LA COUR DE PRI-SSK
parfaite, et elle possédait un certain je ne sais quoi qui prévenait pour elle. Son cœur n'était point épris de son amant suranné. Elle aimait son frère, le comte Rotovsky. Celui-ci était fils d'une Turque qui avait été femme de chambre de la comtesse Kœnigsmark, mère du comte de Saxe. La Or-elska était d'une magnificence extrêrrfe, et surtout en pierreries, le roi lui ayant fait présent de celles de la feue reine son épouse. Les Polonais, qui m'avaient été présentés le matin, furent fort surpris de m'entendra nommer leurs noms barbares et de voir que je les reconnaissais. Ils étaient enchantés des politesses que je leur faisais et disaient hautement qu'il fallait que je devinsse leur reine.
Le lendemain, il y eut grande revue. Les deux rois dînèrent ensemble en particulier et nous ne parûmes point en public. Le jour suivant, il y eut une illumination dans la ville, où nous eûmes la permission d'aller. Je n'ai rien vu de plus beau. Toutes les maisons des principales rues de la ville étaient ornées de devises et tellement garnies de lampions que les yeux en étaient éblouis. Deux jours après, il y eut bal dans les grands appartements. On tira aux billets et le roi de Pologne me tomba en partage. Le jour suivant, il y eut une grande fête à Mon Bijou. Toute l'orangerie y était illuminée, ce qui faisait un fort joli effet. Les fêtes ne cessèrent à Berlin que pour recommencer à Charlottenbourg ;il y en eut plusieurs de très magnifiques.
Le jour du départ du roi de Pologne, les deux rois tinrent ce qu'on appelait table de confiance, parce qu'on n'y admet qu'une compagnie d'amis choisis. Cette table est construite de façon qu'on peut la faire descendre avec des poulies. On n'a pas besoin de domestiques. Des espèces de tambours, placés à coté des convives, en tiennent lieu. On écrit ce dont on a besoin et l'on fait descendre ces tambours qui, en remontant, rapportent ce qu'on a demandé. Le repos y dura depuis une heure jusqu'à dix heures du soir. On y sacrifia à Bacchus et les deux rois se ressentaient de son jus divin. Ils ne firent trêve à la table que pour se rendre che: la reine. On y joua une couple
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d'heures. J'étais de la partie du roi de Pologne et de la reine. Ce prince me dit beaucoup de choses obligeantes et trichait pour me faire gagner. Après le jeu, il prit congé de nous et alla continuer ses libations au dieu de la vigne. Il partit le même soir.
Depuis notre départ de Potsdam, la santé de mon frère commençait à se remettre, mais il affectait d'être plus malade qu'il ne Tétait, ne voulant point céder le pas au prince électoral de Saxe, ce que le roi aurait infailliblement exigé de lui. Il arriva le lundi suivant.
La joie qu"il eut de revoir la Orzelska et le bon
accueil, qu'elle lui j^it dans les visites secrètes qu'il lui rendit, achevèrent de le guérir entièrement. Cependant le roi, mon père, partit pour se rendre en Prusse ; il la-'ssa mon frère à Potsdam avec permission de venir deu.x fois par semaine faire sa cour à la reine. Nous nous divertîmes parfaitement bien pendant ce temps-là. La Cour était brillante par la quantité d'étrangers qui y venaient. Outre cela, le roi de Pologne envoya les plus habiles de ses virtuoses à la reine.
Frédéric-Auguste, prince royal de Saxe.
Portrait gravé par Bernigerolli.
iBibliotluque Nationale. Estauipes.)
yS LA COUR DE PRUSSE
Pendant que nous coulions nos jours dans les plaisirs tranquilles, le roi de Pologne était occupé à persuader à son fils de signer les articles du traité qui regardait mon mariage ; mais quelques instances qu'il put lui faire, ce prince refusa constanament-de le souscrire. Celui de Prusse, ne trouvant donc plus de sûreté aux avantages qui y étaient stipulés pour lui et pour moi, annula tout ce qui avait été réglé là-dessus et rompit mon mariage. La reine et moi, nous n'apprîmes tout ceci que longtemps après. Elle fut charmée que cette négociation eût échoué. Elle ne cessait d'intriguer avec les envoyés de France et d'Angleterre. Ceu.x-ci lui faisaient part de toutes leurs démarches, et comme elle payait des espions autour du roi, elle les avertissait à son tour de tous les rapports qu'ils lui faisaient. Mais le roi, de son côté, faisait aussi espionner: il avait à sa disposition la Ramen, femme de chambre et favorite de la reine. Cette princesse n'avait rien de caché pour cette créature. Elle lui confiait, tous les soirs, ses plus secrètes pensées et toutes les démarches qu'elle avait faites pendant le jour. Cette malheureuse ne manquait pas d'en faire avertir le roi par l'indigne Eversmann et par le misérable Holtzendorff. Elle était même liée avec Seckendorff, ce que j'appris par ma fidèle Mermann, qui la voyait tous les jours entrer sur la brune dans la maison où ce ministre logeait. Le comte de Rottenbourg, envoyé de France, s'était aperçu depuis longtemps qu'il y avait des traîtres qui informaient Seckendorff de tous ses plans. Il mit tant de monde en campagne qu'il découvrit toutes les menées de la Ramen (i). Il en aurait informé la reine, si le ministre d'Angleterre, M. Bourguai, et celui de Danemark nommé
^1) Conrad-.\lexandre, comte de Roltenbourg', brigadier des armées du roi, fut ambassadeur à Berlin en 171'i-17?.0 et 1725-1731!. II était très goûté à la cour de Prusse, très choyé et caressé, mais il n'était pas dupe. « La foi que je dois à mon roi et à ma patrie m'oblige de lépcter que jamais on ne peut ni ne doit compter sur le roi de Prusse j)our rien d'essentiel. « Il no manquait pas d'esprit, témoin sa réplique à Frédéric-Guillaume : n Si je donnais des coups de bâton à un de mes ministres, le manderiez-vous en France? — J'espère que Votre Majesté ne mettra pas ma discrétion à pareille épreuve. »
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Leuvener, ne l'en eussent empêché. Ils étaient tous trois dans une fureur terrible de se voir ainsi joues. Le comte de Rottenbourg m'en parla un jour d'une manière bien piquante: « La reine, me dit-il, a rompu toutes nos mesures. Nous sommes tous convenus de ne lui confier plus rien, mais nous nous adresserons à vous, madame. Nous sommes persuadés de votre discrétion, et vous nous donnerez autant de lumière qu'elle. — Non, monsieur, lut répondis-je, ne me faites jamais, je vous prie, de pareilles confidences, je suis très fâchée quand la reine m'en fait. Je voudrais ignorer toutes ces affaires-là. Elles ne sont pas de mon ressort, et je ne me mêle que de ce qui me regarde. — Elles tendent pourtant à votre bonheur, madame, reprit le comte, à celui du prince votre frère, et de toute la nation. — Je veux le croire, lui dis-je, mais jusqu'à présent je ne m'embarrasse point du temps futur. » Je me défis de cette manière des importunités de ce ministre (i).
Cependant, le roi était cruellement piqué de toutes ces intrigues de la reine; mais, malgré son humeur violente, il dissimula son mécontentement. D'un autre côté, Grumbkow et Seckendorff n'étaient pas embarrassés par la rupture de mon mariage avec le roi de Pologne. Il fallait de toute nécessité, pour accomplir leur plan, me chercher un établissement. Ils jugeaient bien que tant que je ne serais pas mariée, le roi n'entrerait point entièrement dans leurs vues. Ce prince souhaitait toujours m'unir au prince de Galles, et ménageait encore, en quelque façon, le roi d'Angleterre. Ils travaillèrent donc ensemble à former un nouveau plan.
