‹ La cour de Napoléon 3Chapitre 3 sur 8 · L'Impératrice Eugéiiie · texte numérisé non relu

L'Impératrice Eugéiiie

rniricc ; puis ron dînait, et le soir il y avait réunion dans les salons où l'on dansait, où l'on jouait aux petits jeux, aux charades, après quoi les souverains se retiraient et chacun regagnait son appartement. C'est alors que l'intimité du palais, soit à Fontainebleau, soit à Gompiègne, prenait une allure très pittoresque. La plupart des invités qui n'avaient guère envie de dormir se rassemblaient de nouveau, en de petits comités, souvent chez l'une des femmes présentes au château, et les jeux, terminés officiellement, recommençaient avec plus d'entrain, se prolongeant, parfois, très avant dans la nuit. Et comme, dans la crainte d'éveiller l'adjudant général Rollin qui n'eût pas plaisanté avec le règlement, il fallait qu'on évitât tout bruit, ces amusements avaient cela de piquant et de comique qu'ils se passaient en paroles étouffées, en gestes de pantomimes.

On se rendait à Gompiègne de préférence vers l'automne, à cause de la saison des chasses.

L'art théâtral y était plus en faveur et mieux interprété qu'à Fontainebleau, et l'élément littéraire et artiste s'y rencontrait davantage.

Gustave Flaubert y fit un séjour et le marqua d'un incident.

Gomme il assistait à une revue donnée en l'honneur de l'Empereur, devant une charge admirable

de la cavalerie courant droit sur Napoléon III, en poussant des clameurs enthousiastes, il fut pris d'une sincère émotion et, oubliant qu'il frondait un peu le gouvernement impérial, il se tourna vers l'un des officiers du palais — de qui je tiens cette anecdote — et lui dit, dans un geste magnifique :

— Ah ! c'est beau, c'est très beau ! — Monsieur, je suis vaincu !

C'est à Gompiègne que MM. Viollet-le-Duc et Edmond About adorèrent l'Impératrice. Cette adoration est connue et je ne m'y arrêterai pas.

L'une des chasses de l'Empereur y fut, un jour, égayée par une aventure.

Napoléon III avait pour voisin M. le marquis de l'Aigle qui, à cette époque, boudait l'Empire. Or, comme une après-midi, le marquis chassait, ses chiens furent coupés par ceux de l'Empereur. Celuici, en apprenant l'accident, envoya aussitôt un de ses officiers auprès de M. de l'Aigle avec mission de lui faire agréer ses excuses et prière de se joindre à sa suite. M. de l'Aigle, surpris, hésita ; mais comme, en lui, le gentilhomme primait l'adversaire politique, il accepta et vint présenter ses hommages à son puissant suzerain. Depuis lors l'opposition qu'il faisait à l'Empire devint plus platonique.

L'Impératrice Eugénie prenait grand plaisir aux chasses et les suivait avec une ardente passion. Plus

d'une fois, on la vit se diriger vers le cerf aux abois, harcelé par la meute, agonisant, et le servir avec le mignon poignard qu'elle portait gracieusement à son côté.

Le soir, ainsi qu'à Fontainebleau, après le dîner, il y avait réception et chacun s'en allait vers le divertissement qui lui plaisait le mieux.

L'Impératrice, souvent, occupait les premières heures de la soirée à faire des patiencs, obligeant quelquefois l'Empereur à partager son jeu, au grand effroi de Napoléon III qui faisait volontiers, je l'ai dit, une « partie, » mais qui avait l'horreur instinctive des cartes.

Les charades, les jeux venaient ensuite.

On a beaucoup parlé des représentations théâtrales qui se donnaient à Fontainebleau et à Compiègne. Elles ne sont pas inconnues, même dans leurs détails; je n'en dirai donc rien.

Les jeux, auxquels se mêlaient hommes et femmes sont davantage dans l'ignorance du public. C'est pourquoi j'en indiquerai, brièvement, encore, quel ques-uns.

