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LE MINISTÈRE MARTIGNAC

« Sire, et vous, messeigneurs, leur dit-il avec un sourire où la fierté souveraine s'unissait à une parfaite urbanité, je n'ai rien de caché pour vous ; voilà ce que je puis montrer à mes amis comme à mes ennemis. »

Oui, la France était grande alors, et personne n'aurait pu prédire à l'Alsace le sort qui lui était réservé quarante-deux ans plus tard. L'armée faisait l'admiration de l'Europe. La marine venait de retrouver à la bataille de Navarin son prestige et sa puissance du temps de Louis XVL Charles X avait dit à M. Hvde de Neuville :

« La France, quand il s'agit d'un noble dessein, ne prend conseil que d'elle-même. Ainsi, que l'Angleterre veuille ou ne veuille pas, nous délivrerons la Grèce. Continuez avec la même activité les armements, je ne m'arrêterai pas dans une voie d'humanité et d'honneur. »

Et, au moment même où le roi très chrétien était salué par les princes allemands dans la capitale alsacienne, ses troupes victorieuses achevaient en Morée l'affranchissement de la Grèce.

Charles X revint par Colmar, Lunéville, Nancy et la Champagne. A Troyes, il se vit entouré par tous les députés libéraux, et il décora Casimir Perrier. Partout il recevait un accueil enthousiaste. De retour à Saint-Cloud, le 19 septembre 1828, il fut chaleureusement félicité par toute sa cour. Cependant, comme la duchesse de Gontaut lui disait :

« Sire, vous devez être heureux.

— Que signifient les vivats? répondit-il, non sans tristesse. Ces démonstrations tout extérieures ne doivent pas éblouir; un signe amical de la main, l'air satisfait d'un prince, d'un roi, les obtient. »

Malgré cette réflexion philosophique, Charles X triomphait. Si ses ministres voulaient mettre à l'actif do leur politique libérale les ovations qu'il avait reçues dans l'Est, il leur faisait remarquer que, l'année précédente, sous le ministère de Villèle, il n'avait pas été moins

bien accueilli, lors de sa visite au camp de Saint-Omer. Dans l'enthousiasme dont les populations lui donnaient de bruyants témoignages, il voyait un hommage rendu au pi'incipe monarchique, et non à la politique de tel ou tel ministère. « Vous entendez, disait-il, ces gens-là; crient-ils: Vive la Charte! Non, ils crient: Vive le roi! » Encore confiant dans l'avenir, il voulait se persuader à lui-même que les obstacles qui s'amoncelaient contre sa dynastie n'étaient que des nuages qu'un vent favorable dissiperait bientôt. « Ah! monsieur de Martignac, s'écriait-il avec une joie profonde, quelle nation! Que ne devons-nous faire pour elle ! »

Au moment même où Charles X avait parcouru les provinces de l'Est comme un triomphateur, la duchesse de Berry faisait dans l'Ouest, un voyage qui ne fut pas moins beau que celui du souverain

Jamais ^■oyage princier ne fut plus triomphal que celui de la duchesse de Berry dans les provinces de l'Ouest en 1828. Madame, qui était partie de Paris le 16 juin, y revint le 1" octobre, et pendant ces trois mois et demi, il ne se passa pas un jour où elle ne fût l'objet d'ovations enthousiastes. Dans un livre qui a près de six cents pages, le vicomte Walsh a décrit avec la fidélité d'un Dangeau ce voyage, où la mère du duc de Bordeaux avait été traitée comme une reine de conte de fées.

Le 16 juin, la princesse coucha à Rambouillet, où deux ans plus tord l'attendaient de si cruelles épreuves. Le 18, elle visita Chambord, où elle fut reçue par le comte Adrien de Calonne, auteur du projet de souscription grAce auquel ce château historique était devenu la propriété du duc de Bordeaux. Elle lut avec plaisir des inscriptions imaginées en son honneur.

■ Sur la porte Royale :

O vieux séjour des rois pleurait le long outrage Dont le temps a terni son antique splendeur, Mais, comme un jour serein perce un sombre nuage, Tu parais, tu lui rends i'espoir et le bonheur.

Sur la porte du donjon : ^

■ Sous des coups destructeurs ces murs allaient périr ; La France y vint placer un gage d'espérance. Puissent à leur aspect, tes yeux y découvrir l/avenir de ton fils dans l'amour de la France !

Sur l'écusson de François I" :

Pour ta race chérie Amour point ne varie.

Malgré le vent qui soufflait avec force, Madame monia jusqu'au point le plus élevé du château, la plate-forme de la lanterne, dite Fleurde-Lis, où se termine le fameux escalier à double rampe. De là, elle promena ses regards sur la vaste étendue du parc ayant huit lieues de circonférence, et renfermant, outre six à sept mille arpents de bois, vingt-trois fermes, dont les bâtiments, les champs cultivés et les troupeaux épars animaient les différents points de vue. En descendant, elle dit : « Je veux marquer ici mon nom ; j'aimerais à le revoir, quand je viendrai chez le duc de Bordeaux. » Et avec un poinçon elle grava ces mots : — 18 juin 1828. Marie-Caroline. — Quelques jeunes filles lui offrirent des agneaux blancs comme la neige, ornés de rubans roses et verts, avec une biclie apprivoisée, sur le collier de laquelle on lisait : « Hommage des habitants de Chambord. » Le même jour, elle était allée rendre visite dans leurs châteaux au maréchal Victor, duc de Bellune, et au duc d'Avaray ; et le soir elle rentrait à Blois. Madame en repartit, le 19 juin, après avoir examiné la salle des États, la chambre où fut assassiné le duc de Guise, la tour où Catherine de Médicis consultait les astrologues. Le 20, elle assistait à Saumur à un brillant carrousel que l'Ecole de cavalerie donnait en son honneur. Le 21, elle entrait à Angers au milieu des acclamations. Le 22, elle visitait le château du comte de Walsh de Serrant. Sa voiture s'avançait sous des voûtes de verdure ornées de fleurs et d'étendards.

La princesse arrivait le même jour à Saint-Florent — Saint-Florent,

qui, en 1793, avait donné le signal de la guerre de Vendée, Saint-Florent où l'armée vendéenne avait opéré le célèbre passage de la Loire, comparable à celui de la Bérézina. C'est là que les vieux témoins des luttes, que Napoléon qualifia du nom de « guerre de géants », s'étaient rassemblés près du tombeau de Bonchamp pour attendre la duchesse de Berry. Toutes les hauteurs du voisinage étaient hérissées de drapeaux blancs. De loin on les voyait flotter sur les clochers, sur les châteaux, sur les chaumières, sur les arbres isolés. Il y en avait jusque sur les fosses des cimetières. Un fils avait dit : « Mon père est mort pour le drapeau blanc, plantons-en un sur sa tombe ; les morts doivent aussi se réjouir, car Madame vient honorer leur fidélité. » Cet exemple avait été suivi, et les tombeaux venaient d'arborer le signe de ralliement de ceux qui y reposaient. Quand elle fut sur les bords de la Loire, la princesse s'arrêta un instant, frappée de la majesté du paysage. Le canon mêlait sa voix grandiose aux acclamations de quinze mille Vendéens. Le fleuve était couvert d'une foule de bateaux pavoises. Un magnifique soleil éclairait cette fête.

Il était près d'une heure quand Madame arriva à Milleraye, en face de Saint-Florent. C'est là que le général de Bonchamp, un des héros de la Vendée, avait rendu son âme à Dieu. On montrait la chaumière oîi ses soldats l'avaient déposé pour mourir. Sa veuve attendait la duchesse de Berry. Quel contraste entre l'allégresse de la ville de Saint-Florent et la consternation des jours de deuil et de malheur où sa population, en octobre 1793, fuyait sur la rive droite de la Loire, laissant derrière elle toutes ses habitations en proie aux flammes ! Les cris de détresse et de désespoir qui retentissaient sur les bords du fleuve, dans l'année fatale, se trouvaient maintenant remplacés par des cris de joie. Madame s'embarqua au milieu des acclamations. Sa barque était escortée d'un grand nombre de bateaux, dont six contenaient des Vendéens, porteurs de drapeaux troués par les balles dans les batailles de Fontenay et de