Dans ces entrefaites, le roi revint de Prusse et nous le suivîmes six semaines après à Vousterhausen. Nous avions
(1) Tout le monde à la cour de Prusse faisait des ouvertures à Roltenbourfif. Sophie-Durothée le sonda un jour au sujet des mesures à prendre si le roi venait à mourir fou (I72(ii. Quant à Frédéric, il lui offrit de lui rendre un compte exact de tout ce que disait le joi. Rottembourg- demeura en défiance. F'rédéric II le pressa et le mit en liaison parfaite avec Knyphausen acheté ])ar la France, comtne Grumbkow l'était par lEnipire.
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eu trop de plaisir à Berlin pour en jouir longtemps et, du paradis où nous avions été, nous tombâmes en purgatoire. Il commença à se manifester quelques jours après notre arrivée dans ce terrible endroit. Le roi s'entretint téte-àtête avec la reine, nous ayant renvoyées, ma sœur et moi, dans une chambre voisine. Quoique la porte fût fermée, j'entendis bientôt, à la façon dont ils se parlaient, qu'ils avaient ensemble une violente dispute. J'entendais même souvent prononcer mon nom, ce qui m'alarma beaucoup. Cette conversation dura une heure et demie, au bout de laquelle le roi sortit d'un air furieux. J'entrai d'abord dans la chambre de la reine. Je la trouvai toute en larmes. Dès qu'elle me vit, elle m'embrassa et me tint longtemps serrée entre ses bras sans proférer une parole. « Je suis dans le dernier désespoir, me dit-elle. On veut vous marier et le roi est allé chercher le plus mauvais parti qu'il soit possible de trouver. Il prétend vous faire épouser le duc de Weissenfels, un misérable cadet qui ne vit que des grâces du roi de Pologne. Non, j'en mourrai de chagrin, si vous avez la bassesse d'y consentir. » Il me semblait rêver tout ce que j'entendais, tant ce que la reine me disait me paraissait ' étrange. Je voulus la rassurer, en lui représentant que ce ne pouvait être sérieux de la part du roi et que j'étais fermement persuadée qu'il ne lui avait tenu tous ces propos que pour l'inquiéter. Je lui promis de suivre ses volontés, bien résolue de ne point épouser celui qu'on me destinait. J'avoue que je traitais tout cela de bagatelle, mais je changeai d'avis dès le soir même, la reine ayant reçu des lettres de Berlin qui lui confirmaient ces belles nouvelles. Je passai la nuit du monde la plus cruelle; je prévoyais la mésintelligence qui allait s'introduire dans la famille. Mon frère, quiétait ennemi juré de Seckendorff etde Grumbkow, et qui était tout à fait porté pour l'Angleterre, me parla très fortement sur ce sujet. « Vous nous perdez tous, me disait-il, si vous faites ce ridicule mariage, je vois bien que nous en, aurons tous beaucoup de chagrin, mais il vaut mieux tout endurer que de tomber au pouvoir de ses ennemis. Nous n'avons d'autre soutien que l'Angleterre, et
socs FREDi:RIC-GriLLA( ME 1'
Si
si votre mariage se rompt avec le prince de Galles, nous serons tous abîmés. » La reine me parlait de la même façon aussi bien que ma gouvernante, mais je n'avais pas besoin de toutes leurs exhortations, et la raison me dictait assez ce que j'avais à faire.
L'airriable époux, que l'on me destinait, arriva le 27 septembre au soir.
Le roi vint aussitôt avertir la reine et lui ordonna de le recevoir comme un prince qui allait devenir son gendre, ayant résolu de me promettre incessamment à lui. Cet avis occasionna une nouvelle dispute, qui se termina sans faire changer de sentiment aux deux parties. Le lendemain dimanche, au matin, nous allâmes à l'église. Le duc ne cessa de m.e regarder durant l'office. Depuis que cette affaire était sur le tapis, je n'avais eu de repos, ni nuit ni jour. Dès que nous fûmes de retour de l'église, le roi présenta le duc à la reine. Elle ne lui dit pas un mot et lui tourna le dos. Je m'étais esquivée pour éviter son abord. Je ne pus manger la moindre chose et le changement de mon visage, joint à la mauvaise contenance que je faisais,
Portrait
Muni ICC, tiiiiiie de .Sd.'f.
;ravé par Svfang. (Dibl. Nat. Estampes.
donnait assez à connaître ce qui se passait dans mon cœur. La reine essuya encore l'après-midi une terrible scène avec le roi. Dès qu'elle fut seule, elle fit appeler le comte de Finck, mon frère et ma gouvernante, pour délibérer avec eux sur ce qu'elle avait à faire. Le duc de Weissenfels était connu pour un prince de mérite, mais qui ne possédait point un grand génie. Tous furent d'avis que la reine lui fit parler. Le comte de Finck se chargea de cette commission. Il représenta de la part de la reine au duc qu'elle ne donnerait jamais les mains à son mariage, que j'avais une aversion insurmontable pour lui, qu'il mettrait infailliblement la zizanie dans la famille en s'opiniâtrant dans son dessein, que la reine était résolue de lui faire toutes sortes d'avanies s'il y persistait, mais qu'elle était persuadée qu'il ne la porterait pas à de pareilles extrémités, qu'elle ne doutait point qu'en honnête homme il ne se désistât de ses poursuites plutôt que de me rendre malheureuse et qu'en ce cas il n'y avait rien qu'elle ne fît pour lui prouver son estime et sa reconnaissance. Le duc pria le comte de Finck de répondre à la reine qu'il ne pouvait nier qu'il fût fort épris de mes charmes, qu'il n'aurait cependant jamais osé aspirer à prétendre au bonheur de m'épouser, si on ne lui en avait donné des espérances certaines, mais que, voyant qu'elle et moi lui étions contraires, il serait le premier à dissuader le roi de son projet, et que la reine pouvait se tranquilliser entièrement sur son sujet. En effet, il tint parole et fit dire au roi les mêmes choses qu'il avait dites au comte de Finck, avec cette différence que, dans le cas où les espérances qui lui restaient encore de faire réussir mon mariage avec le prince de Galles vinssent à s'évanouir, il se |lattait que le roi lui donnait la préférence sur tous les autres pairtis qui pourraient s'offrir pour moi, à l'exception pourtant des têtes couronnées.
