‹ La cour de Prusse sous Frédéric-Guillaume 1er, souvenirs; d'après les documents d'archives et les mémoiresChapitre 10 sur 17 · LA COUR DK PRUSSE · texte numérisé non relu

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pensées les plus secrètes. Deux rivales de gloire ne pouvaient s'accorder longtemps ensemble. La conxtesse Amélie et la Ramen étaient ennemies jurées, mais comme elles se craignaient l'une l'autre, elles cachaient leur animosité.

Peu après le retour du roi de Dresde, le maréchal comte de Flemming, accompagné de la princesse Ratzivill, son épouse, arriva à Berlin, avec le caractère d'envoyé extraordinaire du roi de Pologne. La princesse était une jeune personne sans éducation, mais fort vive et naïve. Sans être belle, elle avait de l'agrément. Le roi la distingua fort et ordonna à la reine d'en faire de même. Elle s'attacha beaucoup à moi. Son mari, qui me connaissait depuis mon enfance, était fort de mes amis. Comme il était déjà âgé, la reine lui avait permis de venir chez moi quand il le voudrait. Il profita très assidûment de son privilège et venait passer toutes les matinées avec son épouse, qui s'empressait beaucoup autour de moi. J'étais très mal attifée. La reine me faisait coiffer et habiller, comme l'avait été ma vieille grand' naère dans sa jeunesse. La comtesse de Flemming lui représenta que la cour de Saxe se moquerait, si elle me voyait ainsi bâtie. Elle me fit ajuster à la nouvelle mode et tout le monde disait que je n'étais pas reconnaissable, étant beaucoup plus jolie que je ne l'avais été. Ma taille commençait à se dégager et devenait plus mince, ce qui me donnait meilleur air. La comtesse disait mille fois par jour à la reine qu'il fallait que je devinsse sa souveraine. Comme ni cette princesse, ni moi n'étions informées du traité de Dresde, nous prenions ces propos pour des plaisanteries. Le comte s'arrêta deux mois à Berlin et vint prendre congé de moi la veille de son départ. Après bien des assurances réitérées qu'il me fit de son respect : « J'espère, me dit-il, que je pourrai bientôt donner à votre Altesse royale des preuves de l'attachement inviolable que j'ai pour vous et vous rendre aussi heureuse que vous le méritez. Je compte avoir avant peu l'honneur de vous revoir avec le roi mon maître, v Je n'entendis point le sens de ce discours et je

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crus bonnement qu'il voulait travailler à mon mariage avec le prince de Galles. Je lui fis une réponse fort obligeante. Après quoi il se retira. Nous partîmes peu de jours après pour Potsdam.

Ce voyage m'aurait fort déplu en tout autre temps, mais je fus charmé pour cette fois de m'éloigner de Berlin. Je me flattais de regagner les bonnes grâces de la reine, car on l'avait indisposée contre moi au point qu'elle ne pouvait plus me souffrir. Les affaires d'Angleterre étaient dans une espèce de repos. La reine intriguait perpétuellement pour effectuer mon mariage, sans rien avancer, et on l'amusait par de belles paroles. Tout cela la mettait de mauvaise humeur contre moi; car elle disait que si j'avais été mieux élevée, je serais déjà mariée. Enfin nous fîmes la paix. Je fus, deux jours après, plus en grâce que jamais, et M™« de Sonsfeld, qu'elle avait pris à tâche de chagriner, fut mieux traitée.

J'aurais été dans une tranquillité parfaite, si mon frère n'avait troublé mon repos. Depuis son retour de Dresde, il tombait dans une noire mélancolie. Le changement de son humeur rejaillissait sur sa santé. Il maigrissait à vue d'œil et éprouvait de fréquentes faiblesses, qui faisaient craindre qu'il ne devint étique. Je l'aimais passionnément, et lorsque je lui demandais quel était le sujet de son chagrin, il me répondait toujours que c'étaient les mauvais traitements du roi. Je tâchais de le consoler de mon mieux, mais j'y perdais mes peines. Son mal augmenta si fort que l'on fut enfin obligé d'en informer le roi. Ce prince chargea son chirurgien-major de veiller à sa santé et d'examiner son mal. Le rapport, que cet homme lui fit de l'état de mon frère, l'alarma beaucoup. Il lui dit qu'il se trouvait fort mal, qu'il avait une espèce de fièvre lente, qui dégénérerait en étisie, s'il ne se ménageait pas et s'il ne se mettait dans les remèdes. Le roi avait le cœur naturellement bon. Quoique (îrumbkow lui eût inspiré beaucoup d'antipathie contre ce pauvre prince, et malgré les justes sujets de plaintes qu'il croyait avoir contre lui, la voix de la nature se fit sentir. Il se reprocha d'être cause, par les chagrins qu'il lui avait

