‹ La cour de Charles XChapitre 8 sur 22 · ALFRED · texte numérisé non relu

ALFRED

Aussi galants que vous, aussi fidèles.

Mais moins légers, moins futiles enfin.

Ils vont <raiement du boudoir de nos belles A l'atelier de (iérard, de Gudin; Ils vont entendre, admirer Villemain.

Vers les beaux-arts, les plaisirs, la science. Courons ami?, courons en tilbury; Dépéchons-nous, le siècle rajeuni

Avec ardeur vers la gloire s'élance.

Tâchons d'aller aussi vile que lui.

Voici maintenant la conclusion, la moralité de la pièce :

Le général. — Nous, mes amis, mes concitoyens, qui, après tant d'orages, sommes enfin arrivés au port, et qui goûtons, à l'abri du trône et des lois, cette liberté sage et modérée que tous nos vœux appelaient depuis quarante ans, conservons-la bien, nous l'avons payée assez cher. Toujours unis, ne songeons plus au mal que l'on a fait, ne voyons que le bien qui existe, éloignons les tristes souvenirs, et disons tous, dans la France nouvelle : « Union et oubli. »

Parmi les spectateurs, plus d'un pouvait .se reconnaître dans les personnages de la pièce. Mais les allusions étaient si finement faites que personne n'aurait dû se fâcher. Ultras et libéraux auraient pu, au contraire, profiter des excellents conseils que leur donnait la petite pièce du Théâtre de Madame.

Remarquons, d'ailleurs, que jamais Scribe ne voulut être autre chose qu'un homme de lettres. On pourrait lui appliquer ces paroles dites par lui au sujet de son confrère, ami et neveu, Bavard : « Etranger à tous les partis, il n'a spéculé sur aucune révolution; il n'a flatté aucun pouvoir, même ceux qu'il aimait. Il n'a sollicité ni honneurs, ni places, ni pensions. Il n'a rien demandé qu'à lui-même. Il a dû à son talent et à son travail son honneur et son indépendance. »

La devise que Scribe avait choisie est une plume, au-dessus de laquelle on lit : Inde fortuna et lihertas. Madame la duchesse de Berry savait comprendre et apprécier cet homme d'esprit et de bon sens. De son côté. Scribe avait voué à la princesse un sentiment de gratitude qui ne se démentit jamais. Quand les jours de malheurs furent arrivés pour elle, il alla lui porter ses hommages sur la terre étrangère.

Dieppe n'a pas oublié les bienfaits de la duchesse de Berrv. Ce fut l'aimable princesse qui mit à la mode la jolie ville normande, et la rendit, comme par enchantement, la station balnéaire la plus élégante de l'Eui'ope. Elle y fit cinq séjours, de plusieurs semaines chacun, en 1824, 1825, 1826, 1827 et 1829.

La duchesse de Berry vint pour la première fois à Dieppe, quelques jours avant la mort de Louis XVIII. Elle y arriva le 29 juillet 1824, et en repartit le 23 août. Elle se prit tout de suite de passion pour la pittoresque cité, aussi remarquable par sa belle plage que par ses riants environs. L'enthousiasme que les habitants lui témoignèrent la toucha. Elle dit au maire : « Henri IV avait bien raison, lorsqu'il appelait les Dieppois ses bons amis. J'imiterai mon aïeul dans son amour pour eux. »

L'année suivante — l'année du sacre, — Madame revint dans la ville favorite. Elle y arriva le 2 août 1825. Plus de vingt mille personnes l'attendaient à la limite de l'arrondissement, et son entrée fut triomphale. Le 6 août, les acteurs du Gymnase, venus de Paris, lui donnèrent une représentation théâtrale. A la fin de la première pièce, Numa chanta des couplets que le public redemanda avec transport. En voici un :

Mais un regret de voire âme s'exhale Vers des objets d'un tendre souvenir, Vers ces enfanis que le Destin signale Coranie l'orgueil des siècles à venir. iNe craisnez rien, princesse, en voire iibsence Dieu veillera sur le sang de nos rois, Et pour garder ces trésors de la France, Tous les Français ont le cicur des Dieppois.

Madame fit plusieurs promenades en mer. Il y avait sur son canot une tente de soie cramoisie, au-dessus de laquelle était arboré le drapeau blanc. La petite flottille de la marine royale manœuvrait en son honneur et saluait sa présence par des salves d'artillerie. Le 10 septembre, la princesse fit une excursion à Bacqueville, où l'attendait un nombreux cortège de Cauchoises, toutes à cheval, dans le costume du pays. Le 12, elle déjeuna sur le bâtiment le Rôdeur, et l'on mit à la mer devant elle un navire de commerce récemment construit. Elle partit le 14, en promettant de revenir l'année suivante.

