‹ La cour de Napoléon 3Chapitre 6 sur 8 · L'Impératrice Eugénie · texte numérisé non relu

L'Impératrice Eugénie

soudain une part active à la conversation, elle fit cette textuelle déclaration :

• — La guerre d'Italie nous a brouillés, à peu près, avec l'Angleterre et je vous avoue que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour rester d'accord avec la Reine, pour repousser l'intervention armée de la France en faveur de Victor-Emmanuel. Quant à la guerre du Mexique, je l'ai conseillée, sachant très bien qu'elle augmentait notre malentendu avec le cabinet de Londres, parce que cette guerre était nécessaire, parce qu'elle devenait comme la revanche obligée, comme le contrepoids naturel de l'alliance italienne qui pesait trop lourdement sur la politique de l'Empereur.

Ayant prononcé ces paroles, elle resta un moment silencieuse, puis ajouta, presque à mi-voix :

— De la guerre de 1870 qu'on m'accuse d'avoir provoquée, que vous dirai-je? Elle pouvait, elle eût dû sauver l'Empire et la Papauté.

Cette conversation, dont je garantis l'authenticité — la personne qui me l'a rapportée étant au-dessus de toute suspicion — a une extrême gravité. En cette heure où l'on s'occupe de rechercher, avec quelque passion, les responsabilités qui engendrèrent la campagne de 1870, elle fixe, dans ses grandes lignes, un point d'histoire. On peut lui opposer un démenti — depuis que j'écris la chronique mondaine et politique du Second Empire, on m'a

habitué à ce genre de réclamation — je maintiens purement et simplement mon récit.-

Le Livre des Rois renferme des pages tragiques et comiques à la fois. Les faits s'y rencontrent, s'y pressent, dans une diversité, dans une multiplicité étranges. Ici, c'est le mot, c'est le geste qui feront s'entre-tuer des peuples ; là, c'est le sourire qui tombe paisiblement de la lèvre maternelle ou conjugale ; ici, là encore, c'est l'intimité du foyer — sereine, cruelle ou grotesque — qui s'offre à la curiosité du public.

Cette intimité ne fut jamais autant en péril, aux Tuileries, qu'à l'époque où l'Impératrice se rendit, seule, en Angleterre, et fit un voyage en Ecosse.

Ce voyage masqua une véritable séparation entre elle et l'Empereur. Très jalouse, la souveraine, à la suite d'une discussion violente, décida de quitter Paris et de s'en aller, hors de France, chercher quelque calme au trouble de son âme.

Lorsque Napoléon III apprit sa résolution, il refusa d'abord d'autoriser son départ et déclara, de son côté, qu'il n'aurait pas heu. Cependant, comme l'Impératrice demeurait inébranlable dans sa volonté, il se soumit en apparence et voulut, au moins, donner le change à l'opinion, en mettant un prétexte à l'absence de sa compagne.

l^Q Moniteur, dès lors, annonça le voyage en Ecosse de la jeune femme.

Je l'ai dit déjà, l'Empereur, quoique patient et opposant sans cesse à l'impériosité de sa compagne ce que l'on nomme la force d'inertie, était fatigué par ses continuelles tracasseries, courbé douloureusement sous son inquiète autorité, à laquelle s'ajoutaient quotidiennement les mille et un tracas provoqués soit par la politique, soit par les inconséquences de son entourage. Il nourrit, en maintes circonstances, la pensée d'un divorce, et si l'on s'en rapporte à certaines confidences qu'il fit, alors, à ses plus intimes familiers, devant l'attitude de l'Impératrice révoltée et prête à une rupture, cette pensée grandit en lui, en cette heure. Mais il la repoussa bientôt, espérant que le temps imposerait un repos fatal à l'impétuosité de la souveraine, et dans la crainte, aussi, de paraître ridicule aux yeux du peuple. Une phrase qu'il prononça, un soir, dans une promenade sur la terrasse des Tuileries, mit à nu l'absolu de ses sentiments :

— Mon oncle a divorcé et cela ne lui a point porté bonheur, dit-il. J'ignore s'il faut être superstitieux en cette matière. Quoi qu'il en soit, le divorce ne me serait pas permis. N'a-t-on pas crié déjà que je ne suis qu'une copie mauvaise de Napoléon P% que ma Présidence n'est que la parodie de son Consulat, que mon Deux-Décembre n'est que l'imitation de

son Dix-Huit Brumaire? Si, comme lui, je me séparais de l'Impératrice, créant forcément pour cette circonstance une loi spéciale, on se moquerait de moi.

Et Napoléon III avait raison. Ayant fait un mariage d'amour qui avait surpris le peuple, qui l'avait ému ensuite et qu'on avait idéalisé, autour duquel s'était élevé comme une sorte de poétique encens, on l'eût raillé sans pitié s'il était venu dire à ce même peuple, à ceux-là mêmes qui s'étaient sentis plus rapprochés de lui par ce roman : « Je me suis trompé. »

L'Impératrice, d'ailleurs, dans l'occasion qui nous occupe, comprit bientôt son imprudence et rentra, officiellement fêtée, aux Tuileries.

Ce fut pendant son voyage en Algérie, avec l'Empereur, qu'elle apprit la mort de sa sœur, la duchesse d'Albe, pour laquelle elle avait une extrême affection.

Cette excursion, commencée sous les auspices les plus favorables, s'achevait ainsi dans les larmes. Un moraliste, un philosophe ne manqueraient pas de tirer un enseignement de cet événement.

En effet, la souveraine, après avoir marché d'enchantements en enchantements, se trouvait soudainement frappée au plus profond de son cœur et son retour fut navrant. C'est là l'éternelle antithèse de la vie.

Quelques anecdotes se rapportent à ce voyage.

A Marseille, il y eut une fête à la villa Borelli, avant l'embarquement de l'Empereur et de l'Impératrice.

Lorsque les souverains se présentèrent dans les salons, ce fut une telle poussée qu'on faillit s'écraser. Un habitant de la ville, plus pressé que les autres, perdit pied et ne se retint qu'en s'accrochant aux épaules d'un chambellan. Or, comme ce fonctionnaire lui adressait de vives observations et cherchait à se dégager, le Marseillais eut cette belle réponse :

— Ne faites pas attention... Vous le voyez tous les jours, vous, monsieur, votre Empereur. Moi, je le vois pour la première fois et ne le rencontrerai jamais plus, sans doute. Je veux l'apprendre par cœur.

Le mot est joli et rend l'enthousiasme de ce brave homme moins banal.

A Alger, des dépêches inquiétantes concernant l'état de santé de la duchesse d'Albe furent remises à l'Impératrice.

Alors, traversant une cour et avisant l'un de ses familiers, elle lui demanda de la conduire en hâte à la plus prochaine église, et là, tombant à genoux, elle dit à celui qui l'accompagnait :

— Priez et pleurez avec moi. Ma sœur va mourir. Le lendemain, cependant, il lui fallait assister à

une fête, à un simulacre de combat, contre une caravane.

Un incident dramatique marqua cette solennité, ce merveilleux spectacle plutôt.

Les Arabes, en effet, s'animant et prenant l'attaque au sérieux, commençaient à se porter des coups et, déjà, plusieurs d'entre eux jonchaient le sol, blessés ou morts, quand l'Empereur donna l'ordre à une compagnie de chasseurs de les disperser, ce qui n'eut pas lieu sans peine et sans quelques horions distribués aux plus acharnés.

Le soir, en revenant de cette fantasia, l'Impératrice, qui avait contenu son chagrin durant toute la journée, fut prise d'une syncope et s'évanouit.

L'Empereur, alors, abrégea la durée de son séjou en Algérie et fixa le départ au lendemain.

En rentrant en France, la malheureuse souveraine recevait la nouvelle de la mort de sa sœur.

Il est un voyage de l'impératrice Eugénie qui présente un point délicat. Je veux parler de sa visite à la reine d'Espagne, à l'époque des affaires du Mexique.

Accompagnée de la princesse Anna Murât dont le nom restait fameux et peu aimé des Espagnols, l'Impératrice, en entreprenant cette excursion, commit une faute politique qui faillit entraîner de graves et incalculées conséquences.

Le peuple de Madriid se montra hostile à la souveraine française, surtout à l'ancienne compatriote; il y eut des cris dans les rues, des bousculades, et l'Impératrice dut même renoncer à se rendre à une course de taureaux, sur l'avis du chef de la police qui redoutait des manifestations inconvenantes.

Si l'on recherche le sentiment qui guida le peuple comme la société espagnole, dans cette circonstance, on est amené à penser qu'un esprit de nationalité exagéré, prenant sa source dans notre lutte contre les Mexicains, l'inspira.

Cette hostilité, rapprochée d'ailleurs, de l'indifTérence presque ennemie que rencontra, depuis son mariage, l'Impératrice chez ses compatriotes, me paraît être une singularité digne de remarque et que n'ont point assez mentionnée ceux qui, avant moi, ont étudié l'époque du Second Empire.

Telles sont les diverses particularités qui caractérisèrent, politiquement ou intimement, les voyages de l'impératrice Eugénie à l'Etranger. Je ne parle pas du voyage de Suez, pour l'inauguration du Canal, en 1869, trop connu pour être décrit à nouveau.

Au sujet de ces voyages — même de ceux qu'elle fit seule — telles que les entrevues de Salzbourg et de Bade, il n'est pas sans intérêt de faire observer que, quoi qu'on ait dit,- l'Empereur ne confia jamais à sa compagne une mission politique.

Lorsqu'il vit, dans une rencontre avec un souverain étranger, une question grave à débattre, il se dérangea résolument et s'abstint même, comme à Stuttgardt, de se faire accompagner par l'Impe'ratrice.

A Stuttgardt, pourtant, se trouvaient l'impératrice Marie de Russie, la reine de Wurtemberg, la reine de Grèce et la reine de Hollande. La présence de l'impératrice Eugénie semblait être indiquée à cette réunion. Pourquoi Napoléon ITI la laissa-t-il à Biarritz ?

On a dit que les souveraines étrangères hésitaient à établir des rapports affectueux avec leur sœur de France. Il est possible, en effet, que d'aucunes l'aient boudée poliment, dans un esprit féminin non exempt de jalousie, provoqué par le charme incontestable, par l'éclat infini qui s'échappaient de toute sa personne.

