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Le dimanche 29 mai 1825, la ville de Reims présentait, même avant l'aurore, une animation extraordinaire. Dès quatre heures du matin, les équipages circulaient dans les rues, et, une heure après, les personnes munies de billets se dirigeaient vers la cathédrale, les hommes en uniforme ou en habit de cour, les femmes en grande toilette. Le ciel était pur et le temps frais.
Écoutons un témoin oculaire, le comte d'Haussonville, le futur membre de l'Académie française :
Est-il besoin de dire que la conipétilion avait été ardente, parmi les femmes du plus haut rang, pour obtenir accès dans les tribunes de la cathédrale qui, n'ayant pas été réservées pour les dignitaires en exercice, pouvaient recevoir un petit nombre d'heureuses privilégiées? Tel était l'empressement de ce bataillon féminin pour monter à l'assaut des places d'où elles pourraient voir et être vues que, dès six heures du matin, lorsque je me présentai sous le porche gothique, qu'un avait bâti en planches peintes devant la cathédrale, je les trouvai déjà arrivées et sous les armes. Elles étaient en robe de cour, à queue, portant toutes, selon l'étiquette, pour coiffures uniformes, des touffes de dentelles passées dans leurs cheveux (ce qu'on appelait des barbes), et qui retombaient de là sur leurs gorges et leurs épaules consciencieusement décolletées. Pour une fraîche matinée de mai, c'était un costume un peu léger; elles tremblaient de froid. En vain montraientelles leurs billets et déclinaient-elles, pour entrer, leurs titres et qualités; le grenadier do la garde royale chargé de maintenir la consigne jusqu'à l'heure de l'ou-
verture des portes, se promenait impassible devant tant de jolies solliciteuses, parmi lesquelles je me souviens d'avoir remarqué la comtesse de Choiseul, sa sœur la marquise de Grillon, la comtesse de Bourbon-Busset, etc., etc.. Il avait ordre de ses chefs de ne laisser pénétrer personne, et personne ne pénétrerait.
Enfin, les portes s'ouvrirent. A six heures un quart, toutes les tribunes étaient remplies. Les souverains étrangers avaient résolu de se faire représenter au sacre par des ambassadeurs extraordinaires : le roi d'E.spagne par le duc de Villa-Hermosa, l'empereur d'Autriche par le prince Esterhazy, le roi d'Angleterre par le duc de Northumberland, l'empereur de Russie par le prince Wolkonski, le roi de Prusse par le général de Zastrow. On montrait ces divers personnages, ainsi que Sidi-Mahmoud, ambassadeur du bey de Tunis. On admirait les riches toilettes et les bijoux éblouissants des dames de la cour. Tous les yeux se fixaient sur la tribune où se trouvaient la Dauphine, la duchesse de Berry, la duchesse et Mademoiselle d'Orléans, toutes quatre resplendissantes de diamants. Le spectacle était magnifique. Une foule de merveilles attiraient l'attention : derrière l'autel, les vases sacrés en or, de forme antique, la couronne en diamant surmontée de la fameuse pierrerie le Régent, sur un carreau de velours fleurdelisé, les autres attributs royaux; sur le devant de l'autel le manteau royal, ouvert, n'ayant pas moins de vingt-quatre pieds de longueur; sur l'autel, en marbre vert veiné, des candélabres d'or superbes ; au milieu de la croix de l'église, .suspendu à la voûte, au-dessus du fauteuil et du prie-Dieu du roi, un dais immense en velours cramoisi semé de fleurs de lis d'or; dans le fond du chœur, du coté de la nef, h cent cinquante pieds environ du portail, le jubé gigantesque, avec son escalier de trente marches; sur ce jubé, le trône; tout autour, une foule d'étendards, ceux des cinq compagnies des gardes du corps du roi et le drapeau de la compagnie de ses gardes à pied, portés par des officiers supérieurs; des deux côtés de l'escalier du jubé, rangés en échelons, les drapeaux et les étendards
des régiments • de la garde et de la ligne campés actuellement sous les murs de Reims; un éclairage splendide, ne faisant pas regretter le soleil, candélabres à l'entrée du chœur, grands lustres à bougies suspendus H la voûte, lustres dans les tribunes, luminaires aux piliers, un immense éblouissement.
Les cardinaux de Clermont-Tonnerre et de la Fare, précédés du chapitre métropolitain, venaient de chercher le roi à son appartement dans le palais archiépiscopal. Le grand chantre ayant frappé à la porte de la chambre royale, le grand chambellan avait dit à haute voix :
« Que demandez- vous ? » Le cardinal de Clermont-Tonnerre avait répondu :
« Charles X, que Dieu nous a donné pour roi. »
Alors les huissiers ouvrirent les portes de la Chambre. Les deux cardinaux entrèrent, et saluèrent le souverain, qui se leva de son fauteuil, salua et reçut l'eau bénite. Le cardinal de Clermont-Tonnerre récita une oraison. Le cortège se forma et traversa, dans l'ordre suivant, la grande galerie couverte qui avait été construite le long du côté droit de la cathédrale, et par laquelle on se rendait de plain-pied ' du palais à la basilique :
Le chapitre de la métropole; les gardes à pied ordinaires du roi; la musique ; les hérauts d'ai'mes ; lès aides des cérémonies ; le grand maître des cérémonies marquis de Dreux-Brézé; les quatre chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit, devant porter les offrandes, savoir : le duc de Vauguyon, le vin dans un vase d'or, le duc de La Rochefoucauld, le pain d'argent, le duc de Luxembourg, le pain d'or, le duc de Gramont, les aiguières remplies de médailles d'argent; les pages du roi sur les ailes; le maréchal de Moncey, duc de Conegliano, faisant fonctions de connétable, tenant à la main son épée nue, le duc de Mortemart, capitaine-colonel des gnrdes à pied ordinaires du roi ; le maréchal
Victor, duc de Bellune, major général de la garde royale; le maréchal marquis de Lauriston, le comte de Cossé et le duc de Polignac, nommés tous les trois par le souverain pour porter la queue de son manteau dans l'église; puis, ayant ses deux assistants, le cardinal de Clermont-Tonnerre et le cardinal de la Fare, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, le roi. •
Un grand mouvement de curiosité, d'attention et de respect se produisit. Charles X venait d'entrer dans la cathédrale. Au moment où il y mettait le pied, le cardinal de la Fare dit une oraison :
0 Dieu, qui savez que le genre humain ne peut subsister par sa propre
vertu, accordez votre secours à Charles, votre serviteur, que vous avez mis à la
tête de votre peuple, afin qu'il puisse lui-même secourir et prot-^ger ceux qui lui sont soumis.
Voici donc Charles X dans cette basilique où, cinquante ans auparavant, le dimanche 11 juin 1775, il assistait au sacre de son frère Louis XVI. Alors il avait dix-sept ans. Ah! comme il eût été surpris si, à cette heure, on était venu lui prédire par quelle étrange, par horrible série de drames lugubres et sanglants, il en viendrait à être lui-même sacré dans cette cathédrale de Reims ! Quel contraste entre les pompes religieuses du 11 juin 1775 et les échafauds sacrilèges des 21 janvier et 16 octobre 1793! Quelle différence entre le manteau du souverain et l'humble costume du captif du Temple, entre la toilette resplendissante de la reine de France et de Navarre et la robe rapiécée de la prisonnière de la Conciergerie! Quel chemin parcouru entre les hosanna des prêtres et les insultes des furies de la guillotine ! Que de réflexions pouvait se faire un homme qui avait assisté aux deux sacres! Combien devait-il être ému, cet homme, s'il était le roi lui-même, le frère de Louis XVI, Charles X! Mais le 29 mai 1825, tous les cœurs se sentaient portés vers la confiance et vers la joie. Les peuples oublient
vite, et c'est ^ peine si quelques personnes évoquaient les souvenirs sinistres.
Le souverain apparaissait clans son premier costume : une camisole de satin blanc, avec une toque enrichie de diamants, surmontée de plumes blanches et noires. Malgré ses soixante-sept ans, Charles X avait une belle prestance, une taille élancée, une démarche presque juvénile. Les costumes d'apparat lui allaient à merveille. Il les portait avec l'élégance des hommes de l'ancienne cour. S'il avait conservé ses goûts de galanterie, il eût très aisément fait des conquêtes, avec ses vêtements magnifiques, au milieu du royal appareil. Écoutons encore le comte d'Haussonville.
A l'instant où Charles X traversa la nef, revêtu d'une robe de chambre de satin blanc, entr'ouverte par-dessus un pourpoint de même couleur et de même étoffe, un frémissement général arracha mille petits cris d'extase à mes voisines. Avec ce sentiment de bonne grâce, inné chez les femmes, et qui ne manque jamais de les ravir, comment n'auraient-elles pas applaudi à la façon royale et souverainement élégante dont Charles X portait, malgré son grand âge, ce cos^ tume assez étrange et quelque peu théâtral? Personne n'était mieux fait que lui, à défaut de qualités plus solides, pour donner bon air aux représentations extérieures d'une royauté à la fois digne et aimable.
Il est sept heures et demie du matin. La cérémonie commence. Conduit par ses deux cardinaux assistants, le roi arrive au pied de l'autel et s'y agenouille. M"' de Latil, archevêque de Reims, debout et sans mitre, prononce cette oraison :
Dieu tout puissant, qui réglez tout ce qui est au-dessus de nous, et qui avez daigné élever au trône votre serviteur Charles, nous vous supplions de le préserver de toute adversité, de le fortifier du don de la paix ecclésiastique, et de le faire arriver, par votre grâce, aux joies d'une paix éternelle.
Le roi est ensuite conduit par les deux cardinaux au siège qui lui est préparé au milieu du sanctuaire, sous le grand dais, un peu en
nvant de la première marche des de{j;rés qui séparent le sanctuaire du chœur. A sa droite, se tiennent le Dauphin, le duc d'Orléans et le duc de Bourbon, ayant leurs couronnes ducales sur la tête.
Le Veni Creator une fois chanté, l'archevêque prend le livre des Évangiles, sur lequel il pose un morceau de la vraie croix, et le tient ouvert devant le monarque. Charles X, assis, la tête couverte, la main posée sur le livre des Evangiles et la vraie croix, prononce d'une voix forte le serment du sacre :
En présence de Dieu, je promets à mon peuple de maintenir et d'honorer notre sainte religion, comme il appartient au roi très chrétien et au fils aîné de l'Église; de rendre bonne justice à tous mes sujets; enfin de gouverner conformément aux lois du royaume et à la Charte constitutionnelle, que je jure d'observer fidèlement; qu'ainsi Dieu me soit en aide et ses saints Évangiles.
Le roi prêté ensuite deux autres serments, le premier comme chef souverain et grand maître de l'ordre du Saint-Esprit, le second comme chef souverain et grand maître de l'ordre royal et militaire de Saint- Louis et de l'ordre royal de la Légion d'honneur. Il jure de maintenir ces ordres, sans les laisser déchoir de leurs glorieuses prérogatives. Puis, sa robe lui est ôtée par le premier gentilhomme de la chambre, et il donne sa toque au premier chambellan. Il n'est plus revêtu que . de la camisole de satin rouge avec des galons d'or sur les coutures. Il s'assied. Le marquis de Dreux-Brézé, grand maître des cérémonies, va prendre sur l'autel les bottines de velours violet semées de Heurs (^e lis d'or, et le prince de Talleyrand, grand chambellan, en chausse les pieds du roi.
Alors l'archevêque bénit l'épée de Charlemagne placée sur l'autel, dans son fourreau :
Exaudi, Domine, dit-il. Exaucez nos prières, Seigneur, et daignez bénir de votre main cette épée dont votre serviteur Charles vient d'être ceint, afin qu'elle
puisse lui servir, à défendre et protéger les églises, les veuves et les orphelins, et tous vos serviteurs ; et que cette épée inspire la crainte et la terreur à quiconque osera tendre des pièges à notre roi ! Nous vous en prions par Notre-Seigneur Jésus-Christ.
L'archevêque tire l'épée du fourreau, et la remet nue entre les mains du roi, qui, après l'avoir inclinée l'offre à Dieu, et la replace sur l'autel.
A la cérémonie de l'épée succède la préparation du saint chrême. L'archevêque fait ouvrii- le reliquaire renfermant la sainte ampoule, qui est tirée d'un petit coffre d'or; il en retire avec la pointe d'une aiguille d'or une parcelle, qu'il mêle avec du saint chrême sur la patène. Pendant ce temps, le chœur chante :
Le saint évêque Rémi, ayant reçu du ciel ce précieux baume, sanctifia l'illustre race des Français dans les eaux de baptême, et les enrichit du don du Saint-Esprit.
Puis les deux cardinaux assistants défont les deux ouvertures faites à l'habillement du roi pour les onctions, et conduisent Sa Majesté à l'autel. Un grand tapis de velours fleurdelisé est étendu sur le devant, et l'on place dessus deux carreaux de velours l'un .sur l'autre. Le roi se prosterne ayant la face contre ces carreaux. L'archevêque tenant la patène d'or du calice de saint-Remi, sur laquelle est l'onction sacrée, en prend avec le pouce, et sacre le roi, qui est à genoux.
L'archevêque procède ensuite aux sept onctions : sur le sommet de la tête, sur la poitrine, entre les deux épaules, sur l'épaule droite, sur l'épaule gauche, au pli du bras droit, au pli du bras gauche, faisant, à chaque onction, le signe de la croix, et répétant sept fois : Ungo te in regem de oleo sanciijicato, in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti. Aidé des cardinaux assistants, il ferme ensuite les ouvertures de l'habillement du roi.
Le grand chambelllan s'avance, et met à Sa Majesté la tunique
et la dalmatique de satin violet, semées de fleurs de lis d'or, que le maître et un aide des cérémonies ont été prendre sur l'autel. Le grand chambellan place par-dessus le manteau royal de velours violet semé de fleurs de lis d'or, doublé et bordé d'hermine. Charles X, revêtu des habits royaux, se met à genoux. L'archevêque, assis et la mitre en tête, lui fiut les onctions aux paumes des mains,, en disant : Un gentur manus istœ de oleo sanctijîcaio . Le roi reçoit ensuite les gants aspergés d'eau bénite, l'anneau, le sceptre, la main de justice.
Le Dauphin, le duc d'Orléans et le duc de Bourbon s'avancent. L'archevêque, la mitre en tête, prend à deux mains sur l'autel la couronne de Charlemagne, et la tient au-dessus de la tête du roi, sans qu'elle touche. Aussitôt les trois princes y portent la main pour la soutenir. L'archevêque, ne la tenant plus que de la main gauche, dit en faisant la bénédiction de la main droite : Coronat te Deus corona glorice atque jaslitiœ. Après quoi, il pose la couronne sur la tête du roi, en disant : Accipe coronam regni in nomlne Pairis et Filli et Spirltus Sanctt.
