L'Impératrice Eugénie. 1 vol. Victor-Havard, éditeur
d'où il ne sortit qu'après deux jours de discussions et de retouches.
L'Impératrice posséda, enfin, un fort joli dessin dont elle se déclara enchantée. Comme l'époque des envois au concours se trouvait alors passée, il fallut obtenir du comte Walewski l'autorisation d'exposer le fameux projet qui fut admis avec cette devise : Mieux vaut tard que jamais. — Pour reconnaître l'amabihté de M. Walewski, l'Impératrice lui fit présent, après le concours, de son dessin et ce curieux document doit encore appartenir à la famille du ministre.
L'impératrice Eugénie, en dehors des mondanités qui la prenaient presque tout entière et des amusement qu'on lui créait quotidiennement, ne cessait, il faut le dire à sa louange, de se préoccuper de l'éducation de son fils et chercha toujours, étant aux Tuileries, à rendre cette éducation le plus conforme à son avenir.
Dans les premières années du Prince, on lui avait donné deux gouvernantes, dont l'une était M""^ Bruat. Ces dames se partageaient l'enfant, c'est-à-dire qu'il restait quinze jours sous l'autorité de l'une, quinze jours sous l'autorité de l'autre. Il résultait, pour le Prince, de ce passage fréquent de l'une à l'autre des institutrices, une sorte d'incohérence de pensée et d'étude qui stérilisait ses efforts. L'Impératrice fut la première à s'apercevoir de cette mauvaise méthode et elle s'en plaignit amèpement.
Elle n'était point, alors, pour son fils, quoique sévère et peu tendre, l'implacable qu'elle fut depuis, après la chute et la mort de l'Empereur; et il y avait de la lumière dans le rêve qu'elle déposait sur sa jeune tête.
Lasse de la monotonie de ses Tuileries, l'impératrice Eugénie trouva enfin un dérivatif au solennel ennui qui l'étiolait et elle créa ses Lundis,
Leur inauguration fut, au château, le prétexte d'une lête merveilleuse et l'on mit, ce soir-là, à la disposition de la souveraine, la salle même des Maréchaux.
Les relations entre les familiers du palais étaient assez peu aimables tout en conservant la correcte apparence de la cordialité^ et ces réunions hebdomadaires vinrent, à propos, rapprocher, en des mondanités, les hommes et les femmes de la cour, atténuèrent même le fâcheux effet qui résultait souvent d'ambitions déçues, de compétitions avortées, de haines ou d'affections nées d'un scandale ou d'une intrigue.
Les rapports entre l'Empereur et rimpératrice qui, depuis la naissance du Prince Impérial, n'étaient plus aussi intimes, se trouvèrent bien, également, devant le public de la cour, de ces soirées qui permettaient à la souveraine d'être moins publiquement isolée, à Napoléon lil d'être plus libre et plus maître de ses heures.
Puis, les lundis furent suivis de fêtes brillantes qui imprimèrent au Second Empire son cachet de belle folie, et ce fut à qui, parmi les hautes élégantes d'alors, rivaliserait de splendeurs avec les maîtres
Les violons chantèrent chez le duc de Morny, chez la duchesse de Bassano, chez le comte Walewski, chez la duchesse d'Albe, chez M"''' de La Pagerie, chez le marquis de Chasseloup-Laubat, chez M. Drouyn de Lhuys, à l'Hôtel de Ville, chez M. le baron Haussmann, et au coup d'archet des chefs d'orchestre, toute une pléiade de femmes merveilleuses de grâce et d'esprit sembla sortir de l'invisible.
Le Second Empire fut réellement le règne de la Femme; et parmi celles qui donnèrent le la des mondanités, M""^' la comtesse Walewska, la duchesse de Persigny, Bartholoni, la comtesse de Pourtalès, la marquise de Galliffet, la princesse de Metternich, Péreira, la comtesse de Mercy-Argenteau, la comtesse de Castiglione, pour ne citer que quelques noms au hasard, furent des divinités très païennes.
Cependant, toutes ne furent pas les amies de l'Impératrice, et bientôt il y eut une sélection parmi ces femmes; il se forma, parmi elles, une sorte de franc-maçonnerie qui unit plus intimement les plus remarquées.
D'aucunes furent plus particulièrement dans la familiarité de llmpératrice, et pour rendre cette familiarité plus absolue et plus générale, il y eut des surnoms désignant telle ou telle d'entre elles, surnoms créés, dit-on, pour exprimer mieux la meilleure et la plus secrète qualité — peut-être le défaut — de chacune d'elles.
C'est ainsi — et je demande pardon, en cette place, de la liberté d'expression que je suis obligé d'employer pour demeurer dans l'exactitude de ce récit — c'est ainsi, dis-je, que certaines prirent les sobriquets de ^ Coclionnette, » de « Bindotinette.yy de à Salopette,» de « Minette^ » et il en fut aussi irrévérencieusement des autres.
Plus généralement, on désignait les femmes de l'entourage intime de l'Impératrice sous le nom de Canalllettes » ou « Caillettes, » et lorsqu'elles admirent, plus tard, après la guerre, leur cercle étant reformé, quelques hommes privilégiés au partage de leurs plaisirs, elles prirent celui de « Loutonnes » tandis que leurs compagnons devenaient des « Loutons. X)
Ces choses sembleraient indiquer que le scandale, que l'immoralité étaient à l'ordre du jour des Tuileries. Il serait injuste, cependant, de se poser en censeur trop sévère et d'exagérer cette manifestation, plus apparente que réelle, de vice. Il y eut, aux Tuileries, certainement des vertus fragiles qui rendent
une condamnation facile ; mais il y eut aussi d'honnêtes femmes.
Parmi ceux qui écoutaient plus les violons et les propos de cour que la politique, se trouvaient MM. de Caux, de Jaucourt, de Castelbajac, d'Ayguesvives, d'Avillers ; parmi celles qui ne dédaignaient pas cette politique, il y avait M°^^^ Walewska, de Mercy-Argenteau, de Castiglione, Greven, de Metternich, de Beaumont, de Brimont. Et sur tous, et sur toutes, les Morny, les Persigny, les La Valette, les Walewski; les Rouher, les Metternich, les Nigra, élevaient leurs mains pleines des cœurs, des passions et de l'avenir des peuples.
C'était le temps des fêtes à Gompiègne, à Vichy et à Fontainebleau — à Fontainebleau où Mérimée, le soir, sur le lac, récitait des vers à l'Impératrice mollement accoudée sur le bord d'une barque; des galas au Bois, autour de l'eau; des chasses où, la passion l'emportant, la souveraine se faisait cruelle et enfonçait son poignard dans la chair de la bête épuisée ; c'était le temps des beautés blondes; des splendides hivers où, sur la glace du Bois de Boulogne, l'Empereur se mêlait à la foule enthousiaste ; c'était le temps des radieux visages et des rires sonores.
Des tares, évidemment, grouillaient sous cette splendeur, sous ce clinquant; mais il y avait de la poésie aussi; mais au-dessus de cette poésie même, il y avait l'énigmatique et songeuse figure de Napo-
léon III qu'encadraient les lauriers de Sébastopol et de Soiférino. Et de cette cohue^ et de cette frénésie, sortaient, comme l'expression d'une force, comme l'affirmation d'une Vie, riche de sève, charriant des désirs.
l'empereur et les femmes
Il est, en vérité, fort malaisé d'établir la version exacte du Second Empire — histoire ou chronique. A peine, en effet, révèle-t-on un détail inédit sur les mœurs des Tuileries, à peine essaie-t-on d'esquisser la silhouette d'un personnage important — homme ou femme — que des clameurs partent de tous les côtés, que des menaces de procès même, et surtout, tentent d'arrêter l'écrivain dans son étude. Il se produit un fait assez singulier, en ce qui concerne les choses du Second Empire. Il existe entre ceux qui ont fait les beaux et les vilains jours de ce temps comme une sorte de franc-maçonnerie, dont le but est de faire le silence autour de Napoléon III, de l'Impératrice et de leur entourage. Les acteurs du Second Empire ne veulent point qu'on entretienne le public de leurs actions passées; ils sont réfractaires
à toute vérité, à toute révélation, et il semble qu'après avoir fait beaucoup et trop peut-être parler d'eux naguère, ils souhaitent, dans un esprit de compensation, qu'on les oublie actuellement. 11 suit de là qu'aucune époque historique n'a été fermée au public autant que celle du Second Empire.
Ces considérations ne sont point, ici, pour faciliter la tâche que je me suis tracée et pour aider au développement libre et sincère de cette tâche — de ce chapitre, spécialement. J'essaierai, pourtant, cette besogne ingrate; ingrate, oui, mais pas plus, en définitive, que celle qui l'a précédée et que j'ai consacrée à l'Impératrice et qui, malgré sa haute impartialité appuyée de documents authentiques, m'a valu nombre de colères. Ce qui prouve que la fable du Meunier, son Fils et l'Ane est de tous les temps.
Ainsi qu'un soldat doit avoir le courage de ses actes, un écrivain doit avoir celui de sa pensée. Partant de là, au seuil de ce chapitre, je n'hésite pas à dire que j'ai pour l'empereur Napoléon III — mais pour l'empereur Napoléon lïl seul — une sympathie sincère et émue. Et ce, parce qu'il fut un homme d'Etat remarquable et parce qu'il fut malheureux; parce qu'il fut extrêmement bon et parce qu'il a été méconnu. Ce sont peut-être là des raisons de sentiment; mais, cette déclaration faite, j'ajoute que je ne suis pas de ceux qui restent aveugles de-
vant les fautes ou les inconséquences de son règne.
Il semble que le destin ait pris plaisir à jeter la femme en chacune des phases de ce règne. Une femme, la duchesse de Hamilton, est la confidente des projets de Louis-Napoléon Bonaparte avant son arrivée en France, après la révolution de 1848; une femme, miss Howard, lui procure, généreusement, les moyens de lutter contre ses ennemis ; une femme, enfin, M^^^ de Montijo, fixe sa vie, étant Empereur, et de la même main qui avait pris son cœur, aux temps radieux des épousailles, elle joue son trône et sa gloire au soir de cette apothéose.
Le prince Louis-Napoléon, en 1848, se trouvait, en effets en Ecosse, chez sa cousine, la duchesse de Hamilton, qu'il aima et qui lui fut cruelle, et c'est là que la nouvelle de la chute du roi Louis-Phihppe lui parvint.
Le Prince dit alors à sa cousine :
— Je pars. Je vais à Londres, et, de là, à Paris, où la République est proclamée. C'est à moi d'être le maître.
Et comme la duchesse l'écoutait, un peu surprise:
— Vous n'avez point foi en moi, ma cousine, reprit le Prince. Vous avez tort, car, dès aujourd'hui, je vous invite à me venir voir à l'Elysée.
La duchesse de Hamilton se mit à rire :
— Vous rêvez — comme toujours, hélas — mon cousin, fit-elle.
Mais le Prince secoua la tête et s'en fut.
A Londres, sans ressources, miss Howard l'attendait, ayant sacrifié une partie de sa fortune pour la lui remettre. On sait le reste. Napoléon III lui rendit, avec usure, cette fortune en l'augmentant du château de Beauregard dont elle prit le nom. Mais il y eut comme une déception chez cette femme après l'avènement au trône de celui qui avait été son ami. Elle lui devint presque hostile : elle le fatigua par sa présence, se trouvant, obstinément, sur son passage et sur celui de l'Impératrice, à leurs sorties des Tuileries, et quand elle mourut, vers 1865, elle ne fut peut-être pas autant regrettée qu'elle aurait pu l'être. Elle avait, dit-on, formé un rêve insensé : elle eut, un moment, l'illusion qu'elle pourrait être l'Impératrice, sinon avouée, mais secrète, et elle mourut de ce rêve comme celui qu'elle avait servi vécut du sien.
Le dévoûment que, aventurier. Napoléon III avait inspiré à l'Anglaise miss Howard, il l'eût inspiré à bien d'autres femmes.
Si, physiquement, il n'était point ce qu'on peut appeler un bel homme, il avait dans le regard et sur la lèvre ce sourire endormi qui plaît et qui captive.
En outre, il était, je le répète, d'une bonté extrême, et sa douceur et sa tendresse innées faisaient oublier ce qu'il y avait en lui d'étrange et d'insaisis-
sable, de morose même. On le surnomma, plus tard, à la cour, Napoléon le Taciturne.
Napoléon III avait aussi la qualité qui s'adresse le mieux, non seulement aux femmes, mais auxhommes : il possédait un ressort d'activité inouï. Il était Têtre des résolutions suprêmes comme le fataliste des stoïques résignations. Cette force agissante qui était en lui se perdait souvent dans un rêve, en revanche, qui la paralysait, qui la rendait inefficace ou vaine.
Quoique aimant et comprenant peu les arts, il était lettré, discourait aimablement sur les livres, savait ses auteurs à merveille et écrivait même avec goût. Mais il était réfractaire à toute poésie. Un jour, il eut plus d'esprit que Louis XIV. Pour complaire à une élégante, il avait fait un acrostiche et le lui avait remis, attendant l'effet de cette lecture.
Mais ce fut une moue trop significative qui répondit à son essai.
Alors, reprenant doucement le papier des mains de la belle, il le déchira et dit :
— C'est l'histoire de Y Ane et du petit Chien, n'estce pas ?
Et il rit de bon cœur de sa déconvenue. Très familier et plein d'épanchement avec ceux qu'il aimait et qu'il croyait ses amis, une froideur énigmatique et une fixité scrutatrice du regard éloi-
gnaient de lui les étrangers ou bien les faisaient craintifs et peu disposés à lui soumettre leurs idées. Cependant, dès qu'on lui laissait deviner sa pensée, dès qu'il trouvait à glaner dans l'expression de cette pensée une nouveauté, une observation s'écartant de la banalité ordinaire des choses, il se donnait tout entier à son interlocuteur et ne lui ménageait pas sa sympathique attention.