Le roi, fort surpris du procédé du duc, se rendit un moment après chez la reine. Il voulut la persuader en vain de donner les mains à mon établissement. Leur querelle se ranima. La reine pleura, cria et pria enfin tant et tant ce prince, qu'il consentit à ne pas passer outre pour cette
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fois, à condition cependant qu'elle écrirait à la reine d'Angleterre pour lui demander une déclaration positive touchant mon mariage avec le prince de Galles. « S'ils me donnent une réponse favorable, lui dit le roi, je romps pour jamais tout autre engagement que celui que j'ai pris avec eux, mais en revanche, s'ils ne s'expliquent pas d'une façon catégorique, ils peuvent compter que je ne serai pas leur dupe, ils trouveront à qui parler, et je prétends alors être le maître de donner ma fille à qui il me plaira. » La reine lui répondit qu'elle était prête à écrire en Angleterre et qu'elle ne doutait point que le roi et la reine, sa sœur, ne se prétassent à ses désirs. Il ajouta encore plusieurs injures contre mon frère. Dès qu'il fut parti, la roine réfléchit à la démarche qu'elle allait faire. Nous n'en augurâmes tous rien de bon. Elle envoya chercher le comte de Finck pour le consulter. Ce général lui fit les mêmes représentations que moi. Elle commença par s'alarmer, et après avoir rêvé quelque temps : « Il me vient une idée, nous dit-elle tout à coup, que je regarde comme infaillible pour nous tirer d'embarras, mais c'est à mon fils à la faire réussir. Il faut qu'il écrive à la reine, ma sœur, et lui promette authentiquement d'épouser sa fille à condition qu'elle fera réussir le mariage du prince de Galles avec sa sœur. C'est la seule voie de là faire consentir à ce que nous souhaitons. > Mon frère entra justement dans ce moment. Elle le pressa d'écrire sur-le-champ. Elle fvt partir l'une et l'autre lettre par un courrier que M. du Bourguai, ministre d'Angleterre, dépêcha secrètement. Elle fit une autre lettre qu'elle montra au roi et qui fut mise à la poste.
Le roi était obsédé de Seckendorff et de Grumbkow. Ils faisaient de fréquentes débauches ensemble. Un jour qu'ils étaient à boire, on fit apporter un grand gobelet, fait en forme de mortier, dont le roi de Pologne avait fait présent à celui de Prusse. Ce mortier était d'un travail gravé, d'argent doré. Il contenait un autre gobelet de vermeil et était fermé par une bombe d'or et enrichi de pierreries. On vidait ces deux vases plusieurs fois à la ronde. Dans la chaleur du vin, mon frère s'avisa de sauter sur le roi et de
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l'embrasser à plusieurs reprises. Seckendorff voulut l'en empêcher, mais il le repoussa rudement, continua à caresser son père, l'assurant qu'il l'aimait tendrement, qu'il était persuadé de la bonté de son cœur et qu'il n'attribuait la disgrâce, dont il l'accablait tous les jours, qu'aux mauvais conseils de certaines gens qui cherchaient à profiter de la discorde qu'ils mettaient dans la famille, qu'il voulait aimer, respecter le roi et lui être soumis tant qu'il vivrait. Cette saillie plut beaucoup au roi et procura quelque soulagement à mon frère pendant une quinzaine de jours. Mais le roi recommença à le maltraiter de la façon la plus cruelle. Ce pauvre prince n'avait pas la moindre récréation; la musique, la lecture, les sciences et les beauxarts étaient autant de crimes qui lui étaient défendus. Personne n'osait lui parler. A peine osait-il venir chez la reine et il menait la plus triste vie du monde. Malgré les défenses du roi, il s'appliquait aux sciences et y faisait de grands progrès. Mais l'abandon dans lequel il vivait le fit tomber dans le libertinage. Ses gouverneurs n'osant le suivre, il se livrait entièrement à la débauche. Un des pages du roi, nommé Keith, était le ministre de ses vices. Ce jeune homme avait si bien su trouver le moyen de s'insinuer auprès de lui, qu'il l'aimait passionnément et lui donnait son entière confiance. J'ignorais ses dérèglements, mais je m'étais aperçue des familiarités qu'il avait avec ce page, et je lui en fis plusieurs fois des reproches, lui représentant que ces façons ne convenaient pas à son caractère. Mais il s'excusait toujours en me disant que ce garçon lui rapportant tout ce qui se passait, il avait sujet de le ménager, s'épargnant quelquefois beaucoup de chagrin par les avis qu'il en recevait.
Cependant, ma propre personne ne laissait pas de m'inquiéter aussi. Mon sort allait être décidé. La reine, par ses beaux discours, augmentait la répugnance que j'avais toujours eu pour le prince de Galles. Le portrait, qu'elle m'en faisait journellement, n'était point de mon goût. « C'est un prince, me disait-elle, qui a un bon cœur, mais un fort petit génie. Il est plutôt laid que beau et même il est un peu
sors FREDKRIC-GUILLAUME V
contrefait. Pourvu que vous ayez la complaisance de souffrir ses débauches, vous le gouvernere:: entièrement et vous pourrez devenir plus roi que lui, lorsque son père sera mort. Voyez un peu quel rôle vous jouerez! Ce sera vous qui déciderez du bien ou du mal de l'Europe et qui donnerez la loi à la nation.» La reine, en me parlant ainsi, ne connaissait pas mes véritables sentim e n t s . Un époux, tel qu'elle me dépeignait le prince, son neveu, aurait été de ba convenance .
Mais les principes que je m'étais formés sur le mariage étaient fort différents des siens. Je prétendais qu'une bonne union devait être fondée sur une estime et sur une considération réciproques; je voulais que la tendresse mutuelle en fût la base. Je me souhaitais un vrai ami, auquel je puisse donner toute ma confiance et mon cœur, pour lequel je fusse prévenue d'estime et d'inclination, qui pût faire ma félicité et dont je puisse faire le bonheur. Je prévoyais bien que le prince de Galles n'était
La reine Sophie-Dorolhée.
Polirait cl'.Antoine Pesne, gravure de J.-G. Woirgang.
(Bibliothèque Nationale. Estauipes.)
pas mon. fait, ne possédant pas toutes les qualités que j'exigeais. D'un autre côté, le duc de Weissenfels l'était encore moins.
La reine acheva de tout gâter par ses hauteurs. Grumbkow avait acheté une très belle maison à Berlin, avec l'argent qu'il avait tiré de l'Empereur. Il avait trouvé le moyen de l'orner et de la meubler aux dépens de toutes les têtes couronnées. Le feu roi d'Angleterre et l'impératrice de Russie N- avait fourni. Il pria la reine de lui donner son portrait, lequel disait-il, serait le plus grand lustre de sa maison. La reine le lui accorda sans peine. Elle se faisait justement peindre dans ce temps-là par le fameux Pesne, très renommé pour sa grande habileté dans cet art (i), et ce portrait était destiné à la reine de Danemark. Comme il n'y avait que la tête d'achevée, lorsqu'elle partit pour Vousterhausen, elle ordonna au peintre d'en tirer une copie pour Grumbkow, ne donnant des originaux qu'aux princesses. Ce ministre vint un jour en remercier la reine. « Je l'ai envoyé prendre chez le peintre. C'est une pièce achevée. — Et par quel ordre? lui répliqua la reine. Je n'honore aucun particulier d'un original et je ne prétends pas vous distinguer des autres. » Elle voulut lui tourner le dos en lui disant ces dernières paroles, mais il l'arrêta en la conjurant de lui laisser le portrait. Elle le lui refusa d'une manière très désobligeante et lui dit force choses piquantes en se retirant. Dès que le roi fut à la chasse, elle conta
(1) Antoine Pesne, d'une famille de peintres, attiré à Berlin par le baron de Knyphausen dont il avait fait le portrait en Italie, devint le peintre à la mode à la cour de Frédéric-Guillaume I". « Pesne, dit d'Arpens, possède comme coloriste plus de vertu que Rigaud. Il a une force qui manque souvent à Largillière et la noblesse dont Rembrandt est toujours dépourvu. Jl enthousiasma aussi bien Frédéric II que son père :
Ton pinceau, je l'avoue, est digne qu'on l'admire; Mais pour l'adorer, non je ne ferai que rire. Abandonne tes saints entourés de rayons. Sur des sujets brillants exerce tes crayons: Peins-nous d'Amaryllis les danses ingénues, Les nymphes des forêts, les Grâces demi-nues Et souviens-toi toujours que c'est au seul amour Que ton art si charmant doit son être et le jour.