192 LA DUCHESSE DE BERRY Eï LA COUR DE CHARLES X

Torfou, de Laval et de Dol. Groupés sur le coteau de Saint-Florent, plus de quinze mille spectateurs suivaient des yeux cette flotille, au milieu de laquelle on apercevait la duchesse de Berry, debout, visiblement émue. E|le débarqua devant le plateau de Saint-Florent, et gravit à pied la cote, qui y conduit. Quand elle fut arrivée au sommet, elle se trouva au milieu d'un camp de cinq mille soldats vendéens, qui avaient participé à la guerre de 1793, ou à la prise d'armes de 1815. C'est là que Cathelineau, comme au temps des Croisades, avait crié : « Dieu le veut ! Marchons !» — « Oh ! quel jjeuple, disait la princesse. Quelles belles et honnêtes figures ! Quel accent ils ont quand ils crient : « Vive le roi ! » Oh ! oui, on voit bien qu'ils nous aiment ! » Elle se rendit ensuite à l'église de Saint-Florent, où, agenouillée sous un dais, elle entendit la messe. Elle considéra avec émotion le tombeau de Bonchamp, et dit, en regardant sa statue : « Il a l'air de commander encore. » En sortant de l'église, elle alla voir le lieu où est enterré Cathelineau, et prit sous une tente un repas que lui offrit la comtesse d'Autichamp. Elle se fit raconter en détails le célèbre passage de la Loire, l'époque sinistre où toute la ville de Saint-Florent fut incendiée en vertu des décrets de la Convention, et où on ne laissa debout qu'une seule maison, celle où le général républicain Léchelle avait établi son état-major. A trois heures de l'après-midi, Madame s'embarqua de nouveau sur le bateau à vapeur qui l'attendait à la pointe de Varades, et se rendit ainsi à Nantes. Les habitants des deux rives du fieuve la saluaient au passage. Les tabliers rouges et les coiffes blanches des femmes tranchaient, dans le paysage, avec les habits sombres des hommes. Pour être mieux reconnue de la foule, la princesse, vêtue d'une simple robe de soie brune, avec une longue chaîne d'or au cou, se séparait de sa suite, montait sur la partie la plus élevée du bateau à vapeur, et saluait de la voix et du geste toutes ces populations fidèles. Les hommes agitaient des bannières et des étendards. Les femmes prenaient leurs petits

enfants dans leurs bras, et disaient : « Regarde-la bien ; c'est la mère du duc de Bordeaux. »

Le peuple semblait marcher sur l'onde pour contempler de plus près Madame. Pas une roche avancée dans le fleuve qui ne fût occupée. Là où la Loire était trop large pour que de la rive on pût bien distinguer les traits de la princesse, les riverains avaient, en quelque sorte, rapproché les bords, en formant au milieu du fleuve des rues de bateaux, qui avaient leurs pavillons et leurs arcs de triomphe. A une lieue de Saint-Florent se trouve un rocher qui fait saillie dans les eaux de la Loire. Là était un vieux Vendéen, tout seul, ses cheveux blancs et longs agités par le vent. Debout sur le rocher, il tenait un drapeau blanc, et avait à ses pieds un chien. C'était, au dire du Monitear, l'image symbolique de la fidèle Vendée.

Le même jour, 22 juin, à sept heures du soir, la princesse arrivait à Nantes. Elle faisait à pied le trajet du port Maillard à l'hôtel de la préfecture, et avait peine à fendre les flots enthousiastes d'une innombrable multitude. Le lendemain, elle était à Savenay, où elle s'arrêtait, en sortant de l'église, devant le monument élevé à la mémoire des victimes du combat du 23 décembre 1793. Le 24, elle se rendait à Sainte- Anne d'Auray, pèlerinage vénéré dans toute la Bretagne, et allait visiter le Champ des Martyrs, cette petite plaine où trente-trois ans auparavant les émigrés pris à Quiberon avaient été fusillés, malgré une capitulation. Quand Madame parut dans le champ consacré, la foule l'acclama, puis se tut, et, au milieu d'un solennel silence, entonna le De profundis.

Le 25, la princesse était à Lorient, et y posait la première pierre

d'un monument élevé à Bisson, ce lieutenant de vaisseau qui, chargé,

dans l'expédition de Grèce, de commander un brick pris sur les Turcs

par la flotte de l'amiral de Rigny, se fit sauter avec l'équipage plutôt

que de se rendre, en octobi'e 1827. Après avoir visité Rennes, elle était

de retour à Nantes, le 28 juin. Un arc de triomphe avait été construit

sur la place des Changes avec ces inscriptions : « Des lis pour nos Bourbons ! Des lauriers pour Henri ! Des roses pour Louise ! » Les marchandes de fleurs et de fruits avaient écrit sur leur arceau de verdure : « Nos fleurs, nos fruits, nos cœurs sont à Madame. » Le 29, la duchesse assistait à un bal magnifique offert par la ville. Le lendemain, elle visitait à Melleray le couvent des trappistes. On eut de la peine à la décider à s'en éloigner : « Où me verra-t-on avec plus de bonheur qu'ici ? disait-elle. Ailleurs on a des plaisirs, des distractions, mais ici, rien de tout cela. Puisque je les rends heureux, je veux y rester encore ; et puis je m'y trouve bien. »

Le 30 au soir, Madame arrivait à la Trémicinière, chez la comtesse de Charette, belle-soeur du célèbre chef vendéen. Le 1" juillet, elle entra dans le Bocage. Dès lors, plus de grandes routes, plus de villes d'un facile abord ; des chemins mauvais, des distances sans relais, des obstacles de tous genres. Vêtue d'une amazone verte, coiffée d'un feutre gris avec un voile de gaze, la princesse galopait entre M"" de La Rochejaquelein et M°" de Charette. A son arrivée à Saint-Hilaire, le marquis de Foresta, préfet de la Vendée, lui dit : « Madame n'aime pas les phrases, et la Vendée n'en fait pas ; elle n'éprouve qu'un sentiment et n'a qu'un cri pour l'exprimer : Vive le Roi ! Vive Madame ! Vivent à jamais les Bourbons ! » Les paysans ne se lassaient pas d'admirer son intrépidité.

Quand son cheval, animé par les cris et le bruit des tambours, piaffait et se cabrait, on les entendait dire : « Oli ! la brave petite femme 1 elle n'a pas peur. » Un villageois s'écriait : « Je n'ai jamais tant regretté mon vieux père qu'aujourd'hui ; une journée comme celle-ci lui aurait payé toutes ses anciennes misères. »

Madame passa la nuit du 1" au 2 juillet au château de Lagrange, propriété du marquis de Goulaine. En entrant dans sa chambre à coucher, elle trouva près de son lit une veilleuse avec cette devise : « Reposez tranquille, la Vendée veille. »

Le 3 juillet, elle visita le champ de Mattes où, en 1815, le marquis Louis de La Rochejaquelein fut tué à la tête des Vendéens insurgés contre Napoléon. Le'même jour elle était à Bourbon-Vendée. Le 5 juillet, au croisé des Quatre-Chemins, en vue des routes de Nantes, de Bourbon, de Saumur et de la Rochelle, elle posait la première pierre d'un monument destiné à perpétuer le souvenir des victoires vendéennes. Elle se rendit ensuite au château de Mesnard, propriété de son premier écuyer, celui qui venait de si bien tracer l'itinéraire du voyage. Tous les habitants du bourg de Mesnard avaient pris part à la grande guerre vendéenne, et, leur curé en tête, marché jusqu'à Granville. La mère du premier écuyer, alors veuve, et dont les deux fils étaient à l'armée de Condé, avait, avec sa fille, suivi ses anciens paysans, et était morte à Ingrande, lors de la désastreuse retraite. M°" de I^a Rochejaquelein parle, dans ses Mémoires, du triste état dans lequel elle la vit. En souvenir de tant de dévouement. Madame voulut ouvrir un bal champêtre avec un vétéran du bourg de Mesnard.

Le soir, la princesse couchait au château de Landebaudière, appartenant au comte Auguste de La Rochejaquelein. Partout, les villages venaient frapper à la porte des châteaux pour les enrôler dans leurs joies, comme ils étaient venus y frapper jadis pour enrôler dans les combats Lescure, La Rochejaquelein, d'Elbée, Charette. Le 6 juillet. Madame visita le champ de bataille de Torfou. Un ancien officier de l'armée vendéenne, remarquant qu'elle avait une amazone verte, lui dit : « Nous étions bien attachés à notre uniforme, mais nous le chérissons plus que jamais, puisque nous voyons aujourd'hui que nous portons les couleurs de Madame. » — « Messieurs, répondit la princesse, j'ai pris votre uniforme. » Elle déjeuna en plein air, au milieu des Vendéens sous les armes. L'un d'eux, M. Moricet, lui chanta des couplets :

Là sont morts des héros célèbres, Parmi tous les héros d'Anjou.

Aimez vos demeures funèbres, Mânes des braves de Torfou.

Vous cecevrez la rf^conipense, En ce jour, de tous vos travaux ; De Caroline la présence Vient de consacrer vos tombeaux.

Madame continua son voyage à cheval. Rien ne l'arrêtait, ni une chaleur accablante, ni les pluies d'orage. Lui parlait-on de ses fatigues, « il est bien juste, répondait-elle, que je me donne un peu de peine, afin de connaître ceux qui ont versé leur sang pour nous ». La plupart du temps, elle prenait son repas en plein air. Les paysans circulaient autour de la table, et tiraient quelques coups de leurs vieux mousquets, — car, en Vendée, il n'y a pas de fête sans poudre. Puis, aux sons du biniou et de la vèze, ils formaient des rondes joyeuses, auxquelles la fille des rois ne dédaignait point de prendre part. A l'entrée de chaque bourg, elle voyait arriver les curés de la paroisse et des paroisses voisines. Presque tous étaient d'anciens soldats dont les mains, avant de tenir la croix, avaient tenu l'épée.