L'un d'eux, le jeu des bougies, consistait à s'asseoir— les jambes étendues, les pieds croisés, un seul talon touchant le sol — sur une bouteille posée en long sur le parquet, à prendre dans la main gauche une bougie allumée, dans la main droite une bougie

neuve, et sans perdre l'équilibre à allumer cette dernière en la rapprochant de l'autre.

Ce jeu, qui paraît aisé, dans sa description, est fort difficultueux. Peu le réussissaient. Il arrivait, en effet, infailliblement, que dans le mouvement nécessité pour unir les deux bougies, la bouteille sur laquelle on était assis roulait et emportait le patient.

Il y avait, également, le jeu du coq, ressemblant assez à l'assaut de deux coqs en lutte.

Les deux champions, les mains bées, s'asseyaient, par terre, en face l'un de l'autre, et s'avançaient jusqu'à ce que leurs pieds se touchassent. Alors, par des poussées fortement et laborieusement imprimées, ils cherchaient à se faire culbuter.

C'était ensuite le jeu des quatre mouchoirs. Il ne manquait pas d'originalité.

On plaçait vis-à-vis l'une de l'autre, et à distance, ieux chaises sur le siège desquelles étaient posées es deux extrémités d'un solide bâton. Un homme ')u une femme se mettait alors à califourchon sur ■3 bâton, les pieds détachés du parquet, en se mainenant en équilibre à l'aide d'une canne tenue de la nain gauche. De la main droite, armée d'une autre :anne assez longue, et quittant tout appui, il s'agissait d'accrocher un à un les mouchoirs suspendus lux quatre coins des dossiers.

Enfin, c'était le jeu de la cuvette. — Dans une

cuvette à demi pleine d'eau, on jetait un morceau de bougie qu'il fallait attraper avec la bouche. La bougie fuyant sans cesse sous la pression des lèvres, c'étaient de véritables barbotages du plus haut comique.

A Biarritz, les réunions de l'Impératrice étaient, parfois, assez nombreuses et toujours fort brillantes. On y recevait la société espagnole et l'allure de la cour y était plus libre qu'à Gompiègne et qu'à Fontainebleau.

Dans le jour, c'étaient les bains, les promenades soit en mer, soit dans les environs, qui occupaient les heures. Le soir, c'étaient, pour les femmes, quelques travaux d'aiguille ou de broderie, pour tous, des causeries; et le dimanche, toujours, on dansait.

Le séjour de Biarritz était, pour les hommes, assez monotone et n'avait rien de l'exubérante gaîté qui régnait à Gompiègne ou à Fontainebleau. Souvent, ils attendaient que les souverains fussent retirés, dans leurs appartements, vers dix ou onze heures, et ils s'en allaient alors à Bayonne — selon l'expression d'un familier — pour « se dérouiller. »

Mais l'Impératrice, à qui ces promenades nocturnes furent rapportées, s'en intrigua. Les femmes de son entourage s'étant plaintes, aussi, de l'abandon dans lequel on les laissait, elle observa davantage

les menées de ses familiers et, un jour, elle leur demanda très nettement — et un peu narquoise, se •réiouissant de leur embarras — « ce qu'ils allaient ainsi faire, chaque soir, presque, à Bayonne. >->

Comme tous se taisaient, confus, l'un d'eux, pourtant, re'pondit :

— Madame, nous allons chez l'évêque.

— C'est très édifiant, répliqua alors l'Impératrice et, sans chercher à comprendre le sens de la phrase, elle sembla oublier l'incident.

Mais quelque temps après cette scène, ayant à sa villa l'évêque de Bayonne, elle l'interpella soudain :

— Je vous en veux beaucoup, monseigneur.

Le prélat, brusquement surpris, rougit, se retourna tout d'une pièce et balbutia :

— Quel crime ai-je donc commis, madame?

— Un très grand crime, monseigneur, un crime de lèse-galanterie. Pourquoi, chaque soir, pendant notre séjour à Biarritz, nous enlevez-vous ces messieurs? Ils vous préfèrent à nous, et ce choix, je le confesse, nous humilie:

Et d'un geste, elle désigna les coupables, qui tenaient obstinément la tête dans une direction opposée à celle de la jeune femme.