Madame quitta, en effet, Paris pour Dieppe le 7 août 1826. Le lendemain de son arrivée, elle assistait à l'inauguration de la nouvelle salle de spectacle, qui venait d'être bâtie en six mois. Le maire offrit à la princesse des clés artistement travaillées: les clés de sa loge et de son salon. Le prologue d'ouverture et la pièce, intitulée: la Poste Royale, étaient remplis d'allusions et de louanges délicates. Le 17 août, il y eut une représentation offerte par Madame aux marins et aux troupes de la garnison. De sa place au parterre, un sous-ofïicier du 64' de ligne chanta, en l'honneur de la princesse, des couplets dans lesquels il se rendait l'interprète des sentiments de ses camarades.

Le 19 août, visite aux ruines du château d'Arqués, immortalisé par la victoire d'Henri IV. Agréable surprise pour Madame, une comédie de circonstance est improvisée par les acteurs du Vaudeville. Quand la princesse se présente devant le château, une petite paysanne lui en refuse d'abord l'entrée. Elle a reçu, dit-elle, l'ordre de son père et de sa

mère de n'ouvrir à qui que ce soit. Mais l'air Vico Henri fV se fait entendre, et aussitôt les deux battants sont ouverts à la princesse. Un vieux concierge et sa femme lui chantent des couplets fort piquants sur leur premier refus de lui ouvrir. De là Madame est conduite par la petite paysanne à l'entrée d'un jardin séculaire, où elle aperçoit toute la troupe en costume de jardinières et de jardiniers. On lui otïre des bouquets, puis on la conduit à une laiterie située à l'extrémité des ruines. La musique de la garde lui joue son air de prédilection: Charmante Gahrce/le. Une jeune laitière, — la jolie actrice Jenny Colon, — lui offre une tasse de lait, et entonne des couplets qui lui font grand plaisir. Survient le mari de la laitière, un paysan normand, qui raconte à la petite-fille d'Henri IV la bataille gagnée par .son aïeul sur le duc de Mayenne. Peu après, Madame est conduite au pied d'une tour antique, d'où la vue s'étend sur un espace immense. Et voici qu'elle est arrêtée par un vieux ménestrel, dont la voix est accompagnée par une harmonie mystérieuse, cachée dans les cavités des ruines:

Qu'enlends-je ? Quelle .mélodie

Se répand dans les airs?

D'où nait celle douce harmonie?

Qui peut encbanler ces déserts?

Dans cet asile du silence,

C'est sans doute un ange du ciel

Qui vieni charmer par sa présence

Les ruines du vieux caslel.

Marchant de surprise en surprise, la prince.sse traverse une longue voûte de verdure, où elle lit sur des écussons les dates chères à son cœur. Au bout de cette longue avenue, elle retrouve toute la troupe du Vaudeville, qui la reconduit jusqu'aux portes du château, en chantant un chœur général d'adieu, et aux cris multipliés de: « Vive Madame! Vive le roi! » dont l'efïet est doublé par plusieurs .salves d'artillerie.

Quelques jours plus lard, le 7 septembre, la duche.s.se de Berry

apprit. dans la journée qu'une effroyable tempête menaçait d'engloutir un grand nombre de barques de pêciieurs qui se dirigeaient vers le port. Aussitôt, elle contremanda un bal qu'elle devait donner le soir même. Elle se rendit en toute hâté au point d'où l'on pouvait venir en aide à ces malheureux. Se tenant cramponnée au petit mat de la jetée, que les vagues couvraient de toutes parts, elle dirigeait et encourageait les secours. On lisait dans une correspondance dieppoise, publiée par le Moniteur:

Ce que l'on n'a vu qu'à Dieppe, c'est une jeune princesse, bravant tous les dangers d'une mer fougueuse, rester sur rextrémilé de la jetée pour diriger les secours que pouvaient réclamer les navires et les bateaux pêcheurs qui venaient chercher un refuge dans le port... Elle semblait là placée par la Divinité comme un ange protecteur, et les matelots qui l'apercevaient reprenaient courage.

Elle ne se retira de l'endroit dangereux qu'elle appelait son poste, que lorsque toutes les barques furent rentrées dans le port. Un seul homme avait péri. Avant même d'avoir changé de vêtements, la princesse envoya un secours à sa veuve.