Maintenant que le Souverain est couronné, il gravit les marches du jubé et s'asseoit sur son trône. Le religieux silence qui a été gardé jusqu'alors est interrompu par les cris de : « Vive le roi ! » qui partent de tous les points de la basilique. Les dames, dans les tribunes, agitent leurs mouchoirs. L'enthousiasme arrive au paroxysme. Les fanfares retentissent. Le peuple entre dans la cathédrale au milieu des acclamations. Trois salves de mousqueterie sont tirées par l'infanterie de la garde royale; l'artillerie y répond des remparts de la ville. Les cloches sonnent. Les hérauts d'armes distribuent des médailles frappées pour le sacre. Le peuple, qui vient de pénétrer dans la nef, se précipite pour les saisir. Les oiseleurs lâchent les oiseaux qui voltigent çà et là sous les voûtes, éblouis, effrayés par l'éclat des lustres. On chante le Te Deum. La grand'messe commence. A l'offertoire, le roi quitte le trône
pour se rendre à l'autel avec les offrandes. Arrivé devant l'autel, il remet son sceptre au maréchal Soult, duc de Dalmatie, sa main de justice au maréchal Mortier, duc de Trévise. Puis, après avoir successivement présenté les offrandes, c'est-à-dire le vin dans un vase d'or, le pain d'argent, le pain d'or et les médailles, il reprend son sceptre et sa main de justice et retourne à son trône.
Après les bénédictions, le grand aumônier va prendre le baiser de paix de l'archevêque, et ensuite va le donner au roi. Le Dauphin, le duc d'Orléans et le duc de Bourbon, ayant quitté leurs couronnes ducales, viennent le recevoir du souverain.
Après le Domine salmun fac regoin, Charles X redescend du trône et retourne à l'autel. Il y ôte sa couronne et se rend derrière l'autel, à son confessionnal où il reste trois minutes. Pendant ce temps, on prépare la sainte table, dont la nappe est tenue d'un côté par l'évêque d'Hermopolis, premier aumônier du roi, et de l'autre par le grand aumônier. Charles X vient se mettre à genoux sur un carreau, devant la sainte table, que le Dauphin et le duc d'Orléans soutiennent. Le roi communie sous les deux espèces. Toute l'assemblée est agenouillée. La grande couronne de Charlemagne est remise au maréchal Jourdan, qui lu porte devant le souverain. L'archevêque pose alors la couronne de diamants sur la tête du roi, qui reprend son sceptre et sa main de justice, pendant que le chœur entonne le psaume Eœaudiat, et retourne avec son cortège au palais archiépiscopal, en traversant l'église et la galerie couverte. Il est onze heures et demie du matin. La cérémonie du sacre est finie. Elle a duré quatre heures.
Arrivé dans .ses appartements, Charles X remet le sceptre au maréchal Soult, la main de justice au maréchal Mortier. La chemise et les gants qui ont touché à la sainte onction doivent être brûlés. Les grands officiers de la couronne conduisent ensuite le monarque au festin royal, dans la grande salle de l'archevêché. Il y mange sous un
dais avec le Dauphin, le duc d'Orléans et le duc de Bourbon, qui gardent pendant le repas leur couronne ducale en or, tandis que lui-même a sur la tête la couronne de diamants.
Les insignes royaux ont été déposés sur la table, qui est servie par les grands ofïiciers et officiers de l'hôtel. Les maréchaux de France se tiennent debout devant le souverain, prêts à reprendre les insignes déposés sur la table royale. Autour sont cinq autres tables où prennent place les membres du corps diplomatique, les pairs de France, les députés, les cardinaux, archevêques et évêques. Le festin royal dure une demi-heure au son de la musique militaire. Le soir, la ville de Reims est entièrement illuminée.
Après le sacre, Charles X passa encore à Reims les journées du 30 et 31 mai. C'est le 30 mai que fut célébrée dans la cathédrale, la cérémonie de l'ordre du Saint-Esprit. L'intérieur de la basilique présentait le même aspect que la veille. A une heure de l'après-midi, la marche processionnelle de l'ordre se fit ainsi, par la galerie couverte : l'huissier, — le héraut, — le marquis d'Aguesseau, grand maître des cérémonies de l'ordre, ayant à sa droite le comte Desèze, commandeur grand trésorier, à sa gauche le marquis de Villedeuil, commandeur secrétaire; — le chancelier; — deux colonnes de chevaliers du Saint- Esprit. Colonne de droite : le vicomte de Chateaubriand, le duc de San- Carlos, le prince de Castelcicala, le vicomte Laîné, le marquis de Caraman, le marquis Dessole, maréchal marquis de Viomesnil, le duc d'Avaray, le maréchal duc de Raguse, le maréchal duc de Tarente, le maréchal duc de Conegliano, le duc de Lévis, le duc de Duras, le duc d'Aumont, le duc de Luxembourg, le prince de Hohenlohe, le duc de la Vauguyon. Colonne de gauche ; le marquis de Talaru, le duc de Doudeauville, le comte de Villèle, le maréchal marquis de Lauriston, le comte Charles de Damas, le baron Pasquier, le duc de Blacas d'Aulps, le marquis de Rivière, le marquis de Latour-Maubourg, le duc Decazes, le maréchal duc de Reggio, le duc de Dalberg, le prince de Poix, le duc de Gramont, le prince de Talleyrand, le duc de La Rochefoucauld,
Venaient ensuite le duc de Bourbon, le duc d'Orléans, le Dauphin, le roi.
Les vêtements du monarque, composés d'une étoffe d'argent, étaient recouverts du manteau de l'ordre en velours noir, doublé de soie verte et broché d'or. Sa coiffure était une toque également en velours noir, surmontée d'une aigrette de héron. Les chevaliers de l'ordre avaient leur manteau avec le Saint-Esprit en paillette d'argent sur l'épaule, le grand collier, la toque couverte de plumes blanches ; les revers de leur manteau, retroussés par-devant, étaient de velours vert semé de flammes d'or. Ils firent leur entrée dans la cathédrale sur deux colonnes qui se déployèrent de chaque côté de l'autel. Le roi, qui marchait après eux, s'assit sur un trône dans le chœur, et ils se rangèrent dans leurs stalles à droite et à gauche. Les princesses occupaient la même tribune que la veille. Le clergé chanta les vêpres. Puis les deux colonnes se rangèrent sur une doul)le ligne parallèle et la cérémonie commença. Ce fut une longue série de révérences. Le roi fit vingt .salutations à lui seul, onze avant les vêpres, neuf après. On débuta par la réception des commandeurs ecclésiastiques, et celle des laïcs vint ensuite.
La solennité parut moins imposante que celle du sacre. Le comte d'Haussonville en fit ainsi la remarque : « L'appareil militaire de tant de maréchaux et de généraux revêtus de brillants uniformes, la pompe des cérémonies qu'accompagnaient les sons lents et majestueux de l'orgue emplissant la vaste nef de l'Eglise, avaient parfaitement réussi, la veille, à sauver pour les assistants et pour moi en particulier, ce qu'il y avait d'un peu suranné dans l'observation minutieuse d'un rituel qui remontait jusqu'au moyen Age. Je me sentis, au contraire, plus surpris qu'édifié par le caractèi'e semi-religieux, semi-mondain, mais bien plus mondain que religieux du spectacle que j'eus le lendemain sous les yeux. La plupart de ces messieurs m'étaient connus. Je les
avais presque .tous rencontrés dans les salons de ma mère et de ma grand'mère. Je n'avais même pas été insensible au bon air que leur donnait, porté sous le frac, dans l'habitude de la vie, ou, dans les grandes occasions, par-dessus un habit chamarré d'or et d'étincelantes décorations, le cordon bleu, objet de l'ambition traditionnelle des personnages les plus en faveur à la cour ; mais je ne leur trouvais plus qu'une figure empruntée en les voyant rangés gravement dans des stalles de chanoines, revêtus d'un costume qui n'était d'aucune époque, affublés de longs manteaux aux; couleurs bariolées, et suivant d'un air distrait les phases d'un office dont ils avaient si peu l'habitude, qu'il leur arrivait le plus souvent de s'asseoir, de se relever ou de s'agenouiller à contre-temps. »
Les réceptions se faisaient ainsi : le héraut d'armes de l'ordre appelait, par fournée de quatre, les récipiendaires de chaque colonne, et les conduisait au milieu du sanctuaire. Là, les quatre chevaliers, rangés de front, saluaient ensemble, d'abord l'autel, puis le souverain. Ces salutations faites, ils s'avançaient sur une seule ligne vers le trône, et, après une seconde révérence au roi, ils s'agenouillaient, posaient la main droite sur le livre des Évangiles étendu sur les genoux du monarque et prêtaient serment. Le roi décorait alors chacun d'eux de sa propre main. Il passait sur les habits, de droite à gauche, en bandoulière, le cordon bleu avec la croix d'or suspendue en bas, plaçait le collier sur le manteau, et l'emettait un livre d'heures et un dizain à chaque récipiendaire, qui lui baisait la main, se relevait et revenait à son rang.
Par une curieuse coïncidence, M. de Chateaubriand et M. de Villèle, ces deux adversaires acharnés, faisaient partie l'un de la colonne de droite, l'autre de la colonne de gauche, et le héraut d'armes de l'ordre les appela tous deux en même temps au pied du trône. Ecoutons l'auteur des Mémoires d' outre-tombe :
130 LA DUCHESSE DE BERRY Eï LA COUR DE CHARLES X
Je lue trouvai à genoux aux pieds du roi, dans le niomenl que M. de Villèle prêtait son serment. J'échangeai deux ou trois mots de politesse avec mon compagnon de chevalerie, à propos de quelque plume détaciiée de mon chapeau. Nous quittâmes les genoux du prince, et tout fut lini. Le roi, ayant eu de la peine à ùter ses gants pour prendre mes mains entre les siennes, m'avait dit en riant : e Chat ganté ne prend point de souris. » On avait cru qu'il m'avait parlé longtemps, et le bruit de ma faveur naissante s'était répandu. H est probable que Charles X, s'imaginant que l'archevêque m'avait entretenu de sa bonne volonté, attendait de moi un mot de remerciement, et qu'il fut choqué de mon silence.
La cérémonie de la réception des clievaliers une fois finie, le roi quitta son trône du sanctuaire, et alla s'asseoir sur son trône du chœur, après avoir fait les révérences. On chanta ensuite les complies. Puis tous les membres de l'ordre reconduisirent le monarque dans ses appartements de la même manière et avec le même appareil qu'il avait été amené dans la cathédrale.
Après la cérémonie, Charles X tint un chapitre de l'ordre, dans lequel il nomma vingt et un cordons bleus : les duc d'Uzès, de Che- -vreuse, de Brissac, de Mortemart, de Fitz-James, de Lorges, de Polignac, de Maillé, de Castries, de Narbonne, le maréchal comte Jourdan, le maréchal duc de Dalmatie, le maréchal duc de Trévise, les sieurs marquis de la Suze, marquis de Brézé, marquis de Pastoret, comte de. la Ferronnays, vicomte d'Agoult, marquis d'Autichamp, Ravez, comte Juste de Noailles. Par ordonnance du même jour, il nomma ducs le «•omte Charles de Damas, le comte d'Escars et le manjuis de Rivière.
Le lendemain 31 mai, le roi, après avoir entendu la messe dans ses appartements, sortit à dix heures du palais archiépiscopal avec un brillant cortège. Précédé par les hussards de la garde, ainsi que par hîs pages, et suivi par un nombreux état-major, il était en uniforme d'officier général, sur un cheval blanc, dont la selle de velours écarl.ite était ornée de broderies et de crépines en or. Il avait à sa droite
le Dauphin sur un rheval blanc, et le duc de Bourbon sur un cheval bai ; à sa gauche, le duc d'Orléans, qui portait l'uniforme de colonel général des hussards, et montait un cheval gris pommelé. A la suite (lu cortège venait une voiture découverte, où l'on voyait dans le fond la Dauphine ayant à sa gauclie la duchesse de Berry et, sur le devant, la duchesse d'Orléans et M'" d'Orléans sa belle-sœur. On se dirigea, au milieu d'une foule immense, vers l'iiopital de Saint-Marcoul. Quand il y fut arrivé, Charles X descendit de cheval et alla faire sa prière dans la chapelle. Puis il monta dans les salles où cent vingt et un scrofuleux se trouvaient réunis. Il les toucha, en leur faisant avec le <loigt une croix sur le front, pendant que le premier médecin tenait leur tète, et le capitaine des gardes leur main. Le roi dit à chacun : « Dieu te guérisse ! Le roi te touche ! » Il remercia ensuite les sœurs ([ui dirigeaient l'hôpital, pour tous les soins qu'elles apportaient au soulagement de l'humanité souffrante. Les pieuses sœurs s'agenouillèrent aux pieds du souverain, et lui demandèrent sa bénédiction, suivant l'antique usage. Le roi la leur donna, et leur permit de lui baiser la main. Ces saintes femmes pleuraient de joie.
Charles X, toujours suivi de son Cortège, se rendit ensuite à l'abbaye de Saint-Remi, qui date de la fin du onzième siècle, et fit ses dévotions sur le tombeau du saint, dont la chasse avait été découverte. Puis il remonta à cheval, et alla passer la revue des troupes du camj) de Saint-Léonard installé sous les murs de la plaine, dans une vaste plaine, le long de la rivière de la Vesle, à droite de la route de Châlons. Au milieu de cette plaine s'élevait un tertre de gazon audessus duquel on avait placé le portrait du roi ; en bas, sur un fond de sable, on lisait cette inscription tracée en bleuets et en marguerites :
Un instant dans le camp, et toujours dans nos cœurs.
Non loin de là, on avait éie\é un autel sous une tente devant la
tente royale. Toute la route de CliAlons, en face du front de bataille était couverte d'une foule innombrable qui poussait des acclamations. Charles X était accompagné des princes et d'un brillant état-major. La voiture des princesses le suivait. Il distribua lui-même aux officiers, sous-officiers et soldats, les croix de la Légion d'honneur, qu'il leur avait accordées. La revue, qui fut magnifique, dura de midi à trois heures. Avant de rentrer au palais archiépiscopal, le souverain visita le bazar établi au milieu des promenades de la ville. Il descendit de cheval et les princesses descendirent de voiture, afin de parcourir les boutiques. Dans le fond du bazar, qui formait un cirque, paraissait un portrait du roi ; au-dessus on lisait ces vers :
La douce paix répand tous les biens à la fois; L'olivier fut toujours le laurier des bons rois.
Et au-dessous ceux-ci :
Sa bouche dit toujours, d'accord avec son rœur, Le mot qui réjouit ou le mot qui console;
Son regard promet le bonheur,
Et son règne tiendra parole.