Lui-même, alors, prenait la parole, détaillant, dans la lenteur et dans la gravité de langage qui lui étaient particulières, ses propres impressions et comme, lorsqu'il s'animait, quoiqu'il eût l'horreur de toute discussion, il devenait un merveilleux causeur, un charmeur, on le quittait avec de l'enthousiasme dans le cerveau, avec de l'affection dans le cœur. Il gagna ainsi plus d'un ennemi à sa cause.
Autoritaire et révolutionnaire, sévère et bienveillant, dans un assemblage de sentiments mystiques, on eût dit qu'il avait la vision de trop de choses à la fois et que ses propres conceptions, dans une malignité du sort, lui échappaient sans cesse. Homme d'Etat remarquable, alors qu'il s'agissait de l'organisation et de la politique intérieures du pays, il rede venait l'utopiste des années adolescentes et généreuses dès que ses facultés se tournaient vers les questions de l'extérieur. Hanté, comme son cousin, le prince Napoléon, d'ailleurs, du principe humanitaire des nationalités, il oubliait sa propre sécurité,
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celle même de sa patrie, quand on agitait devant lui le problème social qui s'y rattache.
— Mon oncle Napoléon h^, avait-il dit un jour, donna les siens — ses frères — aux peuples de l'Europe. Je voudrais lear donner mon cœur.
C'est là une belle parole. L'homme qui la prononça mérite mieux, sans doute, que la haine implacable de l'Histoire.
L'empereur Napoléon III était brave ; il avait la bravoure du fataliste, c'est vrai; mais il serait vain de discuter sur le sentiment intime qui inspire le courage. On a dit qu'à Sedan il s'était tenu éloigné du feu. On s'est trompé. Dans une étude spéciale, je ferai connaître quelques incidents ignorés de la bataille de Sedan, et l'Empereur se montra, dans cette journée néfaste, tel qu'il était réellement. Sa promenade, après le Deux-Décembre, sur les boulevards, seul, en avant de son état-major, livré ainsi à la première balle anonyme, la bagarre de Magenta, le champ de bataille de Solférino, ne sont-ils point là comme un triple témoignage de l'indifférence de cet homme devant le danger?
L'Empereur, et j'aborde ici, après cette esquisse rapide, le véritable sujet de ce chapitre, fut — il serait puéril et maladroit de le nier — un homme à bonnes fortunes, un amant de la Femme, quand même et toujours.
100 LA lOl U lU: N.VrOLKON m.
Il y avait en lui un instinct inconscient, presque. qui le jetait vers toutes les teniinités. 11 était de eeu\ qui ne se devraient jamais marier, parce que le mariage ne leur apporte qu'un désir vite mort, parée que le mariage noie leurs tacultes dans la lourdeur d'une intimité incompatible avec leur nature, parce qu'en épousant, ils d. muent la soutlranee. surtout, à celles qu'ils enchaînent à leurs destinciv^. à celles qu'ils chérissent peut-être encore, alors ipic déjà leur esprit — je n'ose dire leur camr- ment à cette affection et se tourne t'alalcment vers d'autres visages.
La psychologie de l'amour, chez les souverains, serait foit curieuse, certes, à examiner et celle de l'empereur Napoléon 111. partieulièrement, me paraît déconcertante.
Je n'aftirme pas — car je ne mets ici aucune pensée légère — qu'il posséda toutes les femmes qui fréquentèrent les Tuileries: mais je puis dire qu il les aima toutes, que son œil mourant brilla devant toutes, et un peu pour chacune d'elles.
Je le répète, les temmes des Tuileries avaient la beauté, la grâce et l'esprit. Sans vouloir exininur. à l'égard de Napoléon 111. une induUenee immorale. on me permettra de pi'user t]u'il eût t>té bien ditïicile à cet homme, que tant de séductions sollicitaient. de demeurer passit'. indilTerent. insensible, dans la chaude et entiévree atmosphcre de ses salons.
Il aima donc, jetant le mouchoir vers bien des
jupes, et il ne fut peut-«Hre que courtois, souvent, dans ce simulacre do passion, car les femmes allaient d'elles-mêmes à lui, l'entouraient, l'invitant à les adorer, dans la conscience même de l'oubli qui suivrait l'heure inoubliable et désirée.
Cet homme, qui avait couru les grands chemins de l'aventure, qui, jadis, en Amérique, inconnu et pauvre, avait eu la pensée chevaleresque de corriger, avec sa cravache, Hudson Lowe, le sinistre tourmenteur de Sainte-Hélène ; cet homme qui avait joué sa vie contre une couronne d'Empereur, que le côté romanesque de son mariage môme parait du charme des Don Juan; cet homme, que des acclamations, parties du peuple, saluaient dans sa capitale, avait aux regards des femmes l'attrait de ce dualisme qu'elles exigent souvent on l'amant : la force devant les autres, la douceur devant elles. Et elles le recherchaient, et elles le souhaitaient, comme les châtelaines mélancoliques et esseulées du Moyen Age devaient rechercher et souhaiter le seigneur, à son retour de la Croisade.
La revue serait longue à établir des femmes de la cour que l'Empereur captiva, et de celles qui, au contraire de la fille de Japhet, pleurèrent leurs désirs insatisfaits.
Il sut, parmi les femmes des Tuileries, distinguer les intelligentes, et il y en eut dont il prit plutôt les
conseils que les baisers, qu'il écouta, qu'il unit presque à sa destinée par un lien plus cher et plus sacré que celui d'une éphémère passion — par un lien cérébral, si je puis ainsi parler.
Au-dessus de toutes, par le rang comme par l'esprit, il faut placer M™^ la princesse Mathilde qui, elle aussi, se déroba aux instances de son cousin alors qu'il n'était qu'un prétendant et un prétendant assez peu sérieux, mais qui se fit sa collaboratrice et sa conseillère affectueuse et dévouée aussitôt après son élection à la présidence, dirigeant avec un tact supérieur les mondanités de l'Elysée, ramenant au Prince les hésitants, lui créant des amitiés, des fidélités et des courages.
La vie de M^'Ma princesse Mathilde est sue et je ne la reprendrai pas ici. Il est, cependant, un détail de son existence, non toujours heureuse, qui ne manque pas d'intérêt. Je veux parler de sa séparation d'avec son mari, le prince Demidoff.
Pourquoi épousa-t-elle le prince Demidoff qui était laid et brutal? Peut-être parce qu'il était spirituel, la princesse ayant toujours eu du goût pour les gens d'esprit. Quoi qu'il en soit, elle s'aperçut vite de son erreur et, lorsqu'elle surprit son mari, à Florence, en flagrant délit d'amour avec la duchesse de Dino, elle se retira de lui. Elle appela à son aide, alors, l'empereur de Russie qui, se rendant à Palerme, alla à San Donato. A son entrée dans la villa, ce fut
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à peine si le souverain répondit au salut du prince Demidoff — à Saint-Pétersbourg, il ne le recevait jamais, le faisant attendre dans le salon de ses officiers, lorsque la princesse Mathilde lui rendait visite — et s'étant enfermé avec la jeune femme qui était sa cousine par le mariage du roi Jérôme avec la princesse de Wurtemberg, il décida que la séparation aurait lieu. Cette séparation ne fut rendue efTective que pendant un voyage du prince Demidoff à Pétersbourg, cependant. La princesse Mathilde étant restée à Paris, le Tsar retint son vassal en Russie et le força d'accepter ses conditions qui furent assez cruelles. La princesse Mathilde, à la cour des Tuileries, fut, avec M'"^ la comtesse de Beaumont — mais cette dernière dans les dernières heures de l'Empire — la seule femme qui s'occupât sincèrement, et en réelle connaisseuse, d'art et de Httérature. L'Empereur lui dut des amitiés célèbres et le ton académique de certaines réceptions, au château, à Gompiègne et à Fontainebleau, doit être reporté tout à l'honneur et à l'inspiration de la princesse. Elle fut comme la duchesse de Rambouillet du Second Empire, et les écrivains ainsi que les artistes, en lui continuant une déférente afiection, depuis la chute de sa dynastie, la récompensent des sympathies qu'elle leur a prodiguées naguère.
Une autre femme, proche parente de l'Empereur,
104 La cour de napoléon III.
par alliance, doit être comptée au nombre des femmes intelligentes des Tuileries, quoiqu'elle se tînt le plus souvent éloignée de la cour. J'ai indiqué M™'' la princesse Glotilde, fille du roi Victor-Emmanuel, mariée au prince Napoléon, qui, en dépit de la séparation morale qui s'établit entre elle et lui, dès le lendemain des épousailles, ne cessa de rendre hommage à l'élévation et à la justesse de son esprit.
La vérité oblige à dire que la guerre d'Italie fut, pour une grande part, l'œuvre du prince Napoléon. L'Empereur, à cette époque principalement, lui avait donné toute sa confiance, et sachant que son cousin connaissait particulièrement le comte de Gavour, il remit entre ses mains tout le plan des négociations qui devaient aboutir à une déclaration de guerre contre l'Autriche.
Le prince Napoléon prit charge de tout, alors, et ce fut lui qui arrangea, entre Napoléon III et Gavour, à Plombières, les entrevues fameuses.
Ce ne fut, réellement, que lorsque tout eut été décidé entre l'Empereur, son cousin et le ministre italien, que ce dernier entretint le ministre des affaires étrangères français, M. le comte Walewski, des résolutions qui avaient été arrêtées.
On sait que M. le comte Walewski ne partagea pas, tout d'abord, les vues de son collègue étranger et de son souverain, et qu'il fit une violente opposition aux projets de l'Empereur. Mais Gavour, très fin,
L EMPEREUR ET LES FEMMES. i05
très rusé, laissa passer la mauvaise humeur de M. Walewski et, s'en remettant au prince Napoléon du soin de mener à bien ses espérances, il attendit.
Cette guerre eut, du moins pour le Prince, un résultat : son mariage avec la princesse Glotilde, fille du roi Yictor-Emmanuel.
L'Impératrice et la princesse Glotilde, je l'ai dit déjà, ne s'aimèrent jamais. Une gêne, également, régna toujours entre elle et l'Empereur. Gomme son cousin. Napoléon III éprouvait une répulsion instinctive devant cette jeune femme, née plutôt pour le cloître que pour la cour et qui s'en allait, pendant de longues heures, prier dans le silence et dans l'ombre de Saint-Roch, au lieu de céder aux désirs de son mari et de son cousin qui lui conseillaient de moins fréquentes austérités.
L'Empereur, ainsi que le prince Napoléon, s'inclinait devant le sens droit de la princesse Glotilde ; mais l'indéfinissable et insondable abîme qui était entre lui et sa cousine l'empêcha toujours d'avoir recours à ses conseils.
La princesse GlotiWe était, en tout, l'opposé de sa brillante parente, la princesse Mathilde. Autant celle ci était causeuse, charmante et princesse, enfin, autant celle-là était la personnification modeste de la petite bourgeoise.
Dédaigneuse de toute toilette, elle avait l'horreur instinctive des réunions officielles et il arriva, plus
d'une fois, qu'elle s'endormit à table, ou après [le dîner, sans souci de l'étiquette.
Une anecdote bien amusante — et qui ne peut nuire en rien à la réputation de cette sainte femme — la peint, comiquement, dans son attitude simplette.
Un soir, à dîner, s'étant assoupie, elle se réveilla brusquement et on la vit, tout à coup, cherchant un objet sous sa chaise, puis sous la table. On trouva enfin ledit objet et l'on s'aperçut qu'en sommeillant, la princesse avait tout bonnement perdu et laissé choir ses souliers.
Le mariage du prince Napoléon et delà princesse Glotilde fut-il aussi malheureux qu'on l'a dit ?
Non. — Il est évident que le caractère brutal du Prince fit souffrir bien des fois la nature douce et résignée de la princesse Glotilde. Mais, en somme, celle-ci, dans sa tranquillité d'esprit et de sens, s'accommodait assez bien des relations établies, par la force des choses, entre elle et son mari.
On connaît la figure de la princesse Glotilde et il serait peut-être oiseux de la dépeindre une fois de plus. Elle est de celles, en définitive, qui n'ont pas d'histoire, et c'est le plus bel éloge qu'on puisse faire d'elle.
Son existence entière s'est passée et se passe encore dans des pratiques pieuses ; c'est une sainte, dans toute l'acception du mot.
Cependant, il serait puéril de nier les déceptions qui l'attendirent en venant à Paris, à la cour. Peu causeuse, très renfermée, éloignée, de gestes et de pensées, de tout ce qui formait le côté mondain des Tuileries, elle ne comprit peut-être pas assez le mari qui lui avait été donné ; de là des mécomptes inévitables.
Le Prince, de son côté, ne la querella guère sur ses goûts de retraite, et il n'en parla jamais, d'ailleurs, qu'avec le plus grand respect. Il la consultait même, dans les heures difficiles, faisant très cas de son bon sens indiscutable, de la justesse de ses idées.
Le plus grand tort que le prince Napoléon eut, devant sa femme, fut de ne pas assez cacher l'intimité de sa vie extra-conjugale. Dans un voyage même, étant à Dublin, avec Gora Pearl, et le bruit s'étant répandu de son arrivée dans la ville, il fut surpris en la compagnie peu édifiante de cette fille par le lord maire qui se fit, soudain, annoncer chez lui, dans l'hôtel où il était descendu. L'aventure fît grand bruit, causa du scandale et, quand le récit en vint aux oreilles de la princesse Glotilde, elle s'en montra profondément affligée.
Il n'est point vrai que le prince Napoléon et sa femme durent jamais se séparer. Mais un fait est indéniable : un gouffre était entre eux que rien ne pouvait combler.