Près des limites du département de la Loire-Inférieure, Madame mit pied à terre : « Voilà une ferme, dit-elle, allons-y frapper et demander du lait. » Les portes n'étaient pas fermées. En entrant dans la chambre de la fermière, qui était absente, la princesse n'y trouva qu'un tout petit enfant endormi et emmailloté dans un berceau. Alors elle s'assit sur une escabelle, et, à la mode du pays, elle se mit à bercer avec le pied l'enfant de la pauvre paysanne. Le 6 juillet, à neuf heures du soir, elle arrivait à Beaupréau. La ville, bAtie toute en amphithéâtre, était illuminée; on avait allumé un immense feu de joie. Le lendemain. Madame posait la première pierre d'un monument en l'honneur de d'Elbée, et saluait à Pin-en-Mauges la statue de Cathelineau. Le soir, au château de Vezin, le comte Louis de Bourmont lui chantait :

Fille des rois, regarde à ion passage Ces Vendéens que le sort accabla ;

Si la fortune a trahi leur courage,

L'honneur jamais ne les abandonna.

Comme autrefois, au fort de la tempête.

Chacun ici veut signaler sa foi ;

Et si beaucoup manquent à celle fêle,

C'est qu'ils sont morts pour leur Dieu, pour leur roi.

Le 8 juillet, Madame était au château de Maulévrier, dont le propriétaire, M. de Colbert, avait élevé un monument à la mémoire de Stoftlet, l'héroïque garde-chas.se. Le même jour, à Saint-Aubin, elle posait la première pierre d'un autre monument élevé à quatre héros de la Vendée : Donnissan, Le.scure, Henri et Louis de La Roche jaquelein.

Le lendemain, au château de La Pélissonnière, Madame entendit M. de Candé lui chanter :

Vous nous quittez, ô princesse chérie !

Trop vite, hélas ! finit notre bonheur.

En vous perdant, la Vendée attendrie.

Voit ses transports se changer en douleur.

Nous vous devons des moments pleins de charmes.

Dites de nous : Je les rendis heureux.

A mon départ, je vis couler leurs larmes,

Et ma présence avait comblé leurs vœux.

■ Vous nous quittez ; cette heureuse contrée. Qui, vous voyant, oublia ses malheurs, Conservera la mémoire sacrée Du court séjour qui sécha tant de pleurs. Des Vendéens accueillez la prière, lU ne voudraient pour prix de leur amour. Que Tespoir seul, en possédant la mère. Au milieu d'eux de voir son fils un jour.

Dan.s tous les hameaux, dans toutes les villes. Madame avait entendu la foule lui dire : « Nous voulons voir l'enfant qui nous est né à tous. »

Le 10 juillet, la princes.se était à Luçon, le 11 h la Rochelle, le 12 î\ Rochefort, le 13 h Blaye, le 14 h Bordeaux. La cité fidèle, comme on nommait alors le chef-lieu de la Gironde, se distingua par son enthousiasme. Une petite fille de huit ans, M'" du Hamel, entourée de ses jeunes compagnes, filles de membres du corps municipal, .souhaita ainsi la bienvenue à la mère du duc de Bordeaux :

« Madame, tandis que nos pères ont l'honneur de vous ofl'rir leurs cœurs et leurs bras, permettez d'abord aux enfants d'offrir à Votre Altesse Rovale des fleurs et les vœux de l'innocence. En me choisissant pour leur interprète, mes jeunes compagnes ont sans doute voulu vous rappeler un ange qui vous est cher ; mais si, seule entre toutes, j'ai le bonheur de compter les mêmes années que Mademoiselle, toutes nous vous chérissons à l'envi, toutes nous répétons avec un enthousiasme que notre âge rend plus pur et plus naïf : « Vive le roi ! Vive Madame ! »

Le soir, la mère du petit duc, comme les Bordelais nommaient la princesse, se rendit au grand théâtre, où elle fut accueillie par des applaudissements frénétiques. La statue du duc de Bordeaux, soutenue par des soldats sous un dais de drapeaux et couronnée de lauriers, fut portée en triomphe sur le devant de la scène. Pendant que le cortège formé par un détachement de troupe de ligne et par tous les pensionnaires du théâtre, défilait, une musique guerrière se faisait entendre. On chanta ensuite une cantate, dont voici deux couplets :

Qu'un orgueil pur et légitime

Brille sur ton front triomphant,

Bordeaux ! C'est la mère sublime

De ton miraculeux enfant !

Qu'aux saints transports qu'elle t'inspire,

Palpite ce fils de l'honneur.

Ce jeune lis en qui respire

Tout un avenir de bonheur !...

Déjà sa jeunesse est charmée Du noble appareil des combats; Il est l'idole de l'armée.

Il est le prince des soldats ; Et si jamais de sa vaillance La patrie implorait l'appui.

Les héros tombés pour la France Tout entiers revivraient en lui.

Le lendemain, à un grand bal qui lui fut offert par la ville. Madame s'as.sit sur une estrade surmontée d'un beau portrait de son fils. Huit cents

femmes, couronnées de plumes blanches, de fleurs et de diamants l'acclamèrent. Le 18, elle quitta Bordeaux. Le 19, elle couchait à Pau, patrie de Henri IV. Les montagnards, descendus des hauteurs, bannières en mains, vinrent à sa rencontre, avec leur costume basque. Le lendemain, elle visita le château où était né le Béarnais, dont elle contempla le berceau, formé par une grande écaille de tortue ; il était ombragé de draperies et de panaches blancs. Les jours suivants, elle visita les environs. Pour descendre dans la vallée d'Ossun, elle prit le béret de feutre et la ceinture rouge que portent les paysans du Béarn. Comme elle regardait la source du Nays, un montagnard lui offrit de l'eau de cette source dans un vase rustique, et lui dit naïvement :

« Etes- vous contente des Béarnais, Madame ?

— Si je suis contente ! répliqua vivement la princesse ; tenez, vo\ez, je porte le béret et la ceinture du pays. »

Le 24, elle était à l'île des Faisans, célèbre par les souvenirs de Louis XIV ; le 25, à Baronne, où elle assistait à une fête militaire. Dans toutes ses excursions. Madame portait ses crayons avec elle, et dessinait presque chaque jour un site pittoresque. Huit Béarnais, avec une ceinture amarante et avec des bérets blancs et verts, lui servaient de garde d'honneur. Elle passa tout le mois d'août et une partie du mois de septembre dans les Pyrénées. Les montagnards ne se lassaient pas d'admirer la hardiesse, la gaieté, l'entrain qu'elle montrait, en faisant les ascensions les plus difficiles. Le 19 septembre, elle quitta Bagnère.s-de-Luchon, pour retourner à Paris, en passant par Toulouse, Montauban, Cahors, Limoges et Orléans. Ce ne fut qu'une suite d'ovations. Le 1" octobre, Madame était de retour aux Tuileries. Elle avait été suivie, pendant tout son voyage, par la maréchale duchesse de Reggio, dame d'honneur ; par la marquise de Podenas, dame pour accompagner, et par le comte de Mesnard, premier écuyer.

La duchesse de Berry revint enchantée. Pouvait-elle soupçonner

l'accueil qui lui était réservé quatre années plus tard dans les endroits où elle venait d'être l'ol^jet d'un véritable culte ? Quand elle était reçue à Nantes, comme une souveraine triomphante, aurait-elle pu croire que le temps approchait où, dans cette même ville, elle aurait à peine une pierre pour reposer sa tête, et où elle chercherait inutilement un refuge dans la cheminée, cachette mystérieuse, de la maison des demoiselles Duguigny ? A Blaye, aurait-elle pu s'imaginer (jue la citadelle pavoisée de drapeaux blancs, où l'on tirait le canon en son honneur, deviendrait si vite sa prison ? Pauvre princesse ! elle avait pris au sérieux les protestations de dévouement et de fidélité qu'on lui adressait de toutes parts. On lui demandait de promettre que si jamais les droits de son fils venaient à être méconnus, elle les défendrait sur le sol vendéen, et elle s'était dit à elle-même : Je le jure. Elle devait se souvenir de ces deux couplets qui lui avaient été chantés, l'un par M. Tobin, l'autre par le comte Louis de Bourmont, et qui, à ses yeux, constituaient, tant pour la Vendée que pour elle-même, un engagement sacré :

Les malheurs ne sont plus, mais à la belle France

Si le ciel réservait encor des jours mauvais,

Vous voyez vos amis, vos amis sont tout prêts.

Venez, des Vendéens soyez la Providence,

Avec vous et pour vous nous armerons nos bras.