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donnés, de la triste situation où il se trouvait. Il tâcha de réparer le passé en l'accablant de caresses et de bontés. On découvrit enfin que sa maladie n'était causée que par l'amour. Il avait pris du goût pour les débauches, depuis qu'il avait été à Dresde. La gène oià il vivait l'empêchait de s'y livrer et son tempérament ne pouvait supporter cette privation (i). Plusieurs personnes bien intentionnées en avertirent le roi et lui conseillèrent de le marier. Sans quoi il courait risque de mourir ou de tomber dans des débauches qui lui ruineraient la santé. Ce prince répondit làdessus, en présence de quelques jeunes officiers, qu'il ferait présent de cent ducats à celui qui viendrait lui donner la nouvelle que son fils avait un vilain mal. Les caresses et les bontés qu'il lui avait témoignées firent place aux réprimandes et aux rebuffades. Le comte de Finck et M. de Kalkstein reçurent l'ordre de veiller plus que jamais à sa conduite.

La mort du roi d'Angleterre avait achevé de détacher entièrement le roi de la grande alliance. Il conclut enfin un traité avec l'Empereur, la Russie et la Saxe. La reine se consumait de chagrin de voir échouer tous ses plans. Elle ne pouvait cacher le ressentiment qu'elle en avait. Il tombait tout entier sur Seckendorff et Grumbkow. Le roi parlait souvent à table de son traité avec l'Empereur et ne manquait jamais d'apostropher le roi d'Angleterre. Ces invectives s'adressaient toujours à la reine. Cette princesse les rendait sur-le-champ à Seckendorff. Sa vivacité l'empêchait de garder des mesures. Elle traitait ce ministre d'une façon très dure et très injurieuse, lui rappelant quel-

(l) Voltaire prétend que lorsque Frédéric-Guillaume eut fait fouetter par le bourreau la fille du maître d'école de Brandebourg, sa maitresse, le prince royal enfermé a Custrin « consola sa solitude avec un jeune soldat beau, bien fait et qui jouait de la flûte. . Plus tard, dit-il encore, sitôt habillé, il taisait venir deux ou trois favoris, soit lieutenants, soit pages, soit jeunes cadets. Celui à qui il jetait le mouchoir restait un demi-quart d'heure tète-à-tête. Les choses n'allaient pas jusqu'aux dernières extrémités, attendu que le print:e, du vivant de son père, avait été fort maltraité dans ses amours de passage et non moins mal guéri. »

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quefois des vérités sur sa conduite passée, qui n'étaient pas bonnes à dire. Seckendorff crevait de rage, mais il recevait tout cela avec une feinte modérée, ce qui charmait fort le roi. Le diable cependant n'y perdait rien et il savait se venger autrement que par des paroles.

L'arrivée du roi de Pologne approchant, nous retournâmes à Berlin au commencement de mai. La reine y trouva des lettres de Hanovre par lesquelles on Vaverlissait que le prince de Galles avait résolu de se rendre incognito à Berlin, voulant profiter, pour me voir, du tumulte et de la confusion qui y régneraient pendant le séjour du roi de Pologne. Celte nouvelle causa une joie inconcevable à cette princesse. Elle m'en fit aussitôt part. Comme je n'étais pas toujours de son avis, je n'en ressentis pas tant de satisfaction. Mon caractère ne convenait point à la Cour pour laquelle la reine me destinait, le le sentais bien moi-même, et cela me faisait craindre

Auguste 11, roi de Pologne.

Portrait gravé par Bernigeroth.

(Bibliiithoqiie Nationale. Estampes.)

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d'y être établie. L'arrivée de plusieurs dames et cavaliers de Hanovre fit croire à la reine que le prince de Galles était parmi eux. Il n'y avait ni âne ni mulet qu'elle ne prît pour son neveu. Elle jurait même l'avoir vu à Mon Bijou dans la foule, mais une seconde lettre qu'elle reçut de Hanovre la tira de son erreur. Elle apprit que tout ce bruit n'avait été causé que par quelques badinages que le prince de Galles avait faits, le soir, étant à table.