Le Prince, homme à bonnes fortunes, amant des élégances féminines, ne pouvait s'habituer à l'extrême simplicité de la princesse Clotilde et sa mauvaise humeur, souvent, provenait de ce mépris pour toute coquetterie qu'elle affectait davantage encore dans Tintimité.
Cette absence, chez sa femme, de tout instinct d'élégance le chagrinait sincèrement, et un jour, il s'en ouvrit à un de ses familiers.
— Regardez Clotilde, lui dit-il, en lui montrant la Princesse, qui marchait dans le jardin, est-elle fagotée ! C'est trop de vertu, vraiment! Voyez, ses bas tombent sur ses talons !
— Yijiis auriez dû épouser l'Impératrice, monseigneur, lui dit alors son interlocuteur.
— Epouser Eugénie, moi? s'écria le prince. — Non, non ; j'aime encore mieux être le mari de Clotilde. L'Impératrice est une femme d'imagination, de plaisirs dont je ne fais aucun cas. Il me faut une mère pour mes enfants, et sous ce rapport, la Princesse est irréprochable.
II est un mot d'elle à l'Impératrice qui la relève royalement.
Quelque temps après son mariage, comme elle paraissait à la cour, pour la première fois, l'Impératrice crut deviner en elle de la timidité, de la gaucherie, et sur un ton de bonté un peu protectricC; lui dit :
— Rassurez-vous, ma chère enfant, vous vous habituerez vite à ma cour.
La princesse Glotilde se redressa, orgueilleuse :
— Je suis, Madame, toute rassurée, répliquat-elle, et habituée depuis ma naissance à celle de mon père.
Sur un plan plus effacé vinrent ensuite, parmi les femmes de la famille impériale, la duchesse d'Albe, sœur de l'Impératrice qui l'aima et qui la pleura éperdument; la comtesse Stéphanie Tascher de la Page- Tie, qui fut la chroniqueuse de la cour ; la princesse Bacciochi — dont les allures garçonnières- effaraient un peu et qui, chasseresse intrépide, sacrait et jurait comme le plus humble de ses valets de chiens.
Un jour, après une chasse émouvante, chez M. R..., près Rambouillet, quoiqu'elle ne fût pas jolie, un cavalier se fit galant auprès d'elle. Pondant qu'il lui débitait des fadaises, le cerf battait l'eau de l'Etangd'Or, et ayant gagné la rive, assailli par les chiens, décousait les meilleurs d'entre eux.
La princesse Bacciochi, qui regardait cette scène, entendait-elle les douceurs de son compagnon? On ne saurait le dire. Mais elle l'interrompit, soudain, et sur un ton peu conciliant, lui cria :
— F...iche2-moi la paix, monsieur, et marchez donc au secours des chiens !
Et elle porta elle-même son cheval en avant, allant à l'aide de la meute.
La princesse Bacciochi chassait, souvent, en habits moitié masculins, culottée, bottée et éperonnée, ce qui excusait, sans doute, sa rudesse.
Une question délicate se pose ici : existait-il, à la cour, ainsi qu'on l'a murmuré souvent, un service régulièrement organisé des plaisirs de l'Empereur — tranchons le mot — de la galanterie ? Ma réponse à cette question sera nette : oui, ce service existait et fonctionnait presque administrativement.
Je demande, à ce sujet et avant d'aller plus avant, qu'on me fasse grâce d'indignations. Je sais fort bien que ces révélations peuvent gêner €ertaines personnalités du Second Empire et qu'on peut avoir intérêt à les démentir. Mais les démentis, dans ces cas particuliers et personnels, ne sauraient avoir qu'une valeur relative et conventionnelle.
J'écris ces pages en historien impartial, sans parti pris, sans haine comme sans affection contre ou pour ceux qui passent sous ma plume et je ne puis me résoudre, pour complaire à mes contradicteurs, à écrire la chronique du Second Empire avec des découpures de feuilles soumises.
Le service de la galanterie était donc pafaitement organisé aux Tuileries sous le Second Empire, et on
le désignait, au château, par ces mois : le service des femmes. L'un des chambellans de l'Empereur, le comte X..., en avait la direction et veillait, avec un scrupuleux soin, à ce que les choses fassent bien faites, à ce que nulle maladresse ne vînt entraver les désirs et les satisfactions du souverain.
Il n'eût point été aisé peut-être, malgré la frivolité qui régnait à la cour, de trouver un homme qui voulût bien prendre la charge et la responsabilité... morale d'une telle fonction. Le comte X..., peu scrupuleux, ayant du sang d'aventurier dans les veines, rempli de décision et d'à-propos dons les situations équivoques, était tout indiqué pour cet emploi et c'est à lui que l'Empereur, sans hésitation, s'adressa pour l'intendance de ses plaisirs.
Afin d'être sans cesse en communication avec le maître — aux heures roses, principalement — le comte avait un appartement au rez-de-chaussée du palais, dans la cour des Tuileries, ouvrant sur celui du souverain, et c'est chez lui que Napoléon III se rendait pour faire son choix parmi les beautés à la mode ou ignorées qu'il lui présentait.
Le comte X... était maladif, et dans ses moments de souffrance, son service était remis à M. H..., qui avait toute sa confiance ainsi que celle de l'Empereur. M. H... suppléait même le chambellan lorsque Napoléon III était en voyage. Il raccompagnait et ne s'installait jamais dans la nouvelle résidence du souve-
rain qu'escorté d'une demi-douzaine de vertus dociles recrutées soit à Paris, soit en province même. Il fut, en effet, longtemps parlé, à la cour, d'une certaine 7^ose de Provins, poussée et épanouie dans l'air triste de la magistrature du lieu. Son effeuillement dura peu d'ailleurs, et M. H... se montra particulièrement affecté du dédain de Napoléon III en cette circonstance.
Dans les fêtes et dans les cérémonies publiques, un service de place était réservé à des gens de police de bon ton pour veiller sur l'Empereur. D'autres places, également non loin de Napoléon IIÏ, étaient données aux femmes qui étaient en relations avec le comte X... et M. H..., et c'était alors, sous l'œil du souverain et pour sa plus grande damnation, comme un véritable concours de beauté.
Une femme de lettres, célèbre alors, brigua les faveurs de l'Empereur, et comme elle écrivait des romans, elle ne cessait d'envoyer à Napoléon III ses livres avec des dédicaces brûlantes pour attirer son attention sur elle. Elle n'avait point conscience que l'Empereur faisait lui-même un roman assez émouvant pour que ceux des autres ne l'intéressassent point.
Une anecdote qui, dans sa légèreté, ne manque pas d'élément dramatique, m'a été contée au sujet de cet instinct spontané qui portait l'Empereur vers toute jolie femme.
Quelques hommes — des étrangers — parmi ses ennemis, tentèrent un jour de mettre à profit le sentiment amoureux de Napoléon III, pour le ruiner dans sa santé, dans sa vie.
S'étant procuré une drôlesse, jeune et merveilleusement belle, mais atteinte d'un mal terrible, ils la placèrent sur le passage de l'Empereur à sa sortie des Tuileries, dans l'espérance qu'il la remarquerait.
Napoléon III la vit, en effet, mais — son étoile veillait-elle, en ce temps, sur lui, même dans les choses de son intimité ? — il ne la souhaita point et les organisateurs de cet attentat d'un nouveau genre en furent pour leurs peines et leur infamie.
Le mode de procéder qu'employaient le comte X..., M. H..., et plus tard M. le vicomte de L... qui succéda au comte X..., n'était point sans monotonie.
On imagina, alors, de compliquer les choix du souverain, dans le recrutement de ses fugitives amies, par quelques jeux qui ne manquaient pas de piquant. Comme ces jeux avaient lieu à la cour, il ne pouvait être question d'introduire dans l'entourage du palais, des femmes étrangères et non mondainement classées, et ce fut parmi celles qui brillaient aux Tuileries même, que Napoléon III se prodigua.
On a beaucoup parlé et ri du jeu de bagues installé dans certaine résidence de l'Empereur, alors qu'il était en villégiature. Ce jeu se pratiquait ainsi :
ces dames s'apprêtant à enfourcher leurs montures, tandis que le marquis de M... tournait, la manivelle d'un orgue de Barbarie, le souverain s'avançait vers elles et les observait. Alors, on installait le baguier, on mettait en mouvement les chevaux, et celle qui, après la course, avait arraché le plus d'anneaux, avait droit au cœur du maître.
D'autres fois, on cachait dans un coin un bibelot de prix : bague, épingle ou bracelet, et celle de ces dames qui le trouvait devenait la préférée du moment.
Le môme jeu des bibelots se répétait, mais d'une manière différente et plus pittoresque. On apportait une corbeille dans laquelle se trouvait entassée et mêlée une certaine quantité d'objets de bijouterie. L'un de ces objets était désigné à l'avance comme étant le prix de l'Empereur et la corbeille étant déposée à terre, recouverte d'une légère enveloppe qu'on ne devait ni déchirer, ni soulever entièrement, on invitait les dames à fouiller dans son contenu. C'était, alors, un inexprimable combat de dentelles et de jupes, et celle qui se relevait, ayant rapporté la... timbale, savait quelles destinées l'attendaient. Elle ne s'y dérobait généralement pas, il faut le dire à l'excuse de l'Empereur.
L'Impératrice fut longtemps — quoique ce fait paraisse invraisemblable — avant d'avoir connaissance des infidélités de son mari. Elle en souffrit
cruellement, e'tant jalouse, et un jour, dans son chagrin, elle se détermina à une séparation.
Elle se rendit auprès d'un avocat pour être conseillée et je vais bien étonner le public en lui apprenant que cet avocat fut M. Jules Favre.
Le célèbre orateur, fort embarrassé et de la visite qu'il recevait et delà question qui lui était soumise, se tira de cette situation difficile en homme sage et d'esprit, en patriote aussi. Il engagea l'Impératrice à ne provoquer aucun scandale, dans l'intérêt même du pays, et à retourner, purement et simplement, comme une petite bourgeoise, en son ménage.
Des hommes, et parmi eux plus d'un personnage politique, essayèrent aussi d'exploiter la féminité de Napoléon III. On voulut, en maintes occasions, le conduire en se servant de quelque femme à laquelle il était peut-être malaisé de résister. Mais, si l'Empereur avait le baiser prompt et facile, il gardait mieux ses sentiments d'homme d'Etat. Il n'écouta guère les enchanteresses, alors qu'elles mirent de la politique dans leurs tendresses et leurs sédu*" tions et, par un contraste étrange, ce fut l'Impéra trice, qu'il n'aimait plus physiquement, qui demeura la maîtresse de sa pensée et de son avenir, qui lui imposa sa volonté.
A la cour, cependant, il y eut, je l'ai dit, des femmes intelligentes que les questions graves de la politique
— sans nuire à leurs grâces de mondaines — sollicitèrent.
L'Empereur qui les connaissait et qui les appréciait — en dehors de tout autre et intime sentiment
— ne dédaignait pas d'entendre leurs avis, et il les consulta, souvent et sérieusement, notant avec soin leurs impressions, leurs craintes, leurs désirs.
' Parmi ces femmes, et en première ligne il convient de citer M™*" la comtesse Walewska qui, du reste, en vertu des lois de l'atavisme, ne pouvait que s'intéresser aux choses de la politique, étant une descendante de Machiavel.
A peine mariée, elle charma le salon un peu maussade de M. Thiers et y fit la connnaissance de la plupart des hommes d'Etat qui marquèrent dans l'histoire de l'Empire.
Elle fut la coUahoratrice assidue, dévouée et hautement intelligente de son mari, et si on les eût écoutés tous deux, la guerre du Mexique n'eût pas eu lieu. Ils en devinèrent, en effet, les somhres résultats.
La comtesse Walewska, Italienne de naissance, ne fut pas autant contraire à la campagne contre l'Autriche, d'accord ici, d'ailleurs, avec tant d'autres esprits généreux. Cependant, quand elle crut, avec son mari et, il faut le dire, avec l'Impératrice, s'apercevoir que cette guerre n'aboutirait qu'à une exploitation égoïste de Napoléon III et de la France, elle mit
en œuvre toute son influence pour que les résultats n'en fussent point défavorables à notre pays. Et dans le patriotisme ardent qu'elle manifesta pour sa patrie d'adoption — car M"'^ la comtesse Walewska fut et reste une belle et bonne Française — et qui ne l'abandonna jamais, elle fit se dresser, inquiète, la tête de Gavour.
— La femme que je redoute le plus, dit-il alors, est la comtesse Walewska.
L'histoire politique de la comtesse serait longue à détailler, ayant été ambassadrice de France à Londres, femme du ministre des affaires étrangères, du ministre d'Etat, du président du Congrès de Paris, après la guerre de Crimée, et du président du Corps législatif. Après la retraite de M. le comte Walewski, elle ne voulut conserver de ses dignités que le charme attirant qui était en elle, que sa bonté qui était extrême, que son esprit qui était merveilleux.
Son salon était le rendez-vous de toutes les célébrités de la politique, des lettres et des arts, et ses amitiés littéraires demeurent célèbres.
Ce fut à elle que l'Empereur, pendant sa captivité, confia bien des peines et bien des espérances, et Gambetta, même, qu'elle connut, après la guerre — car elle avait la curiosité de toutes les intelligences — disait d'elle : — « C'est une charmeuse. »
L'hommage n'est point banal venant de cet homme, et il est mérité.
Ce sont, ici, des esquisses rapides. Certaines femmes des Tuileries demanderaient, pour être portraiturées, des pages plus nombreuses.
Telle est M'"'' la comtesse de Castiglione, qui eut la réputation d'être une femme exclusivement politique et qui, plutôt, fut une mondaine éprise et orgueilleuse de sa beauté. Pourtant, nièce de Cavour, je crois, elle ne fut pas étrangère à la guerre d'Italie et Ton accusa sa beauté, justement, tout autant que le carbonarisme et que le socialisme nuageux de l'Empereur, d'avoir précipité les événements.