Nous vaincrons sous les yeux de l'auguste héroïne

Et s'il nous faut subir un illustre trépas,

En tombant nous dirons : Amour à Caroline !...

Un vent léger règne encore au Bocage, Et loin de nous pourtant l'orage a fui. Nous espérons qu'aucun autre nuage N'obscurcira le beau ciel d'aujourd'hui.

Mais, si jamais une secte abhorrée Brisait encor le sceptre de nos rois, Ah ! pense à nous, reviens dans la Vendée Amène Henri, nous défendrons ses droits.

Le voyage de 1828 contenait en germe l'expédition de 1832.

Bal de la Duchesse de Berry dit le Quadrille de Marie Sluart

Dessiné par EUGÈNE Louis en 1829 (Le cortèse dans le grand escalier)

Aucune société en Europe n'était plus agréable et plus brillante que celle de la duchesse de Berry. Les fêtes que la princesse donnait dans ses salons du pavillon de Marsan, aux Tuileries, se distinguaient par un cachet exceptionnel d'élégance et de bon goût ; le petit château, comme on appelait alors son sémillant état-major mondain, avait un éclat et une animation extraordinaires. Au carnaval de 1829, Madame organisa un bal costumé, qui fut, par son éclat, l'objet des entretiens de la cour et de la ville. Tous les costumes furent ceux d'une même époque : celle où la reine douairière d'Ecosse, Marie de Lorraine, veuve de Jacques V, vint en France pour rendre visite s\ .sa fille Marie Stuart, femme du roi François H. On décida que Marie Stuart serait représentée par la duchesse de Berry, et que le roi François II le serait par l'aîné des fils du duc d'Orléans, le duc de Chartres, qui avait alors dix-huit ans et demi, et qui devait, l'année suivante, prendre le titre de duc d'Orléans, à l'avènement de .son père au trône. On choisit pour local les appartements des enfants de France, au pavillon de Marsan, et l'on fixa la date au lundi gras 2 mars 1829.

Le roi, le Dauphin et la Dauphine, le duc et la duches.se d'Orléans parurent à la fête, mais .sans être costumés. Charles X s'y rendit après l'ordre. Le Dauphin, la Dauphine et le duc d'Orléans y arrivèrent à huit heures du soir. L'entrée des quatre reines : Marie Stuart, Marie de

Lorraine, Catherine de Médicis, Jeanne d'Albret, fut annoncée par la musique des gardes du corps, qui les précédait. Le cortège était magni-. fique, le costume des princesses et de leurs dames resplendissant. Pour en augmenter la richesse, la Dauphine avait prêté non seulement ses bijoux, mais une partie de ceux de la couronne. Celles des dames invitées, qui ne faisaient point partie du cortège occupaient déjà les places qui leur avaient été assignées. Elles portaient un costume uniforme, une robe de gaze d'argent et de satin blanc. Cette fraîcheur de ton produisit un charmant effet lorsqu'à l'arrivée du cortège, toutes spontanément se levèrent. Dans la salle du bal une estrade était dressée avec un trône pour Marie Stuart. La duchesse de Berry, qui représentait la célèbre reine, portait avec beaucoup de grâce une toilette éblouissante : couronne de diamants, haute collerette, robe de velours bleu avec larges manches, devanture de satin blanc et garniture d'hermine. Le duc de Chartres, très joli garçon, très brillant cavalier, qui représentait le roi François II, avait une toque à plumes blanches et un pourpoint de velours bleu foncé a^ ec ornements d'or. Son frère, le duc de Nemours, Agé de quatorze ans, était en page du roi, avec pourpoint de satin blanc, et rappelait par ses traits l'adolescence de Henri IV. La duchesse de Berry, jouant parfaitement son rcMe de reine, s'avança jusqu'au trône. Le duc de Chartres lui donna la main pour en monter les degrés. Elle lui fit signe alors de s'asseoir auprès d'elle ; mais le jeune prince resta debout. Se plaçant derrière le trône, et ôtant sa toque à plumes blanches, il s'inclina profondément, et dit :

« Madame, je connais ma place. »

La duchesse de Gontaut alla parler à la duchesse d'Orléans et lui demanda si elle avait remarqué le tact du prince, son fils.

« Je l'ai remarqué, répondit la princesse, et je l'approuve. »

Le bal commença. Il y avait là un grand seigneur écossais, le marquis de Huntly, qui appartenait à une illustre maison jacobite. Dans

sa jeunesse, il avait été ce qu'on appelait alors un beau danseur, et avait eu l'honneur d'ouvrir un bal paré, au château de Versailles, avec la reine Marie-Antoinette. Charles X s'en souvint et voulut que le marquis, âgé de près de quatre-vingts ans, ouvrit le bal avec la petite Mademoiselle qui n'avait que neuf ans. Toujours « beau danseur », le vieil Anglais n'avait pas oublié les entrechats de Versailles. Toute la cour applaudit, et les jeunes princes s'en amusèrent beaucoup.

Le bal réussit à merveille. Ce fut une résurrection des belles fêtes de la Renaissance. Le seizième siècle, si élégant, si pittoresque, revivait. Un peintre qui alors n'avait que vingt-neuf ans, et qui était déjà très en vogue, M. Eugène Lamy, en a perpétué le souvenir dans une série de vingt-six charmantes aquarelles, qui ont été lithographiées, et dont le recueil forme un curieux album. (Un exemplaire de cet album se trouve à la Bibliothèque nationale, au cabinet des Estampes.) Il contient, outre quatre aquarelles représentant l'une la montée de l'escalier du pavillon de Marsan par les invités, l'autre Marie Stuart assise sur son trône, la troisième une des danses du bal, la quatrième l'entrée de la reine douairière d'Ecosse, vingt-deux reproductions des principaux personnages qui figurèrent à la fête. A la gauche de chacune, il y a les armes du personnage historique et à la droite celles de la personne qui le représentait. C'est ainsi qu'en haut du portrait de la duchesse du Berry, on voit, à gauche, les blasons d'Ecosse et de France, à droite ceux de France et des Deux-Siciles, et qu'en haut du portrait du duc de Chartres, il y a, à gauche, le blason royal de France, à droite le blason ducal d'Orléans.

Voici les noms des vingt-deux personnes qui figurent dans l'album de M. Eugène Lamy, avec la mention des personnages qu'elles représentaient :

1° La duchesse de Berry (Marie Stuart).

2" Le duc de Chartres (François II).

3" Le duc de Nemours (un page du roi).

4° Lady Stuart de Rothsay (Marie de Lorraine). Fille de lord Hardwick, elle était la femme de lord Stuart de Rothsav, ambassadeur d'Angleterre à Paris.

5° Le marquis de Douglas, depuis duc de Hamilton (le duc de Chàtellerault). Type accompli du grand seigneur écossais, il épousa, en 1843, la princesse Marie de Bade, et, sous le règne de Napoléon III, ajouta à ses titres de Hamilton et de Brandon, en Ecosse et en Angleterre, le titre de duc de Chàtellerault, en France, qui avait jadis appartenu à la famille de Hamilton.

6° La marquise de Podenas, née Nadaillac (Catherine de Médicis). Dame pour accompagner de la duchesse de Berry, c'était une des femmes les plus spirituelles de la cour.

7° Le comte de Pastoret, marié à une demoiselle de Neufermeil (le duc de Ferrare).

8° Le marquis de Vogué (le vidame de Chartres). Marié à une demoiselle de Machault d'Arnouville, il eut pour fils le diplomate qui a été ambassadeur sous les présidences de M. Thiers et du maréchal de Mac-Mahon.

9° Le comte Ludovic de Rosnnbo (le duc de Guise). C'était un des plus beaux hommes de son temps. Il avait épousé la fille du comte de Mesnard, dame pour accompagner de la duchesse de Berry.

10° La comtesse de La Rochejaquelein, fille du duc de Duras (une dame d'honneur de la reine). Elle était dame pour accompagner honoraire de la duchesse de Berry.

ir Miss Louise Stuart (un page de la reine-mère d'Ecosse).

12° Miss Pôle Carew (Marie Seaton, fille d'honneur de la même reine).

13° Le comte de Mailly (René de Mailly, officier des gardes de Mario-Stuart). Le comte était fils du mar-échal de Mailly, défenseur des

Quadrille de Marie Stuart. — PAGii du Roi représenté par S. A. R. le Duc de Nemours

Tuileries au 10 août, qui expia son dévouement sur l'échafaud révolutionnaire. Aide de camp du duc de Bordeaux et lieutenant-colonel ; c'était un brillant officier qui avait reçu, pendant la campagne de Russie, des blessures glorieuses. Il était marié à une demoiselle de Lonlay de Villepail.

14° La comtesse d'Orglandes, née Montblin, une des plus jolies femmes de la cour (Louise de Clermont-Tonnerre, comtesse de Crussol).

15° La duchesse de Caylus, née La Grange, une grande beauté, remariée depuis au comte de Rochemure (Diane de Poitiers).

