‹ La cour de Prusse sous Frédéric-Guillaume 1er, souvenirs; d'après les documents d'archives et les mémoiresChapitre 12 sur 17 · I06 LA COUR OE PKUSSE · texte numérisé non relu

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d'abord chez la reine. La rage et la colère étaient peintes dans ses yeux. La reine, contrefaisant toujours la malade, était au lit. Il lui dit toutes les invectives et toutes les injures qui lui tombèrent dans l'esprit. Elle laissa passer ce premier mouvement et voulut l'attendrir en lui disant les choses les plus touchantes et les plus tendres. Tout cela ne l'apaisa point. Il sortit tout de suite de la chambre et se rendit chez la margrave. Après les premiers compliments, il lui apprit le sujet de sa visite et lui ordonna d'assurer le prince son fvls, de sa part, que malgré toutes les oppositions de la reine, il le rendrait maître de ma personne. J'allais tous les après-midis chez la reine, aux heures où le roi était occupé ailleurs. Elle avait fait pratiquer un labyrinthe dans sa chambre qui ne consistait qu'en paravents, rangés de manière que je pouvais éviter le roi, en cas qu'il entrât fortuitement, sans en être aperçue. La méchante Ramen, qui ne dormait non plus que le diable, voulut se donner la comédie à mes dépens et dérangea cet asile, sans que j'y prisse garde. Le roi vint nous surprendre. Je voulus me sauver, mais je me trouvai embarrassée parmi ces maudits paravents, dont plusieurs se renversèrent, ce qui m'empêcha de sortir. Ce prince, m'ayant vue, était à mes trousses et tâchait de me saisir pour me battre. Ne pouvant plus l'éviter je me jetai derrière ma gouvernante. Le roi la poussa tant et tant qu'elle se vit obligée de reculer, mais l'ayant rencognée contre la cheminée, il fallut s'arrêter. J'étais toujours derrière M™« de Sonsfeld et je me trouvais entre le feu et les coups. Il appuya sa tête sur l'épaule de cette dernière, m'accablant d'injures et s'ef forçant de m'at- Vaper par la coiffure. J'étais à terre à demi grillée. Le roi, fatigué de crier et de se démener, y mit fin et s'en alla. M™<= de Sonsfeld, quoique effrayée, montra sa fermeté dans cette occasion. Elle resta tout le temps plantée devant moi comme un piquet, regardant fixement ce prince. Le roi fut plus furieux le jour suivant qu'il ne l'avait jamais été. La pauvre reine fut traitée de Turc à More. Il la menaça de nous rouer de coups, mon frère et moi, et de m'envoyer incessamment à Spandau. Elle avait encore différé de lui

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parler du prince de Bayreuth, dans l'espérance de pouvoir l'apaiser. Mais voyant que la colère de ce prince était à sa plus haute période, elle ne balança plus à suivre les avis du maréchal de Borck. « J'en suis content, dit le roi, mais il n'y a qu'une petite difficulté, dont je veux bien vous avertir, c'est que je ne lui donnerai ni dot, ni trousseau et je n'assisterai point à ses noces, puisqu'elle préférera vos volontés aux miennes. Si elle s'était mariée selon mon gré, je l'aurais avantagée mieux que mes autres enfants, c'est à elle à voir à qui elle voudra obéir de nous deux. — Vous me réduise- au désespoir, s'écria la reine, je fais tout au monde pour vous satisfaire et vous n'êtes pas content. Vous voulez me donne- la mort et me mettre au tombeau. — Eh bien, madame, vous serer satisfaite, j'écrirai demain au margrave de Bayreuth. »

Dès que le roi se fut relire, la reine m'envoya chercher. Elle m'embrassa avec des transports de joie auxquels je ne comprenais rien. « Tout va à souhait, me dit-elle, ma chère fille, je triomphe de mes ennemis. Il n'est plus question du gros Adolphe ni du margrave de Schwedt. Vous aurez le prince de Bayreuth et c'est de ma main que vous le recevrez. » En même temps, elle me fit un récit de toute la conversation qu'elle venait d'avoir avec le roi. Je demeurai tout interdite, ne sachant que lui répondre. Je lui dis que je reconnaissais, comme je le devais, toutes les grâces qu'elle avait pour moi, mais que je la suppliais de me donner le temps pour penser à ce que j'avais à faire. « Prenez donc le Grand Turc ou le Grand Mogol, me dit ma mère, et suivez votre caprice, je ne me serais pas attirée tant de chagrin si je vous avais mieux connue. Suivez les ordres du roi. Cela dépend de vous, je ne me mettai plus en peine de ce qui vous regarde, et épargnez-moi, je vous prie, le chagrin de votre odieuse présence, car je ne saurais plus la supporter. » Je voulus répliquer, mais elle m'imposa silence et m'ordonna de me retirer. Je sortis tout en larmes. M"»^ de Sonsfeld fut appelée ensuite. La reine lui fît des plaintes très aigres contre moi et lui ordonna de me persuader de lui obéir.