L'évêque devina-t-il la malice de cette question et le mensonge ainsi que les fredaines qui la motivaient?

• Il eut de l'esprit et répliqua :

— En effet, madame, j'avoue mon crime; j'ai réuni quelquefois ces messieurs chez moi, le soir, pour l'organisation d'une bonne œuvre. Mais j'ignorais que je fisse tort, ainsi, à ces dames, et dorénavant, je déclare nos séances closes.

L'Impératrice ne fut pas dupe de cette petite comédie; mais elle mit fin ainsi aux envolées de ses familiers et les retint auprès de ses amies.

Il lui advint une aventure, durant l'un de ses séjours à Biarritz, qui montre l'indépendance dans laquelle on vivait en cette résidence.

Un soir, accompagnée de plusieurs de ses intimes des deux sexes, elle eut l'idée d'escalader un mur voisin de la villa Eugénie et de sauter dans une propriété près de laquelle passait un chemin assez fréquenté par les promeneurs.

Puis, s'armant d'une baguette et ayant été imitée par les personnes de sa suite, elle se mit en observation derrière l'enclos et lorsqu'un flâneur s'approchait, tranquille, à portée de son bras, elle lui appliquait sur la nuque un coup sec et rapide de sa baguette et se cachait aussitôt derrière la clôture. Ce jeu dura quelques instants. Mais l'une des victimes de cette mauvaise plaisanterie, moins accommodante que les autres, ayant crié et s'étant obstinée à vouloir connaître la cause de sa désagréable surprise, le propriétaire du terrain apparut, se joignit au plaignant et ce fut une chasse véritable et achar-

née dirigée contre la souveraine et ses compagnons. Pour regagner la villa Eugénie, un écuyer dut faire la courte échelle à l'Impératrice ainsi qu'aux femmes, et ce fut à peine s'il eut lui-même le temps de se dérober aux poursuites du promeneur absolument furieux.

Cette aventure eut quelque retentissement dans le monde des baigneurs, alors, et donna lieu à des commentaires peu respectueux pour la souveraine — qui avait été reconnue — et pour son entourage. Il faut avouer que ces commentaires étaient mérités, quoique évidemment l'Impératrice eût mis plus de gaminerie que de méchanceté dans ce divertissement imprudent.

Le séjour de Biarritz ne fut point ainsi toujours rempli que de frivolités. Il reste célèbre, dans la politique, par quelques actes importants du règne de Napoléon III et par une entrevue fameuse de l'Empereur avec M. de Bismarck, sur laquelle il a été dit bien des paroles, dont le secret sera peutêtre révélé un jour, et au sujet de laquelle je me propose de donner quelques détails. Leur place n'est point en ce chapitre, uniquement consacré à l'intimité de la cour, aux mondanités qui caractérisèrent cette cour et à la physionomie apparente et familière des choses qui la préoccupèrent.

Les faits et les anecdotes qui précèdent contri-

buent, je le crois, à établir celte physionomie. Ils sont étrangers à tout sentiment hostile comme à tout sentiment sympathique. Ils sont le résultat d'observations et de recherches impartiales et s'ils peuvent — je ne me le dissimule pas — servir à un blâme qu'on aurait tort de faire trop. sévère — ils peuvent tout autant, clans leur expression de vérité, dans le contrôle sincère dont ils ont été l'objet, aider à conclure qu'après tout, et dans leur légèreté même, les hommes et les femmes des Tuileries n'étaient que de grands enfants, imprudents sans doute, mais non méchants, dont les péchés no sauraient entraîner une implacable condamnation.

11 serait, en effet, aussi exagéré de s'indigner devant les petits jeux de l'Impératrice que de philosopher devant l'espièglerie d'un bambin qui — pour employer une expression courante — met ses doigts dans un pot de confitures.

11 est sage de n'être point pédant et l'indulgence me semble n'être point exempte d'esprit.

Page 1