Cependant, l'accueil que reçut l'impératrice Eugénie à Windsor, à Salzbourg et à Bade paraîtrait affaiblir, considérablement, la portée méchante de cette supposition.

S'il m'était permis d'émettre un avis sur cette question un peu difficile, je dirais que je pense que l'empereur Napoléon III redoutait simplement la nature exubérante de sa compagne et qu'il ne jugeait pas opportun de froisser l'austérité, la règle implacable, maussade, même, la sévère étiquette

des cours européennes, eii les soumettant à la gaîté d'enfant, au rire sans cesse prêt à jaillir, à la gentille mais trop peu réfléchie familiarité de l'impératrice Eugénie.

L'Empereur pouvait tolérer que sa compagne assistât aux Conseils qui se tenaient aux Tuileries, mais il craignait son intervention, sa présence, dans ses relations avec les étrangers.

Contradiction bizarre : ce fut dans les questions de politique extérieure que l'impératrice Eugénie exerça une réelle influence sur les décisions de son mari ; ce fut dans les questions de politique extérieure qu'elle imposa toute la force de son esprit, toute la suprématie de ses aventureuses conceptions.

Le titre de ce chapitre évoque une longue liste d'hommes d'Etat, de cour même, que les Tuileries virent apparaître et briller comme autant de superbes météores, que la chute de l'Empire dispersa, jeta vers des destins nouveaux, entoura d'ombre ou mit dans un relief plus accentué.

Cette liste serait aisée, mais peut-être trop minutieuse à établir; c'est pourquoi, sans la dresser complètement, je me bornerai, dans cette question, à une sélection de quelques noms — les principaux, les plus fameux — et à marquer, surtout, la physionomie générale, ainsi que l'attitude, dans ses rapports avec Napoléon III, du monde politique qui se rendait aux Tuileries ainsi que des personnages de cour qui savaient s'y montrer mondains aimables et politiques habiles à la fois.

Des mondains proprement dits, je ne retiendrai que peu de chose, individuellement. Leur histoire est limitée à leur participation aux fêtes qui avaient lieu au château, et si parmi eux il y eut des hommes d'esprit, il serait puéril de prêter au plus grand nombre une importance qu'ils n'ont jamais eue, il serait vain même de mettre les premiers en une place qu'ils ne méritent pas et qu'ils n'ont, d'ailleurs, en aucun temps enviée.

Les mondains qui fréquentaient les Tuileries assidûment ne se firent pas aimer du public et furent cause, trop souvent, que l'impopularité qui les frappait et qui résultait de leur attitude officielle ou privée, atteignit la personne môme de l'Empereur.

Si la phrase célèbre : — « Paris est une vaste auberge où l'on boit, on mange, on joue, on aime, » — fut réellement prononcée, elle fut dite assurément pour eux, car ils la mirent en pratique consciencieusement. Ils aimèrent, jouèrent, mangèrent et burent. Après quoi, la salle du festin s'écroulant, ils disparurent comme ils étaient venus, n'ayant plus souci du « Pati'on )) — c'est le mot par lequel ils désignaient Napoléon IIL — Mais pourquoi récriminer? — N'estce point, là, la fin dernière de toute humaine chose? Et l'oubli et l'égoïsme ne sont-ils pas derrière toute aumône, derrière toute bonté?

Quant aux hommes politiques qui devinrent les familiers des Tuileries, il semble qu'ils aient eu, plus

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que les mondains, tout en se mêlant à leurs joies, la divination des événements tragiqnes qui devaient emporter la dynastie impériale, et l'on retrouve, en eux, comme un sentiment de tristesse, d'amertume ou de satisfaction cruelle devatit la puissance formidable et passagère de l'Empereur, aussi bien que devant les éclats de gaité qui emplissaient le château, aussi bien que devant l'imprévoyance des courtisans. Etrangers ou Français, ces hommes s'accordèrent pour prévoir l'effondrement terrible de ce palais qui les abritait, soit que la politique de l'Empereur ne leur inspirât qu'une confiance relative, soit que le mouvement mondain qui agitait la cour, leur dictât une philosophie morose et les rendit songeurs.

J'ai publié, à ce sujet, dans mon précédent livre : r Impératrice Eugénie, deux lettres de MM. le général Fleury et Garo qui sont sans réplique et qui donnent, de la situation du monde pohtique et de la cour impériale, un tableau peu rassurant et très exact

On ne saurait, en effet, imaginer les difficultés que l'Empereur rencontrait dans la mise en pratique de ses conceptions, soit au point de vue de la politique intérieure, soit au point de vue de la politique extérieure. Il était sans cesse, à cet égard, sinon en contradiction avec ses collaborateurs, avec les représentants même des puissances, mais en lutte contre leurs idées. En outre, l'intrigue, parmi les hommes d'Etat

français qui servaient Napoléon 111 était à Tordre du jour des Tuileries et rendait compliquées les questions les plus simples. Il résultait de cet état de choses alarmant, instable, comme une sorte de malaise dans la marche générale des affaires, comme une sorte d'incohérence, d'hésitation dans les résolutions gouvernementales et les ambassadeurs étrangers qui surveillaient de près cet enchaînement fatal de faits attristants, mettaient à profit le trouble qu'ils faisaient naître pour obtenir souvent de la fatigue, du découragement ou de la confiance du souverain, des décisions qu'il n'eût certainement pas prises s'il n'eût obéi qu'à sa seule pensée.

11 ne faudrait, cependant, pas croire que l'empereur Napoléon 111 fût un être pusillanime, passif et sans caractère.

Il avait la fermeté et le courage nécessaires en politique^ et lorsqu'il avait intimement acquis la conviction que ses sentiments devaient primer tous ceux de ses conseillers ou de ses amis, rien n'eût pu le décider à abandonner ses idées.

Je suis facile, dit-il en date du 13 février ]8o4, à son ambassadeur à Londres, d'être obligé aujourd'hui de vous écrire pour vous faire quelques sérieuses recommandations. Vous savez toute l'amitié que je vous porte et combien j'apprécie le zèle que vous mettez à cimenter mes relations avec l'Angleterre, aussi ce que je vais vous dire ne doit pas vous blesser; seulement, faites-en votre profit.

Je ne trouve pas que depuis quelque temps votre correspondance avec M. Drouyn de Lhuys soit ce qu'elle doit être. Au lieu d'exécuter les ordres qu'il vous transmet de ma part, vous les discutez et omettez pendant ce temps des choses essentielles. Ainsi il y a quelque temps vous disiez que vous aviez lu et relu ses dépêches sans les comprendre, ce qui n'était guère poli; aujourd'hui, dans votre dépêche n*^ 34, vous comprenez tout de travers la proposition du comte Buol et, au lieu de la soutenir à Londres, vous avez l'air de soutenir à Paris l'avis de lordClarendon, et vous ne répondez rien sur les frégates russes qui sont dans la Méditerranée. Enfin, pour ce qui a eu lieu au sujet du traité entre les deux puissances, je crois que vous en avez pris Vinitiative sans savoir si cela me convenait ou non. Je vous prie donc, non pas de mettre plus de zèle, mais d'en mettre moins dans certains cas, et surtout de penser pour le moment que ma lettre à l'empereur de Russie doit être la seule base des opérations. Aussi est-ce avec plaisir que j'ai vu le comte Orloff et le comte Buol l'accepter comme tel.

Maintenant que j'ai vidé mon paquet [en surcharge : sac), croyez toujours à mes sentiments d'amitié.

Et plus tard, en date du 18 janvier 1856, toujours au sujet des affaires de Russie sur lesquelles Napoléon III, il faut le reconnaître, s'entretenait dans une erreur regrettable, il résume sa politique dans une note énergique et nettement formulée :

Ma politique extérieure ne peut réussir que si mon ministre s'inspire de mes sentiments et de mes idées sans se laisser influencer par l'état vacillant de l'opinion

publique. Dès le commencement des négociations, j'ai aperçu à regret une divergence entre vous et moi.

Vous sembliez toujours prêt à céder à nos ennemis ou à nos amis douteux dans leurs prétentions. Moi, j'étais toujours prêt à céder à nos alliés lorsqu'ils étaient dans le vrai. Vous me conseilliez d'accepter la limitation des forces russes dans la mer Noire au lieu de la neutralisation de cette mer, prétendant que la Russie ne l'accorderait jamais. Vous étiez donc plus Russe que les Russes. Lorsque l'ultimatum de l'Autriche nous a été communiqué, vous vous êtes opposé tant que vous avez pu aux modifications anglaises, prétendant que l'Autriche ne les accorderait jamais. Elle les a admises sans difficulté. Vous étiez donc encore dans ce cas plus Autrichien que l'Autriche. Maintenant vous venez me dire que je suis engagé vis-à-vis de l'Autriche à signer l'armistice et à repousser les exigences de l'Angleterre et qu'il faut montrer à cette dernière puissance que je ne veux pas toujours lui céder. Vous me trouvez hésitant? Mais à qui la faute? Je suis lié (entre nous) sans le savoir; vous n'avez nullement appelé mon 'attention sur ce fait que les préliminaires de paix seraient signés avant qu'on ne soit d'accord sur les conditions particulières ! Ainsi me voilà en désaccord avec l'Angleterre sans le savoir et même contre ma volonté.

En un mot, je veux la paix, mais je veux la rendre aussi chère que possible aux Russes et non aussi bon marché que possible. Je veux, en outre, que l'alliance anglaise survive à la paix. Ceci dit sans vous fûcher, voyons ce qu'il y a à faire !

Ne pourrait-on pas dire à l'Autriche : Nous demandons que les préliminaires de paix soient la paix elle-même, c'est-à-dire les préliminaires contiendraient les 4 points, sauf les modifications suivantes :

On laisse la Bessarabie à la Russie, on ne conserve que Reni Ismaël et Veilia, tous les points fortifiés sur la rive gauche du Danube. La Russie s'engage à évacuer l'Asie- Mineure et Kars et à ne pas refortifier les lies d'Oland.

Les frontières asiatiques de l'Empire ottoman seront définies comme elles l'étaient par les traités antérieurs à la guerre.

Ceci signé, on n'ouvrirait les conférences que pour les questions secondaires. Réfléchissez à tout cela et sortezmoi de la difficulté où je me trouve.