A cinq heures, le cortège, qui était parti à dix heures du matin, rentrait au palais archiépiscopal. Pendant les quatre nuits que Charles X passa à Reims, toutes les rues de la ville furent illuminées. Il faisait beau ; et, à la lueur des lampions, on voyait confondus au milieu de la foule qui cii^culait, les généraux, les officiers de la maison du roi, les personnages de la cour en grand uniforme. Charles X partit de Reims dans la matinée du 1" juin, et la ville, après quelques jours de pompe et d'éblouissement, reprit son calme accoutumé. Les choses s'étaient très bien passées, et le monarque avait lieu d'être pleinement .satisfait.
Les poètes avaient accordé leur lyre. Barthélémy lui-même, futur auteur de la Ndmésis, célébrait en vers enthousiastes la solennité mo-
narchique et religieuse. Lamartine, futur fondateur de la seconde République, publiait le Chant du Sacre ou la Veillée des Armes; il V disait :
Au nom du seul puissant, du seul saint, du seul sage, Dont l'espace et le temps sont le vaste héritage. Dont ie regard s'étend à tout siècle, à tout lieu ! Sois sacré 1 tu deviens par ce royal mystère
Le maître de la terre,
Le serviteur de Dieu !
Règne! juge! combats! venge! punis! pardonne! Conduis! règle! soutiens! commande! impose! ordonne! Par la vertu d'en haut sois couronné ! sois roi ! Ta main, dès cet instant, peut frapper, peut absoudre,
Ton regard est la foudre.
Ta parole est la loi !
Victor Hugo, future idole de la démocratie, entonnait le plus ditliyrainl^ique des chants, et le terminait par cette prière :
0 Dieu! garde à jamais ce roi qu'un peuple adore ! Romps de ses ennemis les flèches et les dards. Qu'ils viennent du couchant, qu'ils viennent de l'aurore, Sur des coursiers ou sur des chars!
Charles, comme au Sina, t'a pu voir face à face!
Du moins qu'un long bonheur eflace
Ses bien longues adversités !
Qu'ici-bas des élus il ail l'habit de fête! Prêle à son front royal deux rayons de la tête
Mets deux anges à ses cêtés !
Toutefois, dans ce concert d'enthousiasme, on entendait déjà quelques notes discordantes. Déranger faisait circuler sa chanson ironique le Sacre de Charles le Simple, où il disait :
Chamarré de vieux oripeaux.
Ce roi, grand avaleur d'impôts.
Marche entouré de ses fidèles, Qui tous, en des temps moins heureux, Ont suivi les drapeaux rebelles D'un usurpateur généreux.
Un milliard les met en haleine :
C'est peu pour la fidélité...
Quant à Chateaubriand, le plus illustre des écrivains royalistes, voici en quels termes, il devait terminer son chapitre des M(^nioires d' outre-tomhe :
Ainsi j'ai assisté au dernier sacre des successeurs de Clovis; je l'avais déterminé par les pages où j'avais sollicité ce sacre, et dépeint dans ma brochure: Le roi est mort, vive le roi! Ce n'est pas que j'eusse la moindre foi à la cérémonie; mais, comme tout manquait à la légitimité, il fallait, pour la soutenir, user de tout, vaille que vaille.
Charles X fit solennellement sa rentrée à Paris le 6 juin 1825. Au dire du Moniteur^ Paris était partagé entre le vif désir de voir arriver le jour de l'entrée du roi et la crainte qu'un temps constamment pluvieux ne nuisît à l'éclat de cette pompe royale. On avait dressé à la barrière de la Villette, des amphithéâtres et un arc de triomphe. Les fenêtres étaient pavoisées de drapeaux blancs aux armes du souverain, avec l'inscription : « Vive Charles ! Vive notre roi bien-aimé ! » La rue Saint-Denis, la rue du Roule, la rue Saint-Honoré oiiraient un spectacle pittoresque. Les marchands de ces rues commerçantes avaient converti les-^açades de leurs maisons en exposition des riches tissus que leurs magasins renfermaient, et le cortège devait ainsi traverser une sorte de bazar. Quel dommage si la pluie allait nuire à tant de beaux préparatifs! Par un bonheur dont on entendait chacun se féliciter, le temps cessa, dès le matin, d'offrir de tristes présages, et un négociant de la rue de Saint-Denis inscrivit sur son balcon ces deux vers célèbres ;
Nocle pluit lula, redeunt speclacula mane, Dirisum impérium cum Jove Cœsar Label.
A une lieure de l'après midi, une salve de cent un coups de canon annonça l'arrivée du monarque à la barrière de la Villette. Le préfet
de la Seine lui adressa une allocution, en lui présentant les clefs de la ville. Le roi répondit : « J'éprouve une grande satisfaction en rentrant dans ces murs. C'est toujours avec une vive émotion que je me rappelle la réception qui me fut faite, il y a onze ans, lorsque j'y précédai le roi mon frère. J'y reviens ayant reçu l'onction sainte qui m'a donné de nouvelles forces. Je les consacrerai toutes, et tout ce que j'ai de vie, et tous mes moyens, au bonheur de la France. C'est ma ferme résolution. Messieurs, et je vous en donne l'assurance. »
Le cortège se mit ensuite en marche. Il était formé par un escadron de gendarmerie, plusieurs escadrons de lanciers et de cuirassiers de la garde royale, la garde nationale à cheval de Paris, l'état-major de la place et de la première division militaire, un nombreux groupe d'officiers généraux et d'officiers supérieurs. Le roi apparaissait dans la voiture du sacre, ayant à sa gauche la Dauphine, en face de lui le Dauphin, qui avait à sa droite la duchesse de Berry.
Le comte d'Haussonville a écrit au sujet de cette entrée :
Jetais dans le cortège; et comme l'état-major de la garde nationale suivait d'assez près le carrosse royal, j'eus l'occasion d'observer combien, à la porte de la Villetle, où était dressé un arc de triomphe, l'accueil demeura au-dessous de ce qu'on avait espéré. De malveillance, il n'y en avait pas trace, au moins en apparence. Des groupes, évidemment soldés, poussèrent, après le discours du préfet de Paris et la réponse du roi, des vivats demeurés sans écho. Quand nous approchâmes des boulevards, le public se réchauffa un peu. Les fenêtres étaient garnies de femmes, dont la plupart agitaient leurs mouchoirs en guise de bienvenue. Autour de Notre-Dame, où le cortège se rendit avant de gagner les Tuileries, la foule était énorme derrière la haie des soldats chargés de la contenir. Ses propos n'avaient rien de fâcheux, mais rien non plus d'ému ni de sympathique. La magnificence des équipages et des costumes, la beauté des uniformes militaires, en particulier ceux des corps d'élite, tels que les Cént-Suisses et les gardes du corps, en faisaient tous les frais. Les spectateurs cherchaient à deviner, et se nommaient les uns aux autres les personnages marquants.
Pendant le trajet, le roi reçut des bouquets qui lui furent offerts par les forts et les dames de la Halle, ainsi que par les charbonniers et par diverses corporations d'ouvriers précédées de leurs drapeaux. A son entrée dans la cathédrale, il fut complimenté par l'archevêque de Paris, à la tête du clergé. On chanta un Te Deiim et Ton joua la Marche du Sacre, de Lesueur. Puis le roi remonta dans son carrosse et se dirigea vers les Tuileries.
A mesure que le cortège se rapprochait du château, l'accueil devenait de plus en plus chaleureux. Les balcons de beaucoup de maisons étaient pavoises. Des femmes de la cour, en riches toilettes, jetaient des fleurs et des bouquets sur le passage du souverain. Ecoutons encore le comte d'Haussonville :
La bonne grâce infatigable avec laquelle le roi rendait les saluts de la foule, et par des. gestes pleins de bonhomie et d'affabilité répondait aux cris enthousiastes des personnes qu'il reconnaissait sur son passage, avait, de quart d'heure en quart d'heure, ajouté à son succès personnel. Somme toute, lorsque, le 6 juin 1825, au soir, il descendait de la magnifique voiture du sacre pour monter l'escalier du palais de ses pères, Charles X avait tout lieu detre content de sa journée, et je doute que, parmi les nombreux témoins de tant de fêtes splendides, qui, à Paris et à Reims, venaient de se succéder sans interruption, il y en eût beaucoup qui n'eussent pas été étrangement surpris, si on leur avait annoncé quelle catastrophe devait, au bout de cinq ans seulement, mettre fin à un règne qui avait été inauguré sous les plus heureux auspices.
Le 8 juin, la ville de Paris offrit au roi une fête, oii il y eut huit mille invités. Le souverain fit son entrée, ayant à sa droite la Dauphine, et à sa gauche la duchesse de Berry, qui ouvrit le bal. On chanta une cantate dont les paroles étaient d'Alexandre Soumet, la musique de Lesueur. La strophe suivante donne l'idée du diapason de la flatterie :
0 triomphe, ô divin mystère!
Jour sublime, don précieux !
Toutes les grandeurs de la terre Trouvaient un appui dans les cieux, I.a colombe blanche et mystique, Sous l'azur du dôme goliiique, Suspendait son vol immortel, Et, comme dans les premiers âges.
Pour marquer la fin des orages, Apportait un lis sur l'autel.
Le 10 juin, le roi se rendit à l'Opéra, avec le Dauphin, la Dauphine et la duchesse de Berrv. Le fond de la scène s'ouvrit, et laissa voir, dans un immense lointain, les figures des rois de France les plus illustres; à la dernière ligne de la perspective apparaissaient la statue d'Henri IV, Paris, ses monuments, le Louvre.
Le 19 juin, Charles X, toujours accompagné par la famille royale, se rendit au ThéAtre-Italien. On jouait : il Yiaggio a Reims. Le Moniteur dit, à propos de cet ouvrage :
C'est un opéra dans un cadre qui, sous les formes de Yopéra-btiffa, oiïve quelques idées qui ne sont pas dénuées de comique, et dans lequel, un juste hommage d'amour et de respect est quelquefois présenté avec un art que le goût français ne pourrait désavouer. L'auteur, M. Balocclii, a eu la louable idée d'introduire des personnages de toutes les nations de l'Europe, s'associant à des Fiançais dans leurs vœux pour la prospérité de notre pays et pour le bonheur de l'auguste famille qui nous gouverne. Le compositeur est M. Rossini. Les morceaux sont dignes de la réputation de ce maîlre célèbre. M"" Pasta a déployé toutes les ressources do son admirable talent. Des bouquets, uniformément composés de lis et de roses. avaient été distribués aux dames. Sur la façade de la salle on lisait, en caractères de feu, cette inscription : Al mimificentissimo re Carlo Decimo protetlore dellc belle arli. Viva il re!
Il y eut une interminable série de fêtes : banquets, réjouissances publiques, réceptions, bals à la cour, chez les ministres, chez les ambassadeurs étrangers, représentations théâtrales retraçant des épisodes du sacre. Les villes des départements imitaient l'exemple donné par
Paris. Tout ce mouvement faisait aller le commerce, et la France paraissait heureuse. Mais, pour un observateur perspicace, il était évident que les pompes du sacre et les fêtes qui le suivirent plaisaient plus aux gens de cour qu'à la bourgeoisie. Le comte d'Haussonville, que nous allons encore citer, a dit, à propos de la noblesse d'alors :
J'avais lo sentiment, — élevé comme je l'avais élé en plein collège, et déjà muni d'une sorte de précoce expérience, fruit précieux de l'éducation publique, — que c'était là un monde un peu à part. J'étais instinctivement frappé combien les préoccupations des personnes avec lesquelles je passais alors mon temps, étaient d'une nature particulière, spéciale pour ainsi dire à leur classe, non point opposée, ce serait trop dire, mais, à coup sûr, un peu étrangère aux grands courants ayant prise sur l'opinion de leurs contemporains. Elles avaient leur manière d'aimer le roi et leur pays qui n'était ni très compréhensible, ni même peut-être très acceptable pour les masses populaires et les classes bourgeoises, qui étaient dès lors portées à rester froides ou à devenir ombrageuses, en présence de certaines manifestations d'un royalisme outré, dont les signes extérieurs n'étaient pas toujours, à cette époque, parfaitement circonspects.
Pour quiconque regardait attentivement l'horizon, quelques petitspoints noirs apparaissaient déjà dan.s l'éclatant azur du ciel. Les luttes des classes rivales de la société française existaient à l'état latent. Le drapeau blanc n'avait pas fait oublier le drapeau tricolore. Charles X, sacré par un archevêque, n'effaçait pas le souvenir de Napoléon couronné par un pape, et, sous la France royaliste, perçaient déjà la France bonapartiste et la France révolutionnaire.
La qualité dominante de Charles X, sa piété, était celle qui allait être le plus exploitée contre lui. Cette piété n'avait pourtant rien de morose, rien d'hypocrite, rien de fanatique, et il ne s'y mêlait aucune idée d'intolérance ou de persécution. La conviction et le sentiment s'accordaient, dans le cœur du roi, pour lui inspirer une foi profonde C'est en 1803, devant le lit de mort d'une femme aimée, qu'il avait juré de renoncer à l'amour terrestre pour l'amour divin, et, depuis lors, il avait tenu son serment. La femme qui fit cette conversion était la belle-sœur de la duchesse de Polignac ; elle s'appelait Louise d'Esparbès, vicomtesse de Polastron. La duchesse de Gontaut a raconté dans .ses Mémoires inédits la scène touchante et pathétique des adieux suprêmes de cette femme charmante et de Charles X, alors Monsieur, comte d'Artois. C'était en Angleterre, pendant l'émigration. La vicomtesse do Polastron allait mourir de la poitrine, et l'approche de sa fin ranimait en elle toute la piété de son enfance. Un saint prêtre, l'abbé de Latil, exigea que le prince s'éloignât. « Je supplie. Monseigneur, lui dit-il, d'aller à la campagne ; il reverra encore la pauvre pénitente ; elle le désire elle-même, ayant un seul mot à lui dire, une grâce à lui demander; mais ce ne pourra être qu'à l'article de la mort. »
Le prince, qui, même au temps de ses plus grandes eiTeurs, n'avait jamais cessé d'honorer et d'aimer la religion, obéit à l'ordre du prêtre.
Il attendait, dans de cruelles angoisses, l'heure où on lui permettrait de revenir. On ne l'y autorisa qu'au moment même de l'agonie. Ecoutons la duchesse de Gontaut :
On ouvrit les portes du salon; Monsieur n'osait approcher; j'étais près de la mourante; je tenais sa main, elle tremblait.. Elle aperçoit Monsieur; il veut s'élancer. « N'approchez pas! » dit l'abbé d'une voix forte. Monsieur n'osa plus franchir le seuil de cette porte. L'agitation redoublait, l'agonie augmentait. Elle éleva les mains au ciel et dit :
« Une grâce. Monseigneur, une grâce, soyez à Dieu! tout à Dieu! »
n tomba à genoux, et dit :
« Je le jure! Dieu! » Elle dit encore: « Tout à Dieu! » Sa tète retomba sur mon épaule : ce dernier mot fut son dernier soupir : elle n'existait plus ! Monsieur leva les bras vers le ciel, jeta un horrible cri; on ferma la porte...