On rapporte d'elle, en effet, un mot à une amie intime qui tendrait à confirmer cette opinion.
— Napoléon, Victor-Emmanuel, Cavour, comme j'aurais plaint l'Italie si elle n'avait eu que ces hommes pour défenseurs! Voulez-vous savoir à quoi elle doit d'être, l'Italie? Eh bien! c'est à ça, à ça et à ça...
Et, elle montrait ses lèvres, en les frappant du bout de ses doigts.
Il est, sur elle, de nombreuses anecdotes, car sa beauté et son étrangeté révolutionnèrent la cour et la ville.
Un jour, comme elle devait se rendre chez M""^ de Rothschild et qu'elle avait appris, on ne sait comment, que la baronne avait réuni plusieurs femmes pour la voir et pour contempler, enfin, son visage fameux, elle se présenta, en effet, mais sa figure était
enveloppée dans deux ou trois voiles impénétrables.
Et elle se réjouit fort de la déception qu'elle provoqua.
Un soir, l'Empereur fut assailli devant sa porte et reçut de la part d'hommes restés inconnus, une véritable raclée.
Mais un fait plus grave se passa chez elle : ce fut un attentat contre la vie de Napoléon III, commis par l'un de ses serviteurs. Voici l'histoire; elle est, je crois pouvoir l'affirmer, absolument ignorée du public.
Comme TEmpereur, une après-midi, sortait des Tuileries, conduisant lui-même son cheval et accompagné d'un seul valet de pied, il rencontra, près des Champs-Elysées, le général Edgar Ney à qui il parla. Puis, comme il se disposait à continuer son chemin, il lui dit qu'il se rendait chez M""' de Castiglione et il ajouta :
— Montez donc avec moi et venez. Votre présence me permettra d'abréger ma visite.
L'étoile de la belle Italienne était, alors, en son déclin.
Le général obéit et l'on arriva bientôt devant l'hôtel de la comtesse.
A l'instant oii Napoléon III donnait à un grand diable de valet de chambre son pardessus, le général Ney poussa un cri, étendit la main vers l'Empereur et reçut un coup de poignard dans l'avant-bras.
120 LACOURDE NAPOLÉON III.
Ce valet, en effet, s'était soudain jeté sur le souverain et lui avait porté un coup terrible. L'intervention du général sauva l'Empereur.
Ce fut là un incident qui détermina Napoléon III à rompre définitivement une liaison qui le fatiguait et, dès lors, il ne revit plus sa singulière amie.
Il l'avait chérie, cependant, on ne peut le nier. Et de gracieux souvenirs étaient entre elle et lui : le soir, par exemple, où, belle de toutes les beautés, dans une féerique toilette de bal, elle passait à son impérial amant agenouillé, des épingles qu'il prenait, une à unC; et dont il se servait, sur ses indications, pour rectifier le travail du couturier. Cette scène ne rappelle-t-elle pas, avec la crudité du langage en moins, celle de la Du Barry et de Louis le Bien-Aimé, distillant un café qui « f...ait le camp. »
Parmi d'autres, fêtées et politiquant à la cour des Tuileries, il y eut M"'^ la princesse de Metternich qui voulut bien des choses et qui les eut, qu'on désignait par ce simple mot, à la cour — FAmbassadrice.
Des écrivains mal renseignés ont affirmé que M™^ de Metternich fut la maîtresse de l'Empereur. Cette assertion est fausse. La princesse fut, par son influence, néfaste à la dynastie napoléonienne et à la France, légère, presque impudique de gestes et de propos, mais elle aimait son mari et ne le trompa point. Elle était, de son côté, fort jalouse de M. de
Metternich, homme à bonnes fortunes, sinon grand politique comme son père, et ne voulut jamais s'avouer vaincue dans son intimité. On sait le mot qu'elle eut un jour, à ce sujet. Comme on discourait, parmi les femmes de la cour, de la fidélité et de l'infidélité des maris, en général, elle s'écria tout à coup :
— Je ne comprends pas qu'une femme soit trompée. Moi, je suis bien tranquille sur la fidélité de mon mari.
Et comme on se récriait autour d'elle, lui demandant quel secret était celui de son bonheur :
— Oh! répliqua-t-elle, il est fort simple : je casse une patte à mon mari tous les matins^ et je suis rassurée pour le reste de la journée.
Elle avait, en vérité, des boutades terribles.
Un matin, déjeunant chez la baronne de Rothschild, elle s'aperçut qu'on servait au maître de la maison un vin différent de celui qui était offert aux invités.
Elle dirigea son regard moqueur vers le banquier et lui dit :
— Il coûte donc bien cher, baron, ce vin, que vous êtes seul à le boire?
Et comme le baron, embarrassé, balbutiait :
— Faites-m'en servir, je vous prie, ajouta-t-elle, et nous verrons si, lui et vous, avez bon goût.
M""^ de Metternich voulut la guerre du Mexique et
elle la fit, de concert, d'ailleurs, avec l'Impératrice.
Elle mit tout en œuvre pour que l'Empereur s'alliât à son pays avant le désastre qui l'atteignit et elle eût pu, sans doute, combattre rindifférence de son gouvernement en 1870; mais elle demeura inactive, dans une rancune peut-être de l'abandon de Napoléon m.
Elle fut l'intime amie de l'Impératrice. Quant à l'Empereur, qui acceptait sa gaité exubérante et qui tolérait ses excentricités, il lui inspira toujours de la méfiance, et de son côté elle ne provoqua jamais en lui beaucoup de franche sympathie. L'Empereur déplorait, en effet, son influence sur les mœurs de la cour.
M"'" de Metternich, quoiqu'elle ne fût pas belle, était vraiment toute-puissante aux Tuileries, sinon dans la politique, mais dans les mondanités.
Elle profita de l'indépendance qui lui était tolérée pour prendre, à la cour, des libertés extrêmes et pour créer des aventures plus qu'imprudentes.
C'est ainsi qu'à Fontainebleau, vers onze heures du soir, elle quittait les salons, allait s'enfermer dans son appartement, où un souper étant servi, la société, impatiente de cette heure joyeuse, tandis que l'Empereur et l'Impératrice se retiraient, allait la retrouver, contre toutes les règles de l'étiquette. Et c'était, alors, des fins de nuit — folles.
— On s'embête chez l'Empereur, disait-elle. Mais chez moi, on s'amuse.
Une fois, n'eut-elle pas la fantaisie d'aller en compagnie de son mari, du prince de Galles, de M. Nigra, de M""^^ de G..., de P... et de quelques autres, souper dans un cabaret à la mode?
11 arriva que dans le salon qui était voisin du sien, M. de G... se trouvait avec des amis et plusieurs femmes galantes.
Sur la demande deM'"^ de Metternich il y eut alors, et dès qu'elle connutla présence de M. de G..., fusion entre les deux réunions. On ouvrit à grands battants les portes de communication et l'on se mêla, curieux les uns des autres.
On n'ignorait pas, chez l'Empereur et chez l'Impératrice, ces inconséquences. Mais elles portaient la marque de M™^ de Metternich et l'on en riait.
La princesse fut le génie malin de la cour de Napoléon III et son rire de démone grince, dans les clameurs de fête du Second Empire — sinistrement.
Dans une étude spéciale, je ferai la revue des individualités féminines qui brillèrent, mondainement, aux Tuileries. Je ne veux cependant pas retarder — puisqu'il est ici question des femmes politiques — le souvenir de l'une d'elles qui, dans les dernières années de l'Empire, se montra à la cour, prit le
cœur et l'esprit de Napoléon III, et resta sa conseillère dans la captivité môme.
J'ai nommé M""^ la comtesse de Mercy-Argenteau.
Cette femme — cette grande dame — jeune et belle, fut un moment la collaboratrice de l'Empereur et, pendant la guerre, étant prisonnier, il l'appela auprès de lui et lui confia diverses missions.
On a nié ces missions dans le monde de la cour, après la guerre. J'ai vu les lettres que l'Empereur écrivit alors à M"''' de Mercy-Argenteau, ainsi que celles qu'elle reçut du roi de Prusse et de M. de Bismarck.
Sur la prière de Napoléon III, elle tenta des négociations avec l'Allemagne, en vue d'une paix honorable et douce, entra en relations avec M. de Bismarck ainsi qu'avec le roi Guillaume et ne ménagea ni ses peines ni son intelligence pour amener un résultat favorable. Mais elle échoua, et si le Roi se montra envers elle ce qu'il était, toujours, avec toute femme — galant — M. de Bismarck lui témoigna, parfois, dans ses écrits même, une rudesse plus que soldatesque.
Si, donc, à la cour, des femmes furent frivoles et ne surent occuper leurs heures que de fantaisies ou de curiosités mauvaises, il s'y rencontra également d'autres femmes — et sans chercher trop — qui, sans cesser d'être des charmeuses, selon le mot de Gam-
bella, eurent une vision haute et noble. L'Empereur sut les distinguer, je le répète; il sut apprécier les qualités de leur esprit comme il sut comprendre les qualités de cœur de celles qui n'avaient à offrir que leur cœur, et les premières, dans leur intelligence, font un peu oublier et excuser les secondes, dans leur perversité.
C'est, là, un effacement consolant et conforme, peut-être, la part du bon Dieu et celle du Diable étant faites, à la plus stricte morale.
Ceux qui pensent qu'un gouvernement, quel qu'il soit, exerce une influence bonne ou mauvaise sur le développement des arts, sur le génie même des peintres, des sculpteurs, des musiciens ou des lettrés, éprouveraient une singulière surprise, dans l'observation des rapports qui existèrent, sous le Second Empire, entre la cour et les artistes.
Ainsi que je l'ai dit, précédemment, il n'y eut, à la cour de Napoléon III, que peu d'enthousiasme artistique parmi les femmes — exception faite de JVP"^' la princesse Mathilde et la comtesse de Beaumont — et cet enthousiasme fut absolument nul parmi les hommes.
Il se leva, cependant, sous le Second Empire, des artistes, des littérateurs, des musiciens — et non des plus petits. Mais peu d'encouragements leur furent
donnés, en dehors des invitations aux Tuileries, à Compiègne, à Fontainebleau, et ce manque de sollicitude en faveur d'une classe de gens intelligents, porteurs d'une chimère peut-être, mais aussi d'un idéal, m'amène à conclure que si des artistes nous sont nés sous le Second Empire, ces artistes eussent tout autant affirmé leur talent dans Tabsence d'une cour — de cette cour des Tuileries, surtout, qui eut sans doute, à certaines heures, la curiosité de voir comment ils mangeaient, buvaient ou parlaient, mais qui n'eut, en aucun temps, le souci de leur grandeur, de leurs peines, de leurs joies.
Un homme, plus particulièrement, à la cour des Tuileries, s'intéressa aux artistes, à leur vie et à leur avenir. Cet homme fut M. le comte Walewski. Mais, à une époque où l'on s'occupait beaucoup plus, dans les sphères officielles et mondaines, du bienêtre et de l'intimité des danseuses que d'assurer la gloire d'un peintre ou d'un écrivain, le rôle de M. le comte Walewski ne pouvait être qu'effacé et il le fut. M. le comte Walewski, M. le comte de Meuwerkerke et quelques autres hommes, respectueux du passé artistique de la France, désireux de provoquer une éclosion d'oeuvres nouvelles, tentèrent, avec persévérance, de rendre à l'art la place à laquelle il avait droit; mais leurs efforts furent contrariés et si le public battit des mains, parfois, devant quelque toile ou quelque livre, il fut libre dans son applaudisse-
ment et la cour demeura étrangère à l'expression de son respect ou à celle de son admiration.
L'Empereur, instinctivement, n'aimait point les arts. Tout, en lui, l'éloignait de ce que l'on considérait, alors, comme une futilité, comme un accroissement ou comme une révélation inutile, dangereuse même, d'intelligence. Cependant, il serait injuste de dire que Napoléon III, obéissant à ses sentiments personnels, fut hostile aux artistes. Chaque fois qu'il trouva l'occasion de leur venir en aide, de leur exprimer une satisfaction, un encouragement, il ne se déroba point à son devoir de souverain. Il serait injuste, également, de reprocher trop à l'Empereur son indifférence en matière d'art. Cet homme vécut et régna dans une époque de transition, de transformation, pleine des problèmes sociaux, des tourments de la politique, et son esprit, peu préparé aux choses contemplatives d'un idéal de paix, dédaigna inconsciemment ces choses et se laissa emporter vers des spéculations plus abstraites.
L'impératrice Eugénie eut, plus que son mari, l'amour sincère de l'art. Si elle manqua, souvent, de l'acquis nécessaire dans l'expression de ses choix artistiques, dans l'examen des hommes que ces choix indiquaient, elle créa, à la cour, la mode d'aimer les beaux livres et les beaux tableaux, et quoique cette fantaisie fût trop superhcielle pour aider à la naissance ou à la recherche de talents nouveaux, il
serait vain de dire qu'elle fût tout à fait stérile. Jules Sandeau, Octave Feuillet, Mérimée, Edmond About, Emile Augier même, n'écrivirent-ils et ne pensèrentils point un peu pour elle? Cabanel, Hébert, Flandrin, Carpeaux, ne furent-ils pas amoureux de sa beauté?
L'Impératrice, on l'a vu dans un précédent chapitre, s'essayait à peindre et à dessiner. Mais, aux Tuileries, nulle installation favorable n'existait pour ce genre d'occupation. Cette incommodité l'obligeait, lorsqu'un peintre faisait son portrait, à se rendre chez l'artiste, et comme, un jour, elle se plaignait d'aller chez Wintheralter, comprenant d'ailleurs que ce maître ne pouvait venir au château avec son chevalet et ses pinceaux, elle déclara qu'elle voulait qu'on lui construisît un atelier.
