‹ La cour de Napoléon 3Chapitre 5 sur 8 · U Impératrice Eugénie · texte numérisé non relu

U Impératrice Eugénie

égoïste, avare, cruelle, que les familiers des Tuileries ne regardaient qu'avec une crainte mêlée de dédain — de cette Pépa fameuse dont je parlais en un précédent chapitre — sorte d'Eminence grise enjuponnée qui fit main basse, à la cour, sur tout l'or qui était à portée de ses doigts, comme sur toutes les servilités, comme sur toutes les complaisances. Son ascendant fut énorme sur l'Impératrice qui la consultait quotidiennement, qui ne parlait et qui n'agissait, dans les circonstances intimes de sa vie de souveraine comme de sa vie de femme, qu'après avoir écouté ses avis. Bien souvent, l'Empereur, dans la constatation de l'effet déplorable que causait l'intervention de Pépa auprès de sa compagne, fit entendre des observations au sujet de cette singulière camériste, voulut môme en débarrasser le château; souvent la souveraine put remarquer combien était désagréable à ses amis la présence toujours en éveil de Pépa auprès d'elle, combien était déplacée l'intrusion de cette femme dans l'ordonnancement du château ; mais elle ne se décida jamais à admettre une séparation entre elle et sa servante ; mais elle prit de si dures colères lorsqu'on tenta de lui faire comprendre que Pépa tuait, autour d'elle, les sympathies, qu'on finit par tolérer raffection qu'elle avait pour elle, comme une manie — et que l'Empereur lui-même renonça à lutter contre l'influence de cette femme — influence qui, ridicule-

ment, sur l'esprit de la souveraine, primait la sienne. Si, en vérité, je n'appuyais ces quelques affirmations par des faits irrécusables — par des faits que n'oseraient nier aucun de ceux qui ont été à la cour, on pourrait croire, et non sans raison, que j'exagère ici, par fantaisie, et pour donner à ce récit un aspect plus pittoresque, la personnalité d'une simple femme de chambre de l'impératrice Eugénie qui fut, en réalité, plus qu'une femme de chambre et qui contribua, au delà de la mesure de son humble situation, et dans toute la haine qu'elle amassa, à éloigner de sa maîtresse des dévoûments peut-être, à jeter, principalement, sur l'ordre intérieur de la maison de l'Impératrice, du discrédit. Rien n'est malheureusement plus exact et lamentable que la justesse de mes observations.

L'histoire de Pépa fut et reste un roman.

Pépa, simple domestique en tablier blanc, en modeste bonnet, faisant le marché, mangeant à l'office, était aux gages de la comtesse de Montijo, mère de la future Impératrice des Français, lorsque les deux femmes s'établirent chez nous.

Elle demeura auprès d'elles et fut le témoin de leurs bonnes comme de leurs mauvaises fortunes, de leurs espérances comme de leurs découragements.

Pépa savait que sa jeune maîtresse était dans

l'attente du Prince Charmant que devaient lui envoyer les fées, et lorsque M^^'' Eugénie de Montijo fut choisie par Napoléon III pour occuper le trône de France, elle trouva très naturelle, dans un sentiment pratique et rehgieux à la fois, l'élévation de la jeune fille.

L'Impératrice, dont elle avait été la confidente avant son mariage, la voulut auprès d'elle lorsqu'elle passa le seuil des Tuileries; dès lors, elle devint l'indispensable auxiliaire de son intimité et prit le titre de première femme de chambre de la souveraine.

Sur la prière de l'Empereur, il lui fut adjoint, pour le service d'appartement de sa maîtresse, deux jeunes filles, les demoiselles Beyle. C'étaient les filles de l'ex-geôlier de Ham, et Napoléon III, dans sa prison, ayant reçu quelque aide de cet homme, lui marquait sa reconnaissance en donnant une situation qui ne laissait pas que d'être enviée, à ses enfants.

L'une des demoiselles Beyle devint même la femme de M. Thélin — du brave Thélin, comme on disait au château — qui était trésorier de la cassette particulière de l'Empereur.

