LA C.OVR DE PRIASSE
par inégarde, avec quelque autre papier que j'avais jeté au feu. Pour lui épargner un mensonge, j'en fis un sacrifice à Vulcain.
Le roi partit pour aller au camp de Mulberg. Toute l'armée saxonne était assemblée en cet endroit. Elle y fit les évolutions et les manœuvres décrites par le fameux chevalier Folard. Mon frère vint prendre congé de moi le soir avant son départ. Il était encore habillé à la française, ce qui me parut de mauvais augure. Je ne me trompais pas : « Je viens vous dire adieu, me dit-il, non sans une peine extrême, ne comptant pas vous revoir de longtemps. Je n'ai que différé le dessein que j'avais de me mettre à l'abri de la colère du roi; je ne l'ai jamais perdu de vue. Vos instances m'ont empêché la dernière fois que je partis pour Dresde d'exécuter mon projet, mais je ne dois plus' temporiser. Mon sort empire de jour en jour et si je perds cette occasion, je n'en trouverai peut-être de longtemps de si favorable. Rendez-vous donc à mes désirs et ne vous opposez plus à ma résolution puisque vous y perdriez vos peines. » Nous restâmes stupéfiées, M'"'^ de Sonsfeld et moi. Je ne voulus pas d'abord lui rompre en visière et je lui demandai de quelle façon il voulait conduire son évasion. Je trouvai son plan si chimérique que je l'en fis convenir. Mes bonnes raisons le déterminèrent enfin de m'engager sa parole d'honneur de ne rien tenter. Nous nous séparâmes très contents l'un de l'autre, niais, au retour du roi, je retrouvai mon frère plus désespéré que jamais. Le colonel de Rochow, qui ne le quittait guère, fit avertir la reine qu'il méditait de s'enfuir, qu'il en parlait souvent dans ses excès d'emportement et qu'il prenait certaines mesures qui lui faisaient tout craindre. Il la fit cependant assurer qu'il épierait si bien les démarches de mon frère qu'il romprait tous les projets qu'il pourrait faire. Ce procédé de M. de Rochow était très louable, mais son petit génie lui fit commettre des fautes très grossières. Il se trouvait dans un cas fort épineux, en s'opposant aux volontés de mon frère. Il s'attirait sa haine et, en le laissant s'enfuir, il encourait la disgrâce du roi et risquait peut-être sa
tête. Ces réflexions l'intimidèrent si fort qu'il alla faire ses plaintes de maison en maison à Berlin et que son secret devint bientôt le secret de la fable. La reine, au désespoir de ce que Rochow venait de lui apprendre, m'en parla, sachant que je connaissais parfaitement Thumeur de mon frère. Elle me demanda conseil sur ce qu'elle avait à faire. Je lui avouai qu'il tombait dans une mélancolie affreuse, qu'il avait des moments de rage qui m'avaient souvent effrayée, mais que je ne croyais point qu'il serait capable d'en venir aux extrémités qu'elle appréhendait. Je lui fis concevoir qu'on disait des choses, dans l'excès du désespoir, qu'on n'exécutait point, quand on rentrait dans son sang-froid, et tâchai de faire mon possible pour lui ôter ses idées.