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toute cette scène au comte de Finck. Celui-ci, charmé de pouvoir jouer un tour à Grumbkow, contre lequel il avait une pique particulière, excita la reine à lui faire sentir l'impertinence de son procédé. Il fut donc résolu que, dès qu'elle serait de retour à Berlin, elle enverrait plusieurs de ses domestiques chez Grumbkow, pour lui redemander soij. portrait et lui dire en même temps qu'elle ne le lui donnerait ni en original ni en copie jusqu'à ce qu'il changeât de conduite à son égard et apprît à lui rendre le respect qui lui était dû comme à sa souveraine. Dès le lendemain, cette belle résolution fut mise à exécution. Nous retournâmes ce jour en ville, et aussitôt que la reine y fut arrivée, elle s'empressa de donner des ordres là-dessus, de crainte d"y trouver obstacle par les représentations qu'on lui ferait. Grumbkow, qui peut-être avait déjà été averti parla Ramen du dessein de la reine, reçut la harangue, que le valet de chambre de cette princesse lui fit, d'un air ironique. « Vous pouve-, lui dit-il, reprendre le portrait de la reine; je possède ceux de tant d'autres grands princes, que je puis me consoler d'être privé du sien. » Il ne manqua pas, cependant, d'informer le roi de l'avanie qu'il venait d'essuyer, et d'y donner le tour le plus malin. Ni lui, ni toute sa famille ne mirent plus le pied cher la reine. Il en parlait d'une façon peu mesurée, et sa langue venimeuse déploya toute sa réthorique à tourner en ridicule cette princesse.
La réponse d'Angleterre tardant à venir, la reine commença à s'en inquiéter. Elle avait tous les jours des conférences avec M. du Bourguai, qui la plupart du temps n'aboutissaient à rien. Enfin, au bout de quatre semaines, ces lettres tant désirées arrivèrent. Ce n'étaient que des exhortations à la reine de soutenir avec fermeté les persécutions du roi par rapport à mon mariage avec le duc de Weissenfels. Ce parti était trop peu redoutable pour s'en alarmer si fort et ce ne pouvait être qu'une feinte du roi. Jamais la tête de Méduse n'a causé tant d'effroi que la lecture de ces lettres en donna à la reine. Elle se serait résolue de les passer sous silence et de récrire une seconde fois en Angleterre pour tâcher d'en obtenir de plus favo-
La Place Ho :
Gravure do Johann Georjî >fet/.. i
à Berlin.
iothcque Nationale. Estampes.
go LA COUR DE PRt:SSE
rables, si M. du Bourguai n'était venu l'avertir qu'il était chargé des mêmes commissions pour le roi. La reine parla très fortement à ce ministre et lui témoigna le mécontentement qu'L4le avait du procédé de sa Cour à son égard. Elle le chargea d'assurer le roi, son frère, que s'il ne changeait d'avis tout serait perdu.
Le roi arriva quelques jours après. Dès qu'il entra dans la chambre, il lui demanda si la réponse était venue : « Oui, lui dit la reine en payant d'effronterie, elle est telle que vous la désirez! » et en même temps elle lui donna la lettre. Le roi la prit, la lut et la lui rendit d'un air fâché. « Je vois bien, lui dit-il, qu'on prétend encore me tromper, niais je n'en serai pas la dupe. » Il sortit d'abord et alla trouver (jrumbkow, qui était dan.s son antichambre. Il s'entretint deux bonnes heures avec ce ministre. Après quoi,' il repassa dans la chambre où nous étions, montrant une physionomie gaie et ouverte. Il ne fit mention de rien et fit très bon accueil à la reine. Cette princesse se laissa éblouir parles caresses du roi et s'imagina que tout allait le mieux du monde. Je n'en fus pas la dupe. Je connaissais ce prince et sa dissimulation me faisait plus craindre que ses emportements. Il ne s'arrêta que quelques jours à Berlin et retourna à Potsdam.
Au début de 172g, M. de la Motte, officier au service de Hanovre, arriva secrètement à Berlin. Il était envoyé par le prince de Galles, pour avertir le roi que ce prince avait résolu de s'esquiver secrètement de Hanovre, à l'insu du roi son père, et de se rendre à Berlin pour m'épouser. On ne saurait s'imaginer quelle joie cette nouvelle causa à la reine. Elle ne put la cacher ni à la comtesse de Finck, ni à M"^^ de Sonsfeld. L'une et l'autre l'exhortèrent à la discrétion et lui firent entrevoir les conséquences fâcheuses qui en pourraient résulter si le projet venait à transpirer. La reine vint le lendemain chez moi. « Vous serer donc enfin heureuse ; quelle joie pour moi! » Pendant tout ce temps je lui baisais les mains que j'arrosais de mes larmes sans lui rien répondre. « Mais vous pleurez, continua-t-elle, qu'avez-vous? — La seule pensée de vous quitter. Madame, lui dis-je,
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m'afflige plus que toutes les couronnes de la terre ne me causeraient de plaisir. » Ma réponse l'attendrit. Elle me fit mille caresses. Après quoi elle se retira. Il y eut ce soir-là appartement cher la reine. Le mauvais génie de cette princesse y mena M. du Bourguai, ministre d'Angleterre. Cet envoyé lui fit part, comme à son ordinaire, des lettres qu'il avait reçues de sa Cour. Il entra insensiblement en matière avec la reine qui, oubliant toutes les promesses qu'elle avait faites, lui conta imprudemment le dessein du prince de Galles. M. du Bourguai en parut surpris et lui demanda si tout cela était bien sûr ? « Si sûr, lui dit-elle, que de La Motte est dépêché ici de sa part, et qu'il a déjà informé le roi de l'affaire en question. — Que je suis malheureux, lui dit-il. Madame. \'otre Majesté vient de me faire une confidence qu'elle aurait dû me cacher autant qu'à Seckendorff. Mon Dieu, que je suis à plaindre puisque je me vois obligé d'envoyer dès ce soir un courrier en Angleterre, pour en avertir le roi mon maître, qui ne manquera pas Je déranger les projets du prince, son fils, mais je ne puis agir autrement. » On peut aisément se figurer la frayeur de la reine. Elle employa tous ses efforts pour détourner du Bourguai de son dessein, mais ce ministre fut inexorable, et se retira sur-le-champ. La reine resta dans une consternation et un désespoir terribles.
Pour comble de malheur, elle s'était aussi confiée à la Ramen. Seckendor^y, qui avait été instruit de tout par cette femme, s'était rendu à Potsdam pour prévenir le roi et l'empêcher de donner réponse. La mine était éventée. Ainsi il n'y avait plus rien à faire sinon d'empêcher que l'imprudence de la reine ne parvînt aux oreilles du roi. Ce prince se rendit huit jours après à Berlin. Malgré toutes les insinuations de Seckendorff, il fit venir M. de la Motte, auquel il fit un accueil des plus obligeants et lui témoigna l'impatience qu'il avait de voir le prince de Galles. Il lui donna une lettre pour ce prince et le pressa de partir le plus tôt qu'il pourrait, pour accélérer son arrivée. Mais les choses avaient bien changé de face. Les délais du roi et les imprudences de la reine donnèrent le temps au courrier de du
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Bourguai d'arriver en Angleterre. Comme il était adressé à la secrétairerie d'État, on obligea le roi d'en dépêcher un autre à Hanovre pour donner ordre au prince de Galles de se rendre incontinent en Angleterre. Ce courrier arriva un moment avant le dépait du prince. Comme il était adressé au ministère, il n'eut plus d'autre parti à prendre que celui de l'obéissance et se vit forcé de se mettre d'abord en chemin pour Londres, pendant que le roi et la reine l'attendaient à Berlin avec un empressement et une joie sans égale. Cette joie se changea bientôt en tristesse par l'arrivée d'une estafette, qui leur porta la nouvelle de son subit départ pour l'Angleterre.
