire, et se charger du rôle principal, qu'elle débitait avec une triste raonatonie, sans changer d'intonation depuis le premier vers jusqu'au dernier, et avec un accent anglais fortement prononcé ; rien n'était plus ridicule, et Voltaire se fût mis dans une belle colère s'il eût vu de la sorte estropier un de ses chefs-d'œuvres. Qui m'eût dit que ce pauvre prince, qui, s'il n'avait pas de vertus, ni cette dignité inhérente à son rang, était du moins un fort bon homme, périrait en 1830 d'une manière si tragique?

Charles X avait pour le duc de Bourbon une ancienne affection. Le 21 septembre 1824, il lui conféra, en môme temps qu'au duc d'Orléans, le titre d'Altesse Royale. Le dernier des Condés était, en outre, grand maître de France. Mais cette charge de cour était honorifique plutôt que réelle, et le prince ne paraissait aux Tuileries que dans de rares occasions. Charles X l'aimait comme un ami d'enfance, comme un compagnon do jeunesse et d'exil ; mais il regrettait très vivement de le voir engagé dans des relations avec hl baronne de Feuchères. Les conseils qu'il lui avait donnés plusieurs fois pour lui faire rompre cette liaison étaient demeurés sans résultat. Le roi avait fini par dire :

« Laissons-le, nous ne faisons que l'affliger. »

Il n'allait jamais à Chantilly, pour ne pas autoriser par sa présence royale le genre d'existence que son vieux parent y menait, et le prince, connaissant les sentiments du souverain, ne lui faisait d'ailleurs que de rares invitations, toujours éludées sous un prétexte ou sous un autre.

On se demandait alors quels seraient les héritiers de l'immense for-

^ tune des Condés, dont la race était sur le point de s'éteindre. Le prince

avait eu pour mère Charlotte-Elisabeth de Rohan-Soubise, et les Rohan

se trouvaient être ses héritiers naturels. Mais une pareille combinaison

n'aurait pas fait l'affîiire de M°" de Feuchères, qui, non contente d'avoir

déjà obteau du prince des donations très considérables, comptait bien aussi figurer pour une large part dans son testament.

Toutefois, elle n'était pas à cet égard sans de vives inquiétudes. Les Rohan avaient refusé tout accord avec elle. S'ils étaient frustrés, que diraient-ils ? Ne les verrait-on pas alors attaquer le testament pour cause de captation ? Telle était l'éventualité contre laquelle la prudente baronne entendait se garer. En conséquence, elle conçut le hardi projet d'abriter son opulence sous le patronage d'un membre de la maison royale, en lui faisant donner la fortune du vieux prince par un testament qui consacrerait en même temps la part qu'elle recevrait, et qui la mettrait à l'abri de toutes contestations. Elle eût voulu que le prince de Condé choisît son héritier dans la branche aînée des Bourbons. Mais la duchesse de Berry, qui était le désintéressement même, déclina tout arrangement de cette nature. Aux insinuations qui lui furent faites en faveur de son fils, elle répondit:

« Henri sera roi. Le roi de France n'a besoin de rien. »

Elle fit plus. On assure qu'aux personnes qui lui transmettaient ces avances, elle suggéra l'idée de faire passer l'héritage des Coudés dans les mains de la famille du duc d'Orléans. Mais la chose n'était pas facile. Il est vrai que les enfants du duc étaient les petits neveux de la femme du duc de Bourbon. Mais ce prince avait fait très mauvais ménage avec sa femme, dont il s'était séparé tout de suite après la naissance du duc d'Enghien, et les souvenirs de la Révolution l'éloignaient beaucoup d'une famille dont les idées politiques n'étaient pas les siennes. Cependant, le duc et la duchesse d'Orléans ne se découragèrent pas. Ils entrèrent longtemps à l'avance en négociations avec la baronne de Féuchères, qui était, en réalité, l'arbitre de la situation. M. Nettement raconte que la première fois que Marie-Amélie prononça le nom de la baronne devant la duchesse d'Angoulême, la fille de Louis XVI lui aurait dit :

« Quoi ! vous avez vu cette femme-là ! »

La duchesse d'Orléans aurait répondu :

« Que voulez-vous ! Je suis mère, j'ai une nombreuse famille, je dois songer avant tout aux intérêts de mes enfants. »

Ce qui est certain, c'est qu'on décida le prince à être le parrain du duc d'Aumale, né le 6 janvier 1822, et ce fut là comme le prélude du testament de 1830.

Jetons maintenant un coup d'oeil d'ensemble sur la cour du roi Charles X, en 1825, l'année du sacre.

La maison civile du roi comprenait six services distincts : ceux du grand aumônier de France, du grand maître de France, du grand chambellan de France, du grand écuyer de France, du grand veneur de France et du grand maître des cérémonies de France.

Le grand aumônier était le cardinal, prince de Croy, archevêque de Rouen, le premier aumônier M * Frayssinous, évêque d'Hermopolis, le confesseur du roi l'abbé Jocard. Charles X, ce monarque entouré de grands .seigneurs, s'agenouillait devant un prêtre plébéien, et lui demandait l'ab- .solution de ses fautes. Il y avait, en outre, dans le service du grand aumônier de France, huit aumôniers, huit chapelains et huit élèves de chapelle, tous par quartier.

La charge de grand maître de France avait pour titulaire le duc de Bourbon, prince de Condé. Mais ce prince ne s'acquittait de ses fonctions que dans des circonstances très rares et très solennelles. En fait, le service du grand maître de France était dirigé par le premier maître de l'hôtel, le comte de Cossé-Brisac. Il y avait, en outre, quatre chambellans de l'hôtel, le comte de Rothe, le marquis de Mondragon, le comte Mesnard de Chousy, le vicomte Hocquart et plusieurs maîtres de l'hôtel.

Le grand chambellan de France était le prince de Talleyrand. Il ne

remplissait sa charge que dans les occasions solennelles, par exemple les funérailles de Louis XVIII, le sacre de Charles X, l'arrivée de la duchesse de Berry. En fait, le service du grand chambellan de France était dirigé par l'un des premiers gentilshommes de la chambre. Ils étaient au nombre de quatre : le duc d'Aumont, le duc de Duras, le duc de Blacas, le duc Charles de Damas, et remplissaient leur charge à tour de rôle pendant une année. Tous les quatre ans, le roi désignait ceux qui seraient de service pendant chacune des quatre années qui allaient s'écouler. C'est ainsi que l'Almanach royal de 1825 portait cette mention : Premiers gentilshommes de la chambre :

1825. Duc d'Aumont :

1826. Duc de Duras.

1827. Duc de Blacas.

1828. Comte de Damas (plus tard duc).

Les premiers chambellans-maîtres de la garde-i'obe étaient au nombre de cinq : le marquis de Boisgelin, le comte de Pradel, le comte Curial, le marquis d'Avaray, le duc d'Avaray. Il y avait, en outre, trentedeux gentilshommes de la chambre, sans compter les gentilshommes de la chambre honoraires. De ce même service relevaient les lecteurs, les premiers valets de chambre, les huissiers de la chambre, la musique de la chapelle, la musique de la chambre, le service de la faculté. Les entrées, chose si importante dans le cérémonial des cours, en relevaient également.

Voici comment, en vertu des règlements royaux des 1" novembre, 31 décembre 1820 et 23 janvier 1821, les entrées étaient établies au château des Tuileries. Elles se divisaient en six classes, les grandes entrées, les premières entrées du cabinet, les entrées du cabinet, celles de la salle du trône, celles du premier salon qui précède la salle du trône, enfin celles du second salon.

Les grandes entrées dormaient la faculté d'entrer à toute heure dans

la chambre à coucher du roi. Elles appartenaient au grand chambellan, aux premiers chambellans-maîtres de la garde-robe.

Venaient ensuite les premières entrées du cabinet (on appelait cabinet du roi la salle qui, pendant le règne de Napoléon III, fut désignée sous le nom de salon de Louis XIV, parce qu'elle contenait une tapisserie des Gobelins représentant les ambassadeurs d'Espagne reçus par le grand roi). Les personnes qui avaient les premières entrées du cabinet avaient le droit d'entrer en tout temps dans cette pièce pour se faire annoncer au roi, et y attendre la permission de pénétrer dans l'appartement intérieur. Ces premières entrées du cabinet appartenaient, en tant qu'ils avaient à prendre les ordres du souverain, aux grands officiers de ses maisons civile et militaire, et en leur absence, au premier officier de chaque service, au major général de la garde royale étant de service, au chancelier de France, aux ministres secrétaires d'Etat, au grand chancelier de la Légion d'honneur, aux capitaines des gardes du corps du roi, au capitaine-colonel des gardes à pied, au grand maréchal des logis.

Venaient ensuite les entrées du cabinet (qu'il ne faut pas confondre avec les premières entrées du cabinet). Elles donnaient aux personnes qui en jouissaient le droit d'entrer habituellement dans cette pièce un peu avant l'heure que le roi avait fixée pour entendre la messe, et d'y rester h volonté dans la journée, jusqu'au moment de la soirée où le souverain avait donné le mot d'ordre. Elles appartenaient aux grands et aux premiers officiers des maisons civile et militaire du roi, aux majors généraux de la garde royale et lieutenant général de service, aux cardinaux, au chancelier de France, aux ministres secrétaires d'Etat, au grand chancelier de la Légion d'honneur, aux maréchaux de France, au grand référendaire de la Chambre des pairs, au pi-ésident de la Chambre des députés, et à tous les officiers de la maison du roi étant de service.

Les personnages et fonctionnaires civils ou militaires ayant un rang moins élevé dans la hiérarchie de la cour avaient leurs entrées, les uns

dans la salle du Trône, les auti'es dans le premier salon précédant la salle du Trône (ce salon était appelé, sous le règne de Napoléon III, le salon d'Apollon), les autres enfin dans le second salon (celui qui communiquait avec la salle des maréchaux et qui, sous le règne de Napoléon III, s'appelait le salon du Premier-Consul).