Pendant l'absence du roi, la reine tint quatre fois par semaine appartement à Mon Bijou. Je fus charmée d'y voir M. de Katt. Je me doutai bien que tant qu'il serait à Berlin, mon frère n'entreprendrait rien. Il vint me dire un jour qu'il allait expédier une estafette au prince royal, et me demanda si je ne voulais pas lui écrire, cette voie étant sûre. Je fus fort surprise de cette proposition. « Vous faites fort mal, lui dis-je, de risquer de pareilles choses. Songez aux suites fâcheuses que cette estafette peut entraîner. Si le roi en apprend quelque chose, soupçonneux comme il est, cela peut causer beaucoup de peine à mon frère et ruiner pour jamais notre fortune. Quelque amitié que j'aie pour mon frère, je ne lui écrirai sûrement pas par cette occasion. » Il voulut encore me presser, mais je lui tournai le dos. Peu de jours après, la Bulow et quelques bien intentionnées vinrent m'avertir que Katt débitait les projets de mon frère par toute la ville et qu'il en avait même parlé devant des personnes suspectes. Enorgueilli de sa faveur, il s'en vantait hautement |et faisait parade d'une boîte qui renfermait le portrait du prince royal et le mien. Le mal était parvenu à son comble par cette étourderie. Je jugeai donc à propos d'en informer la reine afin qu'elle pût par son autorité tirer la boîte de ses mains et lui imposer silence. Elle fut fort en colère du détail de ces imperti-
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nences et donna ordre à M°^« de Sonsfeld de faire un compliment très désobligeant de sa part à Katt et de lui redemander mon portrait. Celle-ci s'acquitta le même soir de la commission. Katt s'excusa le mieux qu'il put, mais quelques remontrances que put lui faire ma gouvernante, il ne voulut jamais lui donner mon portrait, lui disant que mon frère lui avait permis de le copier d'après un original en miniature dont elle-même lui avait fait présent et qu'il lui avait confié jusqu'à son retour. Il l'assura de sa discrétion à l'avenir et la pria de dire à la reine qu'il la suppliait de se tranquilliser, que tant qu'il serait en grâce auprès du prince royal, il tâcherait de détourner toutes les résolutions funestes qu'il pourrait prendre. Quelques jours plus tard, la reine étant devant sa toilette à se décoiffer et la Bulow étant assise à côté d'elle, elles entendirent un horrible fracas dans le cabinet voisin. Ce cabinet superbe était orné en cristal de roche et autres pierres précieuses d'un prix infini sans compter l'or et les pièces travaillées avec art, qui y étaient en grand nombre. Entre les compartiments de ces pièces curieuses, il était garni de vases d'ancienne porcelaine du Japon et de Chine d'une énorme grandeur. La reine crut d'abord que quelques-unes de ces grandes pièces étaient tombées et avaient causé tout ce bruit. La Bulow, y étant entrée, fut fort surprise de n'y trouver rien de dérangé. A peine en eut-elle fermé la porte, à peine en fut-elle sortie, que le fracas recommença. Elle renouvela ses visites à trois reprises, accompagnée d'une des femmes de la reine, trouvant toujours le tout dans un ordre parfait. Le bruit cessa enfin dans le cabinet, mais un autre plus affreux y succéda dans un corridor qui séparait les appartements du roi et de la reine et en faisait la communication. Personne n'y passait jamais que les domestiques de la chambre et, pour cet effet, il y avait deux sentinelles aux deu.x bouts, qui en gardaient l'entrée. La reine curieuse de savoir d'où venait ce bruit, ordonna à ses femmes de l'éclairer. La peur démasqua le faux attachement de la Ramen. Elle ne voulut point suivre la reine et s'enfuit pour se cacher dans la chambre voisine. Deux autres de
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ses camarades accompagnèrent la princesse avec la Bulow et, à peine eurent-elles ouvert la porte, que des gémissements affreux frappèrent leurs oreilles. La reine seule conserva sa fermeté. Étant entrée dans le corridor, elle encouragea les autres à chercher ce que ça pouvait être. Elles trouvèrent toutes les portes fermées à verroux. Après les avoir ouvertes, elles visitèrent tout l'endroit sans rien trouver. Les deux gardes étaient à demi morts de frayeur. Ces gens avaient entendu les mêmes gémissements tout près d'eux, mais sans rien voir. La reine leur demanda s'il était entré quelqu'un dans les chambres du roi. Ils l'assurèrent du contraire. Elle s'en retourna à son appartement un peu altérée et me conta cette aventure le lendemain. Quoiqu'elle ne fut rien moins que superstitieuse, elle m'ordonna de noter la date pour voir ce que ce tintamarre présagerait. Je suis persuadée que la chose était fort naturelle. Le hasard fit cependant que ce même soir mon frère fut arrêté et qu'au retour du roi, la scène la plus douloureuse pour la reine se passa dans ce corridor.