A peine eut-elle formulé ce désir qu'elle se disposa à le faire en réalité. Mais il n'était point aisé, aux Tuileries, de bâtir un atelier sans risquer de déparerl'ensemble de l'architecture du palais. Cependant, conseillée par l'un des officiers de la maison, elle se mit à la recherche d'un emplacement favorable.
Ayant décidé, bientôt, qu'on supprimerait, pour la construction de Tatelier, les logements de deux femmes de chambre, situés tout en haut, dans les combles, elle exigea de visiter le lieu désigné. Elle monta donc, et lorsqu'elle fut arrivée aux apparte-
ments en question, non contente de son examen, elle enjamba l'une des fenêtres et se mit, imprudemment, à parcourir la toiture, en suivant la gouttière, assez large, il est vrai, qui longeait le côté gauche du pavillon de l'Horloge, et ce, au grand effroi de ceux qui l'accompagnaient et qui, soumis à son audace capricieuse, ne purent que la suivre et l'imiter.
Des ordres furent donnés à M. Lefuel, et quelques jours après cette scène, au sujet de laquelle l'Empereur réprimanda sa compagne, l'atelier de l'Impératrice, aménagé avec un luxe inouï, ouvrait ses portes aux visiteurs.
Ondévalisalemobilierdelacouronne pourcet aménagement ; mais non satisfaite des tapisseries et des meubles officiels qui lui avaient été offerts, l'Impératrice orna son atelier d'étoffes et d'objets précieux qui lui étaient personnels.
— C'était un fouillis étrange, me disait un familier des Tuileries, et à ma première apparition dans l'atelier de l'Impératrice, je le trouvai tellement meublé et encombré qu'il me sembla impossible d'y placer un chevalet ou un modèle.
Cet atelier ne fut pas seulement, toutefois, un agrément pour l'Impératrice. Il fut réellement utile aux artistes qui s'y rendaient, soit pour montrer leurs œuvres, soit pour peindre le souverain et la souveraine. Il fut inauguré par Wintheralter, qui y fit le portrait du Prince Impérial.
Flandrin, également, y' portraitura l'Empereur. Son œuvre, cependant, si admirée et si digne d'admiration, si vraie surtout, n'eut pas un sort heureux. Le caprice de M™° de Metternich, toute-puissante aux Tuileries, je l'ai dit, lui fut néfaste. Cette femme, dans un esprit banal et conventionnel de critique, pour mieux faire sa cour au souverain aussi, ne s'avisa-t-elle pas de dire, avec une moue dédaigneuse, lorsqu'on lui montra l'image de Napoléon tll :
• — Cela n'est pas mal; mais cela pourrait être mieux.
Ces simples mots — cruellement injustes — suffirent pour jeter la désillusion dans le clan des familiers. Ainsi qu'ils auraient loué, ils blâmèrent, et le tableau de Flandrin fut expédié au Tribunal de commerce.
Cabanelfut chargé de reproduire, alors, les traits de l'Empereur et l'incident fut oublié au château, — au château, mais non dans le cœur et dans l'esprit de Flandrin.
Très modeste, très consciencieux, il avait des timidités charmantes, et le jour où il eut sa première séance avec Napoléon III, il était demeuré près d'une heure enfermé dans un cabinet, isolé, tremblant d'émotion, avant de paraître devant son modèle. Le dédain injuste qui le frappa, fît en lui une plaie qui ne se ferma jamais.
Hélas ! combien de fois, à la cour, le tact fit défaut, ainsi, envers ceux qui venaient travailler pour le compte des maîtres!
On sait qu'à la suite de la campagne de Chine, on installa, à Fontainebleau, une sorte d'exposition des objets provenant du pillage du Palais d'Eté, qu'on nomma le Musée Chinois.
Or, comme l'Empereur inaugurait ce musée et que, les travaux terminés, on avait réuni à Fontainebleau les architectes et les ouvriers pour recevoir les compliments du souverain, un chambellan, très ému, s'en vint, tout à coup, trouver Napoléon III et lui dit :
— Sire, je crois devoir informer Votre Majesté que les ouvriers assemblés par ses ordres ne se montrent pas satisfaits.
L'Empereur regarda le messager de malheur.
— Et pourquoi, monsieur, demanda-t-il, les ouvriers ne sont-ils pas contents?
— Mon Dieu, Sire, l'incident est ridicule, sans doute, mais si ridicule qu'il soit. Votre Majesté doit le connaître : les ouvriers ont appris qu'on boit du Champagne dans son entourage, tandis qu'on ne leur a offert que de la bière.
Napoléon III tordit sa moustache, ne répliqua rien et, lentement, s'achemina vers le groupe murmurant.
Lorsqu'il parut, il y eut un profond silence.
Alors l'Empereur s'avança et dit :
— Bonjour, mes amis.
Et comme s'il ne voyait ni les verres remplis de bière, ni les bouderies, il donna Tordre d'apporter du Champagne; puis tous étant servis, ayant fait sortir des rangs le plus ancien d'âge de la troupe, il alla à lui, choqua son verre et reprit gaiement :
— A la bonne franquette, n'est-ce pas, mes amis, et à votre santé.
L'enthousiasme de ces braves gens n'aurait pu se décrire. En cet instant, selon l'expression d'un témoin, ils se seraient fait casser la tête, sans hésitation, pour cet Empereur qui, non seulement leur donnait du Champagne, comme aux autres, — les aristos — mais buvait ce Champagne avec eux
C'est là un petit fait, sans nul doute ; mais la vie des rois n'est-elle point ainsi tissée de petits faits et grande, souvent, par eux, plus que par leurs actes publics? La philosophie de l'Histoire est là et non ailleurs.
L'Impératrice, quelquefois, mais rarement, secondait son mari dans ces essais de popularité.
C'est ainsi qu'un jour elle reçut dans son atelier deux ouvriervS, dont l'un se nommait Villeneuve, qu'elle avait chargés d'exécuter un cadre en bois sculpté, pour un présent à la reine d'Angleterre. L'œuvre étant achevée, elle voulut remercier ellemême ces hommes. Mais elle réussissait peu dans ces tentatives de rapprochement avec le peuple. Elle
n'avait point l'aisance familière qui est nécessaire aux grands de ce monde lorsqu'ils parlent au peuple — cette aisance que possédait si bien Napoléon III et qui le porta si loin dans l'âme de la foule, si profondément dans le cœur de la nation.
Ce fut encore sous l'inspiration de l'Impératrice que l'on dessina les cartons pour le tombeau de la duchesse d'Albe.
Un incident d'un sentiment presque dramatique et qui, certainement, fera quelque impression sur ceux qui ajoutent foi aux présages, vint troubler l'exécution de ce projet.
Le tombeau de la duchesse d'Albe, tout en marbre, devait supporter la sœur de l'Impératrice, étendue, une main sur son cœur et l'autre main, tombante, abandonnée, laissant échapper des fleurs — les fleurs de la Vie.
Aux quatre angles du monument, des anges semblaient veiller sur la morte.
Ces anges étaient représentés par les enfants du duc d'Albe et par le Prince Impérial.
Or, il arriva qu'en examinant la maquette, la tête de l'ange figurant le Prince Impérial se détacha et roula sur le tapis.
A cette vue, l'Impératrice, très superstitieuse, très sensitive, jeta un cri, se recula et, prise d'une crise nerveuse, n'eut que le temps d'être secourue par l'un de ses familiers.
Cette scène, dont on chercha à atténuer les effets sur son esprit, demeura toujours en son souvenir. L'Empereur lui-même aimait peu à ce qu'on la rappelât, et quand on en parlait devant lui et son fils, d'un geste machinal et instinctif, il étendait son bras vers l'enfant, le ramenait tendrement contre lui et caressait ses cheveux blonds. L'Empereur avait, pour son fils, cette affection simple et sans bornes du bourgeois pour le gosse qu'il habille en zouave ou en cuirassier et qui marche à ses côtés, avec des manières de petit homme. On raille cette affection. — Elle n'est peut-être point tant ridicule.
Je l'ai dit plus haut, l'un des hommes qui, aux Tuileries, sous le Second Empire, eurent la charge des Beaux-Arts, fut M. le comte de Nieuwerkerke.
Cependant, M. de Nieuwerkerke n'était point aimé de l'Impératrice — une liaison féminine trop audacieuse le désignait à sa suspicion — et le bon entendement de ses ordres se heurtait souvent au peu de goût que la souveraine éprouvait pour sa personne.
Unjour, pourtant, comme l'Impératrice s'ennuyait, M. de Nieuwerkerke lui vint en aide pour chasser son spleen et dès lors il fut le très bien accueilli auprès d'elle.
Se trouvant à Fontainebleau et n'y sachant que faire, les jeux et les promenades se répétant dans une monotonie désespérante, l'Impératrice eut, sou-
LES ARTISTES ET LA COlIll. 137
dain, l'idée de former un petit musée à son usage particulier. Or, comme pour réaliser ce projet, il était nécessaire d'avoir recours à M. de Nieuwerkerke, celui-ci en apprenant l'appui qu'on espérait de lu: fut ravi et, ayant décroché dans les galeries mêmes du Louvre quelques tableaux, il les porta à Fontainebleau.
L'Impératrice, pour le remercier, le retint à dîner, et donna l'ordre à son entourage — le comte n'ayant point d'habit à sa disposition — de ne paraître à table qu'en tenue de ville.
A Fontainebleau, encore, une aventure assez comique et dont le héros fut un artiste, vint égayer, une après-midi, l'un des rendez-vous de chasse de l'Impératrice.
Un peintre de quelque talent, mais resté un peu bohème, M. Lazerges, avait maintes fois sollicité, de la souveraine, des commandes.
Malheureusement, une vieille femme de lettres, peintre aussi et actrice même, nommée Mélanie Yaldor, qui avait à Paris une sorte de salon où elle recevait un monde assez mêlé — fonctionnaires, écrivains, artistes, plus ou moins à la recherche de la fortune — lui persuada qu'elle était très influente à la cour et que nul ne saurait mieux qu'elle faire réussir ses désirs.
Le pauvre garçon — un jour donc que l'Impératrice venait de monter à cheval, tandis que les chars-
à-bancs, remplis d'invités, s'apprêtaient à suivre la chasse — escorte' de M"^" Valdor, fendit tout à coup la foulo contenue par les gendarmes et, dans un accoutrement du plus beau romantique — cheveux démesurément longs, chapeau à larges bords — s'avança vers l'Impératrice.
3P'^ Valdor prit alors la parole et dit :
— Madame, je vous présente mon ami Lazerges. C'est un peintre de grand talent. Il vous a demandé de l'ouvrage. Il faut lui en donner.
L'Impératrice regarda ce couple fantastique, cingla son cheval et s'éloigna.
Le lendemain, pourtant, après avoir ri de cette aventure, après avoir réclamé aussi contre son importunité, elle s'informa et, quand elle sut que Lazerges était misérable et ne méritait ni « un excès d'honneur, ni une indignité, » elle se fît bonne et bienveillante et le chargea de décorer quelques salles — des dessus de portes — au palais de Fontainebleau.
L'impératrice Eugénie avait, contre les artistes, le préjugé du monde et se tenait défiante devant eux, ou plutôt devant leur réputation d'enfants terribles et leur prétendue mauvaise éducation.
L'incident Lazerges n'était point fait, en vérité, pour la détromper, pour la rassurer et, plus tard, un autre artiste — qui reste l'un des plus grands sculpteurs de ce temps — Carpeaux, vint, par ses façons
un peu brusques et dépourvues de toute convention, donner une nouvelle force à ses sentiments, à sa réserve.
Carpeaux, dont le génie s'affirmait chaque jour davantage et dont la célébrité s'imposait, même à la cour, avait été prié à l'une des séries de Compiègne et, dès les premières heures de son arrivée, il avait exprimé à la souveraine le vœu de faire son buste.
Mais l'Impératrice — on ne sait pourquoi — n'avait point semblé répondre favorablement à la demande de l'artiste et s'était dérobée à ses instances.
Cependant, Carpeaux, qui tenait à son idée, ne s'était pas découragé et comme, un midi, on venait de se mettre à table pour déjeuner, on le vit entrer dans la salle à manger, avec les ustensiles nécessaires à son travail, et se placer en face de l'Impératrice qu'il se mit aussitôt en devoir de modeler.
Cette scène — qui sans doute est présente encore à la mémoire de tous ceux qui assistèrent à ce déjeuner — jeta un profond étonnement, une gêne parmi les convives et l'Impératrice, très irritée de se voir ainsi sculptée malgré elle, ne chercha point à dissimuler son mécontentement. Elle ordonna au général Rollin de faire enlever l'installation du pauvre Carpeaux et le soir même — ce qui manqua peutêtre d'esprit et de bienveillance, et ce qui fut cruellement injuste — elle faisait dire à l'artiste que, sa chambre devant être occupée par un nouvel hôte, il
eût à la céder — ce qui, à Compiègne, signifiait simplement qu'on eût à déguerpir.
Garpeaux, peu au courant des usages de la cour, opéra, en bon enfant, son déménagement, remisa ses malles dans une pièce quelconque et, dans l'insouciance et dans l'ignorance des colères qu'il avait provoquées, reparut le lendemain au déjeuner, à la promenade, au dîner et au salon, au grand dépit de l'Impératrice.
La jeune femme eût dû rire et pardonner, eût dû être désarmée par cette naïveté d'un homme de talent. Elle eut le tort de se fâcher tout à fait et il fallut qu'un chambellan exphquât crûment à Garpeaux ce qu'on attendait de lui.
— Alors, s'écria l'artiste, on me f... à la porte, si je comprends bien. Il était beaucoup plus simple, monsieur le chambellan, de ne point m'appeler ici. Je ne demandais pas à y venir.
Il avait raison et il s'éloigna.