Ce qu'on appelait audience publique du roi était l'audience collective donnée par le souverain aux personnes ayant leurs entrées. Elle n'avait lieu, quand le roi allait entendre la messe dans sa chapelle, qu'au moment où il revenait pour rentrer dans son appartement intérieur. Suivi de tous ses grands officiers et de ses premiers officiers de service, Charles X passait et s'arrêtait successivement dans chacune des pièces de son appartement extérieur pour permettre aux personnes qui avaient droit de s'y trouver de lui fîiire leur cour. Lorsqu'il assistait à la messe dans son appartement intérieur, il ne donnait audience pulDlique qu'après l'avoir entendue. Il s'arrêtait dans son grand cabinet, puis dans la salle du trône et successivement dans les autres pièces.

Quand il y avait cercle et jeu chez le roi, le premier gentilhomme de la chambre qui se trouvait de service en avertissait les grands officiers et les premiers officiers pour qu'ils se rendissent auprès du roi. De plus, il mettait sous les yeux du souverain la liste des personnes à qui appartenaient les entrées dans ses appartements où à qui le roi les avait accordées. Sur cette liste, Charles X désignait celles à qui des billets d'invitation devaient être adressés.

La charge de grand écuyer de France n'avait pas de titulaire. Le premier écuyer, chargé des chevaux de selle du roi, était le duc de Polignac, maréchal de camp. Les deux écuyers commandants étaient le marquis de Vernon et le comte O'Hégerthy, maréchal de camp. Il y avait, en outre, quatre écuyers cavalcadours, trois par trimestre, à savoir : pour le trimestre de janvier, le chevalier de Rivière, maréchal de camp ; le comte Defrance, lieutenant général ; le baron Dujon, maréchal de camp ;

— pour le trimestre d'avril : le colonel vicomte de Bongars ; le baron Vincent, maréchal de camp;" le vicomte Domon, lieutenant général;

— pour le trimestre de juillet : le colonel marquis de Martel, le vicomte Vansay, le comte Frédéric de Bongars ; — pour le trimestre d'octobre : le comte de Fezensac, maréchal de camp ; le colonel marquis Oudinot, le colonel marquis de Chabannes. Les écuy ers-chefs de manège étaient le vicomte d'Abzac et le chevalier d'Abzac, tous les deux colonels. Il y avait en outre des écuyers ordinaires et des élèves écuy ers. Les pages relevaient du service du grand écuyer de France.

Le grand veneur était le maréchal marquis de Lauriston, et le premier veneur le lieutenant général comte de Girardin. Il y avait aussi des veneurs pour les chasses à courre et des veneurs pour les chasses à tir.

Le grand-maître des cérémonies était le marquis de Dreux-Brézé, et le maître des cérémonies le marquis de Rochemore, maréchal de camp. Il y avait, en outre, des aides, un roi d'armes et des hérauts d'armes.

Toute la maison civile du roi fonctionnait de la manière la plus régulière. L'étiquette, .soigneusement observée, tout en étant dépouillée des anciennes minuties, rappelait les vieux usages de la monarchie française. On avait seulement supprimé ce qui était puéril, ce qui n'était qu'une gêne pour les courtisans et pour le souverain lui-même.

La maison militaire du roi était une réunion de troupes d'élite. Les gardes du corps à cheval se composaient de cinq compagnies, dont chacune portait le nom de son chef; le duc d'Havre et de Croy, le duc de Gramont, le prince de Poix, duc de Mouchy ; le duc de Luxembourg, le marquis de Rivière. Les chefs de ces compagnies, lieutenants généraux tous les cinq, étaient qualifiés de capitaines des gardes. Il existait, en outre, une compagnie des gardes à pied ordinaires du roi, dont le chef,

le duc de Mortemart, maréchal de camp, avait le titre de capitaine-colo^

nel, et dont les officiers étaient les uns Français, les autres Suisses. Il y avait un grand maréchal des logis, le • lieutenant général marquis de La Suze.

La garde royale, se composant de deux divisions d'infanterie, deux divisions de cavalerie et un régiment d'artillerie, était placée sous le commandement de quatre maréchaux de France, les maréchaux Victor, duc de Bellune ; Macdonald, duc de Tarente ; Oudinot, duc de Reggio ; Marmont, duc de Raguse, qui portaient tous les quatre le titre de majors généraux.

Les gardes du corps, les suisses, la garde royale, faisaient l'admiration de tous les connaisseurs. L'empereur Napoléon n'avait jamais eu de troupes mieux disciplinées, mieux tenues, revêtues de plus beaux uniformes, animées d'un meilleur esprit.

A la maison du roi, il fallait ajouter celles du Dauphin, de la Dauphine et de la duchesse de Berry. Le Dauphin avait pour premiers menins le duc de Damas et le duc de Gniche, tous les deux lieutenants généraux ; pour menins : le comte d'Escars et le baron de Damas, lieutenants généraux ; le comte Melchior de Polignac, maréchal de camp ; le vicomte de Saint-Priest et le comte de Bordesoulle, lieutenants généraux ; le comte d'Osmond, lieutenant-colonel ; pour aides de camp : le baron de Beurnonville et le comte de Laroche-Fontenille, maréchaux de camp ; le vicomte de Champagny, le comte de Montcalm et le baron Lecouteulx de Canteleu, colonels ; le vicomte de Lahitte et le duc de Ventadour, lieutenants-colonels ; le comte de La Rochefoucauld, chef de bataillon.

La maison de Madame la Dauphine était ainsi composée : un premier aumônier : le cardinal de la Fare, archevêque de Sens, avec deux aumôniers par semestre et un chapelain ; une dame d'honneur : la duchesse de Damas-Crux ; une dame d'atour : la vicomtesse d'Agoult ; sept dames pour accompagner : la comtesse de Béarn, la marquise de Biron,

la marquise de Sainte-Maure, la vicomtesse de Vaudreuil, la comtesse de Goyon, la marquise de Rougé, la comtesse de Villefranche ; deux chevaliers d'honneur : le marquis de Vibraye et le duc Mathieu de Montmorency, maréchal de camp ; un premier écuyer : le vicomte d'Agoult, lieutenant général, et deux écuyers : le chevalier de Beaune et M. O'Hégerthy.

Nous nous occuperons, dans un chapitre spécial, de la maison de M°" la duchesse de Berry,

Le comte Alexandre de Puymaigre a laissé, dans ses Souvenirs, un récit de la manière dont la cour employait les deux semaines qu'elle passait à Compiègne, au mois de mars et au mois d'octobre de chaque année. A huit heures du matin, le roi, d'ordinaire, entendait la messe, à laquelle on assistait exactement, mais où personne n'allait quand luimême se dispensait d'y venir. A neuf heures, il se mettait en chasse. C'était presque toujours une chasse à tir. Cent ou cent cinquante hussards ou chasseurs de la garde en garnison à Compiègne battaient le terrain, en marchant en bataille sur une ligne dont le roi occupait le milieu ; il avait à sa droite le Dauphin, et à sa gauche un capitaine des gardes ou telle personne de la cour qu'il lui plaisait de désigner. C'étaient les trois seuls chasseurs qui eussent le droit de tirer.

Derrière le souverain se trouvaient, indépendamment de quelques attachés au service de la vénerie, un écuyer cavalcadour, le premier veneur et quelques personnes admises à suivre. Le roi qui se servait toujours d'un fusil à pierre, tirait fort bien. Vers cinq ou six heures du soir, il rentrait au château. Les gens qui faisaient leur cour se tenaient sur le perron pour l'attendre. Il leur adressait ordinairement des paroles afïables, puis on allait s'habiller pour se trouver au salon avant sept heures.

Le capitaine des gardes, le premier gentilhomme de service, le premier veneur, les dames et les chevaliers d'honneur des princesses, les

écuyers cavalcadours, le colonel de la garde de service, dînaient avec le roi. Le dîner était soigné, sans être trop somptueux, mais les vins n'étaient pas tous de premier choix. On restait une heure à table, et l'on causait librement avec ses voisins, à moins qu'on ne fût à côté du Dauphin ou d'une princesse. Il y avait de la musique pendant le repas, et le public était admis à circuler autour de la table. La famille royale aimait à ce que l'affluence des spectateurs fut considérable. Aussi avait-on le soin de multiplier les billets, pour que, durant tout le second service, il y eut autour de la table une promenade non interrompue. Souvent les princesses parlaient aux femmes de leur connaissance, et donnaient des sucreries aux enfants qui passaient derrière elles.

Après le café, que l'on prenait à table, Charles X et ses convives traversaient la galerie des Glaces conduisant au salon, entre deux lignes de spectateurs qui se pressaient pour apercevoir la famille royale. Le souverain jouait ensuite au billard, tandis qu'il s'établissait un jeu d'écarté. Les agents de la conservation des forêts de la Couronne et les pages de la vénerie restaient à la porte en dedans, sans pouvoir avancer dans le salon qui n'était occupé que par les personnes ayant dîné avec le roi.

Après avoir fait sa partie de billard et avoir laissé sa place à d'autres joueurs, Charles X faisait une partie de whist, et l'écarté restait en permanence, jusqu'au moment où, vers dix heures du soir, le roi se retirait. On le suivait jusqu'à sa chambre à coucher, où il donnait le mot d'ordre au capitaine des gardes du corps, et indiquait l'heure du rendez-vous de chasse du lendemain.