En attendant, croyez, malgré ma franchise un peu rude, à toute mon amitié pour vous.

Ces deux lettres me paraissent ne laisser subsister aucune équivoque sur le tempérament politique de" Napoléon III, sur l'esprit d'à-propos, d'autorité et de résolution qu'il savait mettre dans ses actes publics.

L'Empereur fut faible, sans doute, dans les choses de son intimité. Mais n'y aurait-il pas quelque hypocrisie à lui reprocher cette faiblesse?

J'ai dit qu'un déplorable esprit d'intrigue régnait à la cour des Tuileries, parmi les collaborateurs de Napoléon III; les rivalités, les haines, en effet, enveloppaient le souverain, se heurtant, s'entre-choquant violemment et créant ainsi des difficultés constantes dans l'élaboration de ses projets.

MM. de Morny, Rouher, Fould, Baroche furent les principaux meneurs de ces intrigues et, dans un incompréhensible oubli des intérêts du souverain

qu'ils devaient éclairer, ils combattaient, à ses côtés, non pour lui, semble-t-il, mais inconsciemment, ou plutôt — car l'indulgence ici serait déplacée — mus par le seul sentiment de leur personnalité — contre lui.

C'est là un chapitre d'histoire qui demande à être appuyé non plus simplement par des anecdotes, non plus simplement par des opinions sujettes toujours à la discussion, mais par des documents incontestables.

Les lettres suivantes de M. Rouland viennent confirmer mes appréciations.

M. Rouland me parait avoir observé avec quelque philosophique résignation la crise politique et intime du Second Empire, et ses lettres présentent autant et mieux même que les lettres de MM. le général Fleury et Caro, la physionomie de ce monde tourmenté qui s'agitait autour de l'Empereur et qui, dans un égoïsme trop humain, le conduisait à la perte de son pouvoir.

M. Rouland juge les hommes et les choses sans passion, et l'on ne peut guère objecter de critiques aux remarques, aux faits, aux silhouettes, aux appréciations qui tombent de sa plume. Ses lettres sont empreintes d'une sorte de pitié, de désespoir et de fatalisme qui rendent, en outre, plus vivant, plus fort, l'aspect de ceux dont il parle.

Voici ces pages. Je les transcris en conservant l'ordre des dates. Elles sont adressées au ministre des

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affaires étrangères et se rapportent à divers événements du règne de Napoléon III, à sa politique intérieure principalement, et je les publie sans trop de commentaires, des explications étant, devant la clarté de cette correspondance, à peu près inutiles.

Paris, le dimanche 21 juin 1863.

Très confidentielle.

Il me revient de divers côtés que hier, bien avant le Conseil, l'Empereur aurait fait appeler M. Fould pour le prier d'engager M. de Persigny à se retirer. — Ces bruits ajoutent qu'à cette occasion il serait question de M. Baroche, pour l'intérieur — de M. Rouher, au Conseil d'Etat — de M. Haussmann, aux travaux publics — de M. Piétri, à la préfecture de la Seine — enfin, que M. de Morny, souhaitant de se débarrasser des difficultés de la Chambre future, sollicitait votre ministère — auquel cas Billault, qui se souciait peu, de son côté, des batailles prochaines, prendrait la présidence, etc., etc.

Voyez ce que tout cela vaut. — Il est tout simple que l'Empereur, averti par la voix publique qui éclate de toutes parts, veuille décliner la responsabilité du système décousu, tantôt mou, tantôt violent, empreint d'une si déplorable personnalité, qui nous a amené des élections agitées, mauvaises, à travers la presse laissée libre de tout attaquer depuis 3 ans. — Sur ce point, si évident pour le pays, il y a unanimité — et aviser, en pareil cas, c'est pourvoir à une grande nécessité politique.

Mais ce déclanchement fait sous l'influence d'une idée de salut public et d'intérêt dynastique, il est à craindre que les suites n'en soient exploitées auprès de l'Empereur par

des considérations purement personnelles. Les hommes qui seront admis à l'iionneur ou au péril de donner avis à l'Empereur, en si graves conjonctures, préféreront-ils l'intérêt de l'Etat et de Sa Majesté aux tentations de leurs sentiments personnels? That is the question.

Je vois distinctement, parmi nous, deux catégories d'hommes, qui, rejetant la grande considération du bien public et de l'Empereur, agiront, conseilleront — ou pour la satisfaction de leurs amitiés ou de leurs antagonismes

— ou pour le succès de leurs calculs égoïstes, cherchant à se faire la position la moins périlleuse ou la plus douce.

— A mon sens, chacun, au contraire, doit bravement payer la dette de dévouement suivant les forces et les aptitudes.

Je vous crois dans ces idées si droites et si justes. Vous m'avez dit souvent que, devant les nécessités politiques, les hommes devraient être, dans la main de l'Empereur, de bons serviteurs et non des agents égoïstes et capricieux. Veillez donc autant que vous le pourrez, car nous sommes en présence d'une situation délicate et grave, et ce n'est pas quand tous les partis se coalisent et relèvent audacieusement la tête qu'il faut une administration moins ferme, moins intelligente et moins désintéresse'e.

.J'aborde un autre point. Il est manifeste que l'Empereur doit avoir confiance dans votre attachement si loyal pour lui, et dans votre esprit si pratique et si sensé. Mais je crois que, pour des raisons peut-être passagères, il juge utile de garder M, Fould vis-à-vis de vous. Or, dans les arrangements actuels, je vous conjure de ne pas être un embarras pour l'Empereur, en faisant prédominer vos répugnances. L'essentiel aujourd'hui est de sortir d'une difficulté qu'il faut absolument et promptement résoudre. L'Empereur devra savoir un gré infini à ceux de ses amis qui, pour lui rendre la tâche actuelle moins aride, sacri-

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fieront au moins présentement les justes récriminations qu'ils pouvaient manifester. Mais, pour Dieu, défendezvous carrément à l'encontre du nouveau duc, car je ne comprends guère la moralité de ces appétits qui n'ont pas même pour excuse la fatigue des services rendus. Si on ne peut ou si l'on ne veut plus présider la Chambre, on se retire, mais on ne vole pas la place d'autrui.

Je ne sais pas si, en tout ceci, je vois juste, mais je puis vous affirmer que je vois et que je juge en loyal ami et, autant que je le puis, en homme de bon sens. Je déteste les coteries qui cherchent à profiter de la crevasse actuelle pour faire la guerre aux hommes qu'elles n'aiment pas. Voilà pourquoi je vous dis : « iVe les imitez pas, tout en les démasquant. » L'avenir réglera définitivement bien des choses. C'est pourquoi, encore une fois, veillez.

Cette lettre, tout à fait remarquable, est une peinture fidèle des mœurs politiques qui étaient en faveur dans l'entourage de Napoléon III. Elle n'est point tendre pour les hommes qui convoitaient le pouvoir, pour M. de Morny — le nouveau duc — particulièrement, et elle puise son importance dans l'indulgence, dans le calme de celui qui l'a écrite.

Celles qui vont suivre sont plus explicites et plus curieuses encore.

Tout d'abord c'est une jolie page qui restera comme l'un des documents secrets les plus suggestifs du Second Empire et qui renferme des silhouettes tracées de main de maître :

l»aris, le lundi 23 juin 1863.

Confidentielle.

Je vous ai écrit hier en termes un peu vagues, un peu généraux, comme si ma lettre devait vous trouver parfaitement informé — ou encore, comme si elle devait être lue par d'autres que par vous — aujourd'hui que les intrigues continuent ici à grande volée, je vais m'expliquer nettement, surtout après une conférence que j'ai eue avec Rouher.

Oui — il y a deux catégories d'hommes qui, dans les graves circonstances présentes, seront disposées à y voir le moi passionné — ou calculateur — plutôt que l'intérêt de l'Etat ou de l'Empereur.

M. Fould,àrœil serein, à l'air joyeux (à propos des Fould et des Péreire élus comme une fournée de champignons), ne se préoccupe guère des intérêts de l'Empereur. Au contraire, il jouit de ses embarras. Voilà de nouveaux et rudes contrôleurs de dépêches qui lui viennent en aide à la Chambre et qui le glorifient. Plus on criera haro sur l'Empereur dépenseur et aventurier, plus le système Fould est solide, et plus le pied du contrôleur général des finances appuie fortement sur la gorge de Napoléon III, dénoncé au pays, mis en pénitence et réduit en tutelle. Qu'importe le Mexique ? Est-ce qu'on n'a pas eu l'habileté de faire dissoudre la Chambre quand on pouvait évidemment convoquer les élections sans cette mesure préalable? — Mais il fallait la Chambre en novembre prochain afin de lui donner la pâture de la discussion des crédits extraordinaires — il fallait éviter aussi la nécessité personnelle du ministre des finances pour y faire face, malgré son absurde système — tandis que, maintenant, il se croise les bras

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et dit à l'Empereur : a Vous aurez ce que la Chambre vous donnera — et mon absurde système évite le choc des réa lités. » — Mais je m'écarte de mon sujet.

Donc, M. Fould joyeux, alerte, n'a plus que le souci d'intrigues personnelles pour la satisfaction de ses antipathies ou de ses amitiés — voilà ma première catég-orie.

— Il lui faut un cabinet à lui. — Allons — écartons Rouher du chemin des Péreire et des boursiers. Haussmann est grand ami des Péreire. — Mettons à l'intérieur M. Baroche, notre nouveau collègue — continuons à tripoter avec M. de Morny — et pour le coup suprême, comme l'Empereur pourrait bien ne pas se soucier de lui pour mener une Chambre difficile, poussons-le au ministère d'Etat, et Walewsld tombe. — Cela s'appelle faire d'une pierre deux coups. — Puis, ayons Vuitry pour ministre sans portefeuille, avec la banque s'entend. Il n'y en a jamais trop pour nos amis. Et vive le pouvoir! vive la Bourse ! Et vivent les habiles et les audacieux. L'Empereur ! Il est maté, et la maison Fould ne l'appauvrit pas en gloire et en argent. Quant à Persigny... tant pis pour lui.

Puis, vient l'autre catégorie qui commence à poindre.

— Billaut est fort caressé par Fould, et Billaut, artiste sentimental et nerveux, craint l'avenir, la lutte, le parterre, et voudrait bien couler des jours plus tranquilles.