M. Thélin était adoré du personnel des Tuileries et Napoléon III l'avait en grande estime. Il avait l'administration des sept ou huit cent mille francs mensuels qui revenaient à l'Empereur sur la somme

totale de sa dotation, et il lui fallait, sur ces huit cent mille francs, payer tous les secours, tous les f dons, toutes les pensions spécialement offerts par le souverain. L'Empereur, je l'ai dit, usait avec prodigalité de son argent personnel — non point seulement pour la satisfaction de ses plaisirs, mais surtout pour venir en aide à des misères, pour marquer sa sollicitude à tous ceux qui s'adressaient à lui, malheureux ou déçus, et souvent il lui arriva d'avoir recours lui-même au porte-monnaie de ses familiers pour de l'argent de poche — celui de la cassette étant épuisé.

Pépa, donc, devint la première femme de chambre de l'Impératrice et, en cette qualité, la souveraine lui confia l'administration de sa dotation. Elle disposait ainsi, à son gré, des paiements et des dépenses que nécessitaient les besoins ouïes fantaisies de sa maîtresse.

L'Impératrice n'était pas prodigue ; Pépa était avare : l'entente était aisée entre elles.

Pépa était une petite femme maigre, très brune, aux allures communes, avec des yeux noirs, en vrilles, fort perçants, une bouche mince et sans lèvres, sèche de cœur et de corps, mais à la physionomie mobile extrêmement intelligente.

Ne sachant point écrire, ignorant presque la lecture, elle avait ordinairement recours à l'une des demoiselles Beyle pour l'organisation et la tenue de

ses livres de comptes ainsi que pour sa correspondance avec les fournisseurs de l'Impératrice.

Quelque temps après son arrivée aux Tuileries, par Tune des fenêtres du palais, elle vit, un jour, un sous-officier de garde qui allait et venait et dont elle fut, également, remarquée. Un langage télégraphique accompagna cette rencontre, suivi d'un autre plus explicite, et bientôt elle annonçait à rimpératrice qu'elle désirait se marier.

L'heureux sous-officier qui allait être le mari de cette importante personne se nommait Pollet. Sur la demande formelle de la souveraine, on le fit souslieutenant, et si Pépa resta Pépa pour tous ceux qui la connaissaient, elle n'en devint pas moins la femme d'un officier. M. Pollet avait dû l'épaulette à une œillade de la came'riste ; Pépa dut à son mariage et à la dignité nouvelle de son époux de quitter le titre de servante, et d'être, de son côté, élevée aux fonctions de trésorière de l'Impératrice.

Dès lors, les honneurs tombèrent dru sur M. Pollet. Il eut un avancement rapide et scandaleux et ne tarda pas à atteindre le grade de colonel des voltigeurs de la garde.

Femme d'un colonel, Pépa ne mit plus de bornes à son outrecuidance.

Cependant, elle se garda d'abandonner ses attributions intimes auprès de la souveraine et rassem-

bla, au contraire, plus d'autorité encore, s'il fut po^ible, en ses mains.

Elle s'occupa plus que jamais des achats de l'Impératrice, et couturiers, modistes, bottiers, lingères furent mis, par elle, en coupe réglée.

D'ordinaire, chaque fournisseur auquel elle adressait une commande lui offrait un cadeau, à titre de courtage. Elle déclara vite qu'elle n'avait que faire de cadeaux et elle préleva un tant pour cent sur toutes les livraisons, gagnant ainsi et à ce commerce des sommes considérables. On verra plus loin quelle fortune énorme était la sienne.

L'Impératrice tolérait tous ses caprices, toutes ses sottises, tous ses marchandages, et quand on s'avisait de se plaindre de pareils procédés, elle prenait un ton compatissant et disait ;

— Peut-on ainsi calomnier ma pauvre Pépa ! Je vous en prie, si vous voulez que nous soyons amis, ne dites point de mal d'elle.

« Ma pauvre Pépa » — cette phrase revenait plus de dix fois par jour, dans la bouche de la souveraine qui, dupée, annihilée par cette servante-maitresse, demeurait systématiquement aveugle sur les inconséquences qu'elle accumulait.

Il est, au sujet de Pépa, diverses anecdotes très caractéristiques.

M. de Pommeyrac, un. peintre et un miniaturiste de talent, avait été chargé par l'Impératrice d'orner

quelques tabatières destinées à être distribuées en présents.