Toutes ces choses ne firent qu'empirer notre sort. Le roi, plus piqué que jamais contre son beau-frère, résolut dès lors de ne plus rien ménager, si l'on ne le satisfaisait par mon mariage. Nous le suivîmes peu de temps après à Potsdam, où il tomba malade d'une violente attaque de goutte aux deu.x pieds. Cette maladie, jointe au dépit qu'il avait de voir ses espérances évanouies, le rendait d'une humeur insupportable. Les peines du purgatoire ne pouvaient égaler celles que nous endurions. Nous étions obligés de nous trouver à neuf heures du matin dans sa chambre. Nous y dînions et n'osions en sortir pour quelque raison que ce fût. Le roi ne m'appelait plus que la canaille anglaise. Mon frère était le coquin de Fritz. Il nous forçait de manger et de boire des choses pour lesquelles nous avions de l'aversion, ou qui étaient contraires à notre tempérament, ce qui nous obligeait quelquefois de rendre, en sa présence, tout ce que nous avions dans le corps. Chaque jour était marqué par quelque événement sinistre, et l'on ne pouvait lever les yeux sans voir quelques malheureux tourmentés d'une façon ou d'autre. L'impatience du roi ne lui permettait pas de rester au lit. Il se faisait mettre sur une chaise à rouleaux et se faisait ainsi traîner par tout le château. Ses deux bras étaient appuyés sur des béquilles qui le soutenaient. Nous suivions toujours ce char de triomphe, comme de tristes captifs qui vont subir leur sentence. Ce pauvre prince souffrait beaucoup et une bile
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noire, épanchée dans son sang, était cause de ses mauvaises humeurs. Il nous renvoya, un matin que nous entrions pour lui faire la cour. « Aller-vous-en, dit-il d'un air emporté à la reine, avec tous vos maudits enfants. Je veux rester seul. » La reine voulut répliquer, mais il lui imposa silence et ordonna qu'on servît le dîner dans la chambre de cette princesse. La reine en était inquiète et nous en étions charmés, car nous devenions maigres comme des haridelles, mon frère et moi, à force d'inanition. Mais à peine nous étions-nous mis à table qu'un des valets de chambre du roi accourut tout essouflé en nous criant : « Venez, au nom de Dieu, au plus vite, Madame, car le roi veut s'étrangler. » La reine y courut aussitôt tout effrayée. Elle trouva le roi qui s'était passé une corde autour du cou et qui allait étouffer si elle n'était venue à son secours. Il avait des transports au cerveau et beaucoup de chaleur, qui diminua cependant vers le soir où il se trouva un peu mieux. Nous en avions tous une joie extrême dans l'espérance que son humeur se radoucirait, mais il en fut autrement. Il conta à table à la reine, qu'il avait reçu des lettres d'Anspach qui lui marquaient que le jeune margrave comptait être au mois de mai à Berlin pour y épouser ma sœur, et qu'il enverrait M. de Bremer, son gouverneur, pour lui porter la bague de promesse. Il demanda à ma sœur si cela lui faisait plaisir et comment elle réglerait son ménage lorsqu'elle serait mariée. Ma sivur s'était mise sur le pied de lui dire tout ce qu'elle pensait, et même des vérités, sans qu'il le trouvât mauvais. Elle lui répondit donc, avec sa franchise ordinaire, qu'elle aurait une bonne table délicatement servie et, ajouta-t-elle, « qui sera meilleure que la vôtre, et si j'ai des enfants, je ne les maltraiterai pas comme vous et ne les forcerai pas à manger ce qui leur répugne. — Qu'entende^-vous par là? lui répondit le roi. Que manque-t-il à ma table? — Il y manque, lui dit-elle, qu'on ne peut s'y rassasier et que le peu qu'il y a ne consiste qu'en gros légumes, quc-nous ne pouvons pas supporter. » Le roi avait déjà commencé à se fâcher de sa première réponse. Cette dernière acheva de le mettre en
fureur, mais toute sa colère tomba sur mon frère et sur moi. Il jeta d'abord une assiette à la tête de mon frère, qui esquiva le coup; il m'en fit voler une autre que j'évitai de même. Une gvile d'injures suivirent ces premières hostilités. Il s'emporta contre la reine, et voyant qu'on ne répondait rien, il recommença à nous invectiver jusqu'à ce qu'il fût hors d'état de parler. Nous nous levâmes de table, et comme nous étions obligés de passer à côté de lui, il me déchargea un grand coup de sa béquille que j'évitai heureusement. Sans quoi il m'aurait assommée. Il me poursuivit encore quelque temps avec son char, mais ceux qui le traînaient me donnèrent le temps de m'évader dans la chambre de la reine. J'y arrivai à demi morte de frayeur et si tremblante, que je me laissai tomber sur une chaise, ne pouvant plus me soutenir. La reine m'avait suivie. Elle fît ce qu'elle put pour me consoler, et pour me persuader de retourner chez le roi. Les assiettes et les béquilles m'avaient fait si peur que j'eus bien de la peine à m'y résoudre. Nous repassâmes pourtant dans' l'appartement de ce prince que nous trouvâmes s'entretenant tranquillement avec ses officiers. A peine y fus-je arrivée que je me trouvai mal et fus obligée de retourner chez la reine où je tombai deux fois en faiblesse.
J'eus la nuit une grosse fièvre et me trouvai le lendemain si mal que je fis faire mes excuses à la reine de ne pouvoir sortir. Elle me fit dire que, morte ou vive, je devais me rendre chez elle. Je lui fis répondre que j'avais une ébullition de sang et que c'était impossible. Le même ordre me fut encore réitéré de sa part. On me traîna donc à quatre dans son appartement, où je tombai de faiblesses en faiblesses et l'on me conduisit de même chez le roi. Ma sœur, me voyant si mal et me croyant sur le point d'expirer, en avertit ce prince qui n'avait pas pris garde à moi. « Qu'avez-vous, me dit-il, vous êtes bien changée; mais je vous guérirai bientôt! » En même temps, il me fit donner un grand gobelet, rempli de vieux vin du Rhin, extrêmement fort, qu'il me força de boire bon gré mal gré. A peine l'eus-je avalé que ma fièvre augmenta et que je commençai
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à rêver. La reine vit bien qu'il fallait me renvoyer. On me porta donc dans ma chambre, où l'on me mit au lit toute coiffée, m'ayant été ordonné de reparaitre le soir. Mais je n'y fus pas longtemps sans sentir un terrible redoublement. Le médecin Stahl prit ma maladie pour une fièvre chaude et me donna plusieurs remèdes très contraires au mal que j'avais. Je restai tout ce jour et le suivant dans un délire continuel. Dès que j'eus recouvré mon bon sens, je me préparai à la mort. Dans ces courts intervalles je la désirais avec ardeur, mais lorsque je voyais M™<' de Sonsfeld et ma bonne Mermann, qui pleuraient à côté de mon lit, je tâchais de les consoler, en leur disant que j'étais détachée du monde et que j'allais passer dans un repos dont personne n'était plus en état de me priver.