— Sa manière de procéder dans ce jeu, c'est de dire bien haut que désormais le rôle des ministres sans portefeuille est impossible. — Conclusion : — mettez-moi ailleurs; par exemple à la présidence delà Chambre. — Mais, cela re

pousse Morny — sans nul doute. — Mais Fould arrive et dit : — Mettez Morny à la place de Walewski. — Et on se donne la main. Voilà la catégorie de ceux qui, dans la gravité de la situation, songent à faire leur nid.

Et, enfin, pour faciliter toutes ces combinaisons, on laisse tranquilles, quant à présent, les gros mangeurs, comme la guerre et la marine. On se résigne, on sourit même à l'occupation du Mexique — on est le meilleur enfant du monde, ce qui prouve qu'on peut être le chef ou le dominateur d'un cabinet, sans causer de souci au maître. — Parbleu ! je le crois bien — on a jeké le maître à la gueule du Corps législatif, et c'est là où il recevra les coups que maître bâton, habile, souriant et doucereux, n'oserait plus lui donner lui-même.

Voilà la comédie qu'on peut voir à vue, sans lunettes ni télescope.

Toutefois et voici ma pensée : si l'Empereur, voyant tout, estime qu'il ne peut pas ou ne doit pas encore briser de pareils calculs, s'il tient encore à M. Fould, je persiste à croire que vous ne devez pas imiter ce dernier dans les répugnances et les attaques obstinées. — Vous en défendre et les démasquer, oui. — Mais faire un antagonisme absolu, non. — L'Empereur passera par bien des dégoûts et des amertumes au milieu de ces intrigues.

— Aidez-le en ami, en loyal serviteur, à arranger à présent ce qui se détraque. — Mais n'augmentez pas les difficultés en le poussant à une guerre absolue. — Bref, restez avec Fould s'il le faut, car c'est le moyen de le neutraliser.

Tout cela est attristant. Le fond est 600 000 voix d'opposition en plus qu'en 1857. — L'Empereur attaqué, amoindri, mis en discussion — la force gouvernementale altérée — et tout cela par les utopies orgueilleuses et les incapacités d'un homme toqué. 11 est temps d'y regarder

— de savoir ce qu'on veut — d'arrêter la pente — et d'agir avec calme et fermeté avec d'honnêtes gens. — La France aime la probité et le bon sens.

On chercherait vainement, dans les archives des ministères et de la cour des Tuileries, un document plus net, donnant la description des intrigues qui entouraient Napoléon III et des embarras au miheu desquels il se débattait.

Dans une autre lettre, en date du lundi 22 juin, également, M. Rouland accentue encore l'exposé qu'il vient de faire de la situation dans laquelle se trouvait le souverain et des sentiments qui dictaient la conduite des hommes qui le servaient.

Tout cela, dit-il, est une indigne cuisine faite sous les yeux du public. Il semble vraiment qu'on dispose de l'Empereur et que l'intrigue est plus puissante que le bon sens et la moralité des situations. — On affirme que de Morny s'est senti un peu joué quand on le poussait aux affaires étrangères sous le prétexte secret de son insuffisance à la Chambre, et il y aura peut-être une journée des dupes, si M. Baroche n'étant pas ce qu'il veut être, M. Billaut devient plus qu'on ne voulait qu'il fût.

Laissons cela, du reste. — Il y a de grandes tristesses dans le cœur des hommes honnêtes et dévoués en face de ces curées ambitieuses. A l'Empereur d'ouvrir les yeux et de sauver son initiative et sa majesté; qu'il fasse des hommes ce qu'il voudra, mais qu'il ne donne aucune prime aux égoïsmes effrénés et aux intrigues honteuses.

Ces lignes sont empreintes d'un pessimisme extrême. Elles sembleraient exagérées même, M. Rouland, leur auteur, ayant été un homme d'autorité, un partisan du pouvoir absolu de l'Empereur, si les

événements n'avaient, hélas, confirmé tragiquement leur justesse.

Quelques mois après les avoir écrites, M. Rouland consigne de nouvelles et alarmantes constatations.

Paris, le 24 novembre.

Très confidentielle.

Ce que je recueille dans l'air me donne la certitude que les intrigues se forment et se continuent. La coalition vit et travaille et on m'assure que de Morny, Fould et Persigny frappent à toutes les issues. Tout cela est triste et ne fortifie pas le gouvernement qui, chaque jour, perd de son ascendant moral au milieu de ces ardentes et égoïstes compétitions. On va chercher des auxiliaires jusque dans les puissances de la finance, et le public assiste, voit et siffle quand il ne s'inquiète pas. C'est à l'Empereur d'être maître chez lui, à moins qu'il ne veuille revenir au temps parlementaire ou accepter les nouveaux Richelieu. Je ne souhaite de mal à personne, et je me sens peu d'attrait pour ces luttes d'ambition. Mais je doute que la paix renaisse au milieu de nous avec de pareils germes de division, avec de pareilles prétentions d'omnipotence.

Le mieux serait, vraiment, ou de repousser vivement et pour toujours, par une sévère leçon, la personnalité exubérante de ceux qui nous ramènent au Roi qui règne et ne gouverne pas, ou de nous demander à tous nos portefeuilles afin d'aviser, en toute liberté, en toute dignité, à un ministère qui veuille bien comprendre la Constitution impériale. Tout souffre de cet état de sourdes luttes, tombées d'ailleurs dans le domaine public, et nul n'a le

cœur ferme au labeur de l'Etal, dans toutes ces querelles et ces misères de l'intrigue.

Je voudrais me tromper sur mes appréhensions, mais je les donne comme beaucoup d'autres les partagent.

A cette coiTespondance — à ce journal, devrais-je dire — il convient d'ajouter une lettre de M. de Banneville, alors à la légation de Berne, sur la politique extérieure de Napoléon III. Elle est le reflet exact des impressions qui troublaient les hommes politiques que les projets de l'Empereur trouvaient peu enthousiastes, et elle sonne comme le glas du drame qui termina l'odyssée impériale.

Cette lettre est, en effet, datée de 1866 — l'année de Sadowa — et elle me parait compléter l'exposé général des sentiments qui naissaient, aux Tuileries, parmi ceux qu'en raillant on nommait « les philosophes » au sujet de la politique intérieure du Second Empire, comme au sujet de sa politique étrangère.

Paris, 17 septembre 1866.

La lettre sur la nouvelle organisation militaire n'est pas encore prête et la publication en est un peu différée. Je crois, cependant, qu'elle paraîtra avant le départ de l'Empereur qui, se trouvant sensiblement mieux, paraîtil, partira, dit-on, pour Biarritz, mercredi ou jeudi. On se dit, ce matin, au ministère de l'intérieur où j'ai rencontré le préfet de police, satisfait de la première impression. On n'a vu encore, il est vrai, d'après le dire du ministre

lui-même, que des gens prédisposés à la satisfaction quand même. Pour mon compte, voici le résumé à peu près textuel d'une conversation, qu'au risque de passer pour une vieille bête encroûtée, j'ai eue hier avec mon seigneur intérimaire :

— Ce que je reproche surtout à ce qui se fait, c'est de n'être pas Français. Faites de la politique à la diable, si vous voulez, mais ne faites pas de la politique d'utopistes et de ^onge-creux. Faites de la politique révolutionnaire si c'est votre goût, votre tempérament, votre nécessité (je ne suis pas plus timoré ni peut-être plus scrupuleux que le roi Louis XIV ou M. de Bismarck), mais au nom du ciel, faites de la politique française. Vous me dites que c'est la politique de l'Empereur, qu'il vous a répété que si les peuples étaient contents, heureux, satisfaits, il ne voulait pas autre chose... Ne le dites pas trop haut. L'Empereur n'a pas charge des peuples, il a charge du peuple français et tenez pour certain que celui-là ne tiendra pas son souverain quitte envers lui, quand on lui aura expliqué que le peuple allem.and et le peuple italien sonl pleinement satisfaits. Cela lui est entièrement indifférent, et cela cesse de lui être indifférent pour lui devenir souverainement désagréable quand on lui démontre que la satisfaction de ces deux peuples étrangers provient de ce qu'ils sont devenus plus puissants et qu'il y a désormais à compter serré avec eux. La haine aveugle, un peu maniaque, des traités de 18lo, et de ceux qui les ont faits (ils sont morts depuis longtemps eux et leur œuvre !) a conduit à cette préoccupation excessive de la haine de gouvernements contre la France et a confirmé dans la supposition toute gratuite de la sympathie des peuples. Je crois cela absolument faux.

J'admets les mauvaises intentions des négociateurs de

1815, mais je soutiens que leurs précautions se sont trouvées illusoires et que les faits ont trompé leurs prévisions. Je soutiens surtout ceci : c'est que les gouvernements qui sont des êtres de raison plus ou moins éclairés, peuvent bien lutter entre eux, se combattre, etc., mais ne se haïssent pas. Ce qui se déteste et s'exècre, ce sont les peuples, les races surtout, parce qu'elles obéissent à. des instincts en quelque sorte physiques et qu'elles ne raisonnent pas, tandis que les gouvernements raisonnent même leurs sympathies et leurs antipathies.

Le jour où vous aurez constitué les races européennes dans les grands groupes que vous rêvez, vous ferez bien d'avoir votre million de soldats disponible, car vous aurez en perspective, au premier choc, des guerres abominables. Et vous rendez-vous bien compte de l'élément nouveau que va apporter dans l'organisation politique du pays la création d'une puissante garde nationale?

Je crains bien que, tout imbibé que vous devez être de la politique humanitaire, cosmopolite, démocratique et sociale, de votre illustre ami et voisin de Prangins, vous ne considériez mes humbles réflexions comme le produit d'un cerveau fêlé, rétrograde et bon à mettre au grenier en compagnie des vieilles têtes à perruques et de toutes les défroques usées...

Il serait superflu, je le répète, de commenter ces documents. Précieux pour l'Histoire, ils donnent en même temps la physionomie du monde politique qui entourait l'Empereur.