Le comte d'Artois n'avait alors que quarante-cinq ans, et cependant, à partir de ce jour, il ne donna plus le moindre scandale, et mena une vie exemplaire. De même que Louis XIV avait tenu en estime profonde les prélats courageux qui l'avaient adjuré de rompre avec ses maîtresses, de même Charles X s'était attaché au prêtre vraiment chrétien qui l'avait converti devant le lit de mort de la vicomtesse de Polastron. L'abbé de Latil, l'obscur ecclésiastique de l'émigration, était devenu, sous la Restauration, archevêque de Reims et cardinal. Ce ne fut pas sans une profonde émotion que le roi très chrétien se vit sacrer par le prêtre qui, vingt-deux ans auparavant, l'avait fait revenir à la vertu. Ce souvenir s'imposait à l'esprit et au cœur du monarque, et, sous les voûtes de l'antique métropole, il pensa certainement à M"" de Polastron, comme à un bon ange, qui, du haut du ciel, veillait sur lui, et qui, par ses prières, l'avait aidé à traverser tant d'épreuves, pour en arriver au religieux triomphe du sacre.
Charles X alors était heureux. Profondément sincère dans son ardent désir de faire le bonheur de la France, il se croyait en règle
avec Dieu, comme avec son peuple, et jouissait de ce grand bien, de ce bien suprême, qui si souvent manque aux souverains, la paix du cœur. Pouvait-on lui faire un reproche d'avou' pris au sérieux la cérémonie de son sacre? Un roi qui ne croit pas à sa royauté, n'est pas plus respectable qu'un prêtre qui ne croit pas à sa religion. Charles X était convaincu que, comme l'avait dit l'archevêque de Reims dans son mandement du 29 mai 1825, les rois exercent sur leurs sujets la puissance de Dieu lui-même, et qu'ils ont cette seconde majesté sur laquelle suivant la belle expression de Bossuet, Dieu, pour le bien des choses humaines, fait jaillir une portion de l'éclat de la majesté divine.
Cette disposition d'esprit de Charles X fortifiait encore sa piété; aussi, lors du jubilé de 1826, saisit-il avec empressement l'occasion solennelle d'affirmer sa foi religieuse, et de rendre grâce au Dieu de ses pères, qui, à cette époque de sa vie, le comblait de bienfaits.
Le jubilé est un temps de pénitence et de grâce, où le pape accorde l'indulgence plénière à tous les catholiques qui se soumettent à certaines pratiques, et assistent à certaines cérémonies pieuses. Le grand jubilé ne se célébrait autrefois que tous les cent ans ; il eut ensuite lieu de demi-siècle en demi-siècle, puis de vingt-cinq en vingtcinq ans. 1825 fut l'époque de sa première célébration dans le dix-neuvième siècle, et il attira cette année-là, à Rome, plus de dix mille pèlerins. Le pape en avait célébré pontificalement la clôture le 24 décembre 1825 ; mais, cédant aux prières de plusieurs puissances catholiques, il leur accorda, par des bulles spéciales, la faveur de célébrer chez elles, en 1826, la même solennité.
Ce fut le 15 février 1826, que l'ouverture du jubilé français se fit à Notre-Dame de Paris. La bulle papale, portée sur un riche coussin fut remise à l'archevêque pour en faire la lecture publique. Le nonce chanta le Vent Creator. La messe fut dite par le cardinal prince de Croï, archevêque de Rouen, grand aumônier de France. Les reliques
des apôtres saint Pierre et saint Paul furent promenées autour de la place du Parvis, au milieu d'un cortège où l'on remarquait des maréchaux de France, des généraux et quatre princesses : la Daupliine, la duchesse de Berry, la duchesse d'Orléans et sa belle-sœur, la princesse Adélaïde. Le .mandement de l'archevêque de Paris prescrivait quatre processions générales. La première eut lieu avec une grande pompe, le 17 mars 1826. Le roi et la famille royale, les princes et les princesses du sang, toute la cour, les maréchaux, une foule de hauts fonctionnaires, de pairs de France, de députés, d'officiers, assistaient à cette solennité, où apparaissaient l'archevêque de Paris et ses grands vicaires, le chapitre métropolitain, les élèves de tous les séminaires en surplis, les prêtres de toutes les églises de Paris, avec leurs ornements sacerdotaux. C'était une véritable armée d'ecclésiastiques qui traversait la capitale. Au milieu du cortège, la châsse contenant les reliques de saint Pierre et saint Paul était l'objet de la dévotion des fidèles. Entouré du Dauphin, du duc d'Orléans, du jeune duc de Chartres, des grands officiers de la couronne, des Cent-Suisses, des gardes du corps, Charles X, dans un appareil moitié religieux, moitié militaire, marchait entre une double haie formée par la garde royale et par la troupe de ligne. La place du Parvis-Notre-Dame était tendue de draperies fleurdelisées, et l'on avait pavoisé et sablé toutes les rues que devait parcourir la procession. La première station du cortège eut lieu sous le péristyle de l'Hotel-Dieu, où l'on avait dressé un autel; la seconde à l'église de la Sorbonne, la troisième à celle de Sainte-Geneviève. Les deux autres processions n'eurent pas un moindre éclat, et, leurs stations ayant été établies dans les églises des principales paroisses, elles parcoururent les quartiers les plus populeux et les plus commerçants de Paris.
La quatrième et dernière procession, celle du 3 mai, fut la plus importante de toutes. Elle devait se terminer par une cérémonie expia-
toire en l'honneur de Louis XVI, c'est-à-dire par la pose et la bénédiction de la première pierre du monument commémoratif voté par la Chambre de 1815, et qui attendait encore ses fondations. C'est à l'endroit même où l'infortuné souverain avait été supplicié, que le monument devait être construit. Le cortège partit de Notre-Dame, et se dirigea d'abord sur l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. La Chambre des pairs, la Chambre des députés, les états-majors, tous les fonctionnaires, toutes les autorités du département de la Seine suivaient le roi et le Dauphin, qui s'avançaient, accompagnés des ministres, des maréchaux, des officiers de leurs maisons, des cordons bleus, des cordons rouges. Jamais on n'avait vu défiler dans les rues de Paris, depuis la fin de l'ancien régime, une pareille multitude de prêtres. Les élèves de tous les séminaires, les aumôniers de tous les collèges, les prêtres de toutes les paroisses et de toutes les chapelles, se déployaient, rangés sur une double ligne interminable, au bout de laquelle apparaissaient le nonce du pape, les cardinaux de Latil, de Croï et de la Fare, l'archevêque de Paris et une foule de prélats. Après la station de Saint- Germain-l'Auxerrois, il y en eut une seconde à Saint-Roch, puis une troisième et dernière à l'Assomption. Lorsque les prières spéciales de la clôture du jubilé eurent été dites à cette dernière paroisse, l'immense cortège reprit sa marche, et se dirigea vers la place où Louis XVI avait porté la tête sur un échafaud sacrilège. Le jour choisi pour la .solennité expiatoire, c'était le 3 mai, anniversaire de la rentrée de Louis XVIII à Paris, en 1814, et c'est ainsi qu'aux pompes religieuses du jubilé on rattachait une idée politique. Un vaste pavillon, surmonté d'une croix, tendu de draperies en velours violet, et renfermant un autel, auquel on arrivait de quatre côtés par quatre escaliers de dix marches chacun, occupait l'endroit même où, le 21 janvier 1793, se dressait l'échafaud du roi-martyr, au milieu de cette place qu'on avait successivement appelée la place Louis XV et la place de la
Concorde, et qui devait désormais s'appeler la place Louis XVI. Citons le récit du Moniteur:
Une première salve d'artillerie annonce l'arrivre do la procession. Son développement offrait alors le plus imposant tableau que l'on puisse contempler. Cette vieille nation française, — l'héritier de ses soixante rois en tète, — marchait, précédée des présents que Charlemagne fit à l'église de Paris et des conquêtes religieuses que saint Louis rapporta des lieux saints. Les prêtres montent à l'autel. Trois fois de suite ils élèvent vers le ciel le cri de pardon et de miséricorde. Tous les spectateurs tombent à genoux. Un silence profond, absolu, règne autour de l'autel et dans toute la place; la même douleur accable le peuple; les yeux du roi sont pleins de larmes.
Au milieu de cette foule, on remarquait l'absence de la Dauphine, fille de Louis XVL L'orpheline du Temple s'était fait une loi de ne jamais traverser la place où avait péri son père. Elle s'était rendue à la chapelle expiatoire de la rue d'Anjou-Saint-Honoré, pour y passer en prières le temps de la cérémonie.
M. de Vaulabelle a fait ce curieux rapprochement :
Derrière Charles X se tenait agenouillé son grand chambellan, le prince de Talleyrand, couvert de broderies éclatantes, de crachats et de cordons. C'était le dignitaire ecclésiastique que Paris entier avait vu célébrer, au Champ-de-Mars, la messe de la Fédération, le prélat marié qui, ministre du Directoire, avait fêté, durant plusieurs années, comme une fête nationale, l'anniversaire de ce même supplice politique, objet de tant de larmes.
Les personnes religieuses se réjouissaient de la cérémonie qui était célébrée; mais les voltairiens et les ennemis de la royauté se plaignaient amèrement de voir les quais, les rues, les places de la capitale sillonnés par de longues files de prêtres, qui, chantant psaumes et litanies, entraînaient dévotement à leur suite le roi, les deux Chambres, la justice, Tadministration et l'armée. N'était-il pas cependant bien juste que Charles X fit célébrer une cérémonie expiatoire à l'endroit même où
son malheureux frère avait été guillotiné? N'était-ce pas là, pour un pieux souverain, l'accomplissement d'un devoir sacré ? N'importe : il v avait des gens qui lui reprochaient cet hommage rendu à la plus mémorable des infortunes. On aurait voulu interdire à Charles X le souvenir de Louis XVI. Et pourtant, l'on ne pouvait demander au roî d'avoir les sentiments d'un conventionnel, d'un régicide. Mais, dans leur opposition systématique et acharnée, les adversaires de la Restauration imputaient comme un crime à la famille royale, même ses vertus et sa piété.
Charles X se rendait compte de cette hostilité soui"de. Le soir même, il écrivait à M. de Villèle, président du conseil des ministres:
En général, j'ai été conteat de la cérémonie et de l'apparence du peuple; mais je veux savoir la vérité tout entière, et je vous charge de voir M. Delavau et de savoir par lui si le fond répond aux apparences, s'il y a eu des propos contraires au gouvernement et au c\crgé. Je veux tout connaître, et je m'en rapporte à vous pour ne rien me laisser ignorer.
M. de Villèle n'était pas un flatteur. Il répondit avec ménagement, mais sans cacher la vérité.
« L'aspect du peuple, a-t-il écrit dans son journal, laissait pénétrer les pensées qui agitaient son esprit. Nous suivions le roi à peu de distance, et pouvions bien en juger. On aurait lu dans tous les yeux que la population souffrait de voir son roi suivant humblement des prêtres. Il y avait moins d'irréligion que de jalousie et d'animosité contre le rôle que jouait le clei^é. »
On peut se demander si, dans cette circonstance, les critiques de l'opposition étaient justes. Du moment où l'on accomplissait une cérémonie telle que la pose et la bénédiction de la première pierre d'un monument expiatoire, cette cérémonie devait être religieuse. Si elle était religieuse, la présence d'un nombreux clergé n'y était-elle pas toute naturelle ?
Au fond, il y avait quelque chose de noble et de touchant dans la pensée de Charles X, et les vrais royalistes y rendaient sincèrement hommage. Au point de vue monarchique, un monument en l'honneur de Louis XVI avait sa raison d'être bien plus que l'obélisque, élevé depuis à sa place, et qui. ne représentant aucune idée, a. de plus, l'inconvénient de détruire la belle perspective des Champs-Elysées et des Tuileries. Mais il y avait deux camps en France, et ces processions, ces expiations, ces pi'ières, qui, au dire des journaux royalistes, inauguraient une ère nouvelle de sainteté, de gloire et de vertu, exaspéraient les voltairiens. L'opposition était résolue à faire de la piété du roi une arme contre la royauté.
Et pourtant, nous le répétons, cette piété n'avait i-ien que de respectable. Ainsi que l'abbé Védrenne en a fait la remarque dans sa Vie do Charles X, ce prince, « avec une parfaite intelligence de ses devoirs et des convenances de son rang, ne refusa jamais sa présence aux fêtes où elle était désirable; il ne parut jamais ni blâmer, ni redouter ce qu'une sage indulgence ne condamne point; il aimait le charme du monde et il l'augmentait par sa bonté, mais il n'en fut jamais ébloui. Il resta jusqu'à la fin le prince le plus aimable de l'Europe, mais il en fut aussi le plus pur... Chose étonnante dans un converti, sa religion se montra toujours pleine de vraie charité pour les autres. Il excusait ceux qui négligeaient leurs devoirs chrétiens, se souvenant du retard qu'il avait mis lui-même à les pratiquer... sans jamais transiger sur ses croyances, il respectait sincèrement la bonne foi de ceux qui ne les partageaient point... Cette foi, cette piété que l'amour lui avait léguée, et qu'il conserva si fidèlement, fut la consolation de ses longs malheurs et le principe de .son inaltérable sérénité. Elle bannit de son cœur jusqu'à l'idée de la haine. Jamais on ne pardonna comme lui ».
On ne doit pas l'oublier, les pamphlétaires et les chansonniers de la Restauration, .si violents, si injustes, parfois même si cruels contre
Charles X, ne firent jamais une insinuation contre la pureté de ses mœurs. Sa vie n'était pas moins exemplaire que celle de son fils le Dauphin, et celle de sa nièce et belle-fille, l'orpheline du Temple. Malgré la grande piété du souverain, la cour n'était ni mélancolique ni morose. Charles X avait dans le caractère un fond de bienveillance et de gaieté. Il ne s'étonnait pas de voir commettre par son entourage les doux péchés d'amour dont il s'était lui-même rendu coupable dans sa jeunesse, et il était devenu, ce qui est l'idéal de la sagesse, sévère pour lui-même, indulgent pour les autres.
La gouvernante des enfants de France était la vicomtesse de Gontaut, qui, en récompense de la manière dont elle accomplissait sa tache, fut faite duchesse par Charles X, en 1826. Voici le commencement de ses Mémoires inédits :
Janvier 1853.
A madame la comtesse et monsieur le comte Georges Esterhazy. Mes chers enfants, vous m'avez témoigné le désir de connaître les événements de ma longue vie, voulant les apprendre à vos enfants; je cède à cette aimable et tendre intention, me faisant cependant la promesse de résister au charme trop commun de parler impitoyablement de moi-même. Je chercherai dans ma mémoire les souvenirs des révolutions auxquelles j'ai souvent assisté, afin de donner de l'intérêt à mes récits. On écrit mal à quatrevingts ans, mais on a droit à l'indulgence des cœurs auquels on se dévoue.