Par sa bonté, ])ar sa charité, par sa grâce. Madame se conciliait tous les cœurs. Sa protection faisait renaître à Dieppe le commerce de l'ivoire et des dentelles. Elle donnait deux brevets: l'un en son nom, l'autre au nom de Mademoiselle, aux deux meilleurs fabricants de la ville, et faisait des commandes considérables. Elle établissait à ses frais, sous la direction des sœurs de la Providence, une manufacture de dentelles où un grand nombre de jeunes filles trouvaient à la fois des moyens d'existence et les bienfaits d'une éducation chrétienne. C'était, entre la princesse et sa bonne ville de Dieppe, un échange continuel d'attentions délicates et de preuves de sympathies. Quand on lui parla de ses préparatifs de départ: « Déjà! » dit-elle avec tristesse. B]lle partit le 19 septembre 1826, et revint encore l'année suivante.

Le 6 aoilt 1827, Madame fit son entrée à Dieppe par le hameau

de Janval. Une foule nombreuse alla au-devant d'elle, et la salua de ses acclamations enthousiastes. Le 13 août, la ville lui offrit, dans la salle de spectacle, un bal auquel assistèrent plus de douze cents personnes. Le 16 août, on inaugura le portrait de la princesse à l'Hôtel-de-Ville. Au moment où le voile qui le couvrait fut levé, la musique du 5' régiment de la garde royale joua l'air Vcee Henri IV ! et une longue salve d'applaudissements retentit. Le maire de Dieppe, M. Cavalier, prononça un discours dans lequel il manifesta l'expression de la reconnaissance des habitants et la promesse que l'image chérie serait d'âge en Age entourée de la vénération d'une ville dont l'histoire est une suite de dévouement à ses rois. Le soir. Madame donna une soirée à laquelle assista la princesse héréditaire de Hesse-Darmstadt. Rossini tint le piano, et chanta avec sa femme et avec Balfe; Nadermann joua de la harpe.

La duchesse de Berry faisait de nombreuses promenades en mer, même par les temps les plus mauvais; un jour, elle courut même certains dangers. Les marins admiraient sa bonne humeur et sa vaillance. « Ah! disaient-ils, c'est bien la digne fille d'Henri IV. »

Le 4 septembre 1827, Mademoiselle, accompagnée de sa gouvernante, la duchesse de Gontaut, vint rejoindre sa mère à Dieppe. La petite princessse allait avoir huit ans, le 21 du mois. On lui fit une réception solennelle. Son arrivée fut saluée par le bruit du canon et le son des cloches. Le baron de Viel-Castel, sous-préfet de la ville, la complimenta. Elle répondit de la manière la plus gracieuse : « Je sais combien vous aimez ma mère, et je vous aimais d'avance. »

Madame, qui était allée au-devant de sa fille jusqu'à Osmonville, à trois lieues de Diej)pe, la prit dans sa voiture. Les chevaux marchaient au pas, et les populations ne se lassaient pas d'admirer la grâce de la gentille petite princesse. Le lendemain. Mademoiselle recevait les hommages des fonctionnaires. Le maire lui dit : « Votre Altesse

Rovale est dans un pays tout plein de ses aïeux, dans une ville que le grand Henri IV honora d'une bienveillance particulière, que Louis XIV récompensa de sa fidélité en l'appelant sa bonne ville, que votre auguste tante Madame la Daupliine daigna choisir* pour son retour en France, et qui la re<:ut triomphante et adorée, » Un élégant service de déjeuner en ivoire, à ses armes, fut offert à Mademoiselle par un groupe de très jeunes ])ersonnes. Elle reçut ensuite la députation des femmes de pêcheurs du Polet, le faubourg de Dieppe. Elles vinrent avec leur costume pittoresque: jupe s'arrêtant un peu au-dessous du genou, souliers d'hommes à boucles, tablier rayé blanc et rouge, coiffe énorme à larges basques, grandes boucles d'oreilles. Elles chantèrent des couplets qui exprimaient un vif attachement à la famille des Bourbons. Dans leur enthousiasme, elles demandèrent et obtinrent la permission d'embrasser la petite princesse.

Il y eut, le 6 septembre, une fête aux ruines du château d'Arqués. Dès sept heures du matin, la foule s'était portée sur le coteau de Saint-Etienne, à la lisière de la forêt, entre Martin-Eglise et le village d'Arqués. C'est un site magnifique, qui, dominant toute la vallée, est environné de toutes parts de coteaux verdoyants, et a pour perspective dans le lointain la mer au bord de laquelle la ville de Dieppe s'étend comme une digue majestueuse. Une petite guerre eut lieu, en présence de Madame et de sa fille, sur le terrain où Henri IV avait livré la célèbre bataille du 21 septembre 1589. De nombreux jalons surmontés de drapeaux de toutes couleurs indiquaient les lignes du Béarnais et circonscrivaient l'enceinte occupée par ses troupes. Un obélisque avait été placé dans la partie la plus élevée de cette sorte de camp retranché; au milieu était une vaste tente sous laquelle on avait préparé un déjeuner pour les deux princesses. Pendant le repas, elles s'inscrivirent toutes deux en tête d'une liste de souscription destinée à ériger un monument commémoratif de la victoire de leur ancêtre.