Mais comme il cherchait ses malles et qu'il ne les trouvait plus, il entra dans une violente colère et oublia entièrement qu'il se trouvait encore à la cour. Sans le consulter, en effet, on avait porté ses bagages chez le concierge du château.
L'Impératrice était une enfant gâtée, alors, et ses désirs étaient ceux des filleuls de fées qui demandent à la baguette magique de leurs marraines la réalisation de tout caprice.
11 est une histoire de six fauteuils qui la peint, ainsi, absolument, dans son autoritaire fantaisie, dans l'expression imnaédiate de sa volonté.
L'Impératrice avait promis à son amie, M°'*' de Metternich, de lui offrir une demi-douzaine de fauteuils que l'on affirmait introuvables à Paris.
Le mobilier de la couronne, consulté, exigeant trois semaines pour leur livraison, la souveraine eut une belle impatience et déclara qu'il lui fallait ses fauteuils dans les vingt-quatre heures.
On se mit en campagne, on bouleversa les ateliers des ébénistes et des tapissiers — M. Ternisien élait de ces derniers — et les vingt-quatre heures n'étaient point écoulées que les six sièges se trouvaient en effet alignés dans le pavillon du lac, à Fontainebleau, où la cour était alors en villégiature.
Il serait déraisonnable de prêter une importance extrême à un fait de ce genre; mais il montre la tendance d'esprit de l'Impératrice mieux qu'une parade officielle, et il contribue à supprimer tout étonnement lorsque sa volonté impérieuse se manifeste, hostile, contre un homme tel que Carpeaux, lorsque cette volonté, aussi, s'exerce dans les conseils de l'Empereur pour détourner, à son profit, la politique même du cabinet des Tuileries.
Les premiers travaux d'art qui furent exécutés, aux Tuileries, par ordre de Napoléon 111, consistèrent
dans la restauration des portraits des maréchaux que le peuple avait détériorés pendant les jours qui avaient suivi la chute et le départ du roi Louis-Philippe, en
Il est, à ce propos, un mot curieux de M. Ingres qui, avec M. Eugène Delacroix, avait été désigné pour faire un rapport relatif à ces travaux.
MM. Ingres et Delacroix étaient ennemis, on le sait — artistiquement du moins.
Or, comme on venait d'apprendre au premier le nom du peintre qui lui était adjoint, il poussa un profond soupir, déclara qu'il était criminel de confier le sort des choses d'art à des révolutionnaires, puis, finalement, s'emporta et s'écria :
— En Italie, il y a des brigands qui s'embusquent sur le passage des voyageurs, le tromblon à l'épaule. Eh bien, en France, les arts sont aussi guettés par des brigands qui tuent, la palette à la main !
La phrase était excessive; mais M. Delacroix, lorsqu'il la connut, eut l'esprit de ne point se fâcher.
Après le mariage de l'Empereur et dans les premiers temps de Tinstallation de la jeune souveraine aux Tuileries, il y eut, dans l'ameublement et dans la décoration du château, un manque de goût, que raillèrent fort les étrangers qui se montraient à la cour.
C'est ainsi que les Gobelins produisirent, alors, des tapisseries sans valeur qui, à peine exposées, provo-
quèrent le rire et l'indignation de tous ceux qui les virent et qui possédaient quelque sens artistique. C'est ainsi, également, que dans la hâte d'aménager les appartements impériaux, il y eut un amoncellement d'objets divers, de bronzes, de tableaux du plus détestable effet. Il arriva même que des salons Louis XIV, par exemple, eurent des ameublements modernes ou furent encombrés de bibelots ou de pièces sans style.
Napoléon III, qui, sans être un artiste, était un érudit, souffrait de ces incohérences, de ce gaspillage et ordonnait que l'on dispersât, dans ses résidences de province, ces spécimens d'une trop hâtive et vénale industrie.
Longtemps il supporta, avec patience, la mauvaise organisation intérieure des Tuileries. Cependant, un jour, ayant eu l'idée d'inspecter les garnitures des cheminées, il se révolta contre le goût abominable qui présidait au choix de toutes ces choses. Ces garnitures, en effet, composées de bronzes de pacotille achetés au Marais par l'administration du mobilier de la couronne, chez des fabricants de troisième catégorie, étaient hideuses. L'Empereur se renseigna alors, et, comme on lui indiqua M.B... comme étant l'artiste et le connaisseur qui, seul, serait en mesure de le satisfaire, il le fît venir au château et lui confia des commandes.
C'est ainsi que le célèbre fondeur fit son entrée
144 LA COUll DE NAPOLEON III.
aux Tuileries. 11 ne devait pas, se repentir de cette faveur. M. B..., jadis, s'était trouvé dans une gêne d'affaires assez grave. Or, comme le souvenir de cette infortune était un obstacle à ce qu'il reçut la décoration, l'Empereur, dans sa bonté, se fit remettre la situation commerciale exacte de ce négociant, désintéressa lui-même, sur sa cassette, les créanciers, et put alors offrir à M. B..., délivré de tout embarras et de toute poursuite, la croix de la Légion d'honneur. C'est là un trait qui mérite non seulement d'être mentionné, mais de n'être pas oublié.
Pourtant, grâce à une connaissance plus entendue des hommes et des choses, grâce à un assemblage de collaborateurs éclairés et consciencieux, l'aménagement artistique des Tuileries s'opéra avec plus d'ordre, et les salons du château ne tardèrent pas à provoquer l'admiration des visiteurs.
Lorsque la vente Norzy eut lieu, Napoléon III chargea l'un de ses officiers de la suivre et de faire quelques achats importants — l'acquisition surtout d'une tête de Greuze, qui passionnait alors les amateurs et que l'Impératrice désirait fort.
Ce tableau lui échappa, cependant; il fut adjugé au prix de dix-neuf mille francs, somme très supérieure à celle que l'Empereur avait mise à la disposition de son mandataire.
Mais un jour, comme cet officier entrait dans le
cabinet de l'Impératrice, quelle ne fut pas sa surprise en apercevant cette même tête de Greuze I
L'Impératrice, en effet, désolée d'avoir été déçue dans son caprice, avait fait présenter des offres au malencontreux acquéreur, et celui-ci avait cédé le tableau contre la somme de trente-cinq mille francs.
Gomme elle déplorait cette élévation de prix :
— Madame, lui dit son familier, un peu dépité de n'avoir pas eu la gloire de l'achat, c'est en peinture comme en arithmétique : il faut toujours prendre garde aux intérêts composés.
A la vente du château de Nicolay, l'Impératrice se rendit propriétaire, également, de boiseries men'eilleuses et de peintures de Chardin, moyennant la somme de vingt-cinq mille francs.
Mais, à peine achetées et vues, ces choses fatiguaient l'esprit versatile et sans cesse à la recherche de nouveautés, de l'Impératrice. On les emmagasinait alors dans les profondeurs du mobilier de la couronne, sans profit pour qui que ce fût, et l'administration, souvent, les revendait avec des pertes considérables.
L'ameublement provenant du château de Nicolay eut, pourtant, un meilleur sort. 11 fut employé d'abord à orner la salle à manger de l'hôtel d'Albe, et, plus tard, il devint la propriété de M. de Hirsch, qui le possède peut-être encore.
Parmi les peintres célèbres qui furent en.relations
avec les Tuileries et qui furent goûtés plus spécialement par l'Impératrice, il faut citer M"'^ llosa Bonheur, que la souveraine visita, d'ailleurs, M. Cabanel, M. Hébert et M. Gérome.
Les rapports qui existèrent entre l'Impératrice et M"'*" Rosa Bonheur n'ont rien qui mérite l'attention.
Quant à MM. Hébert et Cabanel, ils furent amenés au château, ou plutôt ils furent mis en communication avec l'Impératrice par l'un des officiers du palais, au temps où l'on transformait ses appartements privés.
L'Impératrice ayant demandé « par qui elle pourrait bien faire exécuter quelques tableaux pour orner deux panneaux de son cabinet de travail, » les noms de Cabanel et d'Hébert lui furent indiqués parmi tant d'autres — qui ne manquaient pas — et elle les retint de préférence.
Elle commanda, en effet, à chacun de ces peintres, après s'être fait montrer quelques photographies de leurs œuvres — photographies qui l'enthousiasmèrent — une toile dont elle voulut elle-même dicter le sujet.
Elle se fit alors apporter les œuvres de Lamartine et de Musset, et, pendant plusieurs jours, ce fut à la cour un jeu, dans l'entourage de la souveraine, de lire ces volumes, d'en apprendre par cœur des passages et de tirer de cette étude, ou mieux de cette
amusette, des descriptions destinées à être transmises aux deux artistes.
Mais ce jeu ne tarda pas à lasser celles-là mêmes qui l'avaient acclamé; toutes les recherches, tous les efforts d'imagination furent stériles, et on résolut de laisser à Hébert et à Gabanel pleine liberté dans leur inspiration.
Bientôt deux esquisses furent présentées à l'Impératrice. Celle d'Hébert représentait une sorte de Graziella — Lamartine, décidément, devait être de la partie — celle de Gabanel était intitulée les Feuilles d'automne et figurait un jeune homme auprès d'une femme mourante.
L'Impératrice accepta immédiatement l'esquisse d'Hébert; mais elle ne put s'empêcher d'émettre quelques observations sur le sujet choisi par Gabanel, le trouvant peu gai et hésitant à en approuver l'exécution.
Gabanel avait une grande fierté. Il fut profondément blessé — malgré toutes les précautions et toutes les atténuations que l'on apporta dans le refus de la souveraine — de l'attitude qu'on lui opposait, et, quoiqu'il promît de livrer un nouveau croquis plus conforme aux désirs exprimés, il ne répondit, dès lors, à toute instance et, à son tour, que par un refus poli, couvert de prétextes divers.
L'Impératrice ne garda point rancune, d'ailleurs, au peintre de sa méchante humeur. Elle s'amusa
même de l'aventure, et le nom de Cabanel devint comme une scie, aux Tuileries, lorsqu'on parla désormais d'une chose impossible à obtenir. EUe remplaça le tableau de l'artiste réfractaire par une peinture commandée spécialement à M. Bouguereau, et l'incident fut oublié.
Cabanel, cependant, fut depuis cet incident, invité à Compiègne, et ce fut à la suite de son séjour chez l'Impératrice qu'on le chargea de faire le portrait de l'Empereur, en remplacement de celui qu'avait signé Flandrin.
L'obstination de Cabanel, dans la circonstance que je viens de rappeler, n'avait point seulement sa cause dans un amour-propre froissé. On apprit, en effet, aux Tuileries, qu'une femme très liée avec l'artiste, dont le portrait fit sensation, à cette époque, à l'Exposition des Beaux- Arts, et qui était célèbre par ses attaches avec la société hostile du faubourg Saint-Honoré, avait eu quelque influence sur la décision du peintre et lui avait même donné à choisir entre son amitié et la satisfaction de la souveraine. Les dessous du cœur humain ne manquent jamais de complications.
M. Gérome fut aussi l'un des artistes le plus aimés aux Tuileries, et la façon dont il fut présenté à l'Impératrice est curieuse.
La cour se trouvant à Fontainebleau, en ce temps-
là, la souveraine eut, un jour, l'idée bizarre de décorer elle-même, aidée de ses dames du palais, un petit salon contigu à ses appartements. Il s'agissait de peindre des fleurs sur des panneaux, et tout l'attirail nécessaire à cette occupation fut transporté dans la pièce en question. L'Impératrice et ses amies, accompagnées d'un officier du palais chargé plus spécialement de Torganisation des choses d'art à la cour, étaient à l'œuvre, lorsqu'on vint annoncer à cet officier que le peintre Gérome demandait à le voir et à lui parler.
L'Impératrice, en entendant ce nom, battit des mains, ordonna qu'on fit entrer M. Gérome, et, lui ayant adressé quelques compliments, elle sollicita ses conseils pour ses travaux.
Gérome, alors, très gracieusement, et riant de cet impromptu, s'empara de couleurs, de pinceaux, puis se mêla aux gentilles et coquettes badigeonneuses.
M. Gérome venait à Fontainebleau, ce jour-là, pour obtenir de l'Impératrice une lettre de recommandation auprès du vice-roi d'Egypte, au sujet d'un voyage qu'il souhaitait d'entreprendre dans ses Etats. Il eut sa lettre, et, disons-le, il l'avait bien gagnée.
M. Gérome fut, depuis, chargé de reproduire la réception des ambassadeurs siamois à Fontainebleau. Ce tableau est à Versailles, et, si je ne me trompe, il représente l'Impératrice sur le trône, dans
une toilette blanche, entourée de ses dames et de ses demoiselles de cour.
La réception de cette ambassade provoqua un incident comique qui n'est point sans intérêt.
La cour étant réunie dans l'attente des ambassadeurs, et ceux-ci étant entrés dans le palais, l'Impératrice donna l'ordre de les introduire.
Mais, à rétonnement de tous, nulle ambassade ne se montrait.
Impatiente, la souveraine pria l'un des chambellans de se rendre auprès des exotiques et de s'informer de la cause de leur retard.
Ce fonctionnaire, à peine sorti du salon de réception, y rentra et s'approcha de l'Inipératrice, dans une attitude pleine d'embarras.
— Eh bien, monsieur, demanda l'Impératrice, que se passe-t-il donc ?
. — Il se passe, madame, un fait imprévu et peu facile à expliquer.
Toutes les oreilles se tendirent vers le messager.
— Et quel est ce fait ?
— L'ambassade siamoise tout entière, madame, change en ce moment de... pantalons.
Et comme on se regardait effaré :
— Oui, — de pantalons, reprit le chambellan ; il paraît que la règle siamoise veut qu'on ne paraisse jamais devant les princes qu'après avoir... endossé un vêtement spécial et vierge de tout usage.
Ce fut, alors, un rire fou et général dont l'Impératrice elle-mênie prit sa part.