L'aimable et spirituelle octogénaire n'avait pas besoin d'indulgence. Ses Mémoires ont un attrait irrésistible, une grâce, un naturel exquis, et nous avons la conviction que lorsqu'ils seront publiés — ce qui arrivera tôt ou tard — ils exciteront un intérêt universel.
Née à Paris, en 1773, la duchesse de Gontaut était fille du comte de Montault-Navailles et de la comtesse, née Coulommiers. Tous ses souvenirs d'enfance et de première jeunesse se rattachaient à l'ancienne cour. Elle avait vu Marie-Antoinette dans tout son éclat, Versailles dans tout son éblouissement, et s'était façonnée aux manières élégantes de
152 LA DLGilESSE DE BERRY ET LA COUR DE CFIARLES X
cette charmante société dont le prestige mondain était si grand. A sept ans, elle fut tenue sur les fonts baptismaux par le comte de Provence (le futur Louis XVIII) et par la femme de ce prince.
« J'eus pour cette cérémonie, dit-elle un grand habit, un grand panier. J'en étais si fière que je fis l'amusement général chez la reine Marie-Antoinette, où ma mère me conduisit après le baptême. Étant liée avec la duchesse de Polignac, elle me menait souvent à Versailles ; j'y voyais Madame Royale plus jeune que moi, et le pauvre petit Dauphin, eau, délicieux. La reine, désirant leur donner une petite fête, organisa un spectacle d'enfants dans lequel elle me confia un rôle. La pièce qu'elle choisit fut Iphigénie en Aulidc. M'" de Sabran et son frère, ainsi qu'un jeune Strogonofï, étaient, dit-on, des acteurs parfaits. Armand de Polignac eut im petit rcMe. La tragédie n'était pas mon genre. Mais, dans la seconde pièce, j'eus un petit succès que le chevalier de BoufHers voulut proclamer dans un couplet très spirituel, qui fut chanté à la fin du spectacle. Il m'y donnait le nom de la petite souris blanche. Depuis ce temps, la reine m'appelait sa petite souris, et avait mille bontés pour moi. M"° Aménaïde d'Andlau jouait dans les deux pièces ; elle eut son petit couplet, joli comme elle. Après le spectacle, il y eut un souper d'enfants; les princes nous servaient et se divertissaient de notre joie;' Louis XVI se tint un moment derrière ma chaise, et même me donna une assiette. La reine me fit reconduire dans sa chaise à porteurs; les valets de pied portaient de grands fiambeaux ; les gardes du corps me présentèrent les armes. Tant d'honneur m'eût tourné peut-être la tète sans la prudence de ma mère qui savait la calmer. »
Les tristesses de l'exil succédèrent bien vite aux premiers enchantements de la vie. Ce fut en Angleterre, pendant l'émigration, que la future «gouvernante des enfants de France épousa M. de Saint-Blancard, vicomte • de Gontaut-Biron. Elle résidait alors à Epson, où elle vécut avec le produit des petits tableaux qu'elle peignait. Elle mit au monde deux jumelles,
le 9 octobre 1796. « Je les nourris, toutes les deux,; ditrelle, nos moyens ne nous permettant pas d'avoir deux nourrices dans notre petit ménage, et je me sentis la force de remplir cette double tache. Venues au monde à sept mois et demi, leur frêle existence réclamait mes soins nuit et jour. » En 1797, M°" de Gontaut se rendit à Paris sous un faux nom, et après ce voyage, où elle courut beaucoup de dangers, elle retourna en Angleterre, où elle fut la compagne d'exil des princes. Monsieur, comte d'Artois, le futur Charles X, était alors poursuivi par ses créanciers. Le château d'Holyrood, privilégié par lai loi, mettait ses habitants à l'abri de toutes procédures. C'est pour cela que le prince régent y fit donner l'hospitalité au frère de Louis XVIII, en cherchant tous les moyens d'adoucir la sévérité de ce beau palais.
« Mais on a raison de dire, ajoute M"" de Gontaut, qu'il n'y a point de belles prisons. Le chAteau d'Holyrood, ainsi que le parc, était spacieux. Le gouverneur y logeait, ainsi que plusieurs familles écossaises d'une agréable société. Monsieur ne pouvait sortir de ces limites que le dimanche, jour où la loi ne permet aucune arrestation. Il avait une voiture qu'il nous prêtait à tous; il se l'était seulement réservée pour le dimanche ; alors il .sortait du matin au soir. Une visite faite par lui parais- ^\\i à ces bons et excellents Écossais un honneur, une fête. Nos petites comédies de société amusaient Monsieur autant que nous; j'avais toujours, pour mon malheur, un rôle que je ne savais jamais ; je n'ai pu de ma vie rien apprendre par cœur; j'écoutais, me pénétrais du sujet, et j'allais de l'avant, ce qui amusait le public, mais était désespérant pour la réplique. »
Au bout de quelque temps, les poursuites contre le prince cessèrent, .et il put quitter Holyrood, sa prison pour dettes.
M°" de Gontaut fit très bonne figure à la petite cour de Louis XVIII, h Hartwell. Par son esprit et son tact, elle se concilia l'amitié de toute la famille royale et beaucoup de sympathies dans la haute société anglaise.
Elle rentra en France en même temps que I^ouis XVIII, et aucune des dames de la cour ne fut entourée de plus de respect. Au moment du mariage du duc de Berry, elle devint dame pour accompagner la nouvelle duchesse, qu'elle alla chercher à Marseille.
Le roi, Monsieur, le duc et la duchesse de Berry témoignaient une égale confiance à M"' de Gontaut, et sa nomination de gouvernante des enfants de France fut accueillie avec une approbation et une sympatliie généi'ales. Femme d'esprit et de cœur, elle accomplit sa tache avec autant de zèle que d'intelligence, et se fit chérir par ses deux élèves, tout en étant sévère pour eux. Elle s'appliquait surtout à les garantir contre les pièges de la flatterie. Elle a raconté à ce sujet une anecdote caractérisque. Un jour, une famille qui lui avait été recommandée, sollicita la faveur de voir, ne fût-ce qu'un instant, le duc de Bordeaux et sa sœur. La gouvernante ne put la refuser. Les deux enfnnts, contrariés de quitter leurs jeux, ne furent pas communicatifs, et n'en reçurent pas moins une avalanche de compliments. On s'extasiait sur leur douceur, sur leur beauté. On admirait jusqu'à leurs cheveux. Ces exagérations embarrassèrent les enfants, qui étaient pleins de droiture et de franchise, et déplurent à M°" de Gontaut. Elle termina vite la séance. Comme les visiteurs sortaient, une porte entr'ouverte permit au petit prince et à la petite princesse d'entendre leurs observations. « Ça ne valait pas la peine de venir de si loin pour les voir si peu, dit une vieille dame d'un ton mécontent. — Oh! pour cela non, dit un gros garçon; c'est à peine s'ils ont dit deux mots pour remercier de tous les compliments que papa et maman se tuaient de leur faire. Tu m'as fait rire, papa, quand tu disais: « Quelles belles couleurs, et quels jolis cheveux! » Elle est pâle comme un œuf, tondue comme un garçon. — C'est bien vrai, dit la vieille dame. Docteur, elle aurait besoin d'une de vos médecines ; et puis aussi, ils sont bien petits pour leur âge. — As-tu regardé la gouvernante? dit encore le gros garçon. Elle n'avait pas l'air content quand tu lui faisais des
compliments sur la douceur de ses élèves, et moi, pendant ce temps, je voyais bien qu'ils se taquinaient. » Le duc de Bordeaux et sa sœur, qui avaient tout entendu, restaient pétrifiés. — « Ils sont bien méchants, s'écrièrent-ils. — Ce sont simplement des flatteurs, » répliqua M°" de Gontaut. La petite Mademoiselle reprit : « Après n'avoir cessé de nous louer, et après avoir dit plus de cent fois que nous étions jolis, car moi je l'ai bien entendu, vouloir me donner une médecine, tant ils me trouvaient laide et mauvais visage ! Oh ! c'est trop fort. Je comprends donc enfin ce que c'est que la flatterie : dire tout le contraire de la vérité, mais c'est un péché ; je m'en souviendrai toujours. »
M°" de Gontaut réussit au delà de ses espérances dans la tâche qui lui était confiée. Au moral et au physique, le petit prince et la petite princesse étaient des enfants accomplis.
Le moment approchait où le duc de Bordeaux, né le 20 septembre 1820, allait commencer sa septième année. C'était l'époque fixée par l'ancien Cvérémonial de la maison de France pour que le jeune prince passât des mains des femmes, qui avaient jusqu'alors soigné son enfance, aux mains des hommes chargés désormais de diriger son éducation. Ce fut le 15 octobre 1826 que la remise du duc de Bordeaux à son gouverneur, le duc de Rivière, fut faite officiellement au château de Saint-Cloud, dans la salle du trône, en présence de tous les membres de la famille, des grands officiers de la couronne, etc. « L'enfant, amené devant le roi par sa- gouvernante, fut dépouillé de ses vêtements et visité par les médecins, qui constatèrent sa parfaite santé. Quand il fut rhabillé, le roi appela le nouveau gouverneur, et lui dit : Duc de Rivière, je vous donne une grande preuve d'estime et de confiance, en remettant à vos soins l'éducation de l'enfant que la Providence nous a donné, qui est aussi l'enfant de la France. Vous apporterez, j'en suis sûr, dans ces importantes fonctions, un zèle et une prudence qui vous donneront droit à ma reconnaissance, à celle de la famille et de la France. » • .
Clinrles X se tourna ensuite du côté de M°" de Gontaut, qu'il venait de nommer duchesse en témoignage de sa gratitude et de sa satisfaction. « Duchesse de Gontaut, lui dit-il, je vous remercie des soins que vous avez donnés à' l'éducation de ce cher enfant. » Puis, montrant Mademoiselle : « Continuez et achevez celle de cette enfant, qui m'est aussi bien chère, et vous acquerrez de nouveaux droits à ma reconnaissance. » La petite princesse saisit alors les mains de sa gouvernante avec tant d'etïusion que celle-ci eut peine à retenir ses larmes.
Le soir même, la duchesse de Gontaut adressait au duc de Rivière une lettre dans laquelle elle lui peignait le caractère de l'enfant qu'elle avait élevé avec tant de soin.
C'est toujours en suivant l'impulsion de mon cœur, écrivait-elle, que j'ai rempli facilement une tâche pour laquelle il ne m'a fallu que lui... Monseigneur et Mademoiselle me croient aveuglément, car je ne les ai jamais trompés, même en plaisantant. Une plaisanterie que l'esprit d'un enfant ne peut comprendre l'embarrasse, lui ôte l'aisance de la confiance, l'humilie, et l'irrite même, s'il peut croire qu'il a été joué. Monseigneur a encore plus besoin de ces ménagements que la plupart des enfants. La droiture et la générosité de son caractère le portent -à tout prendre au sérieux; quand il croit entrevoir que l'on fait de la peine à quelqu'un, celui qui lui parait opprimé devient alors l'objet de son vif intérêt ; il prend sa défense avec chaleur, et n'épargne pas les reproches; il montre même, en ces occasions, une énergie qui contraste avec la timidité naturelle de son caractère. Avec un tel enfant j'ai dû éviter l'ombre même d'une injustice. Il chérit Mademoiselle, est doux, complaisant, attentif pour elle. J'ai toujours soigneusement évité entre Leurs Altesses Royales les petites contestations de l'enfance; quelque peu importantes qu'elles paraissent d'abord, elles font naître des discussions qui finissent par aigrir le caractère.
Nous recommandons aux mères et aux institutrices la lettre de la duchesse de Gontaut : c'est un véritable programme d'éducation, conçu avec une haute sagesse et un grand esprit pratique. Quoi de plus juste que cette réflexion : « La méthode d'enseigner en s'amusant est de mode, et me paraît mener à une éducation tout à fait superficielle. Ce n'est pas
LA DUCHESSE DE GONTAUT lo?
celle que j'ai cherchée. Que l'instituteur démontre facilement, mais qu'il laisse l'élève se donner de la peine, car il faut qu'il sache de bonne heure les difficultés de la vie et qu'il s'accoutume à les surmonter,.. Un enfant prince, exposé à être loué, court le risque de se croire un prodige. Pour obvier à cet inconvénient, Monseigneur et Mademoiselle ont eu souvent des cours d'enfant de leur Age. J'ai cherché par ce moyen à leur donner l'habitude de voir des succès sans envie et d'en obtenir sans vanité. » Quelle belle et noble pensée que celle-ci : « Dans toutes les occasions, j'ai cherché à ramener l'esprit de Monseigneur vers la morale de la reiir gion, je m'en suis servi comme frein, je l'ai présentée comme espérance. » I^a duchesse de Gontaut était fière de son élève : • '
11 faudra, disait-elle dans la même Ictlre, du temps, de ramitié, ilc la tendresse pour gagner la confiance de Monseigneur. Les traits de son visage m'indiquent l'état de son àme ; il parle peu de ce qu'il éprouve, a beaucoup de sensibilité, mais un pouvoir sur lui remarquable à son âge ; je l'ai vu souffrir sans vouloir se plaindre. On a été frappé des efforts qu'il a faits pour surmonter une timidité que je me su s particulièrement attachée à vaincre. J'ai pu lui faire comprendre la nécessité, pour un prince, de parler à des étrangers d'une manière noble, gracieuse et intelligible... Je me suis toujours appliquée à lui ôter tout moyen, tout prétexte de cacher ses fautes : une mauvaise honte conduit imperceptiblement à la dissimulation et au mensonge. Je suis heureuse d'affirmer que Monseigneur est vrai jusqu'au scrupule. J'ai cru nécessaire, en raison de la vivacité de son caractère et de la haute destinée qui l'attend, de le contraindre à réfléchir avant d'agir. Le mot justice est un vrai charme pour lui ; je n'ai jamais vu un cœur plus loyal.
La femme qui écrivait ces lignes si fermes et si honnêtes, si sensées et si énergiques, n'était pas une femme ordinaire. A la différence de tant d'émigrés, qui n'avaient rien appris ni rien oublié, elle avait beaucoup appris et beaucoup retenu. Les difficultés et les amertumes de l'exil furent pour elle une excellente école. Elle demeura toujours Française d'idées, de goûts et de sentiments. Sincèrement royaliste, mais sans nulle
exagération, elle se rendait parfaitement compte des exigences de la société moderne. Très dévouée à ses princes, elle savait au besoin leur dire la vérité. Elle avait son franc parler avec Charles X, qu'elle connaissait de si longue date^ et qu'elle avait vu dans des situations si diverses.
Il est regrettable que le roi ne l'ait pas plus souvent consultée. Elle lui aurait sans doute épargné bien des fautes, notamment les funestes ordonnances, qu'elle blâma. Ce n'était pas seulement une femme de cœur, c'était aussi une femme de tête. Ses Mémoires sont d'autant plus intéressants qu'aucune prétention littéraire ne se mêle à leur sincérité. Ils ont un caractère intime qui en double le charme. Cette causerie d'une vénérable aïeule avec ses petits-enfants n'est pas seulement solide et instructive, elle est agréable et gracieuse, attendrissante et attendrie.