Le 14 septembre, la ville de Dieppe offrit un bal à Madame et ù, Mademoiselle. La petite princesse dansa deux quadrilles. Le 15, elle otïrit un goûter à un grand nombre d'enfants de son âge, et se rendit ensuite avec eux au théâtre. Le 18, à la fin du spectacle, on représenta devant Madame quelques scènes mêlées de couplets qui peignaient les regrets que faisait éprouver h la ville le prochain départ de sa bienfaitrice. Le lendemain, la princesse et sa fille quittaient Dieppe au milieu d'une double haie de troupes et de garde nationale.

Le voyage que la duchesse de Berry fit dans l'Ouest, en 1828, l'empêcha, cette année-là, de se rendre à Dieppe. Elle y vint en 1829, mais ce fut pour la dernière fois. Elle arriva le 6 août avec sa fille ; le lendemain, elle dansa au bal des abonnés de la ville et des baigneurs ; le 8, elle reçut la visite de la Dauphine, qui passa trois jours avec elle.

Jamais nous n'oublierons, était-il dit dans une correspondance insérée au jl/oniteiir, que nous avons eu le bonheur do réunir dans nuire ville trois personnes chéries, augustes rejetons du grand Henri... Le beau lenips que nous avons depuis quelques jours et plus encore la présence des princesses nous ont amené une grande affluence delrangers et d'habitants de la capitale. Notre ville, en ce moment, nous semble un petit Paris par la quantité de voitures et de dames élégantes qui se promènent à pied et à cheval.

A chaque fête correspondait une bonne œuvre. La princesse disait: « Je veux que, pendant que je m'amuse, les pauvres y trouvent aussi leur compte. » Le 18 août, elle visita le bazar ouvert au profit des indigents. Elle y avait envoyé une foule d'objets. Mademoiselle avait eu l'idée d'écrire son nom sur de petits ouvrages en bois peint, qu'on se disputa au poids de l'or. Le 24, Madame donna un concert où l'on entendit les .sœurs Sontag, et où l'on récita des stances du vicomte de Castelbajac. Le 25, la ville offrit dans la salle de spectacle un bal à Mademoiselle, et la grâce de la petite prince.sse, son tact, son amaT

bilité précoce firent merveille. Le 9 septembre, l'inauguration du monument commémoratif de la victoire d'Henri IV eut lieu en présence de Madame et de sa fille. C'était une colonne indiquant l'endroit où débouchait l'armée de Mayenne pour envelopper les troupes du roi, lorsque, le brouillard s'élevant, l'artillerie du château put jouer, et mit le désordre dans les rangs des ligueurs. L'inauguration intéressa beaucoup la duchesse de Berry. Les troupes de ligne et la garde nationale avaient établi des bivouacs, où les princesses lisaient avec joie des inscriptions telles que celles-ci : « Le jeune Henri retrouverait les arquebusiers d'Henri IV. — Le drapeau du 12° se ralliera toujours au panache blanc. — Deux Henri, même amour, même dévouement. »

On avait dressé une table de quarante couverts sous un pavillon orné de drapeaux. Après le repas, Madame et Mademoiselle dansèrent plusieurs quadrilles sur l'herbe. La fête était charmante. Une impression de joie se peignait sur tous les visages.

Lors de ses différents séjours à Dieppe, la duchesse de Berry alla faire des visites à la famille d'Orléans, au château d'Eu. Elle témoignait à sa tante Marie- Amélie la plus vive affection, et n'avait pas de courtisan plus aimable et plus assidu que le jeune duc de Chartres, qu'elle voulait, disait-on, faire épouser à Mademoiselle. Le 9 septembre 1824, elle avait tenu sur les fonts baptismaux, avec le duc d'Angoulême, le duc de Montpensier, dernier fils du duc d'Orléans. Elle aimait beaucoup son filleul, et rien ne lui était plus agréable qu'une réunion au château d'Eu, où Mademoiselle était tout heureuse de jouer avec ses jeunes cousins.

La duchesse de Berry et sa fille étaient de retour à Saint-Cloud le 16 septembre 1829. En par^nnt. Mademoiselle avait dit aux Dieppois : «; Mes amis, je reviendrai l'année prochaine, et je vous amènerai mou frère. » Ni elle ni sa mère ne devaient revenir.