« Quelquefois alors nous rentrions au salon, ajoute le comte de Puymaigre, qui, en sa qualité de préfet de l'Oise, dînait à la table du roi, ainsi que l'évêque de Beauvais et le général commandant la subdivision. M. de Cossé-Brisac, le premier maître d'hôtel, nous faisait donner du punch et nous prolongions jusqu'à minuit ou une heure l'écarté, que nous osions alors jouer assez cher, car Madame la Dauphine avait li-

mité les mises à cinq francs. M""' la duchesse de Berry était moins scrupuleuse. Après la retraite des princes, on se mettait avec plaisir à son aise ; les propos étaient très gais et souvent même licencieux, et je dirai à cette occasion que tous les hommes de la cour que j'ai vus près du roi, loin d'être ce que l'on appelle des dévots ou des hypocrites, comme on le croyait en province, n'étaient rien moins que cela; qu'ils ne cachaient pas plus leur indifférence en matière religieuse que la diversité de leurs opinions politiques, royalistes sans doute, mais de nuances fort diverses ; que personne n'était plus tolérant que le roi ; enfin que, si un pouvoir occulte, dont je ne nie pas l'existence, mais dont on a exagéré la force, a agi sur l'esprit du roi, il n'avait pas son siège dans ce qu'on appelle la cour. »

Charles X était profondément religieux, très croyant, très chrétien, et ce prince, qui, sans sa grande piété, aurait peut-être donné du scandale, menait une vie irréprochable. Mais, aussi indulgent pour les autres que sévère pour lui-même, il n'obligeait personne à imiter ses vertus, et ses palais ne ressemblaient en aucune manière à des couvents. Comme l'a dit le duc Ambroise de Doudeauville, celui qui fut pendant trois ans ministre de la maison du roi, « sa religion était très franche, très réelle et très bien entendue, malgré toutes les sottises que l'on a dites à ce sujet ».

Rarement un souverain donna de si bons exemples aux personnes de son entourage. Point de maîtresses, point de favorites, point de scandales, point de dilapidations, point d'excès de luxe ; une piété douce, une extrême affabilité, une courtoisie parfaite, un désir continuel de rendre la France heureuse et glorieuse. L'aspect de Charles X était celui d'un beau vieillard, gracieux et bien portant, aimable et respecté. Ses manières étaient essentiellement aristocratiques, mais sans morgue et sans prétention. Les personnes d'origine plébéienne qui se trouvaient à la cour étaient traitées par lui avec autant de politesse et d'égards que les chefs

des plus anciennes maisons de France. Plein de bonté pour ses courtisans et pour ses serviteurs, il se faisait aimer de quiconque l'approchait. Ses goûts étaient simples, et personnellement il n'avait aucun besoin de luxe. Habitué dans l'émigration à se priver de beaucoup de choses, il ne songeait point à faire des dépenses voluptuaires, à construire des palais, à meubler richement ses résidences. « Jamais roi n'aima autant son peuple, a dit encore le duc Ambroise de Doudeauville, jamais roi n'a poussé aussi loin l'abnégation de lui-même.

« Je le pressais un jour de permettre qu'on lui meublât sa chambre à coucher ; il s'y refusa, j'insistai en lui disant qu'elle se trouvait dans un état de dégradation choquant.

« Si c'est pour moi, répondit-il avec vivacité, non ; si c'est pour les manufactures, oui ! »

Il en était de même pour tout ; il n'avait aucune fantaisie et ne souffrait jamais qu'on lui proposât une dépense dont il eût été le seul à profiter. Il joignait à ces qualités essentielles des manières toutes françaises et des mots qui rappelaient souvent Henri IV. Nous nous disions sans cesse, mes collègues et moi : « On ferait faire un roi pour la France, qu'on ne l'aurait pas autrement. Quel malheur pour cette France qu'il aimait tant, qu'il n'ait pas été plus connu et plus apprécié!... Il avait tout ce qu'il fallait pour être adoré de la France, et il l'eût été dans un autre temps... Ce portrait n'est nullement flatté, je l'atteste; si ce pauvre prince régnait encore, je n'en dirais pas autant, surtout devant lui ; mais il est persécuté, et il est dans l'exil : je dois à mon pays la vérité, rien que la vérité. »

Ajoutons à l'honneur de Charles X qu'il fit de sa fortune personnelle et de 'sa liste civile l'usage le plus noble et le plus libéral.

« Sur le trône, a dit le vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld, il fut généreux jusqu'à l'excès. Dans sa noble imprévoyance de l'avenir, il avait considéré sa liste civile comme une sorte d'emprunt qui, levé sur

la nation au profit de sa grandeur, devait lui retourner en luxe, en magnificence, en bienfaits ; fidèle dépositaire, il se fit un devoir de l'employer tout entière, en sorte que, dépouillé de ses biens, il emporta à peine dans l'exil de quoi faire vivre sa famille et quelques vieux serviteurs. »

En résumé, toutes les personnes qui ont figuré à la cour de Charles X s'accordent à reconnaître que ce n'était pas un homme supérieur, mais que c'était un prince sympathique et chevaleresque, honnête et bien intentionné, qui commit de grandes fautes, mais ne méritait pas ses malheurs. Dans ses allures, dans sa physionomie, dans ses pensées, dans son langage, il y avait un mélange de grâce et de dignité auquel ses adversaires eux-mêmes ont trouvé de l'attrait. Même si la postérité est sévère pour le souverain, elle sera indulgente pour l'homme.

Au moment du sacre de Charles X, le ministre de la maison du roi était le duc Ambroise de Doudeauville, père du vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld. Grand seigneur philanthrope, dévoué au trône et à l'autel, à la Charte et à la liberté, respectueux pour le passé, mais songeant à l'avenir, joignant à une piété sincère une tolérance intelligente, serviteur fidèle du souverain, sans être jamais son courtisan, le duc de Doudeauville jouissait de l'estime universelle, et avait à la cour une haute situation qu'il devait à son caractère plus encore qu'à sa naissance. Le volume de Mémoires qu'il a laissé fait honneur à son cœur autant qu'à son esprit. Il y a de la grâce et de la gaieté, de la profondeur et du charme, de la sagesse et du courage dans ce livre court, mais substantiel, où apparaît en pleine lumière l'un des types les plus distingués de l'ancienne société française. « Mes années de grandeur et d'éclat, a écrit l'auteur, ont passé comme un songe, et j'ai vu venir le réveil avec plaisir. J'ignore quelle sera ma destinée. Quant à ma conduite, je crois pouvoir affirmer qu'elle .sera toujours celle d'un honnête homme, d'un bon Français et d'un serviteur de Dieu, désirant finir en chrétien une vie honorable, car c'est là le couronnement de tout édifice humain, et toujours prêt à réaliser ce vœu émis par moi il y a bien des années :

Heureux si mon simple tombeau, .

Au lieu des litres qu'on renomme, Porte cet éloge assez beau :

i< Passant, ci-sit un honnête homme. »

Les détails que donne le duc de Doudeauville sur ses premières années, sont bien caractéristiques. Il était né en 1765. On le confia aux soins d'une nourrice habitant, à deux lieues de Paris, un petit village, relais de poste, et femme d'un postillon. Ses parents, lorsqu'ils venaient le voir, rencontraient leur « progéniture de dix-huit mois à califourchon sur un des chevaux de son père nourricier ». Comme Henri IV, il fut élevé avec rudesse, menant la vie d'un vrai paysan, courant toute la journée, avec de.s sabots, dans la neige, dans la glace, dans la boue. « Ma nourrice, qu'on m'avait laissée comme bonne, a-t-il dit, était une bonne paysanne, tout ce qu'il y a de plus prolétaire. Par la suite, transportée au milieu de la capitale, elle y a conservé, avec sa simple cornette, ses manières franches et campagnardes, aux applaudissements de tous ceux qui la connaissaient, et qui estimaient son loyal caractère et ses manières toutes rondes... C'est à elle, <x elle seule, que j'ai dû de recevoir quelque instruction religieuse, soit pendant mon enfance, soit pendant ma jeunesse. Tout ce qui m'entourait était fort étranger à ces idées ; ma religion n'en était pas moins fervente. Dès mon plus bas âge, étant né assez brave, j'avais la vocation du martyre ; je trouvais à sept ou huit ans que c'était le plus beau, le plus désirable moyen de se réunir au Père que nous avons dans les cieux, et j'ai toujours pensé que terminer ses jours pour son Dieu, pour sa dame, et même pour sa famille, était une mort bien touchante et bien digne d'envie. »

Le duc de Doudeauville éiait encore un enfant, et un petit enfant, comme Age, 11 avait quatorze ans et un joui', comme taille quatre pieds sept pouces, quand on le maria. Il épousa M'" de Montmirail, de la famille de Louvois, qui lui apportait, avec une beauté dont alors il ne sentait pas assez le prix, une fortune considérable, la grandesse d'Espagne, et, ce qui valait mieux que tout cela, de rares et précieuses qualités. Cependant, le petit marié était tout triste. Lorsqu'on lui annonça son prochain hymen, il s'écria: « Je ne pourrai donc plus jouer! » Quand, après

la première ' entrevue, on lui demanda comment il trouvait sa fiancée, dont la figure fraîche, ovale et pleine était charmante, il répondit : « Elle est vraiment très belle; elle est comme moi, quand je mange des prunes. » Laissons-le raconter lui-même la bénédiction nuptiale. « Qu'on se représente, dit-il, mon extrême embarras, mon sot désappointement avec mon excessive timidité au milieu du nombreux concours d'assistants et de spectateurs qu'attirait notre mariage. Le grand'père de M"° de Montmirail, étant capitaine des Cent-Suisses, une grande partie de ce corps s'y trouvait, et, comme pour me faire une niche, tous ces Cent-Suisses avaient six pieds, quelquefois plus. On eût dit, en me voyant à côté d'eux, le géant et le nain de la foire. Chacun regardait la mariée, qui, bien qu'elle n'eût pas quinze ans, était aussi grande que belle, et chacun cherchait le marié, .sans se douter que c'était cet enfant, cet écolier qui devait en jouer le rôle. »

N'est-elle pas amusante, cette peinture d'un mariage sous l'ancien régime? Le petit marié était tellement troublé lorsqu'il alla à la chapelle, et pendant la cérémonie, que, malgré son excellente mémoire, il ne se rappela jamais ce qui s'était passé en ce moment. « Je ne me souviens, dit-il, que du bruit des tambours qui battirent sur notre passage, et me récréèrent un peu ; ce fut le seul instant de la journée qui fut de mon goût. Que cette journée me sembla longue ! On devine que ce n'est pas par les motifs ordinaires en pareil cas, mais parce que j'attirais tous les regards, parce que c'était à qui rirait le plus, à qui plaisanterait davantage en me regardant, en me montrant du doigt. »

La journée finit par un grand repas qui dura deux ou trois heures. Une foule d'étrangers circula tout le temps autour du festin. Quoiqu'on eût eu la précaution de mettre un énorme coussin sur la chaise du marié, son menton dépassait ù peine la table. Assis à côté de sa jeune femme, il n'osait pas la regarder, car, quelques jours auparavant, il se demandait s'il n'en aurait pas toujours peur.