Ur, comme un jour M. de Pommeyrac se trouvait dans son atelier et peignait, je crois, le portrait de ;^iiie Ernest Feydeau, la porte s'ouvrit brusquement, Pépa apparut et, sans autre forme de politesse, interpellant l'artiste, lui dit, dans son langage mêlé de mauvais espagnol et de plus mauvais français :

— L'Impératrice vous doit de l'arzent pour les tabatières que vous avez faites. Donnez-moi votre note et ze vais vous payer.

M. de Pommeyrac, très homme du monde, fut étrangement surpris par cette façon d'agir. Il se leva, indigné, et mit très nettement à la porte de son atelier la messagère.

Mais il se voua ainsi aux dieux infernaux, c'est-àdire à la rancune de Pépa. On lui solda ce qui lui était dû et il n'eut plus de commandes de l'Impératrice.

MM. Froment-Meurice et Gumery, également, eurent à souffrir de ses impertinences.

A M. Froment-Meurice qui lui offrait un présent, elle répondit par un refus et réclama de l'argent — toujours de l'argent! — A M. Gumery, elle suscita mille ennuis dans le règlement de ses travaux.

M. Gumery était l'artiste qui avait sculpté le tombeau de la duchesse d'Albe, sur l'ordre et sur la prière de l'Impératrice.

Or, comme il lui restait dû une somme de trente mille francs, M. Gumery s'en vint en réclamer le versement à Pépa chargée, spécialement, de la comptabilité.

Mais elle inventa, alors, prétexte sur prétexte pour ajourner l'échéance de cette dette.

Impatienté, M. Gumery se présenta, un matin, chez l'intendante :

— Madame, lui dit-il,je voudrais bien, aujourd'hui, que nous en finissions avec notre petit compte.

— Ah ! mon cer moussiou, gémit Pépa d'un air lamentable et eflaré, vous tombez bien mal, ze n'ai plou oun sou.

— Mais si, cherchez bien, fit l'artiste.

— Mais non, ze vous assoure.

— Mais si, mais si, chère madame. Et si vous êtes complaisante, et si vous me rendez le service que je vous demande, je vous jure que le cadeau que je vous ferai vous récompensera largement de votre amabilité.

L'œil et l'oreille de Pépa s'ouvrirent.

— Vous mé ferez oun zoli cadeau?

— Oui.

— Ze souis bien malhourouse, bien paouvre, mais on ne pout rien vous refouser.

Et allant à sa caisse, Pépa en rapporta trente billets de mille francs, qu'elle remit, contre un reçu, et un à un, à l'artiste.

Celui-ci les prit, les empocha et, ayant remercié^ sortit.

A peine dehors, il laissa éclater sa joie et se dit :

— Je dois lin cadeau à Pépa. Mais que lui donner?

En ce moment il se trouvait sous les arcades de la rue de Rivoli. En une devanture de clinquants s'étalaient deux flambeaux en zinc bronzé. M. Gumery les marchanda : six francs la paire. Il les paya, les fit envelopper et porter, immédiatement, chez W^' Pollet.

Nul ne saurait reproduire la colère très vraisemblable et très probable qui la saisit alors. Mais il faut reconnaître que le tour qui la frappait était bon et bien joué et que M. Gumery s'était vengé avec esprit de Tinsolente tyrannie de cette femme encombrante et avare, qui traitait les artistes comme des mercenaires.

Je tiens cette anecdote amusante d'une personne à qui M. Gumery la raconta quelques jours après avoir obtenu le paiement de ses travaux.

Lorsqu'elle fut devenue la colonelle Pollet, Pépa donna toute liberté à sa vanité, à son autorité et à ses caprices.

Elle voulut être reçue aux Tuileries et pria l'Impératrice de lui permettre d'assister à un bal.

La souveraine, j docilement, lui assura que son désir serait satisfait.

M. de ***, s'étant présenté chez l'Impératrice plusieurs joui^ après cette promesse, se vit tout à coup interpellé.

— Monsieur de***, j'ai un service à attendre devons: ma pauvre Pépa viendra au bal des Tuileries, ce soir, et je réclame, pour elle, votre bras à son entrée dans les salons.