Au moment même où la duchesse de Berrv, heureuse et souriante, prenait tranquillement les bains de mer à Dieppe, il se produisait à Paris un événement qui fut le signal des catastrophes. Le 9 août, le Moniteur publiait le décret constituant le cabinet dans lequel figuraient, comme ministre des affaires étrangères, le prince de Polignac, comme ministre de l'intérieur, le comte de La Bourdonnaye, et comme ministre de la guerre, le général comte de Bourraont. Le lendemain, on lisait dans lés Délais :

Ainsi, le voilà encore une fois brisé, ce lien d'amour et de confiance qui unissait le peuple au monarque. Voilà encore une fois la cour avec ses vieilles rancunes, l'émigration avec ses préjugés, le sacerdoce avec sa haine de la liberté, qui viennent se jeter entre la France et son roi. Ce qu'elle a conquis par quarante ans de travaux et de malheurs, on le lui ôte ; ce qu'elle repousse de toute la puissance de sa volonté, de toute l'énergie de ses vœux, on le lui impose violemment... Malheureuse France! malheureux roi!

Le 15 août, les Débais ari-ivaient au^ paroxysme de la fureur.

Si, disaient-ils, de tous les champs de bataille de l'Europe où notre grande armée a laissé quelques-uns de ses membres, si de la Belgique où elle a laissé les derniers tronçons de son corps, si de la place où tomba fusillé le maréchal Ney il s'élève des cris de colère qui retentissent dans nos cœurs, si la colonne de la grande armée semble tressaillir elle-même avec tous ses bataillons d'airain, à

qui la faute? Non, non, rien ne manque au ministère de la contre-révolution. Waterloo y est représenté !... M. de Polignac y représente les idées de la première émigration, les idées de Coblentz ; M. de la Bourdonnaye la faction de 1815 avec ses amitiés meurtrières, ses lois de proscription et sa clientèle de massacreurs méridionaux. Coblentz, Waterloo, 1815, voilà les trois personnages du ministère. Tournez-le de quelque côté que vous voudrez, de tous les côtés il effraie, de tous les côtés il irrite. Il n'a pas un aspect qui ne soit sinistre, pas une face qui ne soit menaçante. Prenez nos haines d'il y a trente ans, nos douleurs et nos inquiétudes d'il y a quinze ans, tout est là, tout s'y est donné rendez-vous pour insulter et pour irriter la France. Pi-essez, tordez ce ministère, il ne dégoutte qu'humiliations, malheurs et dangers.

L'abbé Védrenne, l'historien de Clmrles X, a écrit :

Comment comprendre le langage des Débals qui se disaient royalistes ? Charles X n'était-il pas à Coblentz? Chateaubriand n'avait-il pas émigré avec le roi et les princes ? N'avait-il pas suivi Louis XVIII à Gand ? Et n'était-il pas dans ses conseils à l'heure même de la bataille de Waterloo ? Autant valait-il flétrir le drapeau blanc, et demander la proscription de la dynastie. Mais tel était leur aveuglement qu'ils ne craignaient rien pour elle. Le trône ne risque rien, disait partout Chateaubriand ; tremblons seulement pour la liberté. Cependant la nomination du ministère Polignac fut une faute. Elle parut une provocation, une sorte de défi. Charles X sans doute ne voulait que se défendre ; mais il était indiqué qu'en choisissant de tels ministres et à une pareille heure, il paraîtrait vouloir attaquer.

Dès le début du nouveau cabinet, l'opposition, pour nous servir d'une expression récente, se montra irréconciliable. Elle poussa un long cri de colère, et déclara une guerre à mort au prince de Polignac.

C'est en vain, disaient les Débats, que les ministres demanderaient au temps d'effacer d'un coup de son aile leurs jours, leurs actions et leurs pensées d'hier ; elles vivent pour eux comme pour nous. L'ombre de leur vie passée marche devant eux, et leur trace le chemin. Ils ne peuvent pas se détourner, il faut qu'ils

marchent, ils faut qu'ils aillent. — Mais je voudrais retourner en arrière. — Vous ne le pouvez pas. — Mais je supporterai la liberté, la Charte, l'opposilion. — Vous ne le pouvez pas ! Marchez donc, marchez, sous l'aiguillon de la nécessilc, aux abîmes des coups d'Etat ! Marchez ! Votre vie vous a jugés et condamnés. Vos destins seront accomplis.