Je restai deu.x fois vingt-quatre heures entre la vie et la mort, au bout desquelles la petite vérole se manifesta. Le roi ne s'était pas informé de mes nouvelles pendant tout le temps que j'avais été incommodée. Dès qu'on lui eut appris que j'avais la petite vérole, il m'envoya son chirurgien Holtzendorff pour voir ce qui en était. Ce brutal me dit cent duretés de la part du roi et y en ajouta encore. J'étais si mal que je n'y fis guère attention. Il confirma cependant ce prince dans le rapport qu'on lui avait fait de ma santé. Je fus aussitôt traitée comme une prisonnière d'Etat. On mit le scellé sur toutes les avenues qui conduisaient à ma chambre et on ne laissa qu'une seule issue pour y entrer. Défense expresse fut faite à la reine et à tous ses domestiques de venir chez moi, aussi bien qu'à mon frère. Je restai seule avec ma gouvernante et la pauvre Mermann qui était enceinte, et qui, malgré cela, me servait nuit et jour avec un zèle et un attachement sans exemple. J'étais couchée dans une chambre où il faisait un froid épouvantable. Le bouillon que l'on me donnait n'était que de l'eau et du sel, et lorsqu'on en faisait demander d'autre, on répondait que le roi avait dit qu'il était assez bon pour moi. Quand je m'assoupissais un peu vers le matin, le bruit du tambour me réveillait en sursaut; mais le roi aurait mieux aimé me faire mourir que de le faire cesser. Pour con;ble de mal-
QÔ LA CorR DE l'RrsSK
heur, la Mermann tomba malade. Comme tous les accidents qu'elle éprouva présageaient une fausse couche, on fut obligé de la transporter à Berlin et de faire venir ma seconde femme de chambre qui s'enivrait tous les jours. Mon frère, qui avait déjà eu la petite vérole, ne m'abandonna pas. Il venait deux fois par jour à la dérobée me rendre visite. La reine, n'osant me voir, faisait sous main demander à tous moments de mes nouvelles. Je fus pendant neuf jours en grand danger, et tous ceux qui me voyaient, jugeaient que si j'en réchappais, je serai cruellement défigurée. La petite vérole me revint par trois fois. Dès qu'elle était séchée, elle recommençait de nouveau. Malgré cela je n'en fus point marquée, et ma peau en devint beaucoup meilleure qu'elle n'avait été. Holtrendorff venait me voir de temps en temps, mais ce n'était jamais que pour me dire de la part du roi des choses désagréables.
Le roi en agissait un peu mieux avec mon frère, par l'instigation de Seckendorff et Grumbkow, qui maniaient entièrement l'esprit de ce prince. Ils appréhendaient avec raison que le roi d'Angleterre ne se déterminât enfin au double mariage et qu'en ce cas tout leur plan fût renversé. Ils formèrent donc le plus détestable de tous les projets, pour empêcher tout accommodement avec le monarque anglais. Ce projet consistait à mettre entièrement la désunion dans la maison de Prusse et à obliger mon frère, à force de mauvais traitements du roi, de prendre quelque résolution violente qui pût donner prise sur lui et sur moi. Ils représentèrent au roi que mon frère, ayant dix-huit ans passés, n'avait plus besoin de mentor et qu'en lui ôtant le comte de Finck, il mettrait fin à toutes les intrigues de la reine, dont il était l,e ministre. Le roi goûta leurs raisons. On donna pn remplacement deux officiers à mon frère, sur le pied de compagnie. L'un était le colon.el de Roch.ow, très honnête homme, mais d'un fort petit génie ; l'autre, le major de Kaiserling, fort honnête homme aussi, mais grand étourdi et bavard, qui faisait le bel esprit et n'était qu'une bibliothèque renversée.
Mon frère venait passer tous les après-midi chez moi.
sous FRKDKRIC-GtMLLALME V 97
Nous Usions, écrivions ensemble, et nous occupions à nous
cultiver l'esprit (i). Je me souviens qu'en lisant le Rofiian
Comique de
Scarron nous
en fîmes une
assez plaisante
application sur
la clique im-
périale(2). Nous
nommions Grumbkow la Rancune, Seckendorff la Rapinière, le margrave de Schwedt Saldagne, et le roi Ragot in. La reine, au lieu de nous censurer, nous encourageait par son approbation à continuer ces belles satires. M»"' de Kamkeu, sa gouvernante,
^ , ,, .. Frédéric /"', roi Je Prusse.
n y était pas ,, , -, , n «• i - cm u
^ ■' ^ l'dtlrait par I.-I'. u en/.el, p^rave par h. Uesroches.
épargnée. Quoi- (Hihliollu'que Nalioni.le. Esl.imp.s.)
(1) En 1759, Frédéric disait à Katt : « Jeune encore, jcjne voulais rien faire, j'étais toujours en course. Ma sœur de Bayreulli nie dit : « N'aurez-vous pas de honte de négliger vos talents? » Je me mis à la le<-ture.
(2) La lecture du Roman comique avait [)roduit une forte impression sur Frédéric et le margrave. Plus tai'd, Frédéric classa dans ses collections les toiles inspirées à Pater par l'œuvre de Scarron. (Seidel. Les Collections d'art <le Frédéric le Grand, 48.)
q8 LA COL'R DE PRISSE
que nous estimassions fort cotte dame, nous ne pouvions nous empêcher de saisir son ridicule et de nous en divertir. Comme elle était fort replette et d'une figure semblable à celle de M™*^ Bouvillon, dont on parlait tant, mon frère lui fit accroire que c'était la camerera-major de la reine d'Espagne. A notre retour à Berlin, un jour qu'il y avait appartement et qu'on y parlait de la cour d'Espagne, elle s'avisa de dire que les camereras-majors étaient toutes de la famille des Bouvillon. On lui fit des éclats de rire, et je crus que j'en étoufferais pour ma part. Elle vit bien qu'elle avait dit une sottise et s'informa auprès de sa fille, qui avait beaucoup de lecture; celle-ci lui dévoila le mystère. Elle fut très fâchée contre moi, sentant bien que je l'avais turlupinée et j'eus beaucoup de peine à faire ma paix avec elle.
Le temps de l'arrivée du margrave d'Anspach approchant, et ce prince n'ayant pas eu encore la petite vérole, le roi et la reine jugèrent à propos de me faire retourner à Berlin. Mais avant que de partir, j'allai chez le roi. Il me reçut à son ordinaire, c'est-à-dire très mal, et me dit les choses du monde les plus dures. La reine craignant qu'il ne poussât son mauvais procédé plus loin, abrégea ma visite et me ramena elle-même dans ma chambre.