Ils disent, éloquemment, le défaut de cohésion qui existait parmi ceux qui, dans ce monde, détenaient le pouvoir ainsi que les responsabilités. Une

sorte de griserie jetait, alors, en avant les hommes d'Etat du Second Empire; chacun marchait, dans son opinion, sans se préoccuper de celle de son voisin, et dans ce choc continuel de pensées, de projets, de constatations enthousiastes ou sceptiques, dans cette accumulation de contradictions, de vues différentes, c'était un peu, aux Tuileries, cornme dans la Babel de l'Ecriture — où tous parlaient, à la fois, cent langages divers, où nul ne se comprenait.

Placé au centre de tant de divisions, il n'était point aisé, toujours, à l'Empereur de gouverner, de donner à sa politique l'impulsion, l'importance même qu'il eût désirée, d'atteindre le but qu'il se proposait.

Cependant, comme il ne délaissait pas facilement les idées qui lui étaient personnelles, il ne cessait de lutter contre l'autorité croissante de ses ministres ou de ses conseillers officiels, il ne cessait de réagir contre la pression qu'ils tentaient d'exercer sur son esprit, contre la mauvaise volonté qu'ils opposaient à ses décisions, en un mot, contre l'enveloppement obstiné et patient, dont il était l'objet. Et pour rendre publique sa pensée, sans entraves, pour se mettre en communication directe avec le peuple, pour essayer de faire prévaloir ses opinions, il avait recours à un subterfuge qui lui réussit souvent.

Dans le secret de son cabinet, il élaborait, avec l'aide d'hommes dévoués, ayant une situation dans la presse — dans la presse libérale même — des bro-

chures ou des articles qu'on publiait aussitôt et qui, la plupart du temps, faisaient sensation, leur origine n'étant, au fond, ignorée de personne.

Plus tard, même, dans les dernières années de son règne, l'Empereur fonda un journal, le Peuple^ je crois, qui devint son organe officiellement intime et qui refléta l'exacte expression de ses sentiments.

Les ministres, par tous les moyens, dans leur rivalité inapaisée, cherchèrent à amoindrir l'influence du cabinet occulte de Napoléon III. Mais ils durent renoncer à cette hostilité, le souverain étant peu disposé à supporter, alors, qu'on restreignît sa liberté d'action.

Les hommes qui, ainsi, se trouvèrent en contact avec Napoléon III, et qui reçurent sa parole, furent assez nombreux. D'aucuns, dont le nom demeurera toujours inconnu, disparurent dans l'orage qui détruisit l'Empire. Mais il en est d'autres qui, déjà célèbres en ce temps, ne désertèrent point devant la tourmente et restèrent, fermement campés, soit dans le journalisme, soit dans la politique.

Parmi les écrivains de l'opposition à qui l'Eaipereur s'adressait le plus volontiers pour donner à sa pensée une importante publicité, je citerai — pour mémoire seulement et pour ne point laisser ici une lacune que des contradicteurs peu indulgents imputeraient à de l'ignorance — je citerai, dis-je, M. Havin,

le directeur du Siècle qui, ayacnt ses grandes et ses petites entrées à la cour, n'y venait point seulement dans un but de mondanité, mais surtout pour conférer avec Napoléon III sur les questions à l'ordre du jour qui inquiétaient ou qui passionnaient le public, et pour s'entendre, avec lui, sur l'article du lendemain, même, sur la façon encore dont le journal combattrait le gouvernement — au mieux des intérêts du souverain — bien entendu.

M. Havin était un homme fort intelligent, correct, très fin, sous une apparence un peu lourde et bourgeoise, qu'une sympathie naturelle, sans doute, pour la personne de l'Empereur, pour ses théories politico-sociales, aussi, aidait dans cette tâche, dans ce rôle délicat qui lui a été tant, et, en vérité, peutêtre injustement reproché.

Le plus illustre, parmi les collaborateurs de Napoléon III, fut, sans contredit, M. le vicomte de La Guéronnière. Bien avant que le public ou que le monde officiel sût l'emploi qu'il tenait auprès de l'Empereur, il le secondait dans ses travaux.

D'un tempérament ardent, passionné dans les choses qui étaient soumises à ses attaques comme à ses louanges, polémiste de premier ordre, M. de La Guéronnière mena, sous le Second Empire, mondainement et politiquement, ce que l'on peut appeler, sans trop d'exagération, un train d'enfer.

L'Empereur; plus d'une fois même, fut dans la

nécessité de lui imposer quelque modération, et il y eut plus d'une brouille entre le souverain et le journaliste.

M. de LaGuéronnière fut, surtout, le porte-parole de Napoléon III dans la question d'Orient et dans la question romaine. L'Histoire a enregistré l'apparition de sa brochure fameuse, le Pape et le Congrès^ dont la publication eut pour résultat immédiat — prévu d'ailleurs en haut lieu — le départ des plénipotentiaires accrédités à Paris pour l'examen des affaires pontificales.

Plus tard, M. Clément Duvernois prit auprès de Napoléon III la place de M. de La Guéronnière, dont sa nature exubérante, fougueuse, dont son talent de polémiste, également, s'accommodèrent.

Un collaborateur célèbre et regretté du Figaro, M. Auguste Yitu, mort récemment, travailla aussi, avec l'Empereur. M. Auguste Vitu avait le don de s'assimiler aussi bien les questions de politique, de littérature, de théâtre, que les questions de finances. Ses diverses et merveilleuses facultés, ses grandes connaissances en cette dernière matière, surtout, lui valurent la confiance du souverain qui le chargea, plus d'une fois, de dresser, sur ses indications, les projets qu'il souhaitait de voir adopter par le pays.

Le docteur Conneau, également, rendit, dans ce genre de travaux, de réels services à Napoléon III. Il lui fut principalement utile dans les affaires d'Italie

236 LA COUR DE iXAPOLÉON III.

et son rôle, alors, ne se borna point simplement, dit-on, à rédiger des notes ou des projets sous la dictée du souverain. Il serait intéressant de connaître, en détails, la participation du docteur Conneau au rêve de Napoléon III. Mais les documents font défaut en ce qui le concerne et il est peu probable que ceux qui pourraient parler avec autorité, fassent entendre leur voix.

Il existe, je le sais — et cette indication est absolument inédite, est livrée pour la première fois au public — au ministère des affaires étrangères, un manuscrit assez volumineux, tout entier écrit par Napoléon III et qui porte ce titre exact : Pourquoi j'ai fait la guerre d'Italie. Il ne sera permis aux écrivains de le lire, de le copier, que dans cent ans environ, alors que les choses dont il est fait seront sans intérêt pour des générations qui ne les comprendront peut-être plus. La forme administrative alliée à la raison d'Etat est, il faut l'avouer, quelque peu excessive dans ses exigences.

M. Granier de Gassagnac père — ce n'est un secret pour personne — fut, aussi, un dévoué collaborateur de l'Empereur ; mais l'homme qui, à coup sûr, fut le plus dans la pensée, dans l'intimité, dans la main du souverain, fut M. Mocquart, son chef de cabinet. On peut affirmer, sans la crainte de se tromper, que Napoléon III n'écrivit point une phrase, ne prononça point une parole, avant que M. Mocquart

n'eût approuvé, critiqué ou rectifié le discours ou l'imprimé impérial.

M. Conti,qui lui succéda, n'eut jamais, autant que lui, sur l'esprit de l'Empereur, de l'influence.

J'ai eu sous les yeux une partie des papiers trouvés aux Tuileries, après le Quatre-Septembre, dans le cabinet de M. Mocquart et dans les Archives qui étaient directement confiées à sa garde. Le travail accompli par cet homme, pendant le temps qu'il resta auprès de Napoléon III, est considérable, est inouï. Il n'est pas un papier — lettres, pétitions, documents de toutes sortes — qui n'ait été annoté de sa main et classé sous son active et incessante surveillance. Il n'est pas une question que son intelligence n'ait fouillée.

On disait, aux Tuileries, qu'il était la pensée de l'Empereur. Cette assertion, dans le sous-entendu railleur et jaloux qu'elle renferme, n'était pas juste. Napoléon III avait une pensée très personnelle et il n'était point nécessaire de le conseiller pour qu'il prît une résolution ou pour qu'il se formât une idée des choses ou des hommes. Mais il est avéré que si M. Rouher, en un temps, fut un vice-empereur officiel, M. Mocquart fut, lui, le Richelieu — ce mot est bien gros — de cet autre taciturne qui s'en allait, au travers de son règne, comme s'il eût passé dans la brume d'un songe.

L'Empereur, le plus souvent, dans les travaux qu'il

confiait à M. Mocquart, pratiquait ainsi : il donnait à son collaborateur, verbalement ou dans une note rapide, au crayon, le sujet, le résunrié du discours qu'il devait prononcer, de l'article qu'il voulait que certains journaux insérassent, de la brochure ou du livre même qu'il souhaitait de faire imprimer. Et M. Mocquart se mettait à la besogne. Il écrivait et lorsque sa tâche était terminée, il la présentait à l'Empereur qui l'examinait et la discutait. On revoyait l'œuvre en commun et il était très rare que des modifications y fussent apportées.

Ces détails sur les hommes qui collaborèrent secrètement avec Napoléon III et sur la manière dont l'Empereur travaillait, aux Tuileries, intéresseront, sans nul doute, le public.

Ayant forcément dû montrer celui qui régna pendant près de vingt ans, sur la France, au milieu des mondanités de son palais, j'ai voulu dessiner également son attitude aux heures laborieuses qu'il vivait, enfermé en son cabinet, lassé, énervé, surexcité aussi par les mille tracas. qui se dressaient devant lui et devant lesquels il ne se déroba jamais tant que son être physique lui permit de faire face aux événements, tant que son être moral fut en mesure de les analyser.

Pour ceux qui aiment à regarder les choses par le petit côté de la lorgnette, j'ajouterai que l'Empereur, dans son cabinet, travaillait sans aucun souci

de l'apparat, vêtu simplement d'un veston, d'un pantalon large, d'habits commodes, en un mot, ayant à portée de sa main, sans cesse, d'innombrables cigarettes qu'il plaçait soit dans un verre, soit éparses sur la table, soit dans ses poches même et qu'il fumait sans interruption.

Il est à ce sujet une amusante anecdote.

L'Empereur, qui avait beaucoup d'affection pour M. de Persigny, en dépit" des scènes terribles qu'il lui faisait presque chaque fois qu'il le venait trouver, ne redoutait rien tant que l'entrée de son ami, chez lui, non comme on pourrait le penser, dans l'effroi des scènes qu'il allait subir, mais dans l'intérêt de ses cigarettes.