M. de *** crut mal entendre et fit répéter la phrase.

Alors, s'inclinant, il répondit :

— Je regrette fort, madame, de ne pouvoir offrir mon bras, ce soir, à M^"^ PoUet : mais ma mère étant indisposée, je dois me rendre auprès d'elle. Je prie même l'Impératrice d'excuser mon absence à son bal.

La souveraine ne répliqua rien. Mais elle ne se découragea pas dans la recherche d'un « cavalier » pour son ex-camériste et, le soir, en effet, celle-ci traversait les Tuileries, escortée par le général Rollin.

L'incident semblait terminé à la satisfaction des deux femmes, lorsque soudain l'Impératrice aperçut M. de *** qui causait, fort gai, au milieu d'un groupe. Elle le fît appeler et, quand il fut devant elle, elle lui dit, moitié railleuse, moitié courroucée :

— Madame votre mère est donc guérie, depuis cette après-midi, monsieur?

M. de ***, très froid, répbqua, simplement :

— Ma mère, sans être guérie, est beaucoup mieux,

madame, et je rends grâces au- ciel de m'avoir préservé d'un chagrin.

La souveraine comprit, se pinça les lèvres et bouda pendant une semaine son familier.

L'admission, aux Tuileries, de M""^ Pollet — admission qui se renouvela d'ailleurs — fît scandale à la cour et dans le monde diplomatique. Un secrétaire de l'ambassade d'Espagne n'hésita point même, en dépit de son admiration pour l'Impératrice, à blâmer hautement cette inconséquence, cette maladresse.

M^^ Drouyn de Lhuys fut, parmi les femmes des Tuileries, l'une de celles qui parurent ne point s'apercevoir de ce scandale et dont l'indulgence vint en aide à Pépa.

De son côté, M™^ Pollet fut la protectrice de M™^ Lebreton qui obtint le titre de lectrice de l'Impératrice et qui, aujourd'hui encore, est sa commensale dans l'exH.

Pépa avait, je le répète, le soin de la garde-robe de l'Impératrice et ne manquait pas, fidèle à ses habitudes, de tirer profit de cette occupation.

Il est, à ce sujet, un détail bien curieux et absolument ignoré.

Il n'est pas besoin de dire que tout ce qui constituait cette garde-robe — à part quelques fourrures de grand prix et les bijoux — revenait de droit à

Pépa qui, dès lors, en avait la disposition pleine et entière. /

Or, il arrivait ceci : Pépa, que ces effets embarrassaient, en faisait régulièrement, dans son appartement situé au dernier étage du pavillon de Flore, une exposition, et à cette exposition, très connue des élégantes — demi-mondaines et grandes dames — se rendaient les femmes en quête de toilettes souvent merveilleuses, obtenues à bon compte.

Les femmes des deux aristocratiques faubourgs ne dédaignaient pas d'assister à ces ventes, achetant quelquefois pour six cents francs une robe de quatre mille francs, et très voilées, ayant aux lèvres des railleries pour la cour du roi Petaud, elles venaient aux Tuileries, le soir, et entraient par l'escalier du pavillon de Flore, pour monter chez M"'^ Pollet.

Les détails que je donne ici sont scrupuleusement exacts. Je pourrais écrire des noms. Et certains feuillets du livre de vente de M""" Pollet embarrasseraient peut-être fort les contradicteurs intéressés qui tenteraient d'infirmer ce récit.

Lorsque le colonel Pollet mourut, un soir, presque subitement, chez Pépa, aux Tuileries, ses parents, qui étaient des paysans normands, voulurent s'emparer de la fortune du ménage qui était, en effet, placée sous son nom.

Pépa entra alors en fureur, jeta les hauts cris et

l'Impératrice dut intervenir pour qu'elle ne fût pas dépouillée.

Elle chargea M. Mocquart, notaire, fils du chef du cabinet de l'Empereur, de régler le différend, et comme elle se lamentait devant l'officier ministériel, sur le sort de sa trésorière, disant pour la centième fois :

— Ma pauvre Pépa...

— Pas si pauvre que cela, madame, répliqua M. Mocquart ;M°'^ Pollet, l'ignorez-vous, possède près de deux miUions et a, de plus, un dépôt de huit cent mille francs de bijoux à la Banque de France.