Dans l'espace de deux ans, depuis 1826 jusqu'en 1828, Charles X nomma trois gouverneurs du duc de Bordeaux. L'un, le duc de Montmorency, n'entra pas en fonctions. Les autres furent le duc de Rivière et le baron de Damas. Le duc de Montmorency avait été nommé par îinticipation, dès le 8 janvier 1826, bien que sa charge ne dût commencer qu'au moment où le jeune prince entrerait dans sa septième année, c'està-dire le 29 septembre. Mathieu de Montmorency, d'abord vicomte et ensuite duc, était né en 1766. Après avoir fait la guerre d'Amérique, il avait adopté les idées de Lafayette, et s'était distingué par son extrême libéralisme. On le vit prêter le serment du Jeu de Paume, et abdiquer le premier, dans la célèbre nuit du 4 août, les privilèges qu'il tenait de sa naissance. Le 12 juillet 1791, il fit partie de la députation qui assista à la translation solennelle des cendres de Voltaire, et, le 27 août de la même année, il appuya la proposition tendant à décerner les honneurs du Panthéon à Jean-Jacques Rousseau. Dans son Petit Almanach des fjrands hommes de la Récohition, Rivarol écrivait, non sans ironie :
Le plfs jeune talent de l'Assemblée : il bégaie encore son patriotisme, mais il le fait déjà comprendre, et la République voit en lui tout ce qu'elle veut y voir. II fallait que Montmorency parût populaire pour que la Révolution fût complète, et un enfant seul pouvait donner ce grand exemple. Le petit Montmorency s'est donc dévoué à l'estime du moment, et il a combattu l'aristocratie, sous la férule de l'abbé Sieyès.
Mathieu de Montmorency ne persista point dans les idées révolutionnaires. Après le 10 août 1792, il se retira en Suisse, à Coppet, auprès de son amie M°" de Staël. Sous l'Empire, il se tint à l'écart. Il était devenu aussi conservateur qu'il avait été libéral, et aussi religieux qu'il avait été voltairien. Il fut, sous la Restauration, l'un des défenseurs les plus convaincus du trône et de l'autel. Ministre des affaires étrangères en 1821, il se révéla comme un diplomate distingué, et, pendant la session de 1822, il fit amende honorable de ce qu'il appelait ses anciennes erreurs.
Comme il avait toujours été sincère dans ses opinions successives, le duc de Montmorency- méritait l'estime générale. Sa piété profonde, son inaltérable douceur, sa charité inépuisable, en faisaient un véritable saint. C'était le type accompli du grand seigneur chrétien. Le nom, le caractère, les traits même du visage, tout en lui était dans une harmonie parfaite. Les adversaires de la Restauration ne pouvaient s'empêcher d'honorer cet homme de bien. En recevant le titre de gouverneur du duc de Bordeaux, il se sentit récompensé du dévouement et des vertus de toute sa vie. Mais il considérait cet emploi si grave comme un pesant fardeau, comme « un immense et redoutable honneur, l'effroi de sa faiblesse et la perpétuelle occupation de sa conscience ». C'est la pensée qu'il exprima dans son discours de réception à l'Académie française. Le comte Daru lui répondit. Dans la même séance. M; de Chateaubi'iand lut un fragment historique. C'était la première fois que, depuis sa sortie du ministère, le célèbre écrivain paraissait en public, et il avait voulu le ifaire pour orner le triomphe de celui dont il avait été le rival.
Le duc Mathieu de Montmorency mourut six mois avant l'époque où il devait entrer en fonctions comme gouverneur du duc de Bordeaux. C'était le Vendredi saint de l'année 1826; il était trois heures de l'aprèsmidi. Devant le tombeau, dans l'église Saint-Thomas-d'Aquin, sa paroisse, le duc priait comme un saint, quand tout à coup on le vit chanceler,
s'affaisser. On se précipita vers lui, on l'entoura, on le soutint; il était mort. A peine la nouvelle fut-elle répandue, que l'église se remplit d'une foule de pauvres, qui pleuraient à chaudes larmes la perte de leur bienfaiteur. Le lendemain, la duchesse de Broglie écrivait à M°" Récamier, pour laquelle le défunt avait une tendresse presque mystique :
Samedi saint. Ali! mon Dieu! mon Dieu! chère amie, quel événement! Combien je vous plains ! Je pense à vous avec déchirement. Tout le passé s'est représenté A moi. J"ai cru voir la douleur de ma pauvre mère, et je pense à la vôtre, chère amie, qui doit être affreuse. Mais quelle belle mort ! Ainsi lui-même l'aurait choisie : le lieu, le jour, l'heure. La main de Dieu, de ce Dieu sauveur dont il célébrait le sacrifice, est là.
Le père Macarthy disait, dans un sermon prêché à la chapelle des Tuileries :
Heureux, ô mon Dieu! celui qui vient devant votre autel, au jour de votre mort, à l'heure même où vous expirâtes pour le salut du monde, exhaler son àme à vos pieds, et s'ensevelir dans votre tombeau !
Enfin, le duc de Laval-Montmorencv écrivait à M°" Récamier :
Je le dis à vous, chère amie, je l'avoue sans fausse modestie, je n'ai jamais eu quelque mérite, quelque honneur dans ma vie, que les actions qui m'ont été communes avec mon angélique ami... Lui seul est heureux; il l'est sans doute; du ciel il voit nos pleurs, nos désolations, nos hommages ; il sera notre protecteur là haut, comme il était notre ami, notre appui sur la terre.
La mort du vertueux duc causa un grand chagrin à Charles X, qui s'exprima ain.si : « Il y a deux personnes en moi, le roi et l'homme, et je ne sais lequel est le plus affligé. »
M. de Chateaubriand aurait désiré — désir d'ailleurs tout naturel, —
remplacer le duc de Montmorency en qualité de gouverneur du duc de
Bordeaux. Mais son vœu ne fut pas exaucé. Dans sa Vie cV Henri de
France, M. de Pêne fait à cet égard les réflexions suivantes :
H ne manquait à Chateaubriand que la sagesse et la vertu pour être le Fénelon d'un nouveau duc de Bourgogne. L'éclat de sa renommée littéraire, le flair politique dont il venait de faire preuve à l'occasion de la guerre d'Espagne, la popularité qui l'entourait, étaient certainement des arguments en sa faveur. Mais, quand on voit les choses de sang-froid, on comprend qu'un irrégulier de génie ne parût pas au roi désigné pour le personnage de Mentor, lui qui avait encore tous les entraînements de Télémaque.
Le choix de Charles X se porta sur l'un de ses plus anciens et de ses plus fidèles amis, le lieutenant général duc Charles de Rivière, C'était un militaire d'une grande bravoure, d'un caractère très doux, plein de modestie et de bonté, très croyant et très pratiquant, un descendant de ces anciens preux qui unissaient dans un même amour Dieu, la France et le roi.
Né le 17 décembre 1763, M. de Rivière avait été le compagnon et le serviteur des exils et de l'infortune des princes qui lui avaient confié, pendant l'émigration, les missions les plus difficiles et les plus périlleuses. Il était secrètement en France, lorsqu'il y fut arrêté, en 1804, et condammé à mort comme impliqué dans le procès de Cadoudal. Au tribunal, on lui montra de loin un portrait du comte d'Artois, en lui demandant s'il le reconnaissait. Il demanda à le voir de plus pi-ès. Puis, quand il l'eut entre les mains, il dit, les larmes aux yeux, en regardant le président : « Croyez-vous que, même de loin, je ne le reconnais'sais pas? Mais je voulais le voir de près encore une fois avant de mourir. » Et le martyr de la royauté baisa religieusement l'image de son cher prince.
Joséphine intervint pour une commutation de peine, qui fut obtenue, c;omme l'avait été la veille celle du duc Armand de Polignac. Napoléon, qui admirait les hommes énergiques, fit offrir à M. de Rivière sa grâce complète, et un régiment ou un poste diplomatique à son choix. L'inflexible royaliste préféra partir pour le fort de Joux, où était mort Tous-
saint Louverture et resta prisonnier jusqu'au moment du mariage de l'impératrice Marie-Louise.
Sous la Restauration, M. de Rivière, qui était marquis, et ne fut nommé duc qu'en 1825, devint lieutenant général, pair de France, ambassadeur à Constantinople, capitaine des gardes du corps de Monsieur. Lors de son avènement, Charles X fit pour son fidèle serviteur ce qui n'avait jamais été fait ; il créa pour lui une cinquième compagnie des gardes du corps du roi. « Mon cher Rivière, lui dit-il, j'ai fait de toi pour mon mieux, mais nous y perdrons toujours tous deux; tu me gardais tous les jours, tu ne me garderas plus que trois mois par an. » Le 30 mai 1825, lendemain de son sacre et jour de la réception des chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit, Charles X conféra le titre de duc à son ami dévoué. « A propos. Rivière, je t'ai fait duc, » lui dit-il. C'était rappeler les termes mêmes qu'avait employés Henri IV envers Sully, dans la même circonstance.
Lorsqu'il fit choix du duc de Rivière comme gouverneur du duc de Bordeaux, le roi dit à M"* de Gontaut : « En nommant Rivière, j'ai suivi, je l'avoue, le penchant de mon cœur; je lui ai des obligations; il n'a cessé de s'exposer pour servir notre cause ; il a supporté la prison, la misère ; je l'aime, et j'y suis habitué. »
Le nouveau gouverneur, qui était très modeste, s'efïrayait de la tâche qui lui était confiée.
Vous me félicitez, écrivait-il à un ami, consolez-moi plutôt, plaignez-moi. Ce doit être un pesant fardeau qu'un emploi si grave. Je suis tranquille sur l'inslruction que recevra mon royal élève ; le savant prélat que le roi a nommé son précepteur sera pour moi un puissant auxiliaire. Mais ma part est encore trop forte. II faut plus que de la fidélité pour une place semblable, il faut de la fermeté sans rudesse, une patience sans borne, de l'adresse, de l'esprit. Je suis effrayé de la mission que j'ai à remplir. J'ai supplié le roi de m'en dispenser, il a insisté. Je lui ai demandé de me l'ordonner, il m'a répondu : « Je ne te l'ordonnerai pas, mais tu me feras plaisir. » Je n'ai pas
dissimulé au roi que j'aurais préféré rester capiluinc de ses gardes, il m'a répondu : « Eh bien ! lu as fait cette place pour toi, lu feras l'autre pour moi. » Comment résister à un pareil langage dans la bouche d'un pareil prince ? On n'a qu'un parti à prendre, c'est de faire tout ce qu'il veut.
Charles X nomma en même temps sous-gouverneurs deux militaires distingués, le colonel marquis de Barbançois et le lieutenant-colonel comte de Maupas. Il nomma précepteur M*'" Tharin, évêque de Strasbourg, et .sous-précepteurs l'abbé Martin de Noirlieu et M. de Barande. L'évêque de Strasbourg était un prêtre pieux et instruit, d'une grande bienveillance et d'une extrême aménité. Mais son choix exaspéra l'opposition, parce que, dans un mandement, il avait pris la défense de l'ordre des jésuites contre les attaques de M. de Montlosier. Toutes les feuilles libérales poussèrent les hauts cris. Le Journal des Débats, furieux que .son candidat à la succession du duc de Montmorencv, M. de Châteaubriand, n'eût pas été nommé, écrivit, à propos de la désignation de M^' Tharin comme précepteur du jeune prince :
Tant d'imprudence confond, tant d'aveuglement désole. On éprouve une douleur profonde à voir ce char qui court aux abîmes, sans pouvoir le retenir.
Le duc de Rivière se dévoua tout entier à la tâche qui lui était confiée. Il ne quittait jamais le jeune pi'ince, et n'accepta plus une seule invitation à dîner. Il couchait dans la chambre de son élève, et veillait nuit et jour au dépôt confié à sa garde. Au mois de février 1828, il tomba malade. Les princes et les princesses lui faisaient de fréquentes visites. Le souverain lui-même, dérogeant, pour cet ami fidèle, à l'étiquette qui lui interdisait de visiter aucune personne étrangère à sa famille, allait le voir constamment, et restait longtemps auprès de lui. Le duc n'avait pas de plus grande consolation, après les secours religieux, que la visite de son roi. Il disait à sa famille, vers le moment où cette visite était attendue : « Ne me laissez pas dormir. » Et s'il sentait venir l'assou-
LES TROIS GOUVERNEURS iGo
pi.ssement : « De grâce, disait-il, réveillez-moi si le roi vient; c'est le meilleur adoucissement à mes maux.- »' Charles X avait peine à retenir ses larmes ; au sortir de l'appartement, il donnait un libre cours à sa douleur. Le petit duc de Bordeaux était tout triste aussi.
Un jour qu'on venait de lui apprendre que le malade avait passé une mauvaise nuit : « Eh bien ! dit-il à sa sœur, jouons aujourd'hui à des jeux qui ne nous amusent pas. »
Un autre jour, on lui avait annoncé un peu de mieux dans l'état de son gouverneur, « En ce cas, s'écriu-t-il, illumination générale, » et il alluma en plein midi toutes les bougies du salon. Le duc de Rivière mourut le 21 avril 1828 ; par ordre du roi, son fils vécut désormais avec le duc de Bordeaux, et reçut les leçons des précepteurs du jeune prince.
Les libéraux auraient voulu que le successeur du duc de Rivière fût un homme de leur choix. Ils soutenaient que les fils de France appartiennent à la nation, et qu'elle a trop d'intérêt à leur éducation pour que leurs parents puissent en disposer seuls comme dans les familles ordinaires. Le ministère aurait voulu être consulté. Charles X répondit qu'il prenait conseil de ses ministres dans tout ce qui regardait l'administration publique, mais qu'il voulait garder sa liberté de père de famille dans le choix des maîtres de son petit-fils.
Le roi nomma le lieutenant général baron de Damas (né en 1785, mort en 1862). C'était un brave militaire et bon chrétien. M. de Lamartine a dit qu'il avait un sens droit, un travail obstiné, une vertu incorruptible ii l'air des cours, une intention patriotique, une impartialité froide, mais point d'extérieur et point d'éclat, « et que sa piété était » lovale et dé.sintéressée comme son cœur ». Il avait été ministre de la guerre et ministre des affaires étrangères, et s'était distingué, sous les ordres du duc d'Angoulême, pendant l'expédition d'Espagne. Mais, sous la Révolution et sous l'Empire, il avait servi dans les rangs de l'armée
russe, et ce souvenir ne le rendait pas populaire. L'abbé Védrenne a écrit, dans sa Vie de Charles X :
Veiller sur la personne du fils de France, en ne le quittant ni jour ni nuit, s'assurer, dans l'emploi de son temps et dans la suite des leçons, que le règlement de son éducation est fidèlement observé ; ne laisser approcher de lui que des personnes dignes de confiance; écarter tous les périls, prévenir le roi de ses moindres indispositions, tel est le devoir du gouverneur. Il demande plus de prudence que d'érudition, plus de probité que de génie. M. de Damas était un royaliste trop éprouvé, un trop fervent chrétien, pour que sa nomination n'occasionnât pas beaucoup de murmures. Sa place, d'ailleurs, avait été désirée par trop de monde pour qu'il n'y eût pas beaucoup de mécontents et de jaloux. Ce fut un cri général contre son incapacité et son ignorance. On eût dit qu'il devait remplir la tâche des Bossuet et des Fénelon, tandis que c'était la place des Montausier et des Beauvilliers qu'il occupait. N'en avait-il pas les vertus, et surtout le dévouement ?