M. de Persigny, en effet, à peine la discussion étaitelle ouverte, s'en allait vers lesdites cigarettes, les prenait à pleine main, les écrasait, et les jetait, éventrées sur les tapis, sur les sièges, un peu partout.

L'Empereur suivait ce manège avec désespoir et, laissant passer la colère de son familier, ne s'occupait plus qu'à replacer les cigarettes soit dans le verre où il les disposait de préférence, soit sur son bureau.

Un jour, enfin, exaspéré, il arrêta le bras de son farouche ami, au moment de l'habituel massacre.

— Voyons, Persigny, lui dit-il, cognez sur moi, si vous voulez; mais, pour Dieu, laissez mes ciga.-

rettes tranquilles. Elles ne vous contrarient pas — elles !

Avant de parler du monde politique étranger, des diplomates accrédités à Paris, qui brillèrent à la cour des Tuileries par leur élégance et par leur habileté, en appuyant ces silhouettes, rapidement esquissées, de faits qui se rattachent aux principaux événements du règne de Napoléon III, je demande la permission pour faire cette étude complète, de dire, brièvement, un mot de l'attitude des salons sous l'Empire.

Il y eut, sous le Second Empire, deux partis politiques qui s'allièrent, un instant, assez intimement, dans un but d'opposition commune : il y eut le parti des princes et le parti des libéraux.

Le parti des princes, laissant de côté tout principe de dynastie légitime, c'est-à-dire le comte de Chambord, affirmait ses préférences pour les fils du roi Louis-Philippe. Les libéraux demandaient la République.

Ces derniers, manquant de relations mondaines, créèrent des journaux pour exposer leurs doctrines. Les premiers organisèrent des réunions qui, sous l'aspect de réceptions, étaient autant d'assemblées politiques et opposantes.

Le parti des princes, jusqu'à l'avènement du ministère Ollivier, n'apporta que peu d'entraves dans

la politique intérieure de l'Empereur. L'administration, parfaitement établie alors, tint en échec sérieux, sans cesse, les hommes dont il se composait, et les procès retentissants même, comme celui de M. de Montalembert, ne produisirent qu'un effet relatif sur le public, habitué à considérer le gouvernement impérial ainsi qu'une chose nécessaire^ voulue, sans fin, et en dehors de laquelle il n'était plus rien.

Mais l'influence de ce parti ne fut pas autant stérile dans les relations que le Second Empire avait assurées entre les Tuileries et les représentants des puissances.

Le parti des princes avait un organe important : le Journal de Paris, qui était lu et très en faveur dans les ambassades. En outre, ses membres, appartenant presque tous à l'aristocratie française, se trouvaient non seulement en rapports quotidiens avec les aristocratiques envoyés des puissances, mais surtout en communion d'idées avec eux, unis même par des liens de parenté.

Le Journal des Débats, la Revue des Deux Mondes, dans une note plus effacée que celle du Journal de Paris, appuyaient et cimentaient ces sympathies, et sous la correction officielle, sous l'amabilité mondaine même, que les étrangers observaient aux Tuileries, il était facile de deviner qu'une contrainte, qu'une réserve ne cessaient d'exister.

MM. de Broglie, Decazes, de Falloux, d'Hausson-

ville, de Rémusat, de Montalivet, parmi les mondains politiques; — ■ MM. Prévost-Paradol, Weiss, Teste, Hervé, parmi les écrivains royalistes, tenaient le public intelligent et lettré, que le principe autoritaire de l'Empire gênait, en haleine par leurs discours ou par leurs articles, et chaque fête qui se donnait dans l'un ou dans l'autre faubourg prenait l'importance d'une manifestation antigouvernementale.

Ceux-là même qui passaient pour s'être ralliés à l'Empire et qui étaient reçus aux Tuileries, parmi les membres de l'aristocratie, redevenaient frondeurs lorsqu'ils se retrouvaient au milieu des leurs, et les moqueries et les sarcasmes ne tarissaient pas, dans leur bouche, sur la cour du roi Pétaud, comme sur la personne du souverain et de sa compagne.

On se répétait, dans les salons, le mot de M. Thiers à Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République, à la suite d'une discussion sur les diverses phases de son existence : — « Mais, enfin, avait dit le prince, si je n'avais pas fait Strasbourg et Boulogne, je ne serais pas ce que je suis. » — <( Monseigneur, avait répondu M. Thiers, vous oubliez Austerlitz. » — On blaguait — qu'on me pardonne cette expression — les dîners des Tuileries, les bals, les réceptions officielles, les Lundis; on faisait àTEmpire une guerre à coups d'épigrammes, en attendant l'heure de le combattre, ouvertement, à coups de millions,

la haute banque étant, secrètement, sympathique aux opposants.

Un journal, encore, le Courrier du Dimanche^ subventionné richement, et que rédigeait une élite d'écrivains, indiquait l'assaut contre les institutions impériales. Et l'Académie couronnait et appelait à elle ceux qui avaient le mieux guerroyé.

A propos du Courrier du Dimanche^ il est une anecdote que M. Louis Teste a contée devant moi et qui est fort plaisante.

C'était M. Bocher qui était chargé, chaque semaine, d'apporter au Cow?T«e?' les fonds nécessaires au paiement de la rédaction. Or, lorsqu'à son entrée au journal, il se trouvait devant MM. Prévost-Paradol, Weiss, Louis Teste, il saluait, restait silencieux, s'asseyait, prenait une feuille quelconque et feignait de lire attentivement. La « Rédaction » qui connaissait ce manège, se retirait dans un coin de fenêtre et semblait oublier la présence de M. Bocher. Alors, celui-ci, toujours silencieux, déposait l'argent sous un journal, sur une table, et disparaissait. C'était ainsi, hebdomadairement.

Cette opposition des salons est loin aujourd'hui, et dans le chaos des événements qui se sont succédé depuis l'époque où elle se produisait, on ne la voit qu'indistinctement. Elle eut son importance, cependant, elle eut ses résultats. Et l'empereur Napoléon III, qui la dédaigna, qui tenta de l'apaiser en

la tolérant courtoisement, en offrant des sièges de sénateur ou des habits de cour à ceux qui l'inspiraient ou qui la dirigeaient, ne comprit peut-être jamais qu'elle avait précipité sa chute. Il est ainsi, dans la vie, des erreurs généreuses.

En aucun temps, le monde diplomatique étranger ne fut aussi fêté aux Tuileries que sous le Second Empire. Il faut reconnaître qu'en aucun temps, en vérité, les gouvernements européens n'envoyèrent à Paris une aussi brillante réunion d'hommes distingués, élégants, spirituels et politiques, dans l'acception particulière et psychologique du mot.

J'ai dit, précédemment, que les diplomates étrangers accrédités auprès de Napoléon III se trouvaient parfois assez gênés dans leurs rapports avec les Tuileries, par suite de leurs relations mondaines ou de famille, avec les principaux membres de l'aristocratie française et qu'il résultait de cette situation, comme une contrainte, comme une réserve qui inquiétaient. Le fait est exact. Cependant après la guerre d'Italie, lorsque M. de Metternich fut envoyé

à Paris, par rAutriche, cette réserve et cette contrainte s'atténuèrent et, dans le mouvement de fête, dans l'enthousiasme qui s'emparèrent de la cour, ils eurent leur part et leur venue fut la bien accueillie.

C'est, en effet, à dater de cette époque, surtout, que l'engouement manifesté aux Tuileries pour la colonie étrangère se développe réellement, et cet engouement n'aurait eu que peu d'importance, après tout, si, dans l'entourage de la souveraine qui l'encourageait, d'ailleurs, on n'eût donné aux agents des puissances que la stricte amabilité des salons officiels. Mais ces agents, sous une apparence mondaine très en vue, entraient davantage et fatalement, non seulement dans l'intimité des hommes ou des femmes de la cour, mais dans celle de Napoléon III et de l'Impératrice, et ils se servaient de leur mondanité très goûtée comme d'un moyen plus sûr, plus immédiat et presque infaillible d'observation.

Si on analyse, en effet, les divers événements politiques qui se sont succédé en France depuis la guerre d'Italie, on est amené à constater que la plupart des diplomates qui furent reçus aux Tuileries, en intimes amis, en compagnons de toutes les joies, tinrent un rôle important et souvent hostile à notre pays, dans les débats que provoquèrent les différentes questions à l'étude sous le règne de Napoléon III, depuis le traité de Villafranca jusqu'à la déclaration de guerre en 1870.

Quoi qu'il en fût, la société diplomatique étrangère était fort à la mode, sous l'Empire, à la cour, et cette société, par ses mondanités, par ses réceptions, par ses équipages même — ce qui peut paraître un insignifiant détail — rivalisait de luxe avec les principaux personnages de l'entourage de l'Empereur — avec l'Empereur même.

C'était, d'ailleurs, une règle établie, sous l'Empire, que le luxe le plus éblouissant devait s'imposer à toute individualité, tenant de près ou de loin au monde des Tuileries. Ainsi, on ne se rendait au Bois de Boulogne, pour le tour du lac, qu'en voiture de gala, et chaque jour apportait aux habitués de cette promenade, une surprise nouvelle, un sujet nouveau d'admiration ou d'envie.

Parmi les principaux hommes politiques étrangers qui eurent, à la cour, la faveur de l'intimité de l'Empereur et de l'Impératrice, il en est qui ne sauraient être oubliés.

Ceux qui vécurent, en ce temps, et qui furent admis à la cour, se rappellent le nonce du pape, M^"" Chigi, si fm, si délicat et si e'couté, qui après avoir été un soldat, un sportsman passionné, s'était fait prêtre et qui — ce détail est charmant — se rendait souvent chez la duchesse Pozzo di Borgo, dans sa villa de Longchamp, les jours de réunions hippiques, pour voir les courses à l'aide d'une longue-vue.

Après la chute de l'Empiré, M^"" Chigi fut au mieux avec M. Crémieux et il fit même, un jour, cet aveu qu'il avait obtenu plus volontiers gain de cause auprès du ministre républicain, qu'auprès des hommes d'Etat des Tuileries, de M. Baroche, particulièrement.