Mais bientôt redevenant sérieuse :
— Eh bien, monsieur, dit-elle, laissons ces bonnes gens à leur toilette.
Et, se tournant vers ceux qui l'entouraient, elle ajouta :
— Et tâchons de ne plus rire.
11 arrivait que, souvent ainsi, à la cour, les actes les plus graves prenaient un ton badin. Ce jour-là, lorsque les ambassadeurs siamois entrèrent dans la salle et s'avancèrent en file indienne, marchant « à quatre pattes, » malgré la recommandation de l'Impératrice, il y eut plus d'un éclat de gaîté dans les rangs des familiers. C'était maladroit, impolitique et imprudent — mais c'était ainsi et nulle puissance divine ou humaine n'eût arrêté, h cette époque, la belle et inconsciente Folie qui secouait ses grelots sous les plafonds impériaux.
J'ai commencé ce chapitre par quelques considérations générales sur l'art, aux Tuileries — considérations qui ne sontpeut-êtrepassanspessimisme. Je ne mets, cependant, aucune morosité dans cette reconstitution de la physionomie intime de la cour, dans la fixation de l'histoire anecdotique du Second Empire.
S'il découle, donc, de ce récit que l'art, aux Tuile-
ries, fut regardé comme une chose superflue et vaine, ne rencontra que peu d'attention sympathique de la part des souverains, que beaucoup d'indifférente ignorance de la part de ceux qui les entouraient, c'est qu'en matière d'histoire — et en dehors du sentiment personnel à l'écrivain — les faits accumulés s'imposent et crient plus haut que des paroles systématiquement indulgentes, la vérité.
Dans l'impartialité qui me guide ici, j'eusse souhaité de pouvoir dire au lecteur que l'empereur Napoléon III et que l'impératrice Eugénie demeurent comme des protecteurs passionnés des arts. Mais non, les arts ne leur doivent rien. Ils s'en amusèrent tout au plus et ne les comprirent pas.
Le Second Empire fut, dit-on, une époque de décadence qui eut toutes les voluptés et qui en usa. Il lui manqua, essentiellement, cette volupté suprême de l'âme : l'amour et la compréhension du Beau. Il fut une époque de réalités brutales et de sensations que la figure songeuse de Napoléon III traverse et domine — énigmatiquement, comme l'ombre d'un héros de mélodrame — que le rire de l'Impératrice enjoie et éclaire comme un coup de soleil dans un ciel d'ora.ore.
La vie, aux Tuileries, était ordinairement très monotone, je Tai dit ; et si l'Impératrice, aidée de son entourage, n'avait inventé les lundis, les petits soupers et les jeux, c'eût été, pour elle, au château, un morne ennui.
Ce chapitre est l'un des plus intimes de mon récit et le sujet qu'il traite a provoqué, maintes fois déjà, des curiosités ainsi que des propos plus ou moins fantaisistes ou exagérés. Il semblerait, à entendre ces propos, en effet, que l'existence familière de la cour ne fût qu'une suite longue et ininterrompue de joies clandestines. Je ne nierai point que certains jeux pratiqués aux Tuileries, à Fontainebleau, à Compiègne et à Biarritz, aient été souvent risqués. Pourtant, à côté de ces extra-mondanités, l'Empereur
s'efforça toujours de maintenir une correction et une réserve dont il faut le louer, et la plupart des scènes vives qui se produisirent à la cour eurent lieu en dehors de sa présence.
Cette exposition étant établie, si le lecteur souhaite de connaître l'ordre qui réglementait, aux Tuileries, la vie habituelle et familiale des souverains, je lui apprendrai, brièvement, que Napoléon III et que l'Impératrice, chaque jour, déjeunaient seuls avec le Prince Impérial, dans leurs appartements, tandis que les officiers de service étaient rassemblés dans une autre partie du château et mangeaient à une table spéciale.
Les demoiselles d'honneur, également, étaient servies dans les chambres et le soir, seulement, au dîner, douze ou quatorze fonctionnaires du château étaient conviés. Ces fonctionnaires se composaient du général RoUin, de deux dames du palais, d'un chambellan de l'Empereur, d'un chambellan de l'Impératrice, de deux ofliciers d'ordonnance, du préfet du palais, de l'écuyer de l'Empereur, de l'écuyer de l'Impératrice, du colonel de garde aux Tuileries et de la demoiselle d'honneur.
Après le repas, on se rendait dans un salon et durant la soirée quelques personnes habituées de la cour venaient, sans invitation, rejoindre l'Empereur, rimpératrice et leurs hôtes.
Tant que Napoléon III demeurait auprès de sa
compagne, les heures s'écoulaient assez maussades et chacun s'efforçait de les oublier.
L'Empereur, en effet, n'apportait aucun élément de gaité dans cette société réfractaire à toute causerie, à toute occupation sérieuses, et comme souvent, ne songeant pas que des têtes frivoles s'impatientaient de sa présence, que des regards mutins guettaient sa sortie, ils s'attardait, dans un coin, avec quelque militaire, avec quelque ministre ou avec quelque député, parlant de choses graves, il y avait des anxiétés autour de lui et c'était un soupir général de soulagement lorsqu'il s'éloignait.
Parfois, cependant, Napoléon III se mêlait davantage à ses familiers et partageait leurs jeux.
C'était aussi, à certains jours, des inventions nouvelles qu'on lui avait soumises et qu'il leur apportait — inventions scientifiques ou simplement amusantes qu'il expliquait alors lui-même, et dont il indiquait le mécanisme.
Un soir, il manœuvra devant la cour une superbe machine électrique perfectionnée qu'il offrit à l'Impératrice et qui fit, pendant longtemps, la joie de l'entourage.
Mais, le plus souvent, le plaisir de l'Empereur, dans ces réunions, se bornait à faire une courte partie de cartes avec l'un de ses officiers.
Il arrivait aussi, cependant, qu'on organisait une « sauterie » aux sons d'un certain piano automa-
tique et l'Empereur, de bonne grâce et en riant, s'installait devant l'instrument et en tournait la manivelle, philosophiquement. Il appelait alors son fils le Prince Impérial, et le faisait danser avec les amies de l'Impératrice. Ces soirs-là, au grand effroi de ces dames, il prolongeait sa présence parmi elles.
On jouait également aux paris, dans ces réunions, et le gain de ces paris était offert soit à l'une des femmes, soit à l'un des officiers du palais. C'est ainsi que M. Pietri reçut, un soir, cent mille francs. Ce genre de divertissement, on le voit, n'était ni banal ni à dédaigner.
Tcrs dix heures, généralement, Napoléon III se retirait, allant, pour tous, se coucher. Mais à peine rentré chez lui, il se déshabillait, endossait un vêtement sombre et commode, se coiffait d'un petit chapeau et, dépistant M. Hyrvoix qui avait la garde constante de sa personne, il sortait des Tuileries accompagné d'un ami, et cheminait dans Paris, à la recherche de quelque aventure peut-être, mais davantage de quelque liberté. Détail caractéristique : lorsque l'Empereur s'apercevait qu'il n'avait pu mettre en défaut la surveillance de M. Hyrvoix et qu'il était suivi par des policiers, il revenait tranquillement sur ses pas et rentrait aussitôt.
Dès que l'Empereur était loin, l'Impératrice se tournait vers ses demoiselles d'honneur et leur disait :
— Mesdemoiselles, je crois que vous avez besoin de repos. Allez donc vous coucher.
Cette phrase se répétait, chaque soir, aux Tuileries, et l'on savait ce qu'elle signifiait.
Elle était le signal de plaisirs plus bruyants, de conversations plus libres, et chacun, alors, pouvait jeter dans le mouvement des jeux et des causeries, son originalité ou sa folie. Et c'était le cancan du jour qui était raconté et commenté ; et c'était l'aventure amoureuse ou dramatique de la semaine qu'on expliquait et qu'on détaillait.
L'Impératrice aimait fort à connaître les bruits du monde et du demi-monde; les femmes qui l'entouraient n'étaient pas moins friandes qu'elle de ces bruits, et celui ou celle qui savait le mieux en offrir la primeur était le plus fêté.
M. le marquis de Caux excella dans ce rôle de chroniqueur, ne se doutant pas qu'avec lui, la chronique aurait sa revanche et déjà même s'intéressait à sa vie.
Les chambellans, les officiers du palais et les familiers des Tuileries se mettaient, positivement, la cervelle à l'envers pour amuser ainsi la souveraine et pour lui procurer, chaque soir, une surprise nouvelle, un jeu inédit.
Un jour, l'un d'eux, M. le comte de M..., à court d'imagination, se plaignait à Sainte-Beuve de l'exigence de l'Impératrice.
Le critique, un peu brutal et très railleur, lui dit :
— Mettez donc, mon cher monsieur, l'esprit de votre souveraine et celui de ses amis à la torture, en leur infligeant le jeu des « Portraits. » On tous trouvera très fort, peut-être trop fort, vous le verrez, et on ne vous embêtera plus.
La phrase était méchante ; mais elle ne fut pas divinatrice.
Le jeu des portraits proposé, en effet, par M. le comte de M..., contrairement à l'opinion de Sainte- Beuve, eut un succès énorme à la cour et dura longtemps.
Rien n'était plus simple, d'ailleurs, que cette distraction.
On distribuait de l'encre, des crayons, des plumes et du papier à l'assistance et chacun, sous une forme impersonnelle, devait tracer en quelques lignes ou en quelques pages la silhouette d'un homme ou d'une femme historique, celle même d'une personne présente. Les copies étaient ensuite recueillies, puis remises à l'Impératrice, qui en ordonnait la lecture, et l'on votait sur la question de savoir lesquels, parmi tous ces feuillets griffonnés à la hâte, étaient les meilleurs.
MM. Jules Sandeau, VioUet-le-Duc, Octave Feuillet, Mérimée, Edmond About et Caro prirent part souvent à ce jeu, et obtinrent, est-il besoin de le dire, la palme dans ces concours.
C'étaient là, certes, des plaisirs très innocents. Mais il y en eut d'autres, aux Tuileries, sinon plus compliqués, mais moins intellectuels, qui éveillèrent les susceptibilités et les réflexions du public, ainsi que les murmures des hommes d'Etat français et étrangers qui fréquentaient le château.
Je n'ai point, en vérité, l'intention de dresser, ici, la nomenclature de tous les jeux qui furent en faveur à la cour; il me suffira d'en indiquer quelques-uns — les principaux — pour faire connaître la nature et l'intensité de l'étonnement qu'ils inspirèrent.
Parmi ces jeux, celui du cheval- fondu et celui du saute-mouton furent célèbres. Pour le cheval-fondu, l'une des femmes s'asseyait, et un homme, appuyant ses deux mains sur ses genoux, la tête enfouie presque dans ses jupes, tendait le dos et recevait, à califourchon, autant de personnes qu'il pouvait en porter. Parfois, il arrivait que la charge étant trop forte, la grappe humaine tout entière dégringolait, roulait sur le tapis et formait ainsi un amoncellement assez grotesque. Parfois, encore, des femmes se mêlaient aux sauteurs, et l'aspect comique et ridicule du groupe se changeait alors en une physionomie plus piquante. — Pour le saute-mouton, hommes et femmes prenaient la file et cabriolaient avec entrain.
On jouait aussi à cache-cache dans les appartements de l'Impératrice; on se cherchait dans l'obscurité, et
cet amusement qui, peut-être, n'avait rien, dans sa pratique, d'anormal, ne laissait pas, il faut le reconnaître, que de prêter à de malicieux commentaires.
Un jeu, plus libre encore, consistait à s'accroupir sur le parquet, en rond, de façon qu'au centre du cercle ainsi formé, les pieds des hommes et des femmes fussent joints. Alors, on jetait au milieu de ce cercle, un objet quelconque, un bracelet, un mouchoir, un soulier même dérobé à l'une des femmes, et l'on faisait courir ledit objet sous les jambes de chacun, tandis qu'autour des joueurs, un homme ou une femme suivait les mouvements, cherchant à s'emparer, au passage, du soulier, du mouchoir ou du bracelet. C'était là le jeu du « chat et de la Souris. »
Je n'insiste pas sur la nature et sur les conséquences de cette dernière distraction. Elle était évidemment imprudente et déplacée, n'eût-elle même fourni prétexte à aucune mauvaise pensée, à aucun geste équivoque.
Ce n'est point en ces pages — pour me servir de l'expression de l'un de mes contradicteurs — un pamphlet dirigé contre la société du Second Empire. Je ne saurais donc trop répéter qu'il serait dange. reux de conclure, en s'appuyant sur les quelques détails intimes que je mets au jour et qui sont relatifs
LES PETITS JEUX DE L IMPÉRATRICE. IGl
à la cour des Tuileries, que cette cour n'était, en définitive, qu'une réunion d'hommes et de femmes dépravés, étrangers à toute moralité.