La duchesse de Gontaut raconte ainsi la première entrevue du jeune prince avec son nouveau gouverneur : « Monseigneur fut un peu intimidé, quand le baron, s'avançant près de lui, fît un profond salut, et dit : « Monseigneur, je me recommande à vous. » Ce à quoi monseigneur, ne sachant que répondre, ne répondit rien, et comme personne ne disait mot, le roi nous congédia. Quand M. le duc de Bordeaux apprit que M. de Damas avait six ou sept garçons à peu près de son âge et une .seule fille, il pensa que les garçons joueraient avec lui et que la fille n'embarrasserait pas, sa gaieté revint. » Le petit prince s'habitua vite à son nouveau gouverneur, qui avait les qualités les plus solides, et qui remplit sa tache avec le même dévouement et le même zèle que son prédécesseur.
Charles X était toujours très aimé par la cour, mais il l'était moins par la ville. Vainement, dans ses promenades, il recherchait les saluts de la foule, et s'efforçait, par l'amabilité de ses sourires, de provoquer les acclamations; le public restait froid, et le monarque rentrait aux Tuileries, attristé d'un changement dont il accusait les menées du parti libéral et les calomnies des journaux. L'opposition antireligieuse allait toujours en grandissant, et voulait persuader à la foule que le roi ne tendait à rien moins qu'à placer son royaume sous la direction des jésuites. La personne du souverain était encore respectée, mais les hommes qui avaient sa confiance étaient l'objet des plus violentes critiques. Une coalition des ultras de la gauche combattait avec acharnement le ministère Villèle, auquel on reprochait surtout sa longue durée.
Dès 1827, l'orléanisme, que Charles X ne soupçonnait même pas, existait à l'état latent, et les observateurs sagaces pouvaient annoncer les dangers d'un prochain avenir. Une revue de la garde nationale parisienne en fut le pronostic.
Chaque année, le 12 avril, jour anniversaire de la rentrée de Monsieur à Paris, en 18J4, la garde nationale faisait seule le service militaire des Tuileries. Ce privilège était regardé comme la récompense du dévouement qu'elle avait alors montré au prince, dont elle forma pendant plusieurs semaines la seule force armée. En 1827, le 12 avril tom-
bait le Jeudi saint, jour que le souverain consacrait tout entier à ses devoirs religieux. En conséquence, il décida que le jour de service exceptionnel réservé à la garde nationale serait reporté au lundi 16. Le matin de cette journée, des détachements fournis par toutes les légions, y compris la légion de cavalerie, se réunirent dans la cour du château, et Charles X en passa la revue. Il reçut un accueil enthousiaste, auquel il n'était plus habitué depuis quelques temps, et la foule mêla ses acclamations aux vivats des gardes nationaux. Charles X, tout joyeux, dit aux officiers qui vinrent l'entourer, au moment du défilé : « Je regrette que la garde nationale ne se soit pas trouvée réunie tout entière à la revue. » Alors les officiers répondirent que leurs camarades seraient bien heureux si le roi consentait à passer en revue toute la garde nationale de Paris. Le maréchal Oudinot, duc de Reggio, qui en était le commandant en chef, appuya chaleureusement ce vœu, et le souverain répondit en promettant pour le 29 avril la grande revue qui était si instamment demandée.
Charles X se croyait revenu aux plus beaux jours de sa popularité. Il voulut la consolider, en retirant une loi sur la presse, dont le projet était déposé aux Chambres, et qui, bien que désignée par les ultras comme une « loi de justice et d'amour, » rencontrait une opposition acharnée même au sein de la Chambre des pairs. La loi fut retirée le 17 avril, le jour même où le Moniteur annonçait l'engagement pris, la veille, par le roi, de passer la revue de la garde nationale, le 29. En apprenant le retrait d'une loi impopulaire, les libéraux poussèrent des cris de joie et de triomphe. Des colonnes d'ouvriers imprimeurs précédées de drapeaux blancs, parcoururent les rues aux cris de: « Vive le roi! vive la Chambre des pairs! vive la liberté de la presse! » Le soir, Paris illumina. Une victoire sur l'étranger n'aurait pas été célébrée avec plus de transports d'enthousiasme. Le ministère s'inquiéta de ces bruyantes manifestations d'allégresse qui, au fond, étaient dirigées con-
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tre lui. Il essaya en vain de décider le roi à contremander la revue du 29. M. de Chateaubriand écrivit à Charles X une longue lettre pour le supplier de changer son ministère. Elle contenait le passage suivant :
Sire, il est faux qu'il y ait à présent, comme on le dit, une faction républicaine ; mais il est vrai qu'il y a des partisans d'une monarchie illégitime ; or, ceux-ci sont trop habiles pour ne pas profiter de l'occasion et ne pas mêler leurs voix, le 29, à celle de la France, pour donner le change. Que fera le roi? Cédera-til ses ministres aux acclamations populaires? Ce serait tuer le pouvoir. Le roi gardera-t-il ses ministres? Ils feront retomber sur la tête de leur auguste maître toute l'impopularité qui les poursuit.
Chateaubriand terminait ainsi :
Sire, pour avoir osé vous écrire cette lettre, il faut que je sois bien persuadé de la nécessité de prendre une résolution. Il faut qu'un devoir bien impérieux m'ait pous.sé. Les ministres sont mes ennemis, je suis le leur; je leur pardonne comme chrétien, mais je ne leur pardonnerai jamais comme homme. Dans cette position, je n'aurais jamais parlé au roi de leur retraite, s'il n'y allait du salut de la monarchie.
Toutes ces instances furent inutiles, Charles X ne changea pas son ministère, et la revue de la garde nationale parisienne tout entière eut lieu au Champ-de-Mars, le jour indiqué.
C'est le dimanche 29 avril 1827. Le temps est magnifique. Un soleil printanier donne à la capitale un air de fête. Toute la population est sur pied. Les douze légions et la garde nationale ii cheval — plus de vingt mille hommes, — sont sous les armes, attendant le roi au Champ-de-Mars. Une foule énorme occupe les talus. A une heure précise, Charles X, monté sur un beau cheval qu'il dirige en adroit cavalier, part des Tuileries avec une nombreuse escorte où figurent le Dauphin, le duc d'Orléans, le jeune duc de Chartres, et
iinè quantité de généraux. Les princesses suivent, en calèche découverte. Tout s'annonce, comme devant se passer à merveille. Les gardes nationaux se sont promis de satisfaire le roi par leur attitude. On a fait lire dans les rangs un billet qui est ainsi conçu : « Avis aux gardes nationaux pour faire circuler jusqu'à la dernière file : On a répandu le bruit que les légions avaient le projet de crier: « A bas les ministres! A bas les jésuites! »■ Ce ne peut être que des malveillants, qui ont intérêt à voir la garde nationale sortir de son noble caractère. »
Un grand mouvement de curiosité se produit au Champ-de-Mars. Voilà Charles X qui arrive. Il a le front serein, le sourire sur les lèvres. Sa belle prestance et sa bonne mine plaisent aux masses. On ne croirait pas qu'avant la fin de l'année il sera septuagénaire ; on le prendrait pour un homme de cinquante ans, poudré. Un immense cri de: « Vive le roi! » poussé par les gardes nationaux, répété par la foule, retentit. Le monarque joyeux salue du regard et de la main.
Il passe devant le front des bataillons. Les acclamations redoublent. On entend çà et là quelques cris de : « Vive la Charte ! vive la liberté de la presse! » Mais ils sont étouffés par ceux de: « Vive le roi! » Tout semble marcher à souhait, et Charles X trouve qu'il a été bien inspiré de passer cette revue, que ses timides ministres regardaient comme dangereuse, et qui, jusqu'à présent, n'est pour lui qu'un triomphe. Mais voici que tout à coup, au moment où il paraît devant la septième légion, il remaixjue l'insistance avec laquelle un groupe de gardes nationaux crie « Vive la Charte ! » Le monarque constate un sentiment de malveillance, et soudain son visage, jusqu'alors radieux, se rembrunit. Un garde national ose prendre la parole : « Votre Majesté, dit-il, croit-elle que le cri de « Vive la Charte! » soit un outrage ?» — « Messieurs, répond le roi d'un ton sévère, je suis venu ici pour recevoir des liommages et non des leçons. » La fierté toute
royale de cette réponse produit un bon effet. Les cris de : « Vive le roi ! » reprennent avec énergie. La physionomie de Charles X redevient calme et sereine. A cheval, devant l'Ecole mihtaire, le souverain voit défiler douze légions dont les acclamations sont unanimes. La revue une fois terminée, le roi dit au maréchal Oudinot, commandant en chef de la garde nationale : « Cela aurait pu se passer mieux ; il y a eu quelques brouillons; mais la masse est bonne, et, au total, je suis satisfait. » Le maréchal demande si, dans l'ordre du jour qu'il se propose de publier le lendemain, il pourra faire mention de la satisfaction du roi. — « Oui, répond Charles X, j'y consens, mais je veux connaître les termes dans lesquels ce sentiment sera exprimé. »
Le souverain rentre à cheval aux Tuileries, pendant que chaque légion rentre à son quartier. Quand il arrive au pavillon de l'Horloge, il est reçu par ses deux petits-enfants. Mademoiselle se jette à son cou et lui dit : « N'est-ce pas, bon papa, que vous êtes content ? — Oui, à peu près content, » répondit-il. Le comte de Bourbon-Busset, qui fait partie de la .suite du souverain, dit à la duchesse de Gontaut, sa belle-mère, que tout s'est bien passé. La duchesse d'Angoulême, qui vient de descendre de voiture, en même temps que la duchesse de Berry, a entendu cette phrase. Elle s'écrie : « Vous n'êtes pas difficile. » Autant le roi est calme, autant les deux princesses sont agitées. C'est qu'au moment de leur retour, elles ont été importunées par les cris violents de : « A bas les ministres ! A bas les jésuites ! » On assure même qu'on a entendu le cri de « A bas les jésuitesses! » Le cliquetis des armes a rendu plus sinistres ces insolentes clameurs. La fille de Louis XVI et la veuve du duc de Berry se sont crues insultées dans leur double dignité de femmes et de princesses. La duchesse d'Angoulême, intrépide de visage, mais profondément irritée, a frémi d'indignation. Il lui semblait que la Révolution ressuscitait. Les scènes d'horreur que son oncle Charles X n'avait pas vues, mais dont elle avait été té-
moin et victime, viennent de reparaître à sa pensée : le 5 et le 6 octobre 1789, le 20 juin et le 10 août 1792.
Tandis que la Daupliine se livre aux plus sombres réflexions, la troisième légion de la garde nationale passe rue de Rivoli, sous les fenêtres du ministère des finances. Le ministre, M. de Villèle, est resté toute la journée au ministère, recevant d'heure en heure des nouvelles de la revue. Les persiennes de ses fenêtres sont fermées. Au moment oii la troisième légion défile dans la rue, la musique cesse de jouer, les tambours cessent de battre. Des cris de fureur font explosion dans les rangs: « A bas les ministres! à bas les jésuites! à bas Villèle! » Les gardes nationaux brandissent leurs armes; les officiers euxmêmes font des gestes menaçants; le tumulte est à son comble. M. de Villèle suit intérieurement, de croisée en croisée, la marche de la légion, et traverse ainsi les salons jusqu'aux appartements occupés par sa vieille mère et sa famille, qu'il veut rassurer par son calme. En face du ministère, une grande foule remplit la terrasse des Feuillants, sans prendre part à la manifestation. Mais les clameurs des gardes nationaux redoublent. Ils continuent leur marche, entrent dans la rue Castiglione, arrivent à la place Vendôme, où est situé le ministère de la justice, et recommencent leurs cris: « A bas les ministres! à bas les jésuites ! à bas Peyronnet !»
Invité à dîner par le comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche, avec tous les ministres, M. de Villèle attend jusqu'au dernier moment pour se rendre à l'ambassade, croyant toujours que le roi va le faire appeler! Comme son attente est vaine, il va chez le comte Apponyi et prend part au dîner. Quand on est au dessert, un envoyé de Charles X se glisse derrière sa chaise, et lui dit à voix basse : « Le roi me charge de vous dire de vous rendre tout de suite auprès de lui. » M. de Villèle prend congé de l'ambassadrice, et part pour les Tuileries. Il y trouve Charles X très calme, très rassuré, et ne l'appelant que pour
lui donner un témoignage de confiance et de sympathie. Le ministre s'applique à faire voir au souverahi la situation sous un tout autre jour, à représenter l'incident du ministère des finances comme secondaire, mais à insister sur les faits qui se sont passés au Champ-de- Mars, notamment sur les vociférations poussées autour de la voiture des princesses. « Effectivement, reprend le roi, je les ai entendues s'en plaindre... Eh bien, que me conseillez-vous? » Le ministre répond: « Dissoudre ce soir-même la garde nationale de Paris; donner l'ordre au maréchal de service près de votre personne de faire relever demain, à quatre heures du matin, par la troupe de ligne tous les postes occupés par la garde nationale ; s'en rapporter à cette mesure de force et de justice pour prévenir les suites de la tentative la plus audacieuse de la Révolution depuis le commencement de votre règne. Demain doivent arriver à Paris les quinze mille hommes des troupes appelées pour remplacer les quinze mille hommes de la garnison actuelle. Il suffit de retenir ces derniers, et trente mille hommes suffiront pour contenir les factieux, s'ils avaient la moindre intention de lever la tête, — Eh bien î reprend Charles X, allez en conférer avec vos collègues, et revenez après la soirée que je vais passer chez la duchesse de Berrv. »
Cette soirée est un concert que la duchesse donne aux Tuileries, dans ses appartements du pavillon de Marsan. On écoute très peu la musique. Les incidents de la revue sont l'objet de tous les entretiens. Les courtisans .se demandent si, pour plaire au roi, ils doivent voir les choses en noir ou en rose. Les optimistes et les pessimistes échangent leurs impressions. Charles X semble plutôt pencher du côté des premiers. « Apparemment, dit-il avec sa bonhomie habituelle, ma mauvaise oreille m'a servi en amie, et je lui en sais gré, car je vous proteste que je n'ai pas entendu d'injures. » Il en coûte évidemment au souverain de licencier la garde nationale. C'est elle qui, en 1814, lui a fait un
si brillant accueil. C'est elle dont il a été le généralissime sous le règne de Louis XVIII. C'est elle dont il Se plaît h porter l'uniforme, cet habit bleu à grands galons d'argent, qui lui va si bien. Mais les ministres, à l'exception du, duc de Doudeauville et de M. de Chabrol, se prononcent avec énergie pour le licenciement. Ils font prévaloir leur avis. Après le concert, Charles X signe le décret de dissolution, qui paraît au Moniteur du lendemain, et qui est exécuté sans résistance. « Le roi peut tout! » s'écrie avec enthousiasme le duc de Rivière, et, le 6 mai, M. de Villèle adresse au prince de Polignac, alors ambassadeur à Londres, une lettre où il lui dit : « La dissolution de la garde nationale a eu un plein succès; les mauvais en ont été confondus, les bons ralliés et encouragés, Paris n'a jamais été plus calme que depuis cet acte de sévérité, de justice et de vigueur. » La monarchie se croit sauvée; elle est perdue.