Comme il n'y avait point de cour ce jour-là, il y eut concert à. Mon Bijou. Les amateurs de la musique avaient permission d'y venir et Katt n'y manquait jamais. Après avoir longtemps accompagné au clavecin, je passai dans une chambre voisine où on jouait. Katt m'y suivit, me priant pour l'amour de Dieu de l'écouter un moment en faveur de mon frère. Ce nom si cher m'arrêta sur-le-champ. « Je suis au désespoir, me dit-il, d'avoir encouru la disgrâce de la reine et celle de Votre Altesse Royale. On leur a fait de mauvais rapports sur mon sujet; on m'accuse de fortifier le prince royal dans le dessein qu'il a de s'évader. Je vous proteste par tout ce qu'il y a de plus sacré Madame, que je lui ai écrit et refusé nettement de le suivre s'il entreprenait de s'en|uir et je vous réponds sur ma tête qu'il ne fera jamais cette démarche sans moi. — Je la vois déjà branler sur vos épaules, lui répondis-je, et si vous ne changez pas de conduite, je pourrais bientôt la voir à vos pieds. Je ne vous nie point que la reine et moi nous soyons très mécontentes de vous. Je n'aurais jamais cru
sors KRi:Di:Ric-Gt iLLAiMn r'""
que vous eussiez l'étourderie de divulguer partout les desseins de mon frère et de faire à chacun confidence de ses secrets. Vous devriez mieux reconnaître les bontés qu'il a pour vous et faire plus de réflexions sur l'irrégularité de votre procédé. Surtout il ne vous convient aucunement
/-e concert au château, scène de la vie de cour. Gravure de Chodowiecki. (Bibliothèque Nationale, Estampes.)
d'avoir mon portrait et d'en faire ostentation. La reine vous l'a fait demander. Vous auriez dîi lui obéir et le lui faire remettre. C'était le moyen de réparer votre faute et c'est le seul expédient d'obtenir votre grâce d'elle et de moi. — Pour ce qui regarde le premier article, je puis vous jurer, Madame, que je n'ai parlé qu'à M. de Leuvener de ce qui concernait le prince royal. Ce n'est point un personnage suspect et je ne crois pas que la reine y trouve à redire. Ayant copié moi-même le portrait de Votre Altesse et celui du prince royal, je n'ai pas cru qu'il fût de conséquence de
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les faire voir à quelques-uns de mes amis, d'autant plus que je ne les ai produits que comme pièces de mon ouvrage; mais je vous avoue, Madame, que la mort me serait moins dure que de m'en défaire. Au reste, contitinua-t-il, j'ai beaucoup d'ennemis envieux de ma faveur auprès ciu prince royal qui, ne pouvant trouver prise sur moi, ont recours aux calomnies. Mais je vous le répète, Madame, tant que je serai bien auprès de ce cher prince, je l'empêcherai toujours d'accomplir ses desseins, quoique dans le fond je ne vois pas qu'il risquerait beaucoup. Quel tort et quel mal pourrait-il lui arriver si on le rattrapait? C'est l'héritier de la couronne et personne ne serait assez hardi pour s'y frotter. — En vérité, Monsieur, lui dis-je, vous jouez gros jeu et je crains fort que je ne sois trop bon prophète. — Si je perds la tête, répondit-il, ce sera pour une belle cause, mais le prince royal ne m'abandonnera pas. » Je ne lui donnai pas le temps de m'en dire davantage et je le quittai. Ce fut la dernière fois que je le vis et j'étais bien loin de penser que mes prédictions s'accompliraient si tôt, n'ayant eu la pensée que de l'intimider.
Le lendemain, i6 août, la reine donna un bal à Mon Bijou en l'honneur du roi. La salle à manger était décorée de devises et de lampions et la table représentait un parterre. Chacun de nous trouva un présent sous son couvert. Nous étions tous de la meilleure humeur du monde. Il n'y avait que les deux gouvernantes de Kamken et de Sonsfeld, la comtesse de Finck et la Bulow qui semblassent tristes. Elles ne disaient mot, se plaignant d'être incommodées. Nous recommençâmes le bal après souper. Il y avait six ans que je n'avais pas dansé. C'était du fruit nouveau et je m'en donnai à gogo sans faire beaucoup d'attention à ce qui se passait. La Bulow me dit plusieurs fois : < Il est tard, je voudrais qu'on se retirât. — Eh, mon Dieu, lui dis-je, laisse2-moi le plaisir de danser tout mon saoul aujourd'hui, car je n'en aurai peut-être pas de longtemps. — Gela se pourrait bien, » me dit-elle. Je ne fis aucune réflexion là-dessus et continuai à me divertir. Elle revint à la charge une demi-heure après : « Finissez donc, me dit-