Jugeant ainsi, on jugerait mal. — La cour de Napoléon III n'était ni plus pervertie, ni plus inintelligente que SOS devancières; la société même du Second Empire n'était ni plus sotte, ni plus méchante, ni plus vicieuse que la société actuelle — dite fin de siècle. Elle avait l'insouciance, l'incompréhensibilité des choses qui la pouvaient mettre en contact direct et parfois hostile avec le public; elle était égoïste, inconsciente de son présent comme de son lendemain et n'obéissait qu'aux penchants spontanés de son esprit un peu déséquilibré. Mais on n'était point davantage immoral de parti pris, sous l'Empire, qu'on n'est systématiquement débauché aujourd'hui. Je pense même, en dépit des apparences moins tapageuses, que les temps et les mœurs n'ont guère subi, depuis la chute de Napoléon III, de métamorphoses, et je crois que le plus grand tort des familiers des Tuileries a été, non pas de rechercher des plaisirs de toutes sortes, mais de ne point assez avoir le souci de la bonne tenue de ces plaisirs, de ne point avoir, en un mot, assez le respect des lambris dorés qui étaient les témoins de ces joies. C'est là une réflexion que ne dédaignerait pas Joseph Prudhomme sans doute; mais, dans son bourgeoisisme, dans son austérité voulue, elle me paraît exprimer justement la
philosophie du sujet que je traite en ce moment. — Il y eut des fous et des folles sous le Second Empire. Soit. — Mais qui n'a point été fou en dehors du Second Empire? En somme, ces femmes qui avaient le perpétuel rire et le baiser aussi, je le veux bien, aux lèvres, ces hommes qui paradaient en des attitudes et en des désirs de don Juans n'étaient, je le répète, ni plus mauvais, ni plus bêtes que les hommes et les femmes de notre actuelle société et je ne sache point qu'en France des amoureux et des amoureuses, des rieurs et des rieuses aient jamais trouvé grise mise devant le peuple ; cela soit dit à l'excuse franche et non maussade de toutes les folies d'hier comme de toutes celles d'aujourd'hui.
La plupart des personnalités du Second Empire, d'ailleurs, se sont retirées du monde sans fortune acquise et puisée dans le tourbillon qui les emporta. On songeait peu à thésauriser en efTet, à cette époque, et il est un mot bien typique de l'un des anciens fidèles des Tuileries à ce sujet.
Comme je lui faisais remarquer la profonde indigence dans laquelle se traînent un grand nombre de femmes ou d'hommes ayant occupé, naguère, à la cour, de hautes charges, je reçus de lui la réponse suivante :
— Vous dites vrai, nous sommes pauvres, car l'imprévoyance était de règle aux Tuileries.
Et il ajouta :
— Que voulez-vous? Nous croyions que cela devait toujours durer.
Le mot était sans réplique et je le laissai sans commentaire.
Je montre assez d'impartialité, en ce récit, pour qu'il me soit permis d'aborder très nettement une question qui reste comme Tune des plus scabreuses de l'intimité des Tuileries, et pour qu'avec quelque autorité, il me soit accordé de dire sur cette question toute la vérité, rien que la vérité.
Je veux parler de ce que l'on a appelé, avec d'effroyables grimaces d'indignation, les Petits soupers de V Impératrice , en accompagnant cette de'nomination d'un fait réel, mais qui fut très naturel et très simplement honnête, de réflexions injurieuses pour celle qui en fut l'organisatrice.
Les petits soupers de l'Impératrice n'eurent, en aucun temps, rien d'inconvenant et d'audacieux, et n offrirent qu'une très problématique analogie avec les orgies nocturnes que des écrivains mal renseignés, sans doute, car je ne mets la bonne foi de qui que ce soit en suspicion, ont décrites et stigmatisées.
Généralement, ces soupers, ou plutôt ces collations avaient lieu après que les invités s'étaient retirés, et quelques personnes très intimement liées avec la souveraine, seules, y prenaient part.
Ces soupers, donc, consistaient le plus souvent en quelques tasses de chocolat — de chocolat à l'espa-
gnolo — que préparait Pépa, la femme de chambre célèbre de l'Impératrice — individualité fort curieuse dont je m'occuperai — qui étaient servies avec des brioches et avalées assez prestement.
Il arriva, je le sais, que l'Impératrice s'en alla, parfois, le soir, surprendre, en compagnie de ses amis, quelqu'une de ses dames dans Paris, pour lui demander à souper. Mais ce fut là un caprice extrêmement rare et auquel, à la suite d'une remontrance sévère de l'Empereur, elle renonça même.
Les petits soupers de l'Impératrice peuvent donc, sans trop de regret et de perte pour l'Histoire, être considérés comme une chose absolument légendaire.
Je n'en dirai point autant des Lundis,
Les Lundis qui furent, en leur début, de simples réunions mondaines comme en donnent les plus moraux des bourgeois — de gaies sauteries — rien de plus — n'auraient jamais fourni à la chronique l'occasion de récriminer et de médire, si l'inconscience des familiers des Tuileries — cette inconscience qui allait des choses les plus graves aux choses les plus futiles — ne les eût fait dévier de leur origine, de la voie que l'Impératrice elle-même leur avait tracée.
Les danses, en effet, ne tardèrent pas en être presque bannies et on les remplaça par des ballets et par des spectacles très suggestifs — ainsi qu'on dit aujourd'hui.
Les Lundis dégénérèrent en exhibitions imprudentes, en tableaux vivants, très artistiques, sans doute, mais trop peu habillés, en charades parfois excessivement osées.
On a affirmé, sur la foi de photographies obscènes et clandestines, que l'Impératrice et ses amies s'étaient dévêtues et avaient formé des groupes impudiques devant les invités des Lundis. C'est là une calomnie, c'est là une mauvaise action. On a, en effet, vendu et colporté des photographies représentant les femmes des Tuileries en des attitudes indécentes.
Mais ces photographies, dues à la complaisance intéressée de drôlesses sur le corps desquelles on adaptait la tête de la souveraine ou celle de ses amies, n'ont aucune valeur authentique. Je suis heureux de pouvoir ici détruire un mensonge et démasquer une indigne exploitation.
Il y eut, cependant, on ne peut le nier, aux Lundis de l'Impératrice, des tableaux qui dépassèrent les bornes des convenances, et qui firent tort à la réserve qui s'impose à une cour.
Des scènes mythologiques ou bien tirées de l'histoire grecque et de l'histoire romaine furent représentées par quelques-unes des plus jolies femmes des Tuileries, et dans le costume trop exact souvent exigé par le rôle choisi. Mais comme M. VioUet-le- Duc était alors le grand organisateur de ces exhibi-
tiens, il serait peut-être injuste d'y voir autre chose que ce qu'elles offraient réellement.
Quant aux charades, elles furent également très vives dans leurs paroles comme dans les déguisements, souvent merveilleux, que revêtaient les acteurs qui les jouaient.
L'une d'elles — pour ne citer qu'un exemple — dont le mot était : Mirliton, donna lieu à une scène fort audacieuse lorsqu'il s'agit d'interpréter la syllabe : // (lit).
Cette même charade fut répétée à Ghamprosay, mais avec une variante plus modérée, devant le prince Napoléon ; et le maréchal Pélissier, lui-même, qui était à la veille de son mariage, y occupa un emploi, ainsi qu'il le dit dans une lettre que j'ai publiée déjà.
Je ne relève dans cette relation que les faits ignorés touchant l'intimité de la cour des Tuileries; C'est pourquoi je m'abstiens de mentionner, avec des détails, les imitations d'acteurs et d'actrices en vogue qui réjouirent longtemps les familiers du château, aux Lundis de l'Impératrice. Ces imitations sont connues, à peu près, et celles qui occupèrent le plus Tattention de la chronique se rapportent à Thérésa, qui eut, dans le clan des grandes dames de l'époque, des élèves, presque des rivales.
Telle fut — un peu rapidement esquissée — la nomenclature des petits jeux de l'Impératrice aux
Tuileries. Mais, à Paris, ces jeux n'obtenaient qu'une faveur relative, la présence et l'attitude trop officielles de l'Empereur mettant une gêne à leur développement. Ils ne prirent, en effet, la liberté d'allures qu'on leur a tant reprochée, que dans les villégiatures impériales, la cour étant en vacances, l'étiquette étant alors moins observée, les heures étant plus vides aussi. Et ce fut à qui, parmi les amis des souverains, dirait ou inventerait quelque folie.
Les villégiatures principales et ordinaires de l'impératrice Eugénie étaient Saint-Gloud, Fontainebleau, Gompiègne, Biarritz, et les réceptions, par séries d'invités, dans chacune de ces résidences, avaient un caractère particulier. On ne se conduisait pas, en effet, à Saint-Gloud, par exemple, comme à Fontainebleau, et les divertissements n'étaient point les mêmes ici que là.
A Saint-Gloud, où un monde plus officiel se montrait, la cour se ressentait du voisinage des Tuileries et ne se permettait que peu de libertés. L'étiquette y était strictement observée et FEmpereur s'y occupait, assidûment, ainsi qu'à Paris, de politique.
A Saint-Gloud, également, les plaisirs étaient fort restreints et se bornaient, le plus souvent, k quelques promenades dans les environs ou dans le parc.
De cette localité, cependant, l'Empereur et son entourage se rendaient volontiers — les jeudis sur-
tout — à Versailles et l'on chassait alors dans les tirés de Trianon. Après la battue on formait le tableau dans la cour d'honneur du grand Trianon, on remontait dans les chars-à-bancs, et Ton rentrait.
Ces chasses n'avaient rien de très caractéristique. Le dernier coup de fusil de Napoléon 111 et de ces invités était cependant curieux. A cinq cents mètres, à peu près, de la terrasse du palais, au moment où la chasse allait prendre fin, l'Empereur seul se portait en avant. Des gardes, en d'immenses cages d'osier, tenaient en réserve plus de deux mille faisans, et soudain les cages étant ouvertes, c'était, autour du souverain, comme un nuage vivant de bêtes qui tournoyaient. On envoyait le plomb dans le tas. On appelait cela le « bouquet, ^) comparant ainsi la chasse impériale à un feu d'artifice.
. A Fontainebleau et à Compiègne, l'emploi des journées et les amusements étaient à peu près les mêmes. On chassait à Fontainebleau ainsi qu'à Compiègne, mais davantage dans cette dernière résidence, où le bouton était très envié, la vénerie y organisant, assez maladroitement d'ailleurs, de nombreux laisser-courre.
C'était l'Impératrice qui, à Fontainebleau et à Compiègne, dressait elle-même la liste des invités, et qui désignait les logements qu'ils devaient occu-.
per. Le maréchal des logis du palais et les fourriers étaient chargés de l'exécution de ses ordres.
Après le déjeuner qui était pris en commun, chacun remontait dans son appartement, ou bien l'on se rendait dans les salles de billard, ou bien encore sur le lac pour de longues parties de canot, pour des courses en périssoire même. Un jour, l'Empereur, qui se trouvait dans une embarcation, tomba à l'eau, et il y eut, on peut le penser, au sujet de cet accident, un grand émoi parmi les assistants.
Le plus souvent, on se rendait en forêt pour des promenades, soit à pied, soit en voiture. Mais ces promenades, toujours les mêmes et réglées officiellement, ennuyaient l'Impératrice qui s'ingéniait à s'y dérober et qui s'enfuyait avec quelques intimes vers des coins plus inconnus et plus pittoresques.
Une après-midi elle voulut, pour rompre la monotonie de ces excursions, qu'on la conduisît à Barbizon, à l'auberge de la mère Ganne, que tant de peintres, devenus célèbres, fréquentaient. On lui avait parlé de ce rendez-vous des artistes comme d'un lieu très bizarre et sa curiosité excitée dut être satisfaite. Mais la maison de la mère Ganne n'oiïrait rien de spécial ni d'original, en dehors des fresques dont l'avaient ornée, à la hâte, ses habituels locataires, et l'Impératrice se retira bientôt de méchante humeur, déçue ainsi qu'un enfant devant une pro-
no LA COUR DE NAPOLEON III.
messe non réalisée, tandis que la mère Ganne, en apprenant la qualité de sa visiteuse, pleurait toutes ses larmes.
Souvent l'Impératrice, étant à Fontainebleau, dirigeait ses promenades intimes du côté des Sables d'Arbonnes, dont elle ne connut l'existence, d'ailleurs, que longtemps après avoir résidé dans cette ville. Les Sables d'Arbonnes sont situés, on le sait, dans un endroit presque sauvage, au plein de la forêt, et forment une sorte de colline que Ton gravit et qui présente à l'œil un véritable banc d'une extrême blancheur. Un jour, quel ne fut pas l'étonnement de ceux qui accompagnaient la souveraine lorsqu'ils la virent tout à coup mettre ses jupes entre ses jambes, s'accroupir sur le sable et se laisser glisser sur le versant de la colline en criant : — « Me suive qui peut! » — La descente était rapide et la jeune femme la dégringolait vivement, non sans danger. Pourtant, son appel fut entendu et les femmes qui étaient avec elle, l'imitant et relevant, ainsi qu'elle, leurs jupes en manière de pantalon, se lancèrent sur ses traces.
Ce fut là un jeu nouveau à la cour, et les Sables d'Arbonnes devinrent le but des promenades préférées.
Une anecdote assez drolatique se rattache encore au séjour de Fontainebleau.
L'Impératrice ayant eu l'idée d'organiser un dîner,
sans apparat et tout à fait intime, en forêt, des ordres furent donnés à cet effet.
Mais le général Rollin, exécuteur de ces ordres, refusa d'abord de satisfaire la souveraine, prétextant que cette fantaisie était déraisonnable. Lorsqu'il s'aperçut, pourtant, que l'Impératrice demeurait inébranlable dans sa volonté, il se vengea de son impuissance en faisant dresser dans la forêt, contre le désir de la jeune femme, un véritable service que des gendarmes et que des laquais en tenue officielle furent chargés de surveiller. Il arriva que le projet de rimpératrice, très simple dans sa pensée, dégénéra en un réel déplacement et que les paysans, ainsi que les habitués de Barbizon, informés de ce qui se passait, s'assemblèrent autour de la table impériale pour jouir du coup d'oeil de la fête. L'Impératrice, furieuse, déclara alors qu'elle ne dînerait pas dans la forêt,et entraînant avec elle ses compagnes, elle laissa le général Rollin à sa cuisine et à sa déconvenue.
Pendant ces excursions, la souveraine montrait une grande gaîté, et pour goûter mieux son indépendance se faisait appeler « Mademoiselle » par les personnes de son entourage.
A Fontainebleau, ainsi qu'à Compiègne, il y avait, au retour de la promenade, ce que l'on nommait, ainsi que je l'ai dit ailleurs ^ déjà, le thé de rimpé-