Ce mot — qui a la brutalité d'un mot de la fin — me paraît compléter la curieuse physionomie de Pépa. Il en exprime aussi toute la psychologie.

Il en est un autre, cependant, profond et triste, dont je ne veux pas priver les lecteurs, car il renferme, quoique se rapportant à l'infime personnalité de Pépa, toute la philosophie du Second Empire.

Comme Napoléon III, un jour, se plaignait au général Lepic de la présence odieuse de cette servante aux Tuileries, et de la mauvaise réputation que sa vénalité et ses impertinences, tolérées par l'Impératrice, donnaient au château, le général — le seul peut-être qui parlât sans détours au souverain — répliqua brusquement :

— Je serai franC; sire. Dans un temps où les rois

épousent des bergères, il ne faut pas s'étonner de voir traîner des salj^ots dans leur maison,

La phrase était cruelle. L'Empereur la comprit. Mais il tordit laborieusement ses moustaches et resta silencieux.

L'empereur Napoléon III et l'Impératrice Eugénie firent, relativement, peu de voyages durant le cours de leur règne; on ne peut compter comme tels, en effet, leurs déplacements habituels. La plupart de ces voyages sont connus; ils n'ont eu qu'une très problématique utilité politique, que d'incertains résultats, dans tous les cas, et il serait peut-être superflu de les mentionner si quelques-uns n'avaient été marqués par d'assez curieux incidents ou n'avaient produit, par les péripéties qui les particularisèrent, une impression profonde sur l'esprit de la jeune souveraine.

L'Impératrice, dans le désir de nouveauté qui sans cesse était en elle, n'eût pas été fâchée, et ce sentiment n'a rien que de très normal, que de très légitime, de promener davantage sa double royauté de

jolie femme et de souveraine heureuse au travers de la France ou de l'Europe. Mais elle dut s'incliner devant la raison d'Etat qui lui imposa une inactivité dont elle souffrit sincèrement.

Dès le début de son règne et tandis que l'on se battait encore en Grimée, l'Empereur avait conduit sa compagne en Angleterre, auprès de la reine Victoria, et à la suite de l'apothéose que l'Impératrice Eugénie avait trouvée sur la terre britannique, elle avait caressé un peu le rêve d'une souveraineté plus générale. La réception que lui avait réservée l'Angleterre était dénature, en vérité^ à faire pardonner et comprendre ce rêve.

L'Impératrice débarquait en Angleterre avec toute la grâce enchanteresse de sa beauté, avec tout le rayonnement de l'Empire victorieux, et elle avait, certes, dans l'ardeur, dans la mobilité d'une imagination qui ne l'abandonna jamais, le droit de penser que les peuples devaient l'aimer. Ce fut pour elle, alors, comme c'est dans la vie pour toute femme, quelle que soit sa condition, l'évocation à l'admiration et à l'amour infinis.

L'Empereur et l'Impératrice débarquèrent à Douvres, après une traversée contrariée par un épais brouillard et, dès cette première station sur le sol anglais, et en dehors des témoignages de la sympathie, de la courtoisie officielles, le peuple fit à Napo-

léon III et à sa compagne un accueil enthousiaste.

En touchant la te#re anglaise pour la première fois depuis son avènement impérial, Napoléon III ne put se défendre d'une émotion intense. Il eut, le soir de son arrivée à Windsor, un mot bien charmant et qui révèle, en effet, toute la force du sentiment qu'il avait éprouvé.

— En revoyant ce pays où j'ai vécu pauvre, d'où je suis parti pour « faire fortune, » dit-il, je me suis rappelé l'histoire du bonhomme qui, arrivé à Paris en sabots, une fois riche s'en revient pour un jour, même, dans le village où il est né et se repose dans la masure qui a abrité son ancienne indigence.

L'impression était juste, humaine, et il eût été surprenant même que l'Empereur ne l'eût pas ressentie.

La reine Victoria n'avait rien négligé pour faire à ses hôtes une réception magnifique.

Cependant, elle n'avait jamais aimé et n'aimait point encore, en cette heure, celui qui devait devenir, pendant un temps, du moins, le plus résolu, le plus fidèle de ses alliés. Les premiers moments de l'entrevue furent donc quelque peu embarrassés, et la cordialité officielle qu'ils devaient exprimer ne laissa pas que d'être tempérée par une très visible réserve.