« Après ce banquet si solennel, ajoute-t-il, vint la soirée, qui ne me parut pas plus amusante ; après la soirée, le retour chez mes parents fut encore moins divertissant ; pourtant il se fît en compagnie de ma chère épouse ; dorénavant elle devait habiter l'hôtel de mon père. On m'emballa dans un mauvais cabriolet avec mon précepteur, et l'on m'envoya finir mon éducation à Versailles, et apprendre à monter à cheval au manège des pages. »

Constatons que le mariage qui débutait ainsi, fut plus tard une union très heureuse, et qu'il n'y eut pas d'époux plus vertueux et plus attachés l'un à l'autre que le duc et la duchesse de Doudeauville.

En 1789, le duc était major au 2" régiment de chasseurs. Il émigra, bien que l'émigration ne fut nullement de son goût. « Cette mesure, a-t-il dit, me paraissait déraisonnable sous tous les rapports, et cependant, à mon grand chagrin, je fus forcé de m'y soumettre. La personne du roi était menacée, les honnêtes gens compromis, la tranquillité et la prospérité de la France perdues ; on s'ai'mait au dehors pour porter, disait-on, remède à tant de maux. Les nobles y couraient ; on envoyait des quenouilles à tous ceux qui refusaient de se rendre sur les bords du Rhin. C'était là qu'on devait se battre. Comment, à vingt-cinq ans, résister à ce torrent de l'opinion? » Lorsqu'il vit clairement dans les puissances étrangères le projet de profiter des discordes de la France au lieu de les faire cesser, le duc de Doudeauville quitta les armes, et ne les reprit plus pendant huit ans d'émigration. « Cette résolution, a-t-il dit, était conséquente avec mes principes. Toujours bon Français, je ne désirais que le bien de mon pays, que le bonheur de mes compatriotes ; toute ma vie, je l'espère, a été la preuve de cette manière de voir. Toutes mes actions ont tendu vers ce but. »

Pendant ses huit années d'émigration, le duc de Doudeauville fut constamment en proie aux inquiétudes, aux chagrins, à la pauvreté, aux épreuves de tout genre. Treize de ses parents ou parentes furent mis à

mort sous la Terreur. Sa femme, incarcérée, n'échappa à l'échafaud que par le 9 Thermidor. Lui-même, qui, plusieurs fois, était revenu clandestinement en France, y courut les plus grands dangers. Au milieu de tant de souffrances, il eut pour tout appui l'assistance d'un serviteur dévoué. « Au moment où j'écris ces lignes, dit-il dans ses Mémoires^ je vais perdre mon domestique Raphaël, cet excellent homme qui, depuis cinquante ans, m'a donné tant de preuves de fidélité, de désintéressement et de délicatesse ; je le traitais comme un ami, je le regretterai comme un frère. »

Le malheur avait fortifié le caractère du duc de Doudeauville. A la différence d'autres émigrés, il avait beaucoup appris, et il n'avait rien oublié. Son attitude, sous le Consulat et sous l'Empire, fut celle d'un véritable patriote. Sans faire d'opposition, il ne voulut aucune faveur. La seule fonction qu'il accepta fut celle de conseiller général du département de la Marne, où il put être utile à ses concitoyens, sans qu'on fût en droit de l'accuser d'avoir pour mobile l'ambition. Rien ne lui aurait été plus facile que d'être nommé aux plus hautes charges à la cour de Napoléon, dont il n'approuvait pas les défauts, mais dont il admirait les grandes qualités. « Bonaparte, a-t-il dit dans ses Mémoires, avait des idées monarchiques, et faisait grand cas de la noblesse, surtout de celle qu'il appelait historique. Je dois avouer que celle-là, quoi qu'on en ait dit, était, sous son règne, plus estimée, plus respectée, plus fêtée qu'elle ne l'a été depuis, sous Louis XVIII, aussi bien que sous Charles X. Les princes craignaient d'exciter contre elle et contre eux l'envie des classes bourgeoises, qui ne veulent de suprématie que la leur. Napoléon, au contraire, ayant abordé franchement la difficulté, s'était fait unff noblesse à lui. Ceux qui en étaient ou espéraient en être trouvaient fort raisonnable qu'on leur donnât pour pairs les descendants des premières maisons de France. » La duchesse de Doudeauville avait pour sœur la comtesse de Montesquiou, qui était gouvernante du roi de Rome, et dont le mari avait rem-

94 LA DUCHESSE DE BERRY ET LiV COUR DE CHARLES X

placé le prince de Talleyrand comme grand chambellan de l'empereur. Très lié avec le comte et la comtesse, le duc de Doudeauville eut de la peine {\ se dérober aux faveurs de Napoléon, qui le tenait en très haute estime. Il trouva le moyen de les décliner, sans blesser pour cela les susceptibilités du puissant souverain.

Sous la Restauration, le duc de Doudeauville se distingua par un libéralisme honnête, loyal, intelligent, qui n'avait rien de révolutionnaire, et par une philanthropie éclairée, qui lui valut le respect de tous les partis. Quand il fut nommé directeur général des postes en 1822, beaucoup de gens de sa société le blâmèrent d'avoir pris une place au-dessous de lui. « Félicitez-moi, leur répondit-il en riant, qu'on ne m'ait pas proposé celle de facteur; je l'aurais acceptée de même si j'avais cru pouvoir être utile, » Et il ajoute: « On croyait que ce serait pour moi une sinécure. Loin de là, je me dévouai tout entier à mon nouvel emploi, et je travaillai tellement qu'en moins d'un an, mes yeux, excellents jusqu'alors, étaient presque perdus. J'ai toujours occupé quinze ou vingt places plus gratuites les unes que les autres. Faire aimer la religion que je pratique a toujours été le but de mes actions, et servir mon prochain m'a toujours paru la meilleure manière de servir Dieu. Aussi je crois pouvoir assurer, sans craindre d'être contredit, que jamais je n'ai fait volontairement de mal à personne, et que j'ai toujours tâché de faire le plus de bien qu'il m'a été possible. »

Au mois d'août 1824, le duc de Doudeauville fut nommé ministre de la maison du roi. Il y montra les qualités d'un administrateur de premier ordre. En avril 1827, ne voulant point participer à une mesure qu'il regardait comme aussi inopportune qu'impopulaire, le licenciement de la garde nationale pai'isienne, il donna sa démission. « Je ne voulais point, dit-il, me mettre dans l'opposition. La popularité que m'avait donnée ma démission eût pu m'assurer une place marquante ; mais ce rôle ne convenait ni à mon caractère, ni à mes antécédents ; je me vouai

donc à un silence absolu, à une obscurité complète; je me montrai même très peu dans Paris, où je savais qu'on voulait me donner des témoignages de satisfaction et de reconnaissance. » Le roi Louis-Philippe disait un jour au maréchal Gérard : « Si l'on avait cru le duc de Doudeauvilie, et qu'on n'eût pas cassé la garde nationale de Paris, la révolution n'aurait pas eu lieu. »

Le grand seigneur, bon citoyen et bon chrétien, qui, aux époques les plus troublées par les changements de régimes, avait toujours mis autant de force dans l'application de ses principes que de mesure dans ses actions et de douceur dans ses procédés, se fera autant respecter sous le règne de Louis-Philippe que sous la Restauration. Pendant le choléra, il donnera l'exemple d'un dévouement absolu et sera sans cesse dans les hospices. Il continuera à siéger à la Chambre des pairs jusqu'à la fin du procès des ministres, dans l'espoir de sauver les serviteurs de Charles X. Mais, quand Louis-Philippe aura quitté le Palais-Royal pour s'installer aux Tuileries, il donnera sa démission de ,pair de France. Il ne voudra plus reparaître au château où il avait vu Louis XVIII et Charles X, et dans une lettre respectueuse adressée à la reine Marie-Amélie, qui avait pour lui une véritable vénération, il écrira : « Ma présence aux Tuileries serait déplacée, et même les nouveaux hôtes de ce palais auraient sujet de s'en étonner.» Le duc de Doudeauville, qui mourra, très âgé, en 1841, consacrera les dernières années de sa vie aux bonnes œuvres, à la charité, aux établissements de bienfaisance, dont il sera le président. Un jour, à l'Hôtel de Ville, à la séance générale de l'Enseignement mutuel, il fera applaudir par une assemblée peu religieuse ces paroles que nous allons citer, parce qu'on y trouve tout son esprit et tout son cœur: « Un mari voudrait une femme réservée, économe, bonne ménagère, excellente mère de famille, charmante, empressée à lui plaire... à lui uniquement, se parant constamment de sa vertu, parure qui n'est pas ruineuse, ayant beaucoup de douceur pour lui, beaucoup de force contre tous les autres, il

voudrait enfin une femme parfaite. Je croirais facilement qu'il en existe un grand nombre, surtout parmi celles qui m'écoutent ; mais je crierais au miracle, si l'une d'elles réunissait toutes ces qualités sans avoir des principes religieux. — Une femme jolie, spirituelle, agréable, voudrait que son époux la trouvât telle ; qu'il fut aimable pour elle presque autant que pour celles qu'il voit pour la première fois ; qu'il ne réservât pas pour l'intérieur son humeur et sa brusquerie, et n'allât pas prodiguer dans le monde ses soins et ses attentions ; qu'il oubliât parfois qu'il est maître et un maître souvent despote, malgré le libéralisme du siècle et les progrès de la philosophie ; qu'il consentît à être ami, s'il a cessé d'être amant ; enfin, qu'il n'allât pas chercher chez les autres ce qu'il trouverait plus sûrement chez lui. — Que cette tendre épouse invoque la religion, qu'elle la fasse aimer à son mari, qu'elle obtienne de lui qu'il s'en rapproche, elle obtiendra alors ce qu'elle espère, et me remerciera de ma recette. »

Nos lectrices nous sauront gré, nous l'espérons, de leur avoir parlé d'un homme qui leur donne un si bon conseil ; et c'est avec bonheur que nous avons saisi l'occasion de rendre hommage h la mémoire d'un grand seigneur qui méritait deux fois ce nom par l'élévation de ses idées et par la noblesse de ses sentiments. Des hommes pareils, mais hélas ! ils sont rares, auraient sauvé la Restauration, si la Restauration avait pu être sauvée.