Le roi de Pologne arriva enfm le 29 mai. Il rendit d'abord visite à la reine. Cette princesse le reçut à la porte de sa troisième antichambre. Le roi de Pologne lui donna la main et la conduisit dans sa chambre d'audience, où nous lui fûmes présentées. Ce prince, âgé alors de cinquante ans, avait le port et la physionomie majestueuses. Un air affable et poli accompagnait tous ses mouvements, toutes ses actions. Il était fort cassé pour son âge. Les terribles débauches qu'il avait faites lui avaient causé un accident au pied droit qui l'empêchait de marcher et d'être longtemps debout. La reine lui offrit d'abord de s'asseoir, ce qu'il ne voulut pas faire de longtemps, mais enfin, à force de prières, il se plaça sur un tabouret. La reine en prit un autre et s'assit vis-à-vis de lui. Comme nous restions debout, il nous fit beaucoup d'excuses, à mes soeurs et à moi, sur son impolitesse. Il me considéra fort attentivement et nous dit à chacune quelque chose d'obligeant. Il quitta la reine après une heure de conversation. Elle voulut le reconduire, mais il ne voulut le souffrir. Le prince royal de Pologne vint peu après rendre ses devoirs à la reine.

Le lendemain dimanche, nous nous rendîmes tous, après le sermon, dans les grands appartements du château. La reine s'avança d'un côté de la galerie, accompagnée de ses filles, des princesses du sang et de sa Cour, pendant que les deux rois y entraient de l'autre. Je n'ai jamais vu de plus beau coup d'œil. Toutes les dames de la ville étaient rangées en haie le long de cette galerie parée magnifiquement, [.e roi, le prince de Pologne et leur suite, qui consistait en trois cents grands personnages de leur Cour, tant

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Polonais que Saxons, étaient superbement vêtus. On voyait un contraste frappant entre ces derniers et les Prussiens; ceux-ci n'avaient que leur uniforme. Après les premiers compliments, on présenta tous ces étrangers à la reine, et ensuite à moi. Le prince Jean- Adolphe de Weissenfels (i), lieutenant-général au service de Saxe, fut le premier avec qui nous fîmes connaissance. Plusieurs autres le suivaient: tels étaient le comte de Saxe (2) et le comte de Rotovsky, tous deux fils naturels du roi, M. de Libski (3), depuis primat et archevêque de Cracovie; les comtes Manteuffel, Lagnasko et Bruhl (4), favoris du roi, le comte Sulkovsky (5), favori du prince électoral. On dîna en cérémonie. La table était longue. Le roi de Pologne et la reine ma mère étaient assis à un bout. Le roi mon père était placé à côté de celui de Pologne, le prince électoral auprès de lui. Ensuite venaient les princes du sang et les étrangers. J'étais à côté de la reine, ma sœur auprès de moi, et les princesses du sang étaient toutes assises selon leur rang. On but force santé. On parla peu et on s'ennuya beaucoup. Après le dîner, chacun se retira chez soi.

Le soir, il y eut grand appartement chez la reine. Les comtesses Orzelska et Bilinska (6), filles naturelles dû roi de Pologne, y vinrent aussi bien que M»"» Potge, très fameuse pour son libertinage. La première était maîtresse de son père, chose qui fait horreur! Sans être une beauté régulière, elle avait beaucoup d'agréments. Sa taille était

(1) Jean-Adolphe, duc de Saxe- Weissenfels, veuf de Caroline, princesse de Saxe-Eisenach, était un des princes du sang royal. PoUnilz le dit d'une taille avantageuse, bienfaisant, généreux, rassemblant en sa personne toutes les qualités qui (ont ai tuer et respecter.

(2) Le futur maréchal de Saxe.

(3) Jean-Alexandre Lipsky, duc de Servie et grand chancelier de Pologne qui, comme évèque de Cracovie, avait sacré Auguste II.

(4) Le comte de Lagnasko avait épousé la fille du comte de Wallenstein. 11 y avait à la cour d'Auguste, deux comtes de Bruhl : Henri, ministre du cabinet et Adolphe, premier écuyer.

(5) Alexandre Joseph, comte de Sulkovsky, slaroste de Sokolnick.

(6) Née en Pologne, la comtesse Bilinska était, comme Rotovsky, fille de M™" de Spiegcl; sa mauvaise santé la contraignit à vivre en France, après que son père l'eût mariée au comte Bilinsky.

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