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Mon frère, qui avait été présent à toute cette conversation, vint me joindre et voulut me persuader d'obéir à la reine. Sa patience était poussée à bout. I^e roi continuait toujours de le maltraiter et les lenteurs de l'Angleterre commençaient à le lasser. Je crois même que son parti était pris dès lors de s'évader. Malgré les bonnes raisons que je lui donnai pour justifier mes refus, il se mit en colère et médit des choses très dures, ce qui acheva de me mettre au désespoir. Tous ceux que je consultais sur ma conduite m'approuvaient et m'encourageaient à rester ferme, m'assurant que c'était l'unique moyen de me raccommoder avec le roi, qui se laisserait fléchir et se rendrait plus aisément aux désirs de la reine.

Cependant, le roi résolut d'aller faire un tour à Dresde. Son départ était fixé au i8 février. J'avais déjà pris congé de mon frère chez la reine, et m'étant retirée, j'étais prête à me mettre au lit, lorsque je vis entrer un jeune homme, fort magnifiquement habillé à la française. Je fis un grand cri, ne sachant qui c'était, et me cachai derrière un paravent. M^^^ de Sonsfeld, aussi effrayée que moi, sortit pour savoir qui était asser hardi pour oser venir à une heure aussi indue. Mais je la vis entrer un moment après avec ce cavalier qui riait de bon cœur et que je reconnus pour mon frère. Cet liabillement le changeait si fort qu'il ne semblait pas être la même personne. Il était delà meilleure humeur du monde. « Je viens encore une fois vous dire adieu, ma chère sœur, me dit-il, mais comme je sais l'affeclion que vous avez pour moi, je ne veux point vous faire un mystère de mes desseins. Je pars pour ne plus revenir. Je ne saurais endurer les avanies qu'on me fait. Ma patience est poussée à bout. L'occasion est favorable pour m'affranchir d'un joug odieux. Je m'esquiverai de Dresde et passerai en Angleterre et je ne doute point que je ne vous tire d'ici dès que j'y serai arrivé. Ainsi, je vous prie de vous tranquilliser. Nous nous reverrons bientôt dans des lieux où la joie succédera à nos larmes et où nous pourrons jouir de l'agrément de nous voir en paix et libres de toute persécution. » Je restai d'abord immobile, mais

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revenant Je ma première surprise, je fis les représentations les plus fortes sur la démarche qu'il voulait faire. Je lui en remontrai Timpossibilité et voyant qu'il restait ferme dans sa résolution, je me jetai à ses pieds que j'arrosai de mes larmes. M™« de Sonsfeld, qui était présente, joignit ses supplications aux miennes. Nous lui fîmes enfin si bien con-

Vue du chdleau de Sck^vetz.

(Hibliothèqiie Nationale. Estampes.)

cevoir que son projet était chimérique qu'il me donna sa parole d'honneur de ne le point exécuter.

Quelques jours après le départ du roi, la reine tomba dangereusement malade. On dépêcha une estafette pour le supplier de venir. Dès qu'il eut jeté les yeux sur elle, tous ses soupçons se dissipèrent pour faire place à une amère douleur. Il lui demanda mille fois pardon en présence de toutes ses dames des chagrins qu'il lui avait causés. I.a reine prit ce temps pour le conjurer d'en agir mieu.x avec mon frère et avec moi. « Raccommodei-vous, lui dit-elle, avec ces deux enfants. Laissez-moi la joie en mourant de voir la paix rétablie dans ma famille. » Il me lit appeler. Je me jetai à ses pieds et lui dis tout ce que je crus le plus propre à l'émouvoir et à l'attendrir en ma faveur. Mes sanglots me coupaient la parole et tous ceux qui étaient présents pleuraient à chaudes larmes. Il me releva enfin et m'embrassa, paraissant lui-même touché de mon état. Mon