Nous allons, en commençant par les femmes, jeter un rapide coup d'oeil sur les personnes qui, à l'époque du sacre, composaient la maison de M"" le duchesse de Berry. La princesse avait une dame d'honneur, une dame d'atour et onze dames pour accompagner, dont trois étaient honoraires. On peut dire que toutes se distinguaient par les manières et par les sentiments, comme par la naissance et par l'éducation.

La dame d'honneur était la maréchale Oudinot, duchesse de Reggio, femme d'éUte qui joignait à un grand esprit un grand cœur. Tenant par sa famille aux principes religieux et monarchiques de l'ancien régime, par son mariage aux gloires de l'épopée impériale, elle représentait à la cour les idées d'apaisement et de fusion dont s'était inspirée la politique de Louis XVIII, Née en 1791, d'Antoine de Coucy, capitaine au régiment d'Artois, et de Gabrielle de Mersuay, elle n'avait que deux ans quand son père et sa mère furent jetés dans les cachots de la Terreur. Portée sur les bras vaillants d'une servante fidèle, elle allait visiter les deux prisonniers qui échappèrent au supplice. Elle épousa l'un des plus illustres compagnons d'armes de Napoléon, le Bayord moderne, comme on le surnommait, le maréchal Oudinot, duc de Reggio, qui avait reçu trente-deux blessures sur le champ de bataille, et qui, en assurant le passage de la Bérézina, mérita d'être appelé le sauveur de l'armée. Il fut blessé à la fin de la campagne de Russie. Alors sa jeune femme traversa toute l'Europe

pour aller le soigner et le sauva. Elle n'avait que vingt ans. Elle en avait vingt-quatre, quand Louis XVIII la nomma dame d'honneur de la duchesse de Berry. Malgré sa grande jeunesse, elle sut remplir avec un tact exquis et une sagesse précoce ses délicates fonctions, et, dès le début, exerça une heureuse influence sur l'esprit de la princesse, qui écoutait volontiers ses conseils. Très active au travail, la dame d'honneur s'occupait avec un zèle infatigable de tous les détails de sa chai-ge. C'était la directrice, le secrétaire, le factotum de la duchesse de Berry. L'abbé Tripied, qui prononça son éloge funèbre à Bar-le-Duc, le 21 mai 1868, en a tracé un portrait ressemblant. Laissons la parole à l'ecclésiastique témoin des hautes vertus de cette femme vraiment supérieure :

Elle saura porter, a-t-il dit, avec une force et une sagesse égales ses titres de dame d'honneur et de duchesse de Reggio. Fière de son blason, où viennent se croiser les armes de la vieille et de la nouvelle noblesse, et où elle voit, avec le roi lui-même, comme un signe de réconciliation et de paix, elle le portera haut et ferme et le défendra dans ses gloires nouvelles contre d'insultantes attaques. Ornement de la cour par ses grâces et sa haute distinction, elle y déploiera pour le bien toutes les ressources de son esprit et toutes les richesses de son cœur. Mais rien des séductions et des agitations qui s'y rencontrent ne troublera la limpidité de son âme si pure. La malignité aux abois devra reconnaître et avouer que, dans la duchesse de Reggio, il est impossible de découvrir d'autre tache que la tache d'encre qu'elle permet parfois à sa plume d'imprimer à son doigt. Dans les grandeurs, cette noble femme voyait avant tout le côté du devoir.

En 1832, quand la duchesse de Berry fut incarcérée dans la citadelle de Blaye, .son ancienne dame d'honneur demanda, sans pouvoir obtenir cette grâce, de partager sa captivité. La du(îhesse de Reggio donna jusqu'à la fin l'exemple de tous les dévouements et de toutes les vertus. Elle était si gracieuse, si affable, qu'un jour quelqu'un a dit : « Quand la duche.sse vous donne un conseil, il semble qu'elle vous demande un service. » Lorsque cette noble fenune mourut, le 18 avril 1868, à Bar-le-

MADAME, Duchesse de Berry et ses Enfants

Duc, OÙ ses bonnes œuvres et son intelligente charité la faisaient respecter comme une sainte, on voulut donner son nom à l'une des rues de la ville, et, comme on y voyait déjà la rue Oudinot et la place Reggio, on appela l'une des rues la rue de la Maréchale.

La dame d'atour de la duchesse de Berry et ses dames pour accompagner appartenaient toutes à l'ancienne aristocratie. La comtesse de Noailles, dame d'atour, femme pleine d'esprit, très belle personne, mère de famille digne des plus grands éloges, était la fille du duc de Talleyrand, la nièce du prince de Talleyrand, la femme du comte Just de Noailles, second fils du prince de Poix.

La duchesse de Berry avait huit dames pour accompagner : la comtesse de Bouille, la comtesse d'Hautefort, la marquise de Béthisy, la marquise de Gourgues, la comtesse de Meffray, la vicomtesse de Castéja, la comtesse de Rosanbo, la marquise de Podenas, et trois dames pour accompagner honoraires : la marquise de Lauriston, la comtesse Charles de Gontaut et la comtesse de la Rochejaquelein.

La comtesse de Bouille, qui, au moment du sacre de Charles X, était Agée d'environ quarante ans, était une créole fort agréable et très respectée.

La comtesse d'Hautefort, née Maillé-Latour-Landry, âgée de quarante et un ans, mariée à un colonel qui faisait partie de la quatrième compagnie des gardes du corps, était une femme de beaucoup d'esprit, d'un naturel charmant, excellente musicienne. Elle partagea, en 1832, la captivité de la duchesse de Berry.

Très distinguées aussi par les sentiments, comme par la naissance, la marquise Charles de Béthisy, mariée à un lieutenant général pair de France ; la comtesse de Gourgues, née Montboissier, mariée à un maître des requêtes, député ; la comtesse de Meftray, jeune et charmante femme, fille de la comtesse de Latour, que la duchesse de Berry avait eue pour gouvernante dans les Deux-Siciles', et femme du comte de Meffray, recç-

veur général du Gers; la vicomtesse de Castéjà, fille du marquis de Bombelles, maréchal de camp et ambassadeur de Louis XVI à Lisbonne et à Venise, puis prêtre, chanoine de Breslau, évêque d'Amiens, premier aumônier de la duchesse de Berry (il mourut en 1822, et l'un de ses fils, le comte Charles de Bombelles, épousa morganatiquement l'impératrice Marie-Louise en 1833) ; la comtesse de Rosanbo, fille du comte de Mestiard ; la marquise de Podenas, femme d'un lieutenant-colonel ; la marquise de Lauriston, femme du maréchal, ancienne dame du palais de l'impératrice Joséphine et de l'impératrice Marie-Louise ; la comtesse Charles de Gontaut, dont le mari avait été chambellan de l'empereur, très jeune et très jolie femme, remarquable par la vivacité de son esprit ; la comtesse de La Rochejaquelein, née Duras, femme très pieuse et très charitable, qui avait pour mari un maréchal de camp. En résumé, la duchesse de Berry était parfaitement entourée. On avait mis à côté d'elle les plus grandes dames de France, et la société du peiit château, comme on appelait alors le pavillon de Marsan, était certainement digne de donner le ton aux principaux salons de Paris.

' La duchesse de Berry avait pour chevalier d'honneur un grand seigneur très érudit, connu par son inaltérable dévouement à la royauté, le duc de Lévis (né en 1755, mort en 1830). Le duc, qui avait émigré et qui fut blessé à Quiberon, s'était tenu à l'écart sous l'Empire et avait ■publié des écrits estimés sur les finances, des Mémoires et un Recueil de Souvenirs et portraits. Il était pair de France et membre de l'Académie française. La duchesse de Berry avait pour chevalier d'honneur adjoint le comte Emmanuel de Brissac, l'un des plus beaux caractères de la cour, mariée à une Montmorency.

Son premier écuyer était le comte Charles de Mesnard, gentilhomme vendéen d'un dévouement à toute épreuve.