16° Mademoiselle de Béarn, charmante jeune fille, mariée depuis au duc de Vallombrose, morte si jeune et si regrettée (une demoiselle d'honneur de Marie Stuart).

17° Le comte de Mesnard, pair de France, maréchal de camp, premier écuyer de la duchesse de Berry, aide de camp du duc de Bordeaux (l'amiral de Coligny).

18° Le marquis de Louvois, pair de France, marié à mademoiselle de Monaco (le comte Gondi de Retz).

19° Le duc de Richelieu, neveu du président du conseil des ministres sous Louis XVIII (Jacques d'Albon, maréchal de Saint-Andréj.

20" Le baron de Charette (François de Lorraine). Il avait épousé une fille du duc de Berry et de miss Brown. Il eut pour fils le général des zouaves pontificaux.

21» La comtesse de Pastoret, née Neufermeil (la duchesse de Montpensier).

22° La comtesse Auguste de Juigné, née Durfort de Civrac (Jeanne d'Albret).

Parmi les pages, on remarquait le duc de Maillé, qui portait la bannière de France, et le comte Maxence de Damas.

Eugène Lamy, âgé de quatre-vingt-sept ans, a exposé en 1887 une

charmante aqun relie dont le sujet est un bal sous Henri III. Il a le même talent, le même éclat, la même fraîcheur de coloris que lorsqu'il peignait, cinquant:e-huit ans une auparavant, les aquarelles du bal de Marie Stuart. Le duc de Nemours, l'un des derniers survivants parmi les invités de cette fête, en pourrait raconter les splendeurs. Même aux temps de l'ancien régime on n'avait jamais vu un bal plus élégant. Si une pareille fête était donnée de nos jours, les récits les plus détaillés en rempliraient les journaux ; mais sous la Restauration, la presse était sobre d'informations mondaines ; c'est à peine si elle mentionna le bal éblouissant de 1829. Le lendemain, on lisait dans le Journal des Débais :

Paris, 2 mars.

Le bal qui a été donné ce soir au pavillon Marsan dans les appartements des Enfants de France a été honoré de la présence du roi. M. le Dauphin et Madame la Dauphine, M""' le duc d'Orléans et sa famille y étaient arrivés à huit heures. Demain, il y aura spectacle sur le théâtre de la cour ; les acteurs de l'Opéra joueront la Muette de Portici.

Outre les personnes qui figurent dans l'album de M. Eugène Lamy bien d'autres encore avaient été remarquées. Citons la comtesse Henri de Biron, la marquise Oudinot, la comtesse de Noailles, la comtesse de Bri.ssac, qui représentaient Marguerite de Savoie, Claude, duches.se de Lorraine, la princesse de Condé, la princesse de Ferrare ; le comte A. de Damas en Lanoue Bras-de-Fer; M. de San Giacomo en François de Médicis; la marquise de Montcalm en duchesse de Bouillon ; la comtesse de Montault en comtesse de Coligny ; la fleur de l'aristocratie anglaise : lady Aldborough, lady Rendlesham, lady Combermere, lady Vernon, lord Ranelagh, le capitaine Drummond, lord Forwich, lord Aboyne, miss Thelusson, miss Baring, miss Caulfield, miss Acton, et enfin les comtes de Brissac, de Cossé et de Biron, représentant les trois maréchaux de France dont ils portaient les noms.

En prenant dans un bal le costume de l'infortunée souveraine dont les nnalheurs lép;endaires ne peuvent être comparés qu'à ceux de Marie- Antoinette, la duchesse de Berry prouvait combien son esprit était exempt de pressentiments sombres. Oubliant que la famille des Bourbons avait déjà eu son Charles I", et ne prévoyant pas qu'elle aurait bientôt son Jacques II, l'aimable princesse ne se doutait guère que, dans le courant de l'année suivante, elle serait exilée en Ecosse, dans le château de Marie Stuart, et que Victor Hugo, le poète qui avait chanté le sacre de Charles X, s'écrierait :

Holyrood ! Holyrood ! 0 fatale abbaye Où la loi du destin dure, amère, obéie,

S'inscrit de tous côtés !

Cloilre! palais ! tombeau, qui sous tes murs austères, Garde les rois, la mort et Dieu, trois grands mystères,

Trois sombres majestés

0 palais, sois béni, sois bénie, 6 ruine 1 Qu'une auguste auréole à jamais t'illumine! Devant tes noirs arceaux, pieux, nous nous courbons, Car le vieux roi de France a trouvé sous ton ombre. Cette hospitalité mélancolique et sombre Qu'on reçoit et qu'on rend de Sluarts à Bourbons,

Depuis 1824 jusqu'à la fin de la Restauration, le département des beaux-arts, rattaché au ministère de la maison du roi, fut confié au vicomte Sosthène de La Rochefoucauld, fils du duc de Doudeauville. Le vicomte se trouvait ainsi à la tête des musées, des manufactures royales, du Conservatoire et des cinq théâtres royaux : l'Opéra, les Français, l'Odéon, l' Opéra-Comique et les Italiens.

Au point de vue des lettres et des arts, le règne de Charles X est une épocjue illustre. Le roi encouragea, protégea, pensionna la plupart des grands écrivains et des grands artistes qui honoraient la France. Ce qu'on appelle parfois en littérature la génération de 1830 s'appellerait i)lus exactement la génération de la Restauration. Ce régime peut réclamer la gloire de Lamartine comme poète. Garde du corps sous Louis XVIII, il fut le chantre de la royauté. Il publia en 1820 le premier volume des Méditations poétiques, en 1823 le second, et en 1829 les Harmonies. Ses succès littéraires lui ouvrirent les portes de la diplomatie. Il fut successivement attaché de légation à Florence, secrétaire d'ambassade à Naples et à Londres, chargé d'affaires en Toscane. Lorsque la Révolution de 1830 éclata, il venait d'être nommé ministre plénipotentiaire en Grèce.

Victor Hugo publia ses Odes et Ballades de 1822 à 1828. « La

Vendée, les Vierges de Veixlun, Quiberon, Louis XVII, le Rétablisse-

ment de la statue d'Henri IV, la Mort du duc de Berry, la Naissance du duc de Bordeaux, les Funérailles de Louis XVIII, le Sacre de Charles X », sont de vrais cantiques royalistes. Alexandre Dumas fils, en recevant à l'Académie française M. Leconte de Lisle, a rappelé « la lumière de la petite lampe qu'on voyait briller toutes les nuits dans la mansarde de la rue du Dragon, à la fenêtre de l'enfant poète, pauvre, solitaire, infatigable, épris d'idéal, affamé de gloire, de cette petite lampe qui a été la confidente silencieuse et amicale de ses premiers travaux et de ses premières espérances si miraculeusement réalisées ». Qui sait? Sans l'appui du gouvernement de la Restauration, la lumière de cette petite lampe serait peut-être devenue moins facilement l'étoile resplendissante que l'auteur de la Dame aux Camélias voudrait voir nommée au firmament.

L'auteur des Méditations poétiques et l'auteur des Odes et Ballades furent sincères dans l'expression de leur enthousiasme politique et religieux; ces deux apôtres lyriques du trône et de l'autel, ces deux chantres du sacre, obéissaient à la double inspiration de leur imagination et de leur conscience. L'esprit de parti ne doit pas être trop sévère pour un régime qui suggéra des vers si admirables aux deux plus grands poètes français du dix-neuvième siècle: à Lamartine et à Victor Hugo.

Rappelons aussi que, dans Victor Hugo, ce ne fut pas seulement le poète royaliste que Charles X protégea, ce fut aussi le chef de l'École romantique; car le gouvernement, malgré tous les eftorts des classiques, fit représenter Hernani aux Français, théâtre royal, théâtre .subventionné. Lorsque l'Académie poussa ses doléances jusqu'au trône pour empêcher la réception de la pièce, le roi répondit spirituellement qu'en matière théâtrale il ne se reconnaissait d'autre droit que sa place au parterre. La première représentation d'Hernani eut lieu le 25 février 1830, et l'auteur, décoré, pensionné, encouragé par Charles X, ne perdit pas la faveur royale, quand, le 9 mars suivant, il écrivit dans la

préface de son ouvrage : « Le romantisme, tant de fois mal défini, n'est à tout prendre, et c'est là sa définition réelle, si l'on ne l'envisage que sous son coté militant, que le libéralisme en littérature... Le principe de la liberté littéraire, déjà compris par le monde qui lit et qui médite, n'a pas été moins complètement adopté par cette immense foule, avide des pures émotions de l'art, qui inonde chaque soir les théâtres de Paris. Cette voix haute et puissante du peuple, qui ressemble à celle de Dieu, veut désormais que la poésie ait la même devise que la politique : « Tolérance et liberté. »

La première représentation d'un ouvrage qui fit faire un grand pas à l'école romantique, Henri III et sa cour, par Alexandre Dumas, avait déjà eu Heu aux Fi'ançais le 11 février 1829. Le 30 mars 1830, rOdéon donna Christine de Suède, du même auteur. En 1829, Alfred de Vigny avait fait représenter aux Français sa traduction en vei's d'Othello. C'est de 1824 à 1826 que ce poète publia ses principales poésies. C'est en 1826, que parut son roman de Cinq-Mars. Victor Hugo publia les Orientales en 1829, Alfred de Musset les Contes d'Espagne et d'Italie en 1830. On peut donc dire qu'avant la révolution de Juillet le romantisme était déjà arrivé à son complet épanouissement.