Dans l'entourage de Charles X, on se faisait encore les plus grandes illusions, et la duchesse de Berry n'avait pas un seul instant l'idée que les droits de son fils pourraient être compromis. On se persuadait que l'opposition resterait toujours dynastique, et que les plus fortes crises ne pourraient aboutir qu'à des changements de ministère. Cependant, même à la cour, des gens plus avisés commençaient à s'inquiéter, et apercevaient bien des points noirs à l'horizon. Certains royalistes, éclairés par l'expérience de l'émigration et de l'exil, avaient le pressentiment que la Restauration ne serait pour eux qu'une halte dans le chemin des catastrophes et de la douleur. Ils gémissaient de la quiétude optimiste dans laquelle quelques courtisans réussissaient à endormir le roi. Il y eut des serviteurs courageux et fidèles qui, au risque de déplaire à leur maître et de perdre ses bonnes grâces, ne reculèrent pas devant la triste obligation de lui dire toute la vérité. Dès le commencement de son règne, Charles X entendit d'utiles avertissements, et plus tard il se reprocha de ne pas les avoir mieux écoutés. On doit toutefois lui rendre cette Justice que s'il n'eût pas la sagesse de mettre à profit de pareils conseils, il n'en voulut jamais aux hommes de cœur qui avaient osé les lui donner.
Au nombre de ces hommes figurait le vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld, fils du duc de Doudeauville, gendre du duc Mathieu de Mont-
morency, et chargé du département des beaux-arts, au ministère de la maison du roi. En publiant les rapports qu'il adressa à Charles X, depuis l'avènement de ce prince jusqu'à la révolution de 1830, il a écrit :
Voici les respectueux et tendres avertissements dont on a fait trop peu de cas, et qui eussent pu sauver le roi et la France. Je les inscris ici, avec les sinistres prédictions qui s'y trouvent, et qui n'ont été que trop réalisées. Ce ne sont point des prophéties après coup. Nous avions vu d'avance les malheurs du roi, la chute de la monarchie, la ruine de la légitimité. Chaque page, ensuite chaque ligne, et bientôt chaque mot de cette partie de mes Mémoires sera le cri d'alarme : « Dieu sauve le x roi! ]? Hélas! il ne l'a pas sauvé. On a toujours tort quand on n'a pu parvenir à se faire entendre et croire. C'est donc sans orgueil pour . mes prévisions, mais avec l'amer regret de n'avoir pu les faire accueillir, que je rappelle ce long monologue à l'adresse de Charles X.
Dès le commencement du règne, comme s'il prévoyait qu'un jour la Chambre signerait l'Adresse des 221 et que M. Laffite serait le banquier de la révolution de Juillet, le vicomte Sosthènès de la Rochefoucauld écrivait au souverain, en décembre 1824 :
Le roi a deux choses à combattre pour la gloire et la force de son règne, l'envahissement de la Chambre des députés et le pouvoir de l'argent en Europe. Quatre banquiers pourraient aujourd'hui décider la guerre, si tel était leur plaisir. Les souverains ne peuvent trop chercher à s'affranchir de ce nouveau sceptre qui s'élève audessus du leur. Le triomphe des hommes d'argent flétrirait le caractère et les mœurs de la France. , . .
M. de La Rochefoucauld ajoutait (rapport du 31 janvier 1825) cette prédiction, qui prouve à quel degré arrivait sa franchise dans .ses loyales explications avec son roi : '
Nous sommes entre plusieurs écueils également dangereux : la révolution avec le duc d'Orléans, et l'exagération avec le bon Polignac... Le mot d'ordre "est celui-ci r « Ces princes finiront comme les Stuarts. » M"" de..., qui ameute contre les lois à présent éa' discussion, disait : « Oui, c'est le deuxième trône des «Stuarts». Les
homnies de gauche comparent l'archevêque de Reims au père Peters, confesseur remuant et ambitieux du roi Jacques... Il m'en coûte d'écrire ainsi au roi, et j'ai pris là une rude tâche en me promettant de ne lui rien cacher. Quelquefois mon cœur se serre, ma main s'arrête ; mais j'interroge ma conscience, qui semble se troubler, et la nécessité indispensable de dire tout au roi, pour qu'il juge dans sa sagesse, me décide à continuer.
Que de sages avertissements donnés par le courtisan courageux, ou, pour mieux dire, par le fidèle ami, pendant l'année 1825, l'année du sacre ! « La bonne madame de M..., du Sacré-Cœur, disait l'autre jour : « Nous avions un roi sans jambes avec une tête ; maintenant nous avons » des jambes sans tête. » Elle est inouïe la peine qu'on se donne dans un certain monde pour établir ([ue le roi n'a pas de caractère. Il faut que l'avenir donne à tous un démenti formel ; il faut que l'avenir leur apprenne que le roi sait distinguer ceux qui trahissent sa cause de ceux qui la servent. » (Rapport du 1" mars 1825.) « Le roi veut-il courii* toutes les chances d'un bouleversement complet en se jetant entre les mains de l'exagération ? Ce serait retomber sous les coups de la Révolution, qui a compté sur elle pour pousser la monarchie dans l'abîme qu'elle tient constamment ouvert à ses côtés. »
Dès 1825, on commençait à critiquer le roi. On l'accusait de trop s'adonner à la chasse. Le temps approchait où ses ennemis diraient — cruel jeu de mots : « Il n'est bon qu'à chasser, » et traduiraient les quatre lettres placées à la porte des maisons M. A. C. L. (maison assurée contre l'incendie) par cette phrase : « Mes amis, chassons-le ! » Le 17 juin 1825, M. Sosthènes de La Rochefoucauld écrivait :
Je dois tout dire au roi. J'ai évité de faire donner à l'Odéon Robin des bois,
paice que c'est un sobriquet qui a été donné criminellement dans le peuple à celui
qu'on accuse de chasser trop souvent, accusation bien injuste aux yeux de ceux qui
^a•. eut que jamais prince n'a travaillé plus que celui auquel on fait allusion. Quand
le roi prend cette distraction qui lui est nécessaire, pourquoi s'empresser de le faire
178 LA DUCHESSE.de BERRY ET LA COUR DE CHARLES X
connaître au public? C'est du cliàtoau que partent toutes les nouvelles, et le Constitutionnel et la Quotidienne sont constamment les mieux instruits :
M. de La Rochefoucauld revenait sur le même sujet, le 6 octobre :
Je me désole de voir sans cesse tous les journaux rabâcher chasse et chasse. Je sais l'olTet que cela produit... J'ai voulu remonter à la source de ces méchants bruits, et M... m'a fait dire confidenliellcment que ces bulletins lui venaient de la cour, et avec une telle importance qu'il en retranchait toujours les trois quarts. Dans ce cas, c'est au roi à ordonner.
Rapprochons de ce rapport le passage suivant des Mémoires du duc Ambroise de Doudeauville :
Je dois justifier Charles X de celte passion pour la chasse qu'on lui reprochait si amèrement dans ce temps où la malveillance et la mauvaise foi s'emparaient de tout ce qui devait lui nuire. Cinq jours entiers la semaine, il restait dans son appartement à s'occuper des affaires de l'État et à travailler avec les ministres à examiner seul leurs différents rapports... Avec un cœur sensible, beaucoup d'àme et bien plus d'espril qu'on ne l'a cru, il avait beaucoup de raison et un jugement ti'ès sain. Nous en étions souvent étonnés au conseil qu'il présidait, et qu'il faisait durer deux, trois, quatre, cinq heures, sons se permettre la moindre distraction, et sans jamais manifester d'ennui. Souvent, dans les discussions les plus difficiles, il ouvrait un avis qu'aucun de nous n'avait eu, et qui, plein de sagesse, aplanissait toute difficulté... .
Deux fois par semaine, et souvent une fois S3ulement, quand le temps le permettait, il sortait de sa triste prison, et alors il allait chasser, soit à tir, soit à courre. C'était, on en conviendra, un e.xercice bien nécessaire, après un travail si assidu et des occupations si sédentaires.
Voilà à quoi se bornaient, je le certifie, ces chasses dont la calomnie, pour le perdre, lui faisait un crime. Chaque fois qu'il allait chasser, les journaux de l'opposition ne manquaient pas de l'annoncer, ce qui persuadait à presque toute la France qu'il passait tous les jours dans les agitations de ce plaisir.
. Le flot du dénigrement contre le souverain montait sans cesse. Le vicomte de La Rochefoucauld s'en apercevait très bien. Il écrivait au roi, le 13 octobre 1825 :
Lintérieur de la Fiance, sous le rapport du commerce, de l'agriculture, de l'industrie, de la richesse, offre le coup d'œil le plus étonnant. Que Charles X, jouisse, en père et en roi de son ouvrage ; mais qu'il songe que le plus léger sommeil serait suivi d'un réveil terrible !
Le 12 janvier 1826, au moment où son beau-père, le duc Mathieu de Montmorency venait d'être nommé gouverneur du duc de Bordeaux, M. de La Rochefoucauld écrivait encore au souverain :
Remcrcierai-je le roi de la nomination de M. de Montmorency ? 11 y a six mois, ce choix eût été utile. Aujourd'hui, il n'est que bon. Mais, hélas ! que cet intéressant petit prince est loin de la couronne ! Et que de secousses et de révolutions il faudra qu'il traverse avant! Si jamais... Dieu veille sur la France! Les d'Orléans font un chemin effrayant.
Les symptômes précurseui's de l'orage s'accumulaient de la manière la plus alarmante. Lisons cet autre rapport du vicomte de La Rochefoucauld (8 août 1826) :
L'indifférence pour la religion, la haine contre les prêtres ont ét'^ les symptômes de la Révolution. Dieu veuille que les mêmes choses n'amènent pas les mêmes résultats ! Les malheureux ecclésiastiques n'osent plus sortir dans les rues ; ils sont partout insultés. Il y a trois jours, un homme très bien mis, passant auprès de la sentinelle du Luxembourg, lui dit, en montrant un prêtre : « Sois tranquille, dans un an tu « ne verras plus tous ces misérables. » Le malheureux curé de Clicliy a couru de véritables dangers, entouré par deux ou trois cents forcenés qui criaient : « A bas les calo- « tins ! » Tous les jours c'est une scène du même genre.
La popularité de Charles X, .si grande au conunencement de .son règne, diminuait chaque jour à Paris. M. de La Rochefoucauld ne craignait pas de le lui déclarer.
Par quelle inconcevable fatalité, écrivait-il le 6 février 1827, le roi, au milieu de tous les soins qu'il se donne pour assurer le bonheur de ses peuples, perd-il chaque jour dans leur aflection et leur amour? Au spectacle, — et c'est là, pour rappeler une expression de Bonaparte, qu'on tàte le pouls à l'opinion publique, — on saisit
avidement les allusions les plus séditieuses et les plus hostiles. Samedi dernier, des vers, dont le sens était que les rois qui ont perdu l'amour de leurs peuples ne rencontrent plus sur leur passage que silence et froideur, ont été salués d'un triple applaudissement et redemandés avec fureur.
Le rapport du 12 mai 1827 ressemblait à une cloche d'alarme :
Les circonstances, y était-il dit, deviennent si graves que les esprits les plus calmes s'en montrent effrayés; il n'y a plus maintenant qu'une opinion et qu'un sentiment: le doute et la crainte. On se dit hautement, comme il y a huit ans : — Cette branche ne peut conserver la couronne ; c'est impossible. Qui lui succédera ? Que de choses, grand Dieu ! faites depuis huit ans, et que de choses oubliées !
Exposé à un déchaînement d'hostilités et d'intrigues incessantes, pris entre deux feux, — l'extrême droite et la gauche, — M. de Villèle n'avait plus la force de gouverner. Son ministère allait finir. Plus tard, en retraçant dans son carnet cette phase de sa carrière, il écrira :
Tout ce qui se passait était d'une faiblesse destructive de tout gouvernement et désespérante pour celui qui en supportait toute la responsabilité avec tout le poids des affaires. Mais il n'était pas et ne prétendait pas être le cardinal de Richelieu. Il n'en avait ni le caractère, ni l'ambition, ni les facultés supérieures. Il ne les enviait même pas. Quand il eût été tout autre sous ce rapport, comprimer et annuler son. roi, opprimer la fille de Louis XVI et la veuve du duc de Berry, exiler hors de France le nouveau Gaston d'Orléans et sa nombreuse famille, faire tomber les têtes des pygmées de cour, plus dangereux peut-être avec leur influence sur le roi et sa famille et leurs menées fâcheuses à la cour des pairs que les Montmorency et les Cinq-Mars, était un rôle qu'il n'aurait jamais ambitionné, ni accepté.
Charles X sacrifia M. de Villèle, qui avait pourtant ses sympathies, et le remplaça par un ministère libéral, mais peut-être avec l'arriè repensée de prendre prochainement un ministère d'extrême droite. Le ministre qui se retirait aurait voulu rester à la Chambre des députés pour y défendre ses actes. De leur côté, ses successeurs, craignant son influence dans cette Assemblée, prétendaient le faire entrer à la Chambre
des pairs, où, à leurs yeux, sa présence serait pour eux moins dangereuse. Au dernier conseil des ministres où M. de Villèle assista, dans la soirée du 4 janvier 1828, le roi lui fit passer un billet au crayon, par lequel il lui annonçait qu'il l'appelait à la pairie. L'homme d'Etat refusa par un billet également écrit au crayon. « Vous voulez donc vous imposer ù moi comme ministre, » écrivit de nouveau Charles X. M. de Villèle parut ému, et fit passer au souverain cette réponse : « Le roi sait bien le contraire, mais puisqu'il a pu l'écrire, qu'il fasse de moi ce qu'il voudra, et Dieu veuille qu'il n'ait pas à s'en repentir. » Le lendemain, le ministère Martignac entrait en fonctions, et la duchesse d'Angoulème disait à Charles X : « Il est donc vrai que vous laissez partir Villèle ? Mon père, vous de.scendez aujourd'hui la première marche du trône. »