Le comte Charles de Mesnard était né à Luçon en 1769, la même année que Napoléon, dont il fut le condisciple à Brienne. Appartenant à

une de ces vieilles maisons de simples gentilshommes qui ont l'ancienneté des plus grandes races, il était fils d'un maréchal de camp qui s'était distingué pendant la guerre de sept ans, et qui, à la fin de l'ancien régime, était gentilhomme de la chambre du comte de Provence (Louis XVIII) et capitaine des gardes de la porte de ce prince. Il émigra et servit dans les rangs de l'armée de Condé, avec son frère aîné le comte Edouard de Mesnard, marié à M'" de Caumont-Laforce, fille de l'ancienne gouvernante des enfants du comte d'Artois (Charles X), et sœur de la comtesse de Balbi. Le comte Edouard de Mesnard, qui, étant rentré secrètement à Paris, y fut fusillé comme émigré, le 27 octobre 1797, malgré tous les efforts que la femme du général Bonaparte fit pour le sauver. Lorsqu'il allait au supplice, ses regards se croisèrent, sur le boulevard, avec ceux d'un de ses amis, le marquis de Galard, rentré avec lui secrètement d'émigration. Le condamné eut la présence d'esprit d'avoir l'air de ne pas reconnaître le passant, et celui-ci fut sauvé, comme il le racontait lui-même avec émotion soixante ans plus tard.

Au commencement de l'Empire, le comte Charles de Mesnard vivait ;\ Londres, où il était réduit, pour gagner sa vie, à copier de la musique, quand l'empereur lui offrit de lui rendre ses biens confisqués, s'il voulait venir en France se rallier au nouveau régime. Le comte de Mesnard préféra rester en Angleterre auprès du duc de Berry, qui lui témoignait une grande affection. La Restauration récompensa le fidèle compa ■ gnon de l'exil. Il était pair de France et Charles X le traitait en ami Il avait épousé pendant l'émigration une Anglaise, miss Sarah Mason, veuve du général Blondell, dont il eut une fille, Aglaé, qui fut nommée dame pour accompagner la duchesse de Berry, lors de son mariage, en 1825, avec le comte Ludovic de Rosanbo, et un fils, Ferdinand, marié en 1829 à M'" de Bellissen.

La princesse avait pour écuyer de main le vicomte d'Hanache ; pour écuver honoraire, le baron de Fontanes; pour écuyer porte-manteau.

M. Gory. Son secrétaire des commandements était le marquis de Sassenay qui portait, en outre, le titre d'administrateur des finances, trésorier de Madanie. Il avait sous ses ordres un contrôleur général, M. Michals, qui était si intègre, si dévoué que lorsque, après la révolution de Juillet, -il se présenta à Holy-Road pour y rendre ses comptes h la duchesse de Berry, la princesse lui fit présent de son portrait.

Il n'y avait pas, en France, une maison particulière où il régnât plus d'ordre que dans celle de Madame. Chaque chef de service, la duchesse de Reggio, la vicomtesse Just de Noailles, le comte Emmanuel de Brissac et le comte de Mesnard, présentait son budget et réglait d'avance les dépenses avec la princesse. Ce budget étant pa}'é par douzième, elle exigeait qu'on lui représentât, avant le 15 du mois suivant, les mémoires acquittés du mois échu. Cela n'empêchait point Madame d'être excessivement généreuse. Un jour, elle apprit qu'une pauvre femme venait de mettre au monde trois enfants, et ne savait comment payer trois nourrices, trois layettes, trois berceaux. Aussitôt la princesse voulut la secourir. Mais on était à la fin du mois ; l'argent de tous les services avait été dépensé. « Prêtez-moi quelque chose, dit alors Madame, au contrôleur général de sa maison ; vous me ferez crédit, j'en suis sûre, tandis que personne ne ferait crédit à cette pauvre malheureuse. »

Ainsi que l'a dit M. Nettement : « M°" la duchesse de Berry avait pour principe qu'il doit en être des princes comme du soleil, qui ne pompe l'eau des fleuves que pour la rendre en rosée et en pluie. Elle considérait sa liste civile comme le bien de tous, administré par elle... On la retrouvait dans toutes les expositions et dans tous les magasins pour acheter ce qu'ils offraient de plus remarquable. Tantôt elle conservait ces objets, tantôt elle les envoyait en présent à sa famille de Naples, de Vienne, de Madrid, et ses lettres recommandaient vivement dans les capitales étrangères tout ce qui paraissait d'utile et de beau en France.

Elle était ainsi, de toutes manières, la providence des arts, de l'industrie et du commerce. »

En résumé, la maison de la duchesse de Berry fonctionnait à merveille, et Madame, toujours atïable et bonne, inspirait un dévouement profond à toutes les personnes de son entourage.

Louis XVI avait été sacré le 11 juin 1775, et, depuis lors, aucun sacre de roi ne s'était accompli. Il n'y avait eu pour Louis XVII que celui de la douleur, Louis XVIII aurait désiré très vivement être sacré ; mais il n'était ni assez bien portant, ni assez alerte pour supporter les fatigues d'une cérémonie aussi compliquée, aussi longue, et ses infirmités auraient été par trop visibles sous les voûtes de l'antique cathédrale de Reims. Un intervalle de cinquante ans — 1775-1825 — séparait le sacre de Louis XVI de celui de son frère Charles X. Que de choses s'étaient passées dans ce demi-siècle, un des plus féconds en péripéties et en catastrophes, un des plus étranges, un des plus troublés dont l'histoire ait gardé le souvenir !

Chateaubriand qui devait plus tard, dans ses Mémoires d'outretomhe, toujours pleins de tristesse et d'amertume, parler de la cérémonie du sacre d'un ton sceptique, presque railleur, célébrait en termes épiques, à l'avènement de Charles, les mérites de cette solennité traditionnelle sans laquelle un roi Très Chrétien n'était pas encore tout à fait roi. Dans son écrit intitulé : Le roi est mort, vive le roi ! il conjurait le nouveau monarque de vouloir bien donner à sa couronne cette consécration religieuse. « Supplions humblement Charles X d'imiter ses aïeux, disait l'auteur du Génie du Christianisme. Trente-deux souverains de la

troisième race ont reçu l'onction royale, c'est-à-dire tous les souverains

de cette race, hormis Jean I", qui mourut quatre jours après sa naissance, Louis XVII et Louis XVIII qui furent visités de la royauté, l'un dans la tour du Temple, l'autre dans la terre étrangère... Les paroles d'Adalbéron, archevêque de Reims, au sujet de la consécration de Huc^ues Capet, sont encore vraies aujourd'hui : « Le couronnement d'un » roi des Français, dit-il, est un intérêt public et non une affaire par- » ticulière : Publica sunt hcec negotia^ non prhata. » Que Charles X daigne peser ces mots qui s'appliquaient à l'auteur de sa race ; qu'en pleurant un frère il se souvienne qu'il est roi ! Les Chambres ou les députés des Chambres qu'il peut appeler à Reims à sa suite, les magistrats qui grossiront son cortège, les soldats qui environneront sa personne, sentiront se fortifier en eux, par une imposante solennité, la foi religieuse et monarchique. Charles VII fit des chevaliers à son sacre ; le premier roi chrétien des Français reçut au sien le baptême avec quatre mille de ses compagnons d'armes : Charles X créera de même à son couronnement plus d'un chevalier pour la' défense de la cause légitime ; et plus d'un Français y recevra un nouveau baptême de fidélité ! »

Charles X n'eut pas d'hésitation. Ce représentant couronné de l'union du trône et de l'autel ne comprenait point une royauté sans sacre. Ne pas recevoir l'onction sainte eût été pour lui un cas de conscience, une sorte de sacrilège. En ouvrant la session des Chambres dans la salle des gardes, au Louvre, le 22 décembre 1824, il annonça, au milieu de l'assentiment général, la grande solennité qui devait avoir lieu à Reims dans le courant de l'année suivante. « Je veux, dit-il, que la cérémonie de mon sacre termine la première session de mon règne. Vous assisterez. Messieurs, à cette auguste cérémonie. Là, prosterné au pied du même autel où Clovis reçut l'onction sainte, et en présence de celui qui juge les peuples et les rois, je renouvelerai le serment de maintenir et de faire observer les institutions octroyées par le roi mon frère ; je remercierai la divine Providence d'avoir daigné se servir de moi pour

LES PRÉPARATIFS DU SACRE lO";

réparer les cTerniers malheurs de mon peuple, et je la conjurerai de continuer à protéger cette belle France que je suis si fier de gouverner. »

Si Napoléon, au milieu de soldats sceptiques et d'un personnel d'anciens conventionnels et d'anciens régicides, était facilement parvenu à faire accepter l'idée de son couronnement à Notre-Dame, à plus forte raison il était aisé à Cliarles X de faire accepter par la France royaliste le projet de son sacre à Reims. « Le roi voyait dans cet acte, a dit Lamartine, un sacrement réel de sa couronne, le peuple une cérémonie qui reportait son imagination aux pompes du passé, les hommes politiques une concession à la cour de Rome, affectant l'investiture des rois, et un démenti en fait au principe non formulé, mais latent depuis 1789, de la souveraineté du peuple. Mais en masse on discutait sans véhémence sur un acte qui n'était généralement considéré que comme une grande étiquette de la royauté, sans importance pour ou contre les institutions du pays. C'était la fête de l'avènement au trône, un luxe de la couronne. Les serments d'exterminer les hérétiques, que les rois de France prêtaient jadis à leur sacre, furent modifiés de concert avec la cour de Rome et les évêques. On y substitua le serment de gouverner selon la Charte. C'était donc, en réalité, une consécration nouvelle de la liberté, autant que de la couronne. » Les Français aiment la pompe, les cérémonies, les spectacles. L'idée d'un sacre ne leur déplaisait pas, et, sauf de rares exceptions, les voltairiens eux-mêmes s'abstinrent de critiquer la solennité qui se préparait. Ce fut bientôt l'objet de toutes les conversations.