Remarquons aussi que le gouvernement de Charles X respecta toujours l'indépendance des écrivains et des artistes, et ne leur demanda jamais d'éloges en échange des pensions ou des encouragements ((u'il leur accordait avec une généreuse délicatesse. Il nomma Michelet maître de conférences à l'Ecole normale en 1826. Il pensionna Casimir Delavigne, si connu pour ses opinions libérales, et Augustin Thierry, écrivain de l'opposition, quand ce grand historien, ayant perdu la vue, demeura sans ressources. Il commanda à Horace Vernet les portraits du i-oi, du duc de Berry, du duc d'Angoulême, ainsi qu'un tableau représentant une revue de Charles X au Champ-de-Mars, et nomma directeur de l'École de Rome ce peintre des batailles de la Révolution et de l'Empire.

Au .point de vue de la peinture, comme au point de vue des lettres, la Restauration fut une grande époque. Les encouragements officiels ne manquèrent pas aux peintres. Gros et Gérard reçurent le titre de baron. On peut voir aujourd'hui, dans une des nouvelles salles de l'Ecole française au Louvre, le joli tableau de Heim, qui représente Charles X distribuant les récompenses pour l'Exposition de 1824, où avait figuré le Vœu de Louis XIII, par Ingres, et où s'était révélé le talent de Paul Delaroche. Ce fut dans le salon carré du Louvre que le roi, en uniforme de garde du corps, habit bleu à tresses d'argent, avec le cordon du Saint-Esprit, culotte blanche, bottes à l'écuvère, remit lui-même la croix de la Légion d'honneur aux artistes décorés, .parmi lesquels se trouvait Heim, l'auteur du tableau.

Ingres, chef de l'École classique, et Delacroix, chef de l'École romantique, brillèrent en même temps. C'est en 1827 que le premier fit admirer l'Apothéose d'Homère et le Marti/re de Saint-Sijmphorien. La même année, Delacroix, qui avait déjà donné, en 1824, le Massacre de Scio, en 1826, la Mort du doge Marlno Falie/'o, faisait paraître le Christ au jardin des Oliviers, acquis pour l'église Saint-Paul; Jusiinien pour le conseil d'État, et la Mort de Sardanapale .

Quand le musée Charles X (musée égyptien) fut ouvert au Louvre, le gouvernement commanda les fresques et les plafonds à Gros, Gérard, Ingres, Schnetz, Abel de Pujol. On lit dans une notice de M. Jules Mareschal :

La munificence toute royale de Gliarles X n'était pas coutumière de lésinorie dans rappréciation des œuvres des arts, pas plus que do celles des sciences et des lettres. Mais ce n'est pas, on le sait, par l'intorêt surtout qu'on gagne le cœur des artistes et qu'on stimule leur zèle. Ils sont bien plus sensibles encore à l'estime qu'on leur témoigne, aux égards dont on entoure la profession de l'art qu'ils exercent, et au goût dont on fait preuve dans le jugement de leiu-s productions. Oi-, qui posséda mieux que Louis XVIH et Charles X ce secret aimable de créer au-

tour d'eux de vives sympathies dans le inonde des artistes et des gens de lettres? Qui, mieux que leur digne conseiller, les seconda dans ces expansions de généreuse courtoisie qui leur étaient si familières? Aussi, de cette noble et gracieuse manière de traiter les hommes voués aux arts et aux lettres qui distingua l'administration royale des beaux-arts sous la Restauration, était-il né une émulation, une bonne volonté qui, de toutes parts, donnait essor au génie, et faisait naître de nouveaux talents.

En matière théâtrale, le vicomte Sosthènes de La Rocliefoucauld exerça une inHuence salutaire. Il aimait le.s artistes, et, voulant relever leur situation morale et sociale, il gémissait de l'excommunication qu'on avait fait peser sur les comédiens.

En parlant des spectacles, écrivait-il dans un rapport adressé à Charles X, le 20 juin 1825, je m'aperçois que j'ai oublié le côté le plus essentiel : le côté moral, je dirai même religieux. Quelle gloire pour un roi de sortir cette classe considérable de la société de la situation abjecte dans laquelle elle vit forcément! Sacrifiée à nos plaisirs, on la voue à une mort éternelle, et un roi croit sa conscience en repos! Voilà longtemps que je nourris cette pensée: il faudrait commencer par relever ces gens sous le rapport de l'art, réformer peu à peu les abus qui fourmillent et font horreur, et finir par traiter avec Rome, afin d'obtenir quelques justes concessions qui auraient des résultats importants.

Dans un autre rapport au roi, daté du 21 octobre 1826, M. de La Rochefoucauld écrivait à propos des obsèques de Talma:

Un regret profond pour moi, c'est la manière dont est mort ce grand tragédien. Sire, ne serait-il pas digne du règne, du cœur et de la conscience de Charles X, de tirer cette classe d'artistes de la position cruelle dans laquelle la laisse cette excommunication qui pèse indistinctement sur eux? Qu'ils se conduisent bien, qu'ils se conduisent mal, ils sont repoussés par l'Église ; cette réprobation les retient forcément dans la sphère du mal et du désordre, puisqu'ils n'ont aucun intérêt à en sortir. Honorez-les, ils s'honoreront eux-mêmes. 11 serait temps d'entreprendre la réforme de ce que j'appelle un préjugé fâcheux. Le clergé lui-même n'est pas éloigné de se ranger à ces idées.

Dans ses relations avec les auteurs, les artistes, les directeurs de théâtres, le vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld était la courtoisie même. On lit dans un de ses rapports à Charles X (17 juin 1825):

Rossini est le premier compositeur de l'Europe ; j'ai su l'attaciier au service de la France; on l'avait vainement tenté. Jaloux de ce succès, on a crié que c'était un paresseux, qu'il ne ferait rien. .lai su le prendre par les procédés, et, dans l'intérêt du roi, j'en fais ce que je veux, comme de tous ks artistes, gens assez difficiles. C'est par le cœur qu'il faut les prendre. Rossini vient de composer une pièce vraiment ravissante ; et, touché de la manière dont on le traite, il l'offre au roi pour téiîioigner sa reconnaissance, et ne veut i-ien recevoir, il a raison, mais le roi ne peut accepter gratis un si beau présent, je propose au roi de lui accorder la croix de la Légion d'honneur, et de la lui annoncer lui-même demain, ce qui sera plein de grâce. Il faut que toutes les faveurs viennent toujours du roi.

II fallut, du reste, au gouvernement de Charles X une grande ténacité pour faire représenter les chefs-d'œuvre de Rossini à l'Opéra. Une petite Ecole, aux idées mesquines et rétrogrades, voulait, sous prétexte de patriotisme, et en réalité par jalousie, écarter .systématiquement de la scène tout ce qui n'était pas Français. Pour cette coterie, Ro.ssini et Meyerbeer étaient des suspects, des intrus, qu'il fallait repous.ser à tout prix. Le gouvernement eut le bon e.sprit de ne pas tenir compte de cette ridicule oppo.sition, qui refusait de reconnaître que l'art doit être cosmopolite. Avant de voir son nom imprimé sur une affiche de notre première scène lyrique, il ne fallut pas moins de neuf ans de patience à Rossini, que l'Europe entière acclamait, et qui devait à Paris essuyer le feu de pamphlétaires acharnés contre sa gloire. Le gouvernement de Charles X finit par contraindre l'Opéra à monter le Siège de Corinthe. Le succès en fut si éclatant que, le soir de la première représentation (9 octobre 1826), le pul^lic fit une espèce d'émeute qui dura une demi-heure, parce que Rossini, appelé à grands

cris par une foule enthousiasmée, refusait de paraître sur la scène.

Le maestro donna à l'Opéra Aloise, le 26 mars 1826 ; le Comte Ory, le 20 août 1828; Guillaume Tell, le 20 août 1829. (Dans ces temps-là, les premières représentations des œuvres les plus importantes avaient lieu en plein été.) Le soir de la première de Guillaume Tell, l'orchestre alla donner, après le spectacle, une sérénade sous les fenêtres du compositeur, qui habitait la maison du boulevard Montmartre, dans laquelle on a percé, depuis, le passage Joufifroy. Le 10 février 1868, à l'occasion de la cinq centième représentation du même ouvrage, il y a eu une reprise de la sérénade de 1829. Le maître demeurait alors rue de la Chaussée-d'Antin, n° 2. Sous ses fenêtres l'orchestre et les chœurs de l'Opéra ont commencé le concert vers minuit et demi, à la lueur des torches, et Faure a chanté les soli.