Puis, c'étaient Djémil-Pacha, le brillant ambassadeur de Turquie ; MM. de Kisseleff et de Stackelberg, les très habiles envoyés du Tzar; M. le comte de Goltz, ambassadeur de Prusse, l'intime du château, le confident de l'impératrice Eugénie, l'un des meneurs infatigables des plaisirs de la cour; M. le comte de Solms, attaché à l'ambassade de Prusse, également, charmant cavalier qui eut tous les succès et toutes les bonnes fortunes ; M. le prince de Linar, grand seigneur aimable ; M. le prince de Reuss — tous deux de l'ambassade de Prusse encore, et ce dernier célèbre par sa passion pour la souveraine. Enfin, M. le baron Beyens, ministre de Belgique; lord Cowley et lord Lyons, ambassadeurs d'Angleterre.

Il est toujours quelque peu fastidieux de dresser une liste de noms. Cependant, celle qui précède était nécessaire et l'énumération qu'elle renferme dit une longue suite d'années employées à rire, à espérer — à rêver, hélas, davantage.

On ne peut s'empêcher de remarquer que, à partir du retour en France de M. Metternich, immédiate-

ment après la guerre d'Italie, ce sont les honames d'Etat de l'Autriche qui ont le plus captivé, en France, l'attention non seulement du monde politique, mais aussi celle du public. L'Italie et la Prusse, dans cet ordre d'idées, n'ont qu'un rang presque secondaire; quant à la Russie et à l'Angleterre, on pourrait à peu près dire qu'on ne s'en occupait que pour mémoire et lorsqu'on n'avait, semble-t-il, rien de mieux à faire.

Ce fait s'explique. L'empereur Napoléon III, que l'alliance anglaise ne cessait de hanter, considérait cette alliance comme une chose certaine, accomplie et, en dépit de la conduite du gouvernement britannique dans l'affaire du Mexique, il n'éprouvait nul besoin de regarder, avec trop de minutie, vers la Manche; la Russie, dont il fut malhabilement toujours un ennemi, même après Sébastopol, ne l'eût inquiété sérieusement, s'il eût dû par elle être inquiété, qu'au sujet de la Pologne; mais comme la question polonaise le laissait relativement indifférent, il demeurait vis-à-vis du Tzar dans une sorte d'attitude ni officiellement hostile, ni franchement cordiale. — Il ne voyait pas, d'autre part, dans Tunification de l'Italie, le danger qu'on lui montrait, et pourvu que le roi Victor-Emmanuel ne le contrariât pas trop dans ses desseins sur le pouvoir temporel de la Papauté, il ne sentait, de ce côté, nul immédiat besoin de surveillance; enfin, la Prusse, à Stuttgardt, s'était

montrée si aimable, si rampante, même, devant lui, — une correspondance du ministre des affaires étrangères d'alors établit nettement l'humilité de cette attitude — la Prusse, dans la question du Luxembourg, lui avait exprimé tant de désirs d'amitié, elle avait si bien, encore, su accaparer sa confiance lors de son affaiblissement matériel momentané, après Sadowa, en flattant son idée fixe des nationalités, qu'il lui paraissait sinon inutile, mais imprudent de contraindre à s'éveiller par une politique plus nettement réservée ou autoritaire, vis-à-vis de ces quelques puissances, l'esprit des hommes d'Etat, comme celui du public. Restait l'Autriche. — L'empereur Napoléon III, après Solférino, conçut sincèrement un projet d'alliance définitive avec cette nation, car il comprenait que le concours de l'Autriche, dans l'état de TEurope, après la guerre d'Italie, dont elle sortait amoindrie, sans doute, mais non écrasée, pouvait lui être d'une grande ressource dans sa politique, soit en lui permettant de maintenir l'Italie, si celle-ci montrait quelque velléité de trop complète indépendance, soit en opposant un contrepoids nécessaire aux ambitieux désirs de la cour de Prusse. Pourquoi l'Empereur, plus tard, au lendemain de Sadowa, abandonna-t-il cette politique? Lui seul, peut-être, eût pu répondre à cette question, lui seul, dans la brume de ses conceptions humanitaires, eût pu l'expliquer, peut-être la faire comprendre.

Les hommes d'Etat autrichiens, donc, jouèrent un rôle important à la cour des Tuileries, sous l'Empire.

En les inscrivant par ordre alphabétique, c'est d'abord M. le comte Andrassy qui, en 1867, eut, en compagnie de François-Joseph^ son souverain, une entrevue célèbre avec Napoléon III, à la suite de laquelle l'Empereur d'Autriche vint à Paris, pour visiter l'Exposition universelle.

Quoique peu aimé aux Tuileries, et quoique n'aimant point la France, ou plutôt l'empereur Napoléon III, dont les idées de nationalité lui déplaisaient en sa qualité de Hongrois, tenant au fond de son cœur pour l'autonomie de sa patrie d'origine, M. le comte Andrassy fut très choyé à la cour, en cette année 1867, et s'y montra aimable.

Mais son amabilité n'était que superficielle, mais l'accueil qu'on lui fit n'atténua point, en lui, ses sentiments hostiles et, de retour en Autriche, il fut l'un de ceux qui détei minèrent son gouvernement à se détourner de la France.

C'est, ensuite, avec le plus d'importance, avec le rôle le plus en relief, M. le comte de Beust. En 1866, lorsque François-Joseph fut vaincu àSadowa, il vint trouver Napoléon III pour le convaincre de la nécessité de son intervention et pour l'amener à prendre les armes contre la Prusse. Mais il se heurta à un refus catégorique.

Il y eut même, entre l'empereur des Français elle

comte de Beust, à ce sujet, un assez violent échange d'observations, et comme Napoléon III mettait en avant, pour excuser son attitude, cette unification de l'Allemagne qui était, alors, dans l'esprit de tous, ou comme une crainte de guerre ou comme une assurance de paix, le comte de Beust répliqua :

— Sire, vous vous trompez. L'heure est venue pour la France d'entrer en scène, de dire ce qu'elle veut. Lorsque l'Allemagne sera unie et inféodée à un seul homme, il ne sera plus temps, pour elle, de protester ou de combattre. L'Allemagne acceptera sa servitude, et si Votre Majesté menaçait son maître elle se lèverait toute pour le défendre.

Lorsqu'on 1870 la guerre éclata entre la France et celte Allemagne, dont parlait, avec tant de justesse, M. de Beust, celui-ci se trouvait en Autriche, au pouvoir, et dirigeait les affaires étrangères.

Le bruit courut alors, et a couru depuis encore, qu'il avait promis au gouvernement français l'intervention de l'Autriche, en cas de défaite denos troupes, et qu'il avait chargé M. de Metternich d'entretenir l'Empereur et l'Impératrice dans cette assurance.

J'ai déjà répondu à cette question en reproduisant une conversation de M. de Metternich, de laquelle il résulte que l'Empereur ne devait conserver aucune espérance d'appui de la part de l'Autriche *.

i. L Impératrice Eugénie.

Cependant, il paraît certain qu'à la cour on escomptait le concours de cette puissance et que l'Impératrice même, un moment, le crut acquis.

La lettre suivante de M. le prince de la Tour d'Auvergne, alors ambassadeur de France à Vienne, ne permettra plus, je le pense, d'erreur à ce sujet.

Elle est datée du 5 août 1870 et fut écrite à la suite d'une entrevue qu'avait eue l'Impératrice avec M. K. . . , ancien député de Posen, à Berlin, et directeur politique, à cette époque, du cabinet du comte de Beust.

D'après ce que M. M... m'a dit, l'Impératrice se préoccuperait uri peu de savoir si les idées que notre ami M. K... a eu l'honneur de développer devant elle, ont une attache officielle quelconque. Je tiens donc à vous faire immédiatement savoir que M. K... n'a aucune mission, qu'il n'a pu parler, par conséquent, qu'en son nom personnel. Le comte de Beust l'aime, il est vrai, et l'apprécie beaucoup, comme cœur et comme esprit; mais il convient qu'il a parfois l'imagination un peu vagabonde et que ses combinaisons politiques pèchent, souvent, parle côté pratique. Ainsi donc, si M. K... est intéressant à entendre, il faut bien se garder d'attribuer à toutes ses conceptions, quelque généreuses qu'elles puissent être, une portée et un caractère qu'elles n'ont pas et que le comte de Beust luimême (je viens d'en causer avec lui) se refuse à leur donner.

Cette lettre ne laisse donc aucune équivoque sur les intentions de l'Autriche, à quelque moment que ce soit, en 1870. Elle démontre, en outre, et cette

constatation n'est point sans tristesse, qu'on n'était assuré d'aucune alliance en engageant la campagne et qu'on en était réduit, à la cour, chez les souverains même, à accueillir des communications fantaisistes, généreuses sans doute, mais qui, dans la forme non officielle où elles se produisaient, mettent en évidence le désarroi qui régnait aux Tuileries.

Ce désarroi était si complet, si déplorable, si préjudiciable à nos intérêts, d'ailleurs, que M. de La Tour d'Auvergne, laissé sans communications, s'en })laint, dans la suite de sa lettre :

La dépêche Wolf, de Berlin, dit-il, qui annonce une victoire des Prussiens à Wissembourg, nous a, comme vous pouvez ]e penser, bouleversés. J'espère qu'elle n'est point exacte, au moins dans tous ses détails. J'ai télégraphié au duc de Gramont pour savoir ce qu'il en est. Il serait bien désirable, au surplus, qu'on me tînt un peu au courant des faits et gestes de notre armée pour répandre les bonnes nouvelles et rectifier celles qui sont controuvées ! C'est là, il ne faut pas se le dissimuler, un des principaux éléments de succès de ma mission.

Un poète a dit que les larmes sont la fin dernière des choses inéluctables : il n'y avait alors qu'à pleurer.

Lorsque M. de Bismarck vint à Biarritz pour l'entrevue fameuse, il y fut fêté — quoiqu'il y restât sur une assez grande réserve et quoiqu'il y parût quelque

peu soucieux. — On a publié, sur l'entrevue de Biarritz, diverses relations qui n'ont trop rien appris au public et quelques documents que la chancellerie allemande a fait aussitôt déclarer apocryphes.