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frère vint ensuite. Il lui dit simplement qu'il lui pardonnait tout le passé en considération de sa mère, qu'il devait changer de conduite et se régler désormais selon ses volontés et, qu'en cas, il pouvait compter sur son amour paternel. Cette bonne union rétablie dans la famille réjouit si fort la reine qu'au bout de trois jours elle fut hors de danger. Le roi, étant hors d'inquiétude pour elle, reprit toute sa haine contre mon frère et contre moi. Mais craignant pour la santé de son épouse qui était encore fort chancolanto, il nous faisait bon visage en sa présence et nous maltraitait dès que nous étions hors de sa chambre. Mon frère commençait même de recevoir ses caresses accoutumées de coups de poing et de canne. Nous cachions nos souffrances à la reine. Mon frère s'impatientait de plus en plus et me disait tou.s les jours qu'il était résolu de s'enfuir et qu'il n'en attendait que l'occasion. Son esprit était si aigri qu'il n'écoulait plus mes exhortations et s'emportait même souvent contre moi.

Un jour que j'employais tous mes efforts pour l'apaiser il me dit : « Vous me prêcher toujours la patience, mais vous ne voulez jamais vous mettre en ma place. Je suis le plus malheureux des hommes, environné depuis le matin jusqu'au soir d'espions, qui donnent des interprétations malignes à toutes mes paroles et actions. On me défend les récréations les plus innocentes. Je n'ose lire, la musique m'est interdite, et je ne jouis de ces plaisirs qu'à la dérobée et en tremblant. Mais ce qui a achevé de me désespérer est l'aventure qui m'est arrivé en dernier lieu à Potsdam et que je n'ai point voulu dire à la reine, pour ne pas l'inquiéter. Gomme j'entrai le. matin dans la chambre du roi, il me saisit d'abord par les cheveux et me jeta à terre, où après avoir exercé la vigueur de ses bras sur mon pauvre corps, il me traîna, malgré toute ma résistance à une fenêtre prochaine. Il prétendit faire l'office des muets du sérail, car prenant la corde qui attachait le rideau, il me la passa autour du cou. J'avais eu, par bonheur pour moi, le temps de me relever, je lui saisis les deux mains et me mis à crier. Un valet de chambre vint aussitôt à mon secours et m'arracha de ses

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mains. Je suis journellement exposé aux mêmes dangers et mes maux sont si grands qu'il n'y a que de violents remèdes qui y puissent naettre fin. Katt est dans mes intérêts. Il m'est attaché et me suivra au bout du monde, si je le veux. Keith me joindra aussi. Ce sont ces deux personnages qui faciliteront ma fuite et avec lesquels je dispose tout pour cela. Je n'en parlerai point à la reine. Elle ne manquerait pas de le dire à la Ramen, ce qui me perdrait. Je vous avertirai secrètement de tout ce qui se passera et je trouverai le moyen de vous faire rendre sûrement mes lettres. »

Qu'on juge de ma douleur à ce triste récit. La situation de mon frère était si déplorable que je ne pouvais désapprouver ses résolutions, mais j'en prévoyais les suites affreuses. Son plan était si mal iniaginé et les personnes qui en étaient informées si étourdies et si peu propres pour conduire une affaire de cette conséquence qu'elle ne pouvait qu'échouer. Je remontrai tout cela à mon frère, mais il était si entêté de ses projets qu'il n'ajouta point de foi à ce que je lui disais.

Un dimanche, j'allai faire mes dévotions. Au sortir de l'église, je trouvai M. de Katt qui m'attendait au bas de l'escalier du château. Il vint me rendre fort imprudemment une lettre de mon frère. La chambre de la Ramen était visà-vis de l'escalier. Sa porte était ouverte et elle était assise de telle façon qu'elle pouvait voir tout ce qui se passait. • Je viens de Potsdam, me dit Katt, j'y ai passé trois jours incognito, pour voir le prince royal. Il m'a chargé de cette lettre avec ordre de la rendre en mains propres à Votre Altesse Royale. Elle est de conséquence et il vous prie, Madame, de ne la point montrer à la reine. » Je pris la lettre sans rien lui répondre et j'enfilai l'escalier comme un éclair, très fâchée de l'étourderie qui venait de se commettre. Je ne doutai pas que la reine ne fût déjà informée par la Ramen, que j'avais reçu des lettres. Je ne pouvais la lui montrer et ne savais quel prétexte prendre pour l'éviter. Je donnai enfin le mot à la Mermann et lui ordonnai de ne point m'envoyer cette lettre, quand même je lui enverrais trente messagers pour la chercher. Il fallait que je l'eusse brûlée

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