Le gouvernement qui fit l'eprésenter Guillaume Tell n'avait pas peur des mots « indépendance » et « liberté ». Un an et demi auparavant, le 20 février 1828, avait eu lieu à l'Opéra la première représentation du chef-d'œuvre d'Auber, la Muette de Portici, et la duchesse de Berry, princesse napolitaine, avait applaudi à cette révolution de Naples, mise en musique.

Le gouvernement de Charles X protégea Meyerbeer, de même que Rossini. Robert le Diable ne fut joué que sous le règne de Louis- Philippe ; mais l'œuvre était déjà reçue sous la restauration.

Pendant le règne de Charles X, les cinq théâtres royaux arrivèrent à l'apogée de leur splendeur : les Français et l'Odéon étaient installés dans leurs salles actuelles ; l'Opéra, dans la salle de la rue Le Peletier, excellente au point de vue de l'acoustique et des proportions ; les Italiens dans la salle Favart {où ils jouèrent de 1825 à 1838) ; rOpéra-Comique, à la salle Feydeau, jusqu'au mois d'avril 1829, où il inaugura la salle Ventadour. Talma, M"° Duchesnois, M"° Mars triomphaient aux Français ; M"* Georges, à l'Odéon ; Nourrit, Levasseur,

M°" Damoreau, la Taglioni, à l'Opéra ; la Pasta, la Sontag, la Malibran et Rubini, aux Italiens.

Le vicomte de La Rochefoucauld voulait élever de toute façon le niveau moral du théâtre. Il interdit aux abonnés, même les plus influents, l'entrée des coulisses de l'Opéra, parce que ces personnages n'y avaient pas toujours conservé le décorum désirable- De là des rancunes, des colères contre lesquelles il eut à se défendre pendant toute la durée de son administration. Il écrivait au roi, le 29 juillet 1828 :

Une cabale est montera dans ce moment pour m'ùter les théâtres ; et pour qui, et pourquoi ? C'est une lutte, Sire, entre le bien et le mal. On veut à tout prix le maintien des abus que j'ai osé réformer. On me suscite mille entraves injustes... Les jeux s'en mêlent aussi ; ils veulent joindre ensemble leur ignoble industrie et les théâtres. C'est une monstrueuse infamie... C'est à l'Opéra qu'il faut arriver à tout prix ; c'est dans les coulisses qu'il faut rentrer ; ce sont tous les abus qu'il faut faire revivre. Que faire ? Oter les théâtres à cette autorité qui nous gêne... Sire, Votre Majesté en décidera et c'est à elle à me défendre par une volonté forte, dans l'intérêt, jose le dire, de l'ordre; c'est à elle de se défendre elle-même aussi, dans l'intérêt de la morale et de l'art, et d'une grande inlluence qu'on lui ôte en la dépouillant.

M. de La Rochefoucauld eut le dernier mot, resta à la tête de la direction des beaux-arts jusqu'à la fin de la Restauration. A l'actif de son administration éclairée il faut encore ajouter la création de l'Ecole de musique religieuse dirigée par Choron, et la fondation des concerts du Conservatoire avec Habeneck et un peu malgré Chérubin!. Les chefs-d'œuvre de la musique allemande furent mis en lumière autant que ceux de la musique italienne. Le vicomte de La Rochefoucauld accomplissait sa tâche con arnore, comme on dit de l'autre côté des Alpes. Il écrivait à Charles X, le 12 janvier 1830 :

Que de réflexions a dû faire le roi en regardant le tableau du Sacre ! J'ai deviné la pensée qu'il n'achevait pas, et mes yeux se sont remplis de larmes. Oh !

combien je sens et devine tout l'ennui que donne au roi cette aride et maltieureuse politique. Je la déteste plus encore que Sa Majesté ne la déteste. Fille ingrate du Temps, elle s'envole avec lui, en laissant si rarement un souvenir. Combien je lui préfère les arts !

Tel était aussi le sentiment de la duchesse de Berry, qui, pendant toute la Restauration, fuyait la maus.sade politique, pour vivre dans les radieuses et les snintes régions de l'art et de la charité. Le goût de cette Italienne pour la peinture et la musique était une passion véritable. On la voyait sans cesse dans les musées, dans les expositions, dans les théâtres. Elle retenait par cœur les mélodies, et s'intéressait toujours nux nouveaux ouvrages. Un expert, un dilettante ne jugeait pas mieux qu'elle les tableaux et les opéras ; les grands artistes qui brillèrent sous le règne de Charles X reçurent de l'aimable princesse les plus précieux encouragements. Elle n'oubliait pas non plus d'encourager les efforts des débutants. « Qui donc achèterait les œuvres de ces pauvres jeunes gens, disait-elle, si je n'en faisais pas moi-même l'acquisition ? »

Un des plus agréables théâtres de Paris, le Gymnase, dut sa prospérité, pour ne pas dire son existence, à la haute protection de Madame la duchesse de Bei'ry. Les vieillards se souviennent de sa vogue, du temps où ils y applaudissaient Ferville, Gontier, Numa, Léontine Fay, Jenny Vertpré, où ils y lorgnaient les plus grandes dames de la cour, les beautés les plus à la mode, et ils se rappellent que, sur sa façade, depuis le mois de septembre 1824 jusqu'à la révolution de 1830, se trouvait cette inscription en lettres d'or : Théâtre de Madame. Placé sous le patronage de la princesse, l'heureux théâtre était un lieu de réunion pour la société la plus élégante de Paris. Il avait le même public que l'Opéra et les Italiens. On s'y amusait autant dans les entr'actes que pendant les actes. Le spectacle était dans la salle, aussi bien que sur la scène.

L'origine du Gymnase remonte à l'année 1820. D'après le privilège accordé à la nouvelle .scène, sous le ministère Decazes, elle ne devait être qu'un gymnase composé de jeunes sujets du Conservatoire, ainsi que des autres écoles dramatiques ou lyriques, et elle n'était autorisée à repi'ésenter que des fragments de pièces empruntées à tous les répertoires. Mais, dès le début, elle sortit du cadre qui lui était tracé. Au lieu de donner des fragments de pièces, elle donna des pièces entières. Au lieu d'emprunter des débris aux répertoires des autres

220 LA DUCHESSE l»E BERRY ET LA COUR DE CHARLES X

théâtres, elle se créa un répertoire à elle. An lieu de se contenter de simples élèves, elle engagea des acteurs déjà renommés. L'autorité ferma d'abord les yeux. Mais, quand M. de Corbière devint ministre de l'intérieur, U voulut faire exécuter les règlements et contraindre le nouveau théâtre à rentrer dans les limites de son privilège. Le Gymnase demanda du temps, se fit humble, pria, supplia. Il aurait pourtant succombé sans l'intervention de la duchesse de Berry. Scribe composa pour les petits appartements des Tuileries un vaudeville intitulé In Rosière, dans lequel il invoquait la princesse comme une protectrice, comme une fée bienfaisante. Elle écarta encore les foudres de M. de Corbièi-e. Mais le ministre était entêté : il voulut avoir le dernier mot ; ce fut pourtant la princesse qui l'emporta définitivement. Le lendemain d'un jour où il avait adressé au directeur du Gymnase une lettre comminatoire, M. de Corbière fut tout étonné de s'entendre dire par la la duchesse de Berry : « J'espère, monsieur, que vous ne touinnenterez plus le Gymnase, car, désormais, il portera mon nom. »

Le ministre s'inclina. Le Gymnase était sauvé. Il conservait sa troupe, son répertoire ; il acquérait le droit de jouer des pièces nouvelles. A partir des premiers jours du mois de septembre 1824, il prit le nom.de Théâtre de Madame la duchesse de Berry. Après la mort de Louis XVIII, arrivée le 16 du même mois, la duchesse d'Angoulême ayant sul)stitué à son titre de Madame celui de Dauphine, et la duchesse de Berry étant qualifiée désormais sous celui de Madame tout court, le Gymnase prit le nom de Théâtre de Madame.

L'affiche du Gymnase se renouvelait sans cesse. Scribe, dont la verve était inépuisable, a composé, l'ien que pour ce théâtre, près de cent cinquante pièces. Il est vrai qu'il avait des collaborateurs : Germain, Delavigne, Dupin, Mélesville, Brazier, Varner, Carmouche, Bayard, etc. C'est à eux qu'il a écrit en tête de l'édition de ses œuvres :

A mes collaborateurs. — Mes chers amis, on m'a souvent i-eproché le nombre de mes collaborateurs ; pour moi, qui ai le bonheur de ne compter parmi eux que des amis, je regrette, au contraire, de ne pas en avoir davantage. Souvent aussi on m'a demandé pourquoi je ne travaillais pas seul. A cela, je répondrai que je n'en avais probablement ni l'esprit, ni le talent ; mais je les aurais eus que j'aurais encore préféré notre alliance et notre fraternité littéraires. Le peu d'ouvrages que j'ai faits seul ont été pour moi un travail ; ceux que j'ai faits avec vous étaient un plaisir.