Mais l'Empereur ne tarda pas à gagner l'afTection de la Reine, comme il savait gagner celle de tous

ceux qui l'approchaient et qu'il voulait séduire. La beauté, la splendeur merveilleuses de l'Impératrice achevèrent de triompher des hésitations de la Reine et la franchise la plus absolue régna bientôt entre celle-ci et ses hôtes.

Un détail concernant la réception qui fut faite à Napoléon III donnera une idée du luxe, de la somptuosité qui furent déployés en son honneur et en celui de sa compagne.

Partout où ils se présentaient, invités, partout où ils dînaient, les services, soit en porcelaine, soit en cristal, soit en vaisselle plate, étaient timbrés aux initiales impériales surmontées de l'aigle ou de la couronne, et ces services leur étaient ensuite offerts, puis étaient expédiés à Paris.

La reine Victoria, dans ses Mémoires, a elle-même raconté la visite que lui firent l'Empereur et l'Impératrice en avril 1855, et je ne m'attarderai pas à la détailler davantage.

Une grande sympathie résulta, entre les deux cours, de cette entrevue; mais ce ne fut guère que lors du second voyage en Angleterre de Napoléon III qu'une intimité réelle s'établit, d'une façon incontestable, entre les Tuileries et Windsor.

Au sujet de ce nouveau voyage, il est une anecdote amusante.

En vue d'Osboriie, Napoléon III voulut monter

sur la passerelle du bâtiment qui le portait ; mais il glissa sur la marche supérieure de l'escalier et roula, à la renverse, sur le pont.

On le releva avec de fortes contusions. Cependant, oubliant sa douleur et peut-être aussi son émotion, l'Empereur se prit à sourire et dit à ceux qui s'empressaient autour de lui :

— Nous allons à la conquête de l'Angleterre. Mais c'est mal jouer au conquérant; j'aurais dû attendre le débarquement pour tomber.

Sous sa forme plaisante, cette parole était vraie; Napoléon- III, durant tout son règne, poursuivit un but ;, la conquête politique de l'Angleterre. Il crut, bien des fois, l'avoir réalisée; mais il ne parvint jamais à l'assurer sur des bases sérieuses.

Il eut, tout d'abord, avec lui, de l'autre côté du détroit, un allié précieux, lord Palmerston. Mais plus tard, cet homme d'Etat changea d'attitude et lui suscita même des embarras.

En effet, à la veille de la guerre d'Italie, le roi de Sardaigne étant à Gompiègne pour les négociations d'une entente définitive entre Napoléon III et son pays, lord Palmerston, se déclara, soudain, l'ennemi résolu de toute intervention française, et la lettre suivante du ministre des affaires étrangères d'alors, qui se trouvait également à Gompiègne, constate cette hostilité :

Vendredi 7, à 6 heures.

...Ce matin le courrier m'a remis un paquet de dépêches arrivées tout exprès de Londres pour me faire enrager. Ah 1 Palmerston, Pahnerston, si j'ai contribué à te faire arriver où tu es, j'ai été bien sot. Au surplus, le roi de Sardaigne en raconte de belles sur notre ancien ami. Décidément il a perdu la caboche et bat la campagne.

Persigny et Palmerston ensemble ! C'est de la belle besogne ! !

L'Empereur est mieux, toujours charmant, et son coup d'œil dans les grandes affaires toujours aussi sûr. Son sang-froid est toujours aussi inaltérable; il se pourrait bien, cependant, que le diable n'y perdit rien.

L'expédition du Mexique vint accentuer la mésintelligence qui s'élevait entre les cabinets de Paris et de Londres, et l'impératrice Eugénie, en dépit de la sincère affection qu'elle portait à la reine Victoria, n'hésita point à prendre position contre elle dans cette question.

J'ai fait déjà connaître cette attitude en appuyant mon récit de lettres diplomatiques et secrètes^; elle est, d'autre part, confirmée par une conversation que l'Impératrice, étant à Florence, après la guerre de 1870, eut avec le général italien Moceni.

Comme, devant elle, on s'entretenait des différents actes politiques du règne de Napoléon III, prenant

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