L'homme qui excitait des haines si violentes s'appelait le prince Jules de Polignac. Il était né à Ver.sailles, le 14 mai 1780. Comme l'a dit l'historien allemand Gervinus, « son passé pesait sur lui comme une e.spèce d'interdit politique. Il était le fils de cette duchesse de Polignac qui avait été en butte à de nombreuses calomnies, et à laquelle on n'avait jamais pardonné l'amitié intime dont l'avait honorée la malheureuse reine Marie-Antoinette, amitié qui avait évoqué contre elle d'abord toutes les jalousies des courtisans envieux, et ensuite toute l'aversion du peuple. On croyait reconnaître un favoritisme de même nature dans les relations que le fils de la duchesse entretenait avec Charles X. A cette impopularité qu'il avait héritée de sa mère, venait s'en joindre une autre, qui s'attachait à la personne de l'émigré ».

Après avoir été l'un des courtisans de la petite cour de Coblentz, il avait pris pendant quelque temps du service en Russie, puis passé en Angleterre, il y était devenu l'un des confidents les plus intimes et l'un des agents les plus actifs du comte d'Artois. Envoyé ensuite secrètement en France, avec son frère aîné, le duc Armand de Polignac, il fut compromis comme lui dans la conjuration de Cadoudal. Leur procès est remarquable par la noble lutte de dévouement dans laquelle chacun des deux frères plaida la cause de l'autre aux dépens de la sienne. Armand fut condamné à mort. Sa femme alla se jeter aux pieds du premier consul qui, grâce à l'intervention de Joséphine, commua la peine capitale en une détention perpétuelle. Jules fut condamné à la prison et partagea la captivité de .son frère. Enfermés d'abord au château de Ham, puis au Temple, puis à Vincennes, ils obtin-

rent, lors du mariage de Napoléon avec Marie-Louise, leur translation dans une maison de santé. Là, ils connurent le général Mallet, mais la part qu'on les soupçonna d'avoir prise à sa conspiration ne fut pas prouvée. Quand les armées alliées entrèrent en France, les deux frères parvinrent à s'évader et rejoignirent le comte d'Artois à Vesoul. Ils pénétrèrent dans Paris quelques jours avant la capitulation, et y arborèrent le drapeau blanc le 31 mars 1814.

Pair de France, maréchal de camp, ambassadeur, le prince Jules de Polignac fut un des favoris de la Restauration. Sur la proposition de M. de Chateaubriand, alors ministre dps affaires étrangères, il avait été nommé en 1823 ambassadeur de France à Londres, où il montra, pendant six ans, un réel talent diplomatique. L'exemple de l'Angleterre lui avait fait ci'oire qu'on pourrait combiner en France les libertés du régime constitutionnel avec l'influence dirigeante d'une aristocratie. Ce fut là son erreur, et la cause de sa chute. Quelques semaines avant son avènement au ministère, il avait solennellement affirmé à la Chambre des pairs qu'il considérait la Charte comme le pacte solennel sur lequel reposaient les institutions monarchiques de P'rance, et comme le signe céleste qui annonçait un avenir serein. Mais les libéraux n'avaient pas cru à sa parole, et l'accusaient de travailler à rétaljlir l'ancien régime.

Même à la cour, l'arrivée du prince de Polignac aux affaires ne manqua pas dé causer des appréhensions. Chai-les X ayant annoncé à la duchesse de Gontaut qu'il allait le nommer ministre, ajouta : « Cette nouvelle doit vous faire plaisir; vous le connaissez beaucoup, je crois? » La duchesse répondit : « Depuis longtemps absent, je ne le connus intimement que fort jeune. » Le roi reprit : « N'en parlez pas, ceci est encore mon secret. » M"" de Gontaut ne put s'empêcher de sourire, car elle tenait à la main plusieurs lettres de Londres, entre autres une de la belle-sœur du duc de Wellington, qui lui annonçait la nouvelle.

Charles X voulut voir les lettres. « Il est bon, loyal, disait-on dans cette correspondance, aimant le roi comme on aime un ami, mais faible, assez mal entouré. On doute généralement ici qu'il puisse jamais être à la hauteur du poste où le roi veut le placer. »

Charles X, blessé de l'indiscrétion du prince, et même de celle du duc de Wellington, qui divulguait ainsi ce que lui-même tenait encore .secret, rendit la lettre à M°" de Gontaut, et lui dit, non sans impatience : « C'est bien léger à Jules d'en avoir sitôt parlé, et au duc de l'avoir publié. » La duchesse de Gontaut, qui avait son franc parler avec le roi, lui dit : « Dans les circon.stances où nous sommes, je regrette, je l'avoue franchement, et au risque de déplaire à Votre Majesté, oui, je regrette le ministère Martignac. »

Alors, ajoute la duchesse, dans ses Mémoires inédits, le roi, do plus en plus impatienté, me tourna le dos et prit le sentier qui conduisait à son appartement. J'avais eu le courage de lui dire ma pensée, la vérité ; je ne m'en repentis pas. Quand nous nous revîmes ce jour même, il ne m'en reparla plus.