Je suivis quelque temps après la reine à Vousterhausen. Les disputes pour mon mariage s'y renouvelèrent. Ce n'était tout le jour que querelle et dissension. Le roi nous laissait mourir de faim, mon frère et moi. Ce prince faisait l'office d'écuyer tranchant. Il servait toat le monde, hors mon frère et moi, et quand par hasard il restait quelque chose dans un plat, il crachait dedans pour nous empêcher d'en manger. Nous ne vivions l'un et l'autre que de café au lait et de cerises sèches, ce qui me gâta totalement l'estomac. En revanche, je me nourrissais d'injures et d'invectives, car j'étais apostrophée toute la journée de tous les titres imaginables et devant tout le monde. La colère du roi alla même si loin qu'il nous chassa, mon frère et moi, nous défendant de paraître en sa présence sauf au.x heures des repas, l^a reine nous faisait venir secrètement pendant
sous FREDERIC-GUILLAUME U'' gg
que ce prince était à la chasse. Elle avait de tous côtés des espions en campagne qui venaient l'avertir dès qu'on le voyait paraître de loin, afin qu'elle pût avoir le temps de nous renvoyer. La négligence de ces gens fut cause que le roi pensa nous surprendre chec elle. Il n'y avait qu'une issue dans la chambre de cette princesse, et il arriva si subitement qu'il ne nous fut pas possible de l'éviter. La peur nous donna de la résolution. Mon frère se cacha dans une niche où était une certaine commodité, et pour moi, je me fourrai sous le Ut de la reine, qui était si bas, que je n'y avais pénétré qu'avec des efforts et que j'étais dans une posture fort incommode. Nous étions à peine rentrés dans ces beaux gîtes que le roi entra. Gomme il était fort fatigué de la chasse, il se jeta sur ce lit, se mit à dormir et son sommeil dura deux heures. J'étouffais sous le lit et ne pouvais m'empêcher de sortir quelquefois ma tête pour respirer.
Quelques jours de bon temps succédèrent à tous nos désastres. Le roi se rendit à Libnow, petite ville saxonne, pour y avoir une entrevue avec le roi de Pologne. Ce fut là que Grumbkow et Seckendorff, appuyés par ce prince,tirèrent une promesse de mariage dans toutes les formes, du [roi, mon père, pour le duc de Weissenfels, auquel je fus solennellement engagée. Les mauvais traitements recommencèrent au retour du roi. Il ne voyait plus mon frère sans le menacer de sa canne. Celui-ci me disait tous les jours qu'il endurerait tout du roi, hors les coups, et que, s'il en venait jamais à des extrémités avec lui, il saurait s'en affranchir par la fuite. Le page Keith avait été nommé officier dans un régiment qui était en quartier au pays de Clèves. J'avais eu une grande joie de son départ, dans l'espérance que mon frère mènerait une vie plus réglée, mais il en fut tout autrement. Un second favori, beaucoup plus dangereux, succéda à celui-ci. C'était un jeune homme, capitaine-lieutenant dans les gens d'armes, nommé Katt. Il était petit-fils du maréchal comte de Wartensleben. Le général Katt, son père, lui avait fait faire des études; mais, comme il n'y avait de grâces à espérer que
lOO LA COIR DE PRTTSSE
pour ceux qui étaient dans le militaire, il s'y vit placer contre son attente. Il continuait de s'appliquer aux études. Il avait de l'esprit, de la lecture et l'usage du monde. La bonne compagnie qu'il continuait à hanter, lui avait fait contracter des manières polies, pour lors assez rares à Berlin. Sa figure était plutôt désagréable. Deux sourcils noirs lui couvraient presque les yeux, son regard avait quelque chose de funeste qui lui présageait son sort, une peau basanée et gravée de petite vérole augmentait sa laideur. Il faisait l'esprit fort et poussait le libertinage à l'excès. Beaucoup d'ambition et d'étourderie accompagnaient ce vice. Un tel favori était bien éloigné de ramener mon frère de ses égarements.
Je ne fus informée de cette nouvelle amitié qu'à mon retour de Berlin, où nous nous rendîmes peu de jours après celui du roi de Libnow. Nous y vécûmes un bout de temps asser tranquillement. La reine reçut une lettre de mon frère qui lui fut rendue secrètement par un de ses domestiques. « Je suis dans le dernier désespoir. Ce que j'avais toujours appréhendé vient de m'arriver. Le roi a entièrement oublié que j'étais son fils et m'a traité comme le dernier de tous les hommes. J'entrais ce matin dans sa chambre comme à mon ordinaire. Dès qu'il m'a vu, il m'a sauté au collet en me frappant avec sa canne, de la façon du monde la plus cruelle. Je tâchais en vain de me défendre. Il était dans un si terrible emportement qu'il ne se possédait plus, et ce n'a été qu'à force de lassitude qu'il a fini. Je suis poussé à bout. J'ai trop d'honneur pour endurer de pareils traitements et je suis résolu d'y mettre )ïn d'une ou d'autre manière. » La lecture de cette lettre nous plongea, la reine et moi, dans la plus vive douleur, mais elle me causa beaucoup plus d'inquiétude qu'à celte princesse. Je comprenais mieux qu'elle le sens du dernier article, et je jugeais bien que la résolution dont mon frère parlait, « de mettre fin d'une ou d'autre manière à ses maux » consistait dans la fuite.
M"e de Bulow, première fille d'honneur de la reine, avait repris dans sa faveur la place de la comtesse Amélie, qui
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s'était mariée peu après ma sœur. La reine s'en servait pour apprendre et faire savoir tout ce qui se passait à M. du Bourguai et à M. Knyphausen, premier ministre du Cabinet. Ce dernier, homme d'esprit et très versé dans les affaires, était ennemi juré de Grumbkow. La reine lui fit communiquer la lettre de mon frère et lui demanda conseil sur les démarches qu'elle pourrait faire pour prévenir les démarches du roi. Knyphausen était informé par la Bulow de toutes les menées de la Ranrien. Il savait que cette femme était étroitement liée avec Eversmann, très grand favori du roi. Il n'ignorait pas que la confiance, que la reine avait en cette créature, était la principale cause de nos maux. Il jugea donc qu'il fallait gagner ces deux personnages à quelque prix que ce fût. Il ne fit mention que d'Eversmann à la reine, et lui conseilla de le mettre dans ses intérêts, en lui promettant, de la part du roi d'Angleterre, une somme d'argent capable de le tenter. La reine goûta cet avis et en parla à M. du Bourguai. Après bien des difficultés, ce ministre fit remettre 5oo écus à Eversmann, et en même temps à la réquisition de M. Knyphausen, il en fit toucher autant secrètement à la Ramen. L'un et l'autre promirent monts et merveilles, mais dès qu'ils eurent reçu l'argent, ils avertirent le roi de toute cette manigance et amusèrent la reine et M. du Bourguai par de fausses confidences.