Ce que je puis affirmer, c'est qu'alors, et à la veille de quitter la cour, M. de Bismarck eut une conversation avec l'un des plus illustres personnages de l'entourage de Napoléon III, et qu'il lui dit textuellement, presque, ces paroles :

— Je m'en vais, car j'en ai assez. L'Empereur ne veut pas me comprendre. Il eût été beau, cependant, de s'entendre. A nous deux nous aurions mangé l'Europe, tandis que ce sera l'un de nous qui sera dévoré. Lequel? Jenepense pas que ce soit moi — ou plutôt le pays que je représente. J'ai tout dit à l'Empereur pour l'amener à être notre allié. Il n'a rien voulu écouter. 11 rêve, et s'en va, on ne sait oii, avec la fumée de sa cigarette. Qu'a-t il retiré de ses campagnes? Quel profit a-t-il obtenu de la guerre de Crimée, de la guerre d'itahe, de l'expédition du Mexique? Aucun — peut-être même ces événements l'ont-ils amoindri. Je lui ai exposé cette situation. Il ne m'a rien répondu ou, quand il a parlé, il n'a prononcé que des mots vagues de gloire, d'humanité, de fraternité des pçuples — que sais-je? — des sornettes. Donc, je m'en vais, il est inutile que je reste davantage. L'Empereur est sourd à toutes mes offres, à toutes mes combinaisons; il ny a inen à faire avec lui.

Et comme le personnage en question protestait, M. de Bismarck l'interrompit et, bourru, conclut :

— Mais non, mais non, du plus grand au plus petit, en France, personne, monsieur le comte, ne possède le sens pratique des choses.

Les silhouettes et les anecdotes qui précèdent remettent en vigueur l'histoire des vingt années du règne de Napoléon III. Elles passionnent, elles émeuvent, comme les éléments d'un roman, et je ne me dissimule pas qu'il est très particulièrement délicat de les livrer à la publicité. Quoique, en effet, les documents inédits que je produis soient d'une authenticité absolue et aisément contrôlable pour ceux qui auraient la curiosité de me questionner personnellement à ce sujet, quoique les renseignements dont je me sers, proviennent de sources indiscutables, ce n'est pas sans crainte que je les publie.

Cette crainte s'accentue davantage devant la personnalité de trois hommes qui remplirent toute une période du Second Empire : de MM. le prince de Metternich, le chevalier Nigra et le comte de Goltz. Deux de ces hommes sont vivants encore, l'un d'eux même est ambassadeur quelque part en Europe, et ayant à parler d'eux dans un sentiment de scepticisme peut-être, à coup sûr de réserve, je ne puis m'empêcher de songer à M. de Buffon qui mettait des manchettes de dentelles pour écrire.

Je parlais de roman tout à l'heure. — MM. de Metternich, Nigra et de Goltz furent, réellement, des héros de roman à la cour des Tuileries, et c'est comme tels, un peu, qu'il faut les envisager — ce qui ne veut pas dire que leur portrait soit aisé à tracer, et qu'il n'y ait point quelque témérité à l'essayer.

J'aborde, cependant, cette étude, et je vais tenter, tout en la faisant rapide, de la rendre intéressante.

Lorsqu'en 1859 la guerre éclata entre la France et l'Autriche, M. le prince de Metternich se trouvait à Paris, en qualité de secrétaire d'ambassade.

Très homme du monde, très élégant, très grand seigneur, en un mot, il eût obtenu, alors, à la cour, les sympathies, les faveurs qui l'accueillirent plus tard, si la question pendante entre l'Italie et l'Autriche et à laquelle l'Empereur s'intéressait directement, dans un sens défavorable à cette dernière puissance, n'avait arrêté, entre le prince et les Tuileries, l'expression d'une cordialité prête à s'affirmer, mais que la raison d'Etat contenait et rejetait dans le domaine des espérances, des possibilités.

A cette époque, M. de Metternich avait une trentaine d'années, et si l'expérience lui manquait pour être un diplomate influent, il avait, cependant, la

réputation, ayant appris la politique, sous les ordres de son père, d'un habile homme d'Etat.

Toutefois, les événements auxquels il a été mêlé, qui ont porté la marque particulière de sa participation, me font penser que M. de Metternich brilla, dans le cours de sa carrière diplomatique, par son amabilité, par sa mondanité, par ses qualités d'esprit, plus que par ses conceptions ou son œuvre politique. Il fut, comme homme d'Etat, dans la bonne moyenne de ceux qui ne commettent ni sottises ni actions d'éclat, il sut concilier à sa patrie, dans une heure difficile, par sa seule affabilité, des sympathies qui se faisaient rebelles et n'eût-il que cet apport à son actif, il ne faudrait point trop le rabaisser.

Mais, en dehors de cet aspect officiel un peu terne, M. de Metternich restait un charmeur. Mélomane passionné, sa maison était le rendez-vous de tous ceux qui aiment à entendre d'excellente musique. Il fut l'un des premiers protecteurs de Wagner et ceux qu'inquiétaient déjà ou qu'intriguaient les hardiesses du nouveau maître, se réunissaient chez lui, pour l'audition de ses œuvres, alors peu connues.

Très lettré, également, écrivant et parlant le français couramment, il s'intéressait à nos livres, à notre théâtre, et le mouvement artistique et littéraire de France était, en même temps que la po-

litique, l'objet de ses constantes préoccupations.

En dépit de cette physionomie agréable, de ce savoir même, M. de Metternich n'eût peut-être pas acquis le renom que l'Histoire a consacré, si auprès de lui, il n'avait eu pour collaboratrice la princesse Pauline Sandor, sa femme.

J'ai parlé ailleurs de M"'® de Metternich avec assez d'indépendance pour qu'ici il me soit permis d'être simplement juste envers elle.

Suprêmement intelligente, initiée aux choses de la politique autant qu'aux choses des salons, elle fut l'âme de son mari et l'on peut dire, sans exagération, qu'elle le fit ce qu'il fut. Elle eut une pensée, la fit passer en lui, et à ce titre mérite, dans la chronique du Second Empire, une place importante. Les femmes de cette nature sont rares, en effet, et bien peu savent, dans le mariage, être mondaines et conseillères à la fois.

M. de Metternich, dans l'enthousiasme qu'il éveilla à la cour des Tuileries, après la guerre d'Italie, futil, autant que les apparences sembleraient l'assurer, l'ami de l'empereur Napoléon III ?

Je crois qu'après le traité de Yillafranca, en présence de l'attitude du souverain français qui, alors, cherchait un rapprochement sincère avec l'Autriche, ainsi que je l'ai dit, je crois que M. de Metternich, se conformant aux sentiments de François-Joseph,

mit la plus grande franchise (Jans ses relations avec l'Empereur.

Mais cette franchise avorta plus tard, lorsque les événements se précipitèrent, et les affaires de Pologne, comme Texpédition malheureuse du Mexique, lui portèrent un coup fatal, dès avant Sadowa.

Contrariée par l'Empereur dans les affaires de Pologne, déçue par le désastre final de la campagne mexicaine, l'Autriche s'éloigna de nous, et sa défaite de Solférino, non complètement oubliée, rétablit bientôt comme une rancune dans sa politique.

M. de Metternich, patriote ardent, ne pouvait que partager les sentiments de son gouvernement, ou plutôt ceux de la cour de Vienne — ce qui n'est point tout à fait la même chose — et, dans la fausseté de cette situation, s'il demeura gracieux et cordial, pour les maîtres des Tuileries, il n'est point téméraire de supposer qu'il ne s'attristait point trop des maladresses qui se commettaient à la cour et qu'il vivait dans l'attente d'un accident qui vengerait indirectement sa patrie.

Il n'y a rien là qui soit défavorable à M. de Metternich. Autrichien, il ne lui était pas permis de ne point penser en Autrichien.

Cette attitude se retrouve, d'ailleurs, dans ses rapports avec M. le chevalier Nigra, nommé ambassadeur d'ItaUe, en France, après Villafranca. M. de Metternich devint le compagnon de toutes les heures

de son ennemi de la veille et leur intimité même fut célèbre et célébrée à la cour. Je possède des groupes photographiques des divers personnages des Tuileries et l'on y voit MM. de Metternich et Nigra, sans cesse auprès l'un de l'autre. On les appelait, au château, les Inséparables, et le mot leur était justement appliqué.

Cependant, est-ce trop s'aventurer que de dire que ces deux hommes, dont les idées, dont les espérances, dont la politique étaient alors diamétralement contraires, ne s'aimaient point?

M. de Metternich luttait contre l'unification de l'Italie, voulait l'intégralité du pouvoir temporel du pape, et souriait, au détriment du roi Victor-Emmanuel, à la possibilité d'une alliance franco-autrichienne. — M. Nigra était un fervent de l'indépendance de son pays, repoussait toute concession dans la question romaine et eût souhaité de réduire l'Autriche sur l'Adriatique. — Quoi donc de plus opposé que l'idéal de ces deux hommes? Et, pourtant, ils ne se quittaient pas, échangeaient des séductions et des sympathies.

Hypocrisie, dira-t-on. — Peut-être. — Mais c'est ainsi et cela ne doit-il pas être ainsi toujours, en politique?

Toutefois, dans les témoignages d'affection que M. de Metternich et que M. Nigra prodiguèrent à l'Empereur, je serais tenté de penser que le pre-

mier fut, en tout temps, plus, sincère que le second .

M. Nigra, aux Tuileries, tint un rôle, joua un jeu, en efl'et, qu'on ne peut repiocher à M. de Metternich.

Je reviendrai sur ce sujet.

L'une des premières et des principales questions qui rapprochèrent assez intimement, sous l'influence de M. de Metternich, les cabinets de Paris et de Vienne, fut la question romaine.

M. de Metternich se montra, alors, l'un des plus ardents partisans de l'autonomie pontificale et j'ai publié, déjà, à ce propos, une correspondance politique qui ne permet aucune rectification, aucune équivoque ^

D'accord, en cette matière, avec l'impératrice Eugénie, il pesa de toute son autorité, de toute son amitié aussi, sur l'esprit hésitant de Napoléon III, pour qu'il continuât au Pape l'appui qu'il lui avait prêté jusqu'alors.

11 est, à ce sujet, un mot amusant de l'Empereur.

Devant la passion que mettait l'ambassadeur d'Autriche à défendre la Papauté, le souverain murmura, un jour :

— Vous verrez que Metternich se fera capucin.

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