Un des hommes les plus dévoués à la branche aînée, le duc Ambroise de La Rochefoucauld-Doudeauville, a dit aussi dans ses Mémoires :

Le roi voulait sincèrement, quoi qu'on en ait dit, la Charte, mais il la voulait monarchique, il prit donc le parti de changer des ministres qui avaient fait dos promesses que lui croyait funestes, et de les remplacer par d'autres dont les principes lui convinssent davantage. Il ne fut pas heureux dans ce choix, on doit on convenir; il prit pour ministre des affaires et président du conseil M. le prince do Polignac. Depuis longtemps l'opinion publique prévoyait ce ciioix et le redoutait. Au commencement de la Restauration, M. de Polignac avait, pendant plus d'un an, refusé de reconnaître la Charte et de lui prêter serment, ce qui le faisait regarder comme l'ennemi prononcé de nos institutions. Celte antipathie était-elle réelle ? Je ne le crois pas. 11 avait depuis longtemps habité l'Angleterre comme ambassadeur, et il s'y était pénétré des principes très constitutionnels et à la fois très aristocrati-

ques, à la mode anglaise. Son dévouement était grand, ainsi que son mérite personnel, mais ses moyens d'homme d'État ne l'étaient pas autant ; il prenait son désir de faire le bien pour le talent de bien faire, et malheureusement il se Irompait.

Quand il arriva aux affaires, le prince de Polignac fut tout surpris de l'opposition systématique et acharnée qu'il rencontra. Ainsi que l'a dit M. Guizot, « il s'étonnait sincèrement qu'on ne voulût pas l'accepter comme ministre dévoué au régime constitutionnel. Mais le public, sans s'inquiéter de savoir s'il était ou non sincère, persistait à voir en lui le champion de l'ancien régime et le porte-drapeau de la contre-révolution » •

Bien qu'il eût passé une partie de sa vie en Angleterre, d'abord comme émigré, puis comme ambassadeur, et bien qu'il eût épousé en premières noces une Anglaise, mi.ss Campbell, et en secondes noces une autre Anglaise, fille de lord Raneliffe, le prince de Polignac ^tait Français dans l'Ame.

Aucun ministre des affaires étrangères, en France, n'eut à un plus haut degré le sentiment de la dignité nationale. Eh bien ! voici comment les Débats s'exprimaient, le 16 août 1829, sur le compte de l'homme qui, l'année suivante, lors de la glorieuse expédition d'Alger, devait tenir à l'Angleterre un si fier et si ferme langage :

Le manifeste de M. de Polignac nous vient d'Angleterre. C'est tout simple. Nous avons un ministre qui ne sait guère parler qu'anglais. H faut du temps pour apprendre sa langue nationale, lorsqu'on l'a oubliée depuis plusieurs années. H parait même qu'on n'en retrouve jamais l'accent dans toute sa franchise et sa pureté... Au fait, les Anglais ne nous ont pas donné M. de Polignac, ils nous l'ont vendu. C'est un peuple qui entend si bien le commerce!

Malgré toutes les violentes critiques, toutes les haines implacables qui ne cessaient de l'assaillir, le prince do Polignac était un noble caractère, et personne ne doit oublier la grandeur d'âme avec laquelle il sup-

porta, du commencement à la fin de sa carrière, le malheur et la captivité. Le vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld, plus tard duc de Doudeauville, a dit dans ses Mémoires :

L'honneur le plus pur, le désintéressement le plus exalté, le dévouement le plus sincère ne sont pas tout; il faut encore une capacité d'affaires et une connaissance des hommes que l'expérience seule procure, mais que la volonté même la plus forte ne peut donner. M. de Polignac eut toutes les qualités du sujet le plus dévoué, mais il n'avait pas un talent à la hauteur de la position où on l'avait élevé. S'il n'eût fallu que souffrir et marcher à la mort, nul ne l'eût égalé sans doute ; mais il faHait plus, et il resta au-dessous des circonstances qu'il croyait surmonter : la ciiute du trône en fut la conséquence. Condjiea cependant n'a-i-il pas grandi sous les verrous, et qui oserait se flatter de résister avec une fermeté plus inébranlable aux épreuves les plus dures? Si M. de Polignac n'est pas un type comme homme politique, il restera du moins un modèle accompli de toutes les vertus du chrétien et :1e l'homme privé.