Six millions votés par les deux Chambres pour les frais du sacre, lors de la fixation de la liste civile, au début du règne, permirent d'entreprendre, dès le mois de janvier 1825, les travaux de réparation qu'exigeait la cathédrale de Reims. On consolida et on restaura les arceaux dégradés ou menaçant ruine ; on rétablit les anciennes décorations sculp-

turales ; on compléta les vitraux ; on releva les statues tombées. On affecta de retrouver jusqu'à la sainte ampoule, cette huile miraculeuse que les superstitions royales des vieux siècles croyaient avoir été apportée du ciel par une colombe, pour oindre les têtes couronnées. La Révolution s'imaginait avoir détruit à jamais cette relique. Le 6 octobre 1793, un commissaire de la Convention, le représentant du peuple Ruhl, l'avait, en effet, brisée publiquement sur le piédestal de la statue de Louis XV. Mais on raconta que des mains fidèles étaient parvenues à recueillir quelques fragments de la fiole, ainsi que des parcelles du baume qu'elle contenait. Le 25 janvier 1819, l'abbé Seraine, qui, en 1793, était curé dé Saint-Remi de Reims, avait déclaré ce qui suit :

Le 17 octobre 1793, M. Hourelle, alors officier municipal et premier marguillier de la paroisse de Saint-Remi, vint chez moi, et me notifia, de la part du représentant du peuple Ruhl, l'ordre de remettre le reliquaire contenant la sainte ampoule, pour être brisé. Nous résolûmes, M. Hourelle et moi, ne pouvant mieux faire, d'extraire de la sainte ampoule la plus grande partie du baume qu'elle contenait. Nous nous rendîmes à l'église de Saint-Remi ; je tirai le reliquaire du tombeau du saint, et le transportai à la sacristie, où je l'ouvris à l'aide d'une petite paire de pince de fer. Je trouvai, placée dans le ventre d'une colombe d'or et d'argent doré, revêtue d'émail blanc, ayant le bec et les pattes rouges, les ailes déployées, une petite fiole de verre de couleur rougcâtre, d'environ un pouce et demi de hauteur, bouchée avec un morceau de damas cramoisi ; j'examinai cette fiole attentivement au jour, et j'aperçus grand nombre de coups d'aiguille aux parois du vase ; alors je pris dans une bourse de velours cramoisi, parsemé de fleurs de lis d'or, l'aiguille qui servait, lors du sacre de nos rois, à extraire les parcelles du baume desséché et attaché au verre ; j'en détachai la plus grande partie possible, dont je pris la plus forte, et je remis la plus faible à M. Hourelle.

Les parcelles ainsi conservées furent remises entre les mains de l'archevêque de Reims, qui les réunit dans un nouveau reliquaire.

Les royalistes ne souriaient pas de la sainte ampoule. Victor Hugo,

le futur oracle de la démocratie, célébrait ainsi, en 1825, la colombe de la légende royale :

Qui jamais de Clovis surpassa l'insolence. Peuples ? Dans son orgueil il plaçait son appui, Ne mettant que le inonde et lui dans la balance.

Il crut qu'elle penchait sous lui.

Il bravait de vingt rois les armes épuisées ;

Des nations s'étaient brisées

Sur ce Sicambre audacieux; Sur la terre à ses yeux rien n'était redoutable ; Il fallut, pour courber cette tête indomptable,

Qu'une colombe vint des cieux!

Peuples, au même autel elle est redescendue. Elle vient, échappée aux profanations, Comme elle a de Clovis fléchi Tàme éperdue,

Vaincre l'orgueil des nations.

Que le siècle à son tour comme un roi s'humilie !

De la voix qui réconcilie

L'oracle est enfin entendu.

La royauté, longtemps veuve de ses couronnes, De la chaîne d'airain qui lie au ciel les trônes

A retrouvé l'anneau perdu.

. Par un décret du mois d'avril 1825, Charles X avait nommé Lamartine et Victor Hugo chevaliers de la Légion d'honneur. Le sacre ne devait pas manquer de chantres.

Le dimanche 22 mai 1825, jour de la fête de la Pentecôte, l'arclievêquô de Reims réunit dans une chapelle de cette ville le clergé de la métropole avec les principales autorités et les personnes qui avaient contribué à la conservation des parcelles de la précieuse relique, pour procéder, en leur présence, à la transfusion de ces parcelles dans du saint chrême que renfermait une fiole nouvelle. Un procès-verbal circonstancié de cette cérémonie fut dressé en double minute.

Ainsi, était-il dit dans le Moniteur du 26 mai, il ne reste plus aucun doute que l'huile sainte qui coulera sur le front de Charles X, dans la solennité de son sacre, est la même que celle qui, depuis Clovis, a consacré les monarques français.

Le jour du sacre approchait. Le maire de Reims, M. Ruinard de

ItO LA t)UCHËSSE DE BERRY ET LA COUR DE CHARLES X /.

Brimont, n'avait pas un moment de repos. Au sacre de Louis XVI, on avait marqué à la craie environ quatre cents logements. Pour celui de -Charles X il y en eut seize cents, et les personnes qui les avaient mis à la disposition de l'administration ne demandèrent aucune indemnité. Le 19 mai commençait la pose des décorations extérieures du porche en bois construit en avant du portail de la basilique. Il se coordonnait si parfaitement avec le plan de l'édifice, qu'à une distance « de trente toises » on ne croyait voir que l'édifice lui-même. Les cintres et les parties internes de ce porche ofï'raient un ciel semé de Heurs de lys, au milieu duquel ressortaient le chiffre royal et l'écu de France, modelés à l'antique. Ces décorations se continuaient en retour depuis le portail jusque le long de la belle galerie qui conduisait au palais. Le palais lui-même, dont on avait orné et meublé les appartements avec une magnificence toute royale, était précédé à l'extérieur d'un porche très élégant. La grande salle du festin, avec son architecture gothique, ses vitraux coloriés, sa haute cheminée couverte d'écussons et surmontée par la statue de saint Rémi, ses portraits de tous les rois de France qui furent sacrés à Reims, était resplendissante. Trois tables devaient être dressées dans la salle du festin royal : celle du l'oi, celle de la duchesse de Berry. Une galerie vitrée, où il y aurait une table de cent trente couverts, s'était formée comme par enchantement. En sortant de la salle du festin, on entrait dans la galerie couverte qui, par une pente douce, conduisait à la cathédrale. Cette galerie était formée de vingt-quatre arcades de quinze pieds chacune, et se joignait en angle droit avec le porche élevé en avant du portail. Au moyen de ces dispositions, le roi pourrait se rendre de plain pied de son appartement à la cathédrale.

Au milieu de la nef s'élevait un jubé magnifique, où l'on avait dressé le trône de Charles X. La corniche, d'ordre corinthien, était soutenue par vingt colonnes. Aux quatre coins il y avait des anges

dorés. Le chapiteau était surmonté de la statue de la Religion, et d'un ange soutenant la couronne royale. Ce jubé resplendissant d'or était placé à cent cinquante pieds environ du portail. On passait dessous pour entrer dans le chœur, et l'on y montait par un escalier de trente marches. Comme il était à jour, on pourrait, de tous les points de la basilique, voir le roi sur son trône. A l'extrémité du chœur, à droite en entrant, était la tribune de la Dauphine et de la duchesse de Berry; à gauche, en face, celle des princes et princesses du sang ; plus bas, vers le jubé, toujours à gauche, celle des ambassadeurs et des étrangers de distinction ; à côté du jubé, la tribune destinée aux premiers gentilshommes de la chambre du roi. On avait, en outre, pratiqué deux rangs de tribunes de chaque côté de la nef. Le sanctuaire, tout rayonnant d'or, étincelait. Les piliers, revêtus de boiseries, étaient couverts de riches ornements gothiques. Au dessus de chaque tribune, on avait peint les rois de France assis sur leurs trônes ; plus haut, les portraits des évêques, et les statues des villes de France figuraient dans les niches supérieures. Au fond, l'on avait élevé une estrade pour la musique de la chapelle du roi. Le chœur et le sanctuaire devaient être éclairés par trente-quatre grands lustres, indépendamment des candélabres attachés à chaque pilier.

Quelques jours avant le sacre, qui devait exciter la curiosité de toute l'Europe, la ville de Reims était déjà remplie d'une foule de touristes. Les rues et les promenades de cette cité, ordinairement si calme, présentaient une animation extraordinaire. On avait construit un bazar, des tentes, des cafés, des jeux publics, et, aux portes de la ville, se trouvait un camp de dix mille hommes. Visiter ce camp était une partie de plaisir pour les habitants et les étrangers. Les soldats se réunissaient chaque soir devant leurs tentes et chantaient des hymnes consacrés au souverain et à la gloire des armes françaises. Dans la soirée du 22 mai, ces chœurs militaires furent terminés par le Ser-

ment français, que chantèrent toutes les voix. A ces mots : « Jurons d'être à Charles fidèles, » tous les fronts se découvrirent, et les soldats, agitant leurs casques et leurs shakos en l'air, crièrent à plusieursreprises : « Vive le roi ! »

Ce fut le 24 mai que Charles X quitta Paris avec le Dauphin. Avant d'aller à Reims, il s'arrêta au château de Compiègne, où il resta jusqu'au 27, au milieu des réceptions, des chasses et des fêtes.

M. de Chateaubriand était déjà à Reims. Il y écrivait le 26 mai :

Le roi arrive après-demain : il sera sacré dimanclie 29 ; je lui verrai mettre sur la tête une couronne à laquelle personne ne pensait en 1814 quand j'élevai la voix... J'écris cette page de mes Mémoires dans la chambre où je suis oub'ié au milieu du bruit. J'ai visité ce matin Saint-Remi et la cathédrale décorée de papier peint. Je n'aurai eu une idée claire de ce dernier édifice que par les décorations de la Jeanne d'Arc de Schiller, jouée devant moi à Berlin. Des machines d'opéra m'ont fait voir au bord de la Sprée ce que des machines d'opéra me cachent au bord de la Vesle. Du reste, j'ai pris mon divertissement parmi les vieilles races, depuis Clovis avec ses Francs et son pigeon descendu du ciel, jusqu'à Charles VH avec Jeanne d'Arc.

Je suis venu de mon pays Pas plus haut qu'une botte, Avecque rai, avecque mi, Avecque ma marmoUe.