Cette intrigue de la reine acheva de pousser ce prince à bout. Il se crut trahi, puisqu'elle voulait déjà commencer à corrompre ses domestiques. Quelques jours après son départ pour Potsdam, le comle de Finck reçut une lettre de sa part avec un ordre de n'en faire l'ouverture qu'en présence du maréclial de Borck et de Grumbkow. « Dès que Borck et Grumkow se seront rendus chez vous, vous irez tous trois chez ma fenime. Vous lui direz de ma part que je n'ignore aucune de ses intrigues, qu'elles me déplaisent et que j'en suis las, que je ne prétends plus être le jouet de sa famille qui m'a traité indignement, qu'une fois pour toutes je veux marier ma fille Wilhelmine mais que pour dernière grâce, je lui permets d'écrire encore une fois en Angleterre et de demander au roi une déclaration formelle
sur le mariage de ma fille. Dites-lui qu'en cas la réponse qu'elle recevra ne soit pas selon mes désirs, je prétends absolument l'unir au duc de Weissenfels ou avec le margrave de Schwedt, que je lui laisserai le choix de ces deux partis, qu'elle doit m'engager sa parole d'honneur de ne plus s'opposer à mes volontés, et que si elle continue à me chagriner par ses refus, je romprai pour jamais avec elle et la reléguerai, elle et son indigne fille, que je renierai être la mienne, à Orangebourg, où elle pourra pleurer son obstination. Faites votre devoir en fidèles serviteurs et tâchez de la déterminer à suivre mes volontés, je vous en tiendrai compte. Mais au cas du contraire, je saurai faire ressentir vos conduites sur vous et sur vos familles. » Ils se rendirent d'abord chez la reine. E^lle ne s'attendait à rien moins qu'à cette visite. J'étais chez elle lorsqu'on vint l'avertir que ces trois messieurs demandaient à lui parler de la part du roi. Le comte de Finck lui exposa leur mission et lui présenta la lettre du roi. Après qu'elle l'eut lue, Grumbkow prit la parole et voulut lui démontrer, par un grand discours, que l'intérêt et l'honneur du roi exigeaient qu'elle se rendit à ses désirs en cas que la réponse d'Angleterre ne fût pas conforme à ses souhaits. «Je n'ignore point la soumission que les femmes doivent avoir pour leurs maris, répliqua-telle, mais ceux-ci ne doivent en prétendre que des choses justes et raisonnables. Le procédé du roi ne s'accorde point avec cette vertu. Il prétend violenter les inclinations de ma fille et la rendre malheureuse pour le reste de ses jours, en lui donnant un brutal débauché, et cadet de famille, qui n'est que général du roi de Pologne, sans pays et sans avoir de quoi soutenir son caractère et son rang. J'écrirai en Angleterre, selon les ordres du roi, mais quand même la réponse n'en serait pas favorable, je ne donnerai jamais mon consentement au mariage que vous venez de me proposer, et j'aimerais mille fois mieux voir ma fille au tombeau que malheureuse. » Là, s'arrêtant tout d'un coup, elle dit qu'elle se trouvait mal et ajouta qu'on devrait avoir plus de ménagements pour elle dans l'état où elle se trouvait. « Cependant je n'en accuse point le roi, continua-t-
SOIS FRÉDÉRIC-GUILLAUME I'"* Io3
elle en regardant Grumbkow, je sais à qui je suis redevable de ces mauvais traitements. » En proférant ses dernières paroles, elle sortit, lui lançant un regard qui lui marquait assez combien elle était irritée contre lui.
Il y avait déjà dix jours de passés depuis le départ du courrier, qui avait emporté en Angleterre les lettres de la reine, et ses inquiétudes allaient en augmentant à mesure que le temps s'écoulait. La comtesse de Finck, M'"'^ de Sonsfeld et moi, nous passâmes toutes une après-midi dans son cabinet pour chercher des expédients. Nous conclûmes enfin unanimement qu'elle affecterait d'être malade. Elle resta le jour suivant au lit et fit toutes les simagrées pour faire croire qu'elle était bien malade. Elle se levait vers le soir et soupait avec nous dans sa chambre, mais c'était le médecin qui lui faisait faire cet effort. Cinq jours se passèrent ainsi. Mais soit que la Ramen eût découvert la ruse ou que la reine la lui eût confiée, la crise recommença. Une nouvelle ambassade, composée des mêmes personnages qui lui avaient parlé la première fois, lui fut renvoyée de la part du roi, le 25 janvier. « Le roi, lui direntils, ne veut plus absolument entendre parler d'alliance avec l'Angleterre. Il vous déclare, madame, qu'il se séparera de vous, vous reléguera à votre douaire, enfermera madame la princesse dans une forteresse et déshéritera le prince royal. Après avoir mûrement réfléchi, il a trouvé la désobéissance de sa famille d'un très dangereux exemple pour ses sujets, puisqu'au lieu de les animer par votre modèle à la soumission, vous faites le contraire. Il s'est donc proposé de faire un acte de justice dans sa propre maison, pour empêcher les mauvaises suites que votre manque de respect pourrait produire. » La reine ne répondit qu'en très peu de mots : « Vous pourrez répondre au roi qu'il ne me fera jamais consentir à rendre ma fille malheureuse et que tant que j'aurai un souffle de vie, je ne souffrirai point qu'elle prenne ni l'un ni l'autre des partis proposés. » Ils voulurent répliquer, mais la reine les pria de la laisser en repos, puisqu'ils ne tireraient de sa part point d'autre résolution. Dès le lendemain, elle se rendit au lit, contrefaisant la malade.
104 La cour de prisse
La réponse d'Angleterre arriva enfin. C'était toujours la même chanson. La reine, ma tante, mandait que le roi, son époux, était très disposé à m'unir avec son fils, pourvu que le mariage de mon frère avec sa fille se fit en même temps. Ma mère fut vivement piquée de ce procédé. Le chagrin qu'elle en ressentait nous fit tout craindre pour sa santé. Elle ne put, cependant, se dispenser d'envoyer au roi la lettre qu'elle venait de recevoir. Elle en joignit une de sa main, qui était écrite dans les termes les plus touchants. Le roi les renvoya à la reine sans les avoir lues. Eversmann en fut le porteur. Il vint le soir chez cette princesse, et lui conta que le roi était dans une violente colère contre elle et contre moi. Après que ce malheureux eut assez joui du mortel chagrin qu'il causait à la reine, il vint me trouver. « Jusqu'à quand, me dit-il, prétendez-vous entretenir la désunion dans la famille et vous attirer la colère de votre père? Je vous conseille en ami de vous soumettre à ses volontés. Sans quoi, vous n'avez qu'à vous attendre aux plus terribles scènes. Il n'y a point de temps à perdre. Donnez-moi une lettre pour le roi et mettez -vous au-dessus de toutes les crieries de la reine. Je ne vovis parle pas ainsi de moi-même mais par ordre. » Je me contentai de lui dire d'un air fort froid que je connaissais trop bien le bon cœur du roi pour croire qu'il voulût me rendre malheureuse, que j'étais au désespoir d'avoir encouru sa disgrâce, que j'étais prête à faire toutes les soumissions imaginables pour regagner sa bienveillance, n'ayant jamais manqué au respect et à la tendresse qu'une fille doit avoir pour son père. Je lui tournai le dos en finissant ces paroles et m'assis fort émue à l'autre bout de la chambre. M"»" de Kamken, qui était présente et qui, jusqu'alors, avait gardé le silence, ne put se contenir plus longtemps. Elle chanta pouille à Eversmann, lui reprochant qu'il avait inventé ce qu'il venait de dire. Son zèle l'emporta jusqu'à censurer le roi. L'autre lui soutint de son côté d'un air moqueur que les effets prouveraient bientôt ce qu'il avait avancé. La reine, qui nous fit appeler, mit fin à cette impertinente conversation. M™^ de Kamken conseilla à la reine de demander au maréchal de
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Borck ses lumières sur la situation. « Votre Majesté, dit-il, connaît Thumeur durci. Bien loin de l'aigrir par des refus, il faut tâcher de gagner du temps et de parer ses premières violences en clioisissant\in^troisièmeparti pour la princesse.
La porte de Brandebourg à Berlin.
Eaii-fnrle de Chodowiecki. (Bibliothèque Nationale. Estampes)
Le roi se laissera apaiser par cette condescendance et vous donnera le temps, Madame, de faire encore une tentative en Angleterre. » La reine parut contente de cet avis et après avoir consulté quelque temps sur le parti qu'on proposerait au roi, le choix tomba sur le prince héréditaire de Brandebourg Culmbach. « En tout cas, dit le maréchal, si toutes ces mesures ne servent de rien, Votre Majesté aura du rhoins la satisfaction de voir la princesse sa fille bien établie. On dit mille biens du prince de Bayreuth. Il est d'un âge proportionné à celui de la princesse et sera possesseur, après la mort de son père, d'un très beau pays. »
Le roi arriva deux jours après à Berlin. Il se rendit