Et il citait ce.«; quatre vers d'Etienne :

Avons-nous un succès, tous deux il nous trans|iorle ; Avons-nous une chute, elle semble moins forte. Tel est de l'amitié le pouvoir enchanteur, Elle adoucit la peine et double le bonheur.

Eugène Scribe était né le 25 décembre 1791, à Pari.s, rue Saint- Denis, près du marché des Innocents. Son père, qu'il perdit de bonne heure, tenait un magasin de .soieries à l'enseigne du Chai-Noir, il y avait fait une certaine fortune. Eugène Scribe commença en 1811 sa carrière d'auteur dramatique. Depuis cette date jusqu'à sa mort (20 février 18G1), il composa, seul ou en société, et fit représenter .sur les divers théâtres de Paris plus de quatre cents pièces. M. Vitet a dit, en recevant M. Octave Feuillet à l'Académie française, le 26 mars 1863 :

Il y avait chez Scribe une faculté puissante et vraiment supérieure qui lui assurait et qui m'explique sa suprématie sur le théâtre de soa temps. C'était un don d'invention dramatique que personne avant lui peut-être n'avait ainsi possédé: le don de découvrir à chaque pas, presque à propos de rien, des combinaisons théâtrales d'un effet neuf et saisissant ; et de les découvrir, non pas en germe seulement, ou à peine ébauchées, mais en relief, en action, et déjà sur la scène. Pendant le temps qu'il faut à ses confrères pour préparer un plan, il en achève plus de quatre, et jamais il n'achète aux dépens de l'originalité cette fécondité prodigieuse. Ce n'est pas dans un moule banal que ses fictions sont jetées. Pas un de ses ouvrages qui n'ait au moins son grain de nouveauté.

De son côté, M. Octave Feuillet, un maître en fait de théâtre, a dit dans son discours de réception :

Un des arts les plus difficiles dans le domaine de l'invention littéraire, c'est celui de charmer l'imagination sans l'ébranler, de toucher le cœur sans le tfoubler, d'amuser les hommes sans les corrompre : ce l'ut l'art suprême de Scribe.

Elles sont bien jolies, bien alertes, bien franc-aises, les pièces du tliéàtre de Madame. Elles ont moins vieilli que tant d'ouvi*ages prétentieux qui visaient à l'immortalité. Il n'y en a peut-être pas une seule où l'on ne trouve une idée ingénieuse, quelque chose de vraiment scénique. Nous voyons souvent des amateurs chercher des pièces à jouer pour les salons ; qu'ils puisent dans ce répertoire, ils n'auront que l'embarras du choix pour y prendre des pièces toujours amusantes et toujours de bonne compagnie.

Scribe avait dit, dans son discours de réception à l'Académie française (28 janvier 1836) :

Il se trouve, par une fatalité assez bizarre, que, presque toujours, le tliéàtre et la société sont en contradiction directe. Ainsi, prenons l'époque de la Régence. Si la comédie était constamment l'expression de la société, la comédie d'alors aurait dû nous offrir d'étranges licences ou de joyeuses saturnales. Point du tout; elle est froide, correcte, prétentieuse, mais décente... Dans la Révolution, pendant ses plus horribles périodes, quand la tr;:gjdie, comme on l'a dit, courait les rues, que vous offraient les théâtres ? Des scènes d humanité, de bienfaisance, de la sensiblerie : en janvier 93, pendant le procès de Louis XVI, la Belle Fermière, comédie agricole et sentimentale; sous l'Empire, règne de gloire et de conquêtes, la comédie n'était ni conquérante, ni belliqueuse ; sous la Restauration, gouvernement pacifique, les lauriers, les guerriers, les habits militaires avaient envahi la scène, Thaiie portait des épaulettes... Le théâtre est bien rarement l'expression de la société : il est souvent l'expression inverse.

Scribe a fait exception à la règle qu'il posait ainsi. Le Théâtre de Madame est une peinture exacte des mœurs, des idées, du langage, du

niveau moral et intellectuel de la bourgeoisie parisienne sous le règne du roi Charles X. Villemain a eu raison de dire à Scribe, en le recevant à l'Académie :

Le secret de votre prospérité théâtrale, c'est d'avoir heureusement saisi l'esprit de votre siècle et fait le genre de comédies dont il s'accommode le mieux et qui lui ressemble le plus.

Le monde que l'aimable et ingénieux auteur excelle à représenter, c'est celui de la finance et des classes moyennes ; c'est la société de la Chaussée-d'Antin plutôt que celle du faubourg Saint-Germain. Son répertoire du Gymnase forme un théâtre de centre gauche, un théâtre de juste milieu, plus près de la garde nationale que de la garde royale. Le protégé de Madame la duchesse de Berry ne flatte jamais les ultras. Il n'y a pas, dans ses pièces, une seule ligne qui soit une concession à leur morgue ou à leurs rancunes, pas une seule phrase, pas un seul mot où se trouve la moindre trace des préjugés de l'ancien régime, pas une seule idée dont puisse 's'effaroucher le libéral le plus susceptible. C'est avant tout un théâtre de conciliation et d'apaisement. Nous insistons sur ce point, parce que nous y voyons la" preuve qu'une princesse (jui prenait sous sa protection un genre de littérature si essentiellement moderne et bourgeois ne pensa jamais à faire revivre un passé détruit pour toujours.

Le 28 juin 1828, au moment où les luttes des libéraux et des ultras étaient si vives, Eugène Scribe, en société avec M. de Rougemont, faisait représenter au Gymnase une pièce intitulée : Avani, Pendant et Après, esquisses historiques en trois parties. Avant était une critique des vices de l'ancien régime ; Pendant une de ceux de la Révolution ; Après un appel à la concorde sous les auspices de la Charte et de la liberté. Cette pièce nous semble très curieuse, car c'est un vrai programme, reflet absolument fidèle des idées de la haute bourgeoisie parisienne un peu avant 1830.

Le principal personnage est un granl seigneur libéral, le général comte de Surgy, qui a servi glorieusement dans les armées de la République et de l'Empire, et qui, au dénouement, est nommé député l)0ur représenter ;\ la Chambre un royalisme intelligent et sage. A côté du général est un certain vicomte, qui a vécu dans une île sauvage depuis le naufrage de La Pérouse, et qui, plus royaliste que le roi, est tout dépaysé, tout ahuri, en revoyant la France nouvelle. Citons quelques fragments de cette pièce, où il y a plus de finesse, plus d'observation, plus de vérité que dans bon nombre d'études soi-disant psychologiques ou historiques :

Le oéxéral. — Ah ! ne confonds point la liberté avec les excès que l'on commet en son nom. La liberté, comme nous l'entendions, est amie de l'ordre et des devoirs ; elle protège tous les droits. Elle veut des lois, des institutions, et non des échafauds.

Le map.quis. — Hélas ! A quoi t'ont servi ton courage et la sagesse de tes opinions ? Tu es dénoncé, réduit comme moi à te cacher après avoir versé ton sang pour eux.

Le général. — Non pour eux, mais pour la France, et ce qu'on fait pour son pays on ne le regrette jamais. L'honneur de notre patrie s'était réfugié aux armées, et je l'y ai suivi. J'ai fait un peu de bien ; j'ai empêché beaucoup de mal, et si j'avais encore à choisir, je suivrais la même route.

Une voix dans la rue. — Voilà la grande conspiration découverte par le comité de Salut public.

Le général. — Encore quelques nouvelles victimes.

Le marquis. — Ceux qui n'ont point respecté les vertus de Malesherbes, les talents de Lavoisier, la jeunesse de Barnave, reculerontils devant un crime de plus ?

Le général. — Les honnêtes gens se lasseront de n'avoir que le courage de mourir. La France se réveillera plus forte et plus unie, car

le malheur i-approciie tous les rangs, toutes les opinions, et déjà tu le vois, nous, jadis divisés, nous nous entendons enfin, et nous nous aimons plus (jue jamais.

Le MARfiUis (se jetant dans les bras du général). — Ah ! tu dis vrai !

Cette scène se passe en pleine Terreur. Nous voici maintenant sous la Restauration.

Le vicomte. — Les élections, les Chambres, qu'est-ce que cela?

Le général. — Ce serait trop long ù vous expliquer en un jour ; car il a fallu quarante ans pour en arriver là, quai-ante ans d'orage.

Vous souvient-il qu'autrefois je disais : Cet horizon annonce la tempête ?

Elle est venue... horrible en ses excès, Et trop longtemps gronda sur notre tête. Mais des débris dispersés, confondus.

L'ordre renaît.

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