‹ La cour de Charles XChapitre 6 sur 22 · LE MINISTERE MARTIGNAC · texte numérisé non relu

LE MINISTERE MARTIGNAC

M. de Martignac, qui remplaçait M. de Villèle au ministère de l'intérieur, était un homme de mérite, honnête, libéral et sincèrement dévoué au roi. Né à Bordeaux en 1776, il fut d'abord avocat au barreau de cette ville, et se fit en même temps connaître par des vaudevilles spirituels. Au retour des Bourbons, il entra dans la magistrature, devint procureur général à Limoges, fut élu député en 1821, et se distingua à la tribune. Il fut ministre de l'intérieur depuis le mois de janvier 1828 jusqu'au mois d'août 1829, et son nom est resté au cabinet dont il faisait partie. Il avait pour collègues des hommes éclairés et modérés, tels que le comte Auguste de La Ferronnays, M. Roy, le comte Portalis. Il essayait de concilier les ditïérents partis, et de préserver le trône du double danger de la réaction et de la Révolution. Pris comme entre deux feux, entre l'extrême droite et l'extrême gauche, il devait échouer dans sa généreuse tentative.

Le sentiment royaliste allnit s'aftaiblissant. Le 24 janvier 1828, quelques jours après la formation du ministère Martignac, le vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld écrivait dans un rapport au roi :

En allant à Saint-Denis le 21 janvier (anniversaire de la mort de Louis XVI), et en voyant la légèreté avec laquelle la cour elle-même s'y rend, il m'a été impossible de ne pas faire de bien tristes réflexions sur la futilité d'un siècle où aucun souvenir n'est sacré. Et de quel droit demanderait-on plus de mé-

moire au peuple, lorsqu'on lui donne un pareil exemple? Point de corlège, point de voitures drapées, rien de cette pompe qui frappe l'imagination et les yeux. Quelques voilures isolées parcouraient rapidement la route, comme si chacun aspirait à être plus promplement débarrassé de tout ce que ce jour de cruelle mémoire a de grave et de lugubre.

Les ultras songeaient beaucoup moins aux véritables intérêts de la monarchie qu'à leurs propres rancunes et à leurs ambitions personnelles. Ces prétendus soutiens du trône creusaient l'abîme dans lequel le trône allait être englouti. Charles X, aveuglé, songeait déjà à appeler le prince de Polignac aux affaires, et regardait le ministère Martignac comme un expédient provisoire. Au grand désespoir des membres de ce cabinet, il restait en relations avec M. de Villèle, dont il avait regretté la chute. Après l'ouverture de la session, il écrivait à son ancien ministre, le 6 février 1828 :

Que pensez-vous de mon discours? J'ai fait de mon mieux; mais comme il a du succès auprès dès gens à opinion douteuse, j'ai peur qu'il ne vaille pas grand'chose. Tout me paraît si embrouillé que je ne sais sur quoi compter. Les éloges des Débats et du Constitionnel me font craindre d'avoir dit des sottises. J'espère cependant que non, et je continuerai à arrêter avec fermeté ce qui pourrait amener des concessions dangereuses.

D'autre part, s'il y avait parmi les libéraux des hommes sincères et bien intentionnés, qui entendaient l'ester fidèles au trône comme à la Charte, d'autres, sous les apparences du dévouement au roi, masquaient déjà la trahi.son. Ceux qui, deux ans plus tard, devaient se vanter d'avoir travaillé pendant toute la Restauration à la ruine de la branche aînée, les acteurs de la comédie de quinze ans, comme ils se sont appelés eux-mêmes, se donnaient, en 1828, comme partisans et admirateurs enthousiastes de Charles X. Au commencement de la session, un député de la gauche ayant afïecté de dire à la tribune que le roi n'avait pas un seul ennemi, la droite laissa échapper quelques murmures de