Un petit sou. Monsieur, s'il vous plaît!

Voilà ce qui m'enchante, au retour de ma course : un petit Savoyard arrivé tout juste à Reims. — Et qu'es-tu venu faire ici ? lui ai-je dit. — Je suis venu au sacre. Monsieur. — Avec ta marmotte ? — Oui, Monsieur, avecque mi, avecque mi, avecque ma marmotte, m'a-t-il répondu en dansant et en tournant. — Eh bien! c'est comme moi, mon garçon.

Cela n'était pas exact; j'étais venu au sacre sans marmotte, et une marmotte est une grande ressource; je n'avais dans mon. coffret que quelque vieille songerie qui ne m'aurait pas fait donner un petit sou pour la voir grimper autour d'un bâton.

Et voici comme l'écrivain qui, quelques semaines auparavant, s'était exprimé en termes si dithyrambiques au sujet du sacre, parlait maintenant de cette solennité religieuse et monarchique :

Sous quels heureux auspices Louis XVI ne montait-il pas sur le trône ? Gomme il était populaire en succédant à Louis XV ! Et pourtant, qu'est-il devenu ? Le sacre actuel sera la représentation d'un sacre, non un sacre : nous verrons le maréchal Moncey, acteur au sacre de Napoléon, ce maréchal, qui jadis célébra dans son armée la mort du tyran Louis XVI, nous le verrons brandir l'épée royale à Reims, en qualité de comte de Flandre ou de duc d'Aquitaine. A qui cette parade pourrait-elle faire illusion ? Je n'aurais voulu aujourd'hui aucune pompe : le roi à cheval, l'église nue, ornée seulement de ses vieilles voûtes et de ses vieux tombeaux ; les deux Chambres présentes, le serment de fidélité à la Charte prononcé à haute voix sur l'Évangile. C'était ici le renouvellement de la monarchie ; on la pouvait recommencer avec la liberté et la religion ; malheureusement on aimait peu la liberté, encore si l'on avait eu du moins le goût de la gloire.

Ce n'est pas tout, l'étrange royaliste, comme désabusé des gloires bourbonniennes, tant préconisées par lui, se met, à propos du sacre de Charles X, à exalter ce même Napoléon qu'en 1814 il appelait dédaigneusement Buonaparte, en l'accablant des plus sanglants outrages.

Enfin, ajoute-t-il, le sacre nouveau, où le pape est venu oindre un homme aussi grand que le chef de la seconde race, n'a-t-il pas, en changeant les têtes, détruit l'effet de l'antique cérémonie de notre histoire ? Le peuple a été amené à penser qu'un rite pieux ne dédiait personne au trône, ou rendait indifférent le choix du front auquel s'appliquait l'huije sainte. Les figurants à Notre-Dame de Paris, jouant pareillement dans la cathédrale de Reims, ne seront plus que des personnages obligés d'une scène devenue vulgaire : l'avantage demeurera à Napoléon qui envoie ses comparses à Charles X. La figure de l'empereur domine tout désormais. Elle apparaît au fond des événements et des idées ; les feuillets du bon temps où nous sommes arrivés se recroquevillent au regard de ses aigles.

Charles X partit de Compiègne le 27 mai, au matin, et alla coucher à Fismes. Le lendemain 28, il venait de quitter cette ville et

il4 LA DUCHESSE DE BERRY ET LA COUR DE CHARLES X

descendait une côte rapide, quand plusieurs batteries de la garde royale firent feu pour saluer son départ ; les chevaux, eiïrayés, prirent le mors aux dents. Grâce à l'adresse du postillon, il n'y eut pas d'accident pour le roi; mais une voiture de sa suite, où se trouvaient le duc d'Aumont, le comte de Cossé, le duc de Damas et le comte Curial, fut renversée ei se brisa, et les deux derniers furent blessés. A midi, Charles X arrivait à une lieue et demie de Reims, au village de Tinqueux, où l'attendaient les ducs d'Orléans et de Bourbon, les officiers de sa maison civile et militaire, les autorités de Reims, la légion de la garde nationale à cheval de Paris, etc. Il monta dans la voiture de gala, dite voiture du sacre, où le Dauphin et les ducs d'Orléans et de Bourbon prirent place à côté de lui. Le cortège se mit ensuite en marche. De Tinqueux à Reims, le carrosse royal, tout étincelant de dorures, passa sous une longue voûte d'arcs de triomphe ornés de banderoles et de feuillage. Depuis la porte de la ville jusqu'à la cathédrale, des fleurs jonchaient le sable qui recouvrait le sol ; toutes les maisons étaient tendues de tapis et de guirlandes ; à toutes les fenêtres, à tous les balcons, sur tous les toits, d'innombrables spectateurs poussaient des acclamations ; le cortège s'avançait au son de toutes les cloches de la ville, et au bruit d'une salve d'artillerie de cent et un coups de canon. Le roi fut reçu sous le dais à la porte de l'église métropolitaine par l'archevêque de Reims vêtu pontificalement et accompagné de ses suffragants, les évèques de Soissons, de Beauvais, de Chàlons et d'Amiens. L'archevêque présenta l'eau bénite et l'encens au souverain, qui s'agenouilla sur un carreau, baisa le livre des Evangiles, puis fut conduit processionnellement dans le sanctuaire. Son prie-Dieu était placé à quinze pieds de l'autel, sur une estrade que recouvrait un dais magnifique suspendu à la voûte de la cathédrale.

La Dauphine s'était rendue dans sa tribune, avec la duchesse de Berry, et les princesses du sang. L'archevêque entonna les vêpres. Les

LES PREPARATIFS DU SACRE ItS

vêpres finies, îe cardinal de la Fare monta en ohaire, et prononça un sermon où il dit :

Dieu de Clovis, s'il est ici-bas un spectacle capable d'intéresser Votre Majesté infinie, ne serait-ce pas celui qui, dans cette solennité, fixe l'attention universelle, appelle et réunit tous les vœux? Pourraient-ils, confondus avec la multitude des événements humains, s'ensevelir et se perdre dans les annales éternelles, ces jours saintement privilégiés où le héros do Tolbiac, et treize siècles après lui, le soixantecinquième des rois ses successeurs, sont venus dans le même temple recevoir la même consécration? A quoi donc, grand Dieu ! si ce n'est à la persévérance de vos immuables décrets, attribuer sur cette terre, toujours si mobile et toujours si changeante, le don surnaturel d'une durée qui tient du prodige?

Le cardinal couvrait de louanges non seulement le roi, mais le Dauphin, la Dauphine, la duchesse de Berry, le duc de Bordeaux. Il s'écriait :

Que constamment heureux comme roi, Charles X le soit constamment comme père !

Que ses regards paternels voient toujours auprès de lui briller d'un éclat que rien n'altère cette famille si précieuse, rornement de sa cour, le charme de sa vie, l'avenir de la France !

Cet illustre Dauphin, terreur du génie du mal, vengeur rapide de la majesté des rois, héros conquérant et pacificateur !

Cette princesse magnanime, image vivante de la charité céleste, providence visible de l'infortune, modèle d'héroïsme comme de vertu !

Cette mère admirable de l'enfant du miracle, qui rendit l'espoir à la nation consternée, l'étonna par son courage, la captive par sa bonté !

Ce tendre rejeton de la première tige des lis, qui fut avant de naître l'objet de tant de vœux, et qui l'est aujourd'hui de tant d'espérance !

Le prince de l'Eglise termina ainsi son discours, au milieu de l'émotion générale :

Fasse, Seigneur, votre volonté protectrice que si l'excès des maux a dépassé'

nos pressentiments et nos craintes, la réalité des biens surpasse, à son tour, nos souhaits et nos espérances !

Daigne le secours permanent de votre grAce conduire par un chemin non interrompu de prospérités, et amener au bonheur qui n'aura plus ni vicissitude ni fin, notre roi, votre adorateur sincère, et son peuple, qui, sous ses lois, sera plus que jamais religieux et fidèle.

Après le sermon, l'archevêque entonna le Te Deuin, que Charles X entendit debout. Puis, après avoir baisé l'autel et un reliquaire, où se trouvait un morceau de la vraie croix, le souverain se rendit à ses appartements, dans le palais archiépiscopal.

Ainsi se passa la veille du sacre. Le même jour, M. de Chateaubriand écrivait :

Reims, samedi, veille du sacre, j'ai vu entrer le roi ; j'ai vu passer les carrosses dorés du monarque qui naguère n'avait pas une monture ; j'ai vu rouler ces voitures pleines de courtisans qui n'ont pas su défendre leur maître. Cette tourbe est allée à l'église chanter le Te Deum, et moi je suis allé voir une ruine romaine et me promener seul dans un bois d'ormeaux, appelé le Bois d'Amour. J'entendais de loin la jubilation des cloches ; je regardais les tours de la cathédrale témoins séculaires de cette cérémonie toujours la même, et. pourtant si diverse par l'histoire, le temps, les idées, les mœurs, les usages et les coutumes. La monarchie a péri, et la cathédrale a été pendant quelque temps changée en écurie. Charles X, qui la revoit aujourd'hui, se souvient-il qu'il a vu Louis XVI recevoir l'onction aux mêmes lieux où il va la recevoir à son tour ? Croira-t-il qu'un sacre met à l'abri du malheur ! Il n'y a plus de main assez vertueuse pour guérir les écrouelles, plus de sainte ampoule assez salutaire pour rendre les rois inviolables.

Telles étaient les dispositions d'esprit du grand écrivain, toujours content de lui-même et mécontent des autres. La foule des rovalistes, loin de .se montrer .sceptique et moro.se comme lui, allait assister dans un tout autre .sentiment à la solennité du lendemain. Elle était de longue date toute préparée à l'enthousiasme, et attendait avec une impatience mêlée de respect l'aurore du jour qui allait se lever.

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