Le prince de Polignac s'est trompé, mais il était de bonne foi. Nul ne peut contester ses fautes, mais nul ne peut incriminer la pureté de ses intentions. Malheureusement, son royalisme avait quelque chose de mystique et d'enthousiaste, qui faisait de ce galant homme une sorte d'illuminé. Il crovait sincèrement avoir reçu de Dieu la mission de sauver le trône et l'autel, et, ne prévoyant ni les difficultés ni les obstacles, regardant toute incertitude et toute crainte comme indignes d'un gentilhomme et d'un chrétien, il avait, en lui-même et en ses idées, cette confiance aveugle, imperturbable, qui est le propre des fanatiques. A une époque moins troublée, ce grand seigneur aurait pu être un remarquable ministre des affaires étrangères ; mais, dans le temps d'orages où il prit en main le gouvernail, il n'avait ni assez d'expérience ni assez de prudence pour résister à la tempête et sauver le navire du naufrage où allait sombrer la dynastie.

LE (lÉNERAL HK BOURMONT

Le nouveau ministre de la guerre n'excitait pas de colères moins vives que le prince de Polignac. C'était un général d'un grand mérite, hardi jusqu'à la témérité, brave jusqu'à l'héroïsme, et tacticien de premier ordre. Mais sa carrière s'était ressentie des vicissitudes de la politi(|ue, et, comme tant d'autres de ces contemporains, plus peut-être qu'aucun d'eux, il avait joué les rôles les plus contradictoires. Également intrépide dans l'armée de Condé, dans l'armée vendéenne et dans la gi-ande armée de Napoléon, il s'était autant distingué sous le drapeau tricolore (jue sous le drapeau blanc. L'empereur, qui se connaissait en talents militaires, ayant reconnu en lui un homme de guerre supérieur, l'avait brillamment récompensé de ses services. Mais il est difficile do se soustraire aux souvenirs de son enfance et de sa première jeunesse.

Le général comte de Bourmont, né, le 2 septembre 1773, au château de Bourmont (Maine-et-Loire), au milieu des chouans, avait partagé leurs passions religieuses et monarchiques. Officier aux gardes françaises à seize ans, et licencié par la Révolution, il suivit, au début de l'émigration, son père, aide de camp du prince de Condé, le perdit à Turin, puis alla rejoindre le comte d'Artois à Coblentz. Il fit la campagne de 1792 jusqu'au licenciement de l'armée des princes, servit un an comme simple cavalier dans l'armée de Condé, puis se jeta dans la

Vendée au mois d'octobre 1794. Il commanda en second les troupes de Scépeaux. L'insurrection vendéenne de 1799 le reconnut pour un de ses chefs. Vainqueur à Louverné, il s'empara du Mans le 15 octobre, et fut le dernier à poser les armes.

Bourmont aimait à la passion la vie des camps. Lorsque les troupes royales eurent déposé les armes, il voulut se battre dans les rangs des troupes impériales, plutôt que de ne pas se battre du tout. Il se distingua dans la campagne de Russie, contribua à la victoire de Lutzen, fit, pendant la campagne de France, une défense héroïque à Nogent, et fut nommé général de division par l'empereur.

Pendant les Cent-Jours, le général de Bourmont, coupable comme le maréchal Xey, abandonna la cause de Napoléon, tout comme le maréchal avait abandonné celle de Louis XVIII. Mais leur conduite eut des circonstances atténuantes. L'un n'avait pu résister au prestige de l'empereur, l'autre à celui du roi. Ce (|ui aggravait la situation du général de Bourmont, c'est qu'après avoir demandé un commandement à Napoléon, de même que le maréchal Ney en avait demandé un à Louis XVIII, il déserta trois jours avant Waterloo. Le royaliste, le soldat de l'armée de Condé, le chouan avait tout à coup reparu sous le général de l'Empire. Son roi l'avait appelé, et, poussé par un faux sentiment de conscience, il avait répondu à l'appel de son roi. Mais c'est à tort qu'on le soupçonna d'avoir livré aux Anglais et aux Prussiens les plans de Napoléon.

On lit, à ce sujet, dans les Mémoires du duc Ambroise de Doudeauville :

Le comte de Bourmont fut nommé ministre de la guerre. Il avait contre lui de graves préventions. On prétendait qu'ayant accepté du service de Bonaparte dans les Cent-Jours, il avait déserté peu d'heures avant la bataille de Waterloo, emmenant une grande partie des troupes, portant aux ennemis les plans et les projets de la campagne. Je dois à la vérité de dire que ce récit est fort exagéré.

Le Comte de BOURMONT, Maréchal de France

Imp. phot. ARON Frires, à Pans.

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