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doute. Un de ses membres, M. de Marinhac, s'écriia: « Comme bon prince, je crois que Sa Majesté n'a pas d'ennemis, mais, comme roi, il en a beaucoup, et j'en connais, •> ajouta-t-il en regardant ses contradicteurs. La gauche tout entière s'indigna et fit rappeler l'orateur à l'ordre. M. Dupin remercia le président, et dit d'une voie émue: « C'est une calomnie, une insulte que nous ne pouvons suppoi'ter. Rien n'est plus blessant pour nous que de nous entendre accuser d'être les ennemis de ce qui est adoré, chéri, béni. »

La tactique de l'opposition était de Hatter le roi, mais pour le désarmer, et de faire considérer comme des ministériels des révolutionnaires. M. de Martignac était de bonne foi, mais beaucoup de gens qui se vantaient de le soutenir ne l'étaient point, et peut-être M. de Villèle avait-il raison, quand il écrivait à Charles X, en juin 1828 :

Je n'ai pu servir Votre Majesté qu'avec les lumières et le caractère que Dieu m'a donnés. Il m'eût été, il me serait impossible de croire qu'on puisse maintenir l'autorité par des concessions et en s'appuyant sur ceux qui veulent la renverser.

Cependant, il y eut encore quelques beaux jours pour le vieux roi. Son voyage dans les départements de l'Est, en 1828, fut une ovation continuelle qui lui rappela l'enthousiasme des débuts de son règne. Parti de Saint-Cloud le 31 août, il arrivait à Metz, le 3 septembre. Toutes les maisons de cette grande ville militaire étaient pavoisées de drapeaux blancs ornés de Heurs de lis. Après avoir visité quelques-unes des fortifications, Charles X parvint, en suivant les remparts, à un pavillon élevé sur l'emplacement de l'ancienne citadelle. De longs gradins couverts étaient disposés pour les dames de la ville ; un nombre pi-odigieux de spectateurs occupaient les remparts. En présence du souverain, un régiment du génie simula l'attaque d'une demi-lune et d'un bastion.

Le 6 septembre, Saverne fit au roi une réception très pittoresque. Tous les cantons, toutes les communes de l'arrondissement y avaient envoyé, avec leurs maires et leurs plus riches fermiers, leurs villageoises les plus jolies en costume alsacien. Cinq cents paysans, vêtus du gilet rouge et du long habit noir, la tête couverte du grand chapeau rabattu d'un côté, un ruban blanc noué autour du bras gauche, étaient à cheval au lieu du rendez-vous. Les jeunes filles, portant des drapeaux et des guirlandes, y avaient été amenées dans des chariots dont chacun contenait douze ou seize d'entre elles. Dans d'autres chariots se trouvaient des musiciens. Les jolies Alsaciennes offrirent une corbeille de fleurs au monarque, puis il déjeuna avec les autorités, et, à un signal, des feux s'allumèrent à la fois dans la plaine et sur les montagnes qui l'entourent.

Le 7 septembre, Charles X entrait en triomphe à Strasbourg. A une lieue de la ville, sur une éminence d'où on la découvre, et d'où l'on aperçoit dans le lointain les monts boisés de la Forêt-Noire, il était attendu par une foule de jeunes filles en costume alsacien, qui se tenaient dans trois cents chariots attelés à quatre ou à six chevaux, et par douze cents cavaliers, divisés par escouades, qui avaient à leur tète les maires ceints de leurs écharpes, et portaient à la main des étendards fleurdelisés. Le cortège royal passa, sous des berceaux de verdure et de fleurs, au milieu de cette longue file de voitures et de cavaliers, qui l'escortèrent ensuite jusque dans les murs de Strasbourg. Ravi de l'enthousiasme dont il était l'objet, le souverain se rendit à la cathédrale, où l'on chanta un Te Deum. Le soir, la flèche de cette merveilleuse basilique fut illuminée; on aurait dit une pyramide d'étoiles.

Le roi de Wurtemberg, le grand duc de Bade et ses trois frères vinrent saluer le roi de France dans la capitale de l'Alsace. Il leur fit voir à l'arsenal seize cents bouches à feu sur les affûts, et des armes sulfisantes pour armer cent mille hommes.

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