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elle d'un air fâché. Vous êtes si occupée que vous n'avez point d'yeux. — Vous êtes de si mauvaise humeur aujourd'hui, répliquai-je, que je ne sais qu'en penser. — Regardez donc la reine et vous n'aurez plus de sujet, Madame, de me faire des reproches. » Un coup d'œil, que je jetai de ce côté, me glaça d'effroi. Je vis cette princesse, plus pâle que la mort, dans un coin de la chambre, s'entretenant avec sa grande maîtresse et M^^ de Sonsfeld. Comme mon frère m'intéressait plus que toute chose au monde, je m'informai aussitôt si cela le regardait. La Bulow haussa les épaules en disant : « Je n"en sais rien. >• La reine donna un moment après le bonsoir et monta en carrosse avec moi. Elle ne me dit mot pendant tout le chemin, ce qui m'inquiéta à un tel point que je pris des palpitations de cœur terribles. Dès que je fus retirée, je fis enrager ma gouvernante, pour savoir de quoi il s'agissait. Elle me répondit, les larmes aux yeux, que la reine lui avait imposé le silence. Pour le coup, je crus mon frère mort, ce qui me jeta dans un tel désespoir que M^" de Sonsfeld jugea à propos de me tirer d'erreur. Elle me conta donc que .M^p de Kamken avait reçu le matin une estafette du roi avec des lettres pour elle et pour la reine, que le prince lui ordonnait de préparer peu à peu l'esprit de cette princesse pour lui apprendre enfin qu'il avait fait arrêter le prince royal qui avait tenté de s'enfuir. Le malheur de mon frère me perça le cœur. Je passai toute la nuit par des agitations affreuses. La reine me fit appeler de grand matin pour me montrer la lettre du roi. La fureur se manifestait évidemment dans cette lettre. « J'ai fait arrêter le coquin de Fritz; je le traiterai comme son forfait et sa lâcheté le méritent; je ne le reconnais plus pour mon fils, il m'a déshonoré avec toute ma maison. Un tel malheureux n'est plus digne de vivre (i). » Je tombai en
(1) On a opposé à cette lettre, dont le texte n'a pas été retrouvé, le texte authentique de celle que Frédéric-Guillaume écrivit à M"" de Kamken. Ces deux lettres paraissent se compléter et exprimer au mieux l'état du cerveau d'un roi hanté par les souvenirs de Philippe II et du tzar Pierre. « Ma chère madame de Kamken, écrit Frédéric- Guillaume, j'ai malheureusement le malheur que mon fils a voulu
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faiblesse après cette lecture. I.'état de la reine et le mien auraient attendri un cœur de roche.
M. de Grumbkow avait été informé, dès le i5, de la catastrophe de mon frère. Il n'avait pu en cacher sa joie et en avait fait la confidence à plusieurs de ses amis. M. de Leuvener, qui avait des espions autour de lui, en fut averti. Il écrivit sur-le-champ à Katt et lui conseilla de partir au plus tôt puisque infailliblement il allait èlre arrêté. Katt profita de l'avis et demanda permission au maréchal de Natzmar, qui commandait son corps, d"aller à Friedrichsfeld rendre ses devoirs au margrave Albert, ce qui lui fut accordé. Il avait fait faire une selle dans laquelle il pouvait enfermer de l'argent et des papiers. Par malheur pour lui, cette selle n'était point prête. Il fut contraint de l'attendre. Il employa cependant bien son temps, car il brûla ses papiers. Son cheval étant enfin sellé, il allait monter dessus quand le maréchal arriva, accompagné de ses gardes, et lui demanda son épée, l'arrêtant de la part du roi. Katt la lui remit, sans changer de couleur, et fut aussitôt mené en prison. On mit le scellé sur tous ses effets, en présence du maréchal qui paraissait plus altéré que son prisonnier. Il avait tardé plus de trois heures à exécuter les ordres du roi pour donner le temps à Kalt de s'échapper et fut très fâché de le trouver encore là.
La reine me demanda si mon frère ne m'avait jamais parlé de son dessein. Je lui fis alors un récit de toutes les particularités que je savais sur ce sujet, m'e.xcusant de les lui avoir cachées, par la crainte que j'avais eue de la compromettre. Je lui avouai de plus que les assurances de Katt m'avaient jetée dans une sécurité parfaite, ne m'étant attendue à rien moins qu'à ce que je venais d'apprendre. « Mais, me ditelle, ne savez-vous rien de nos lettres? — J'en ai parlé souvent à mon frère. Il m'a assuré qu'il les avait brûlées. — Je
déserter avec le page Keith. Je l'ai fait arrêter. J'ai écrit à ma femme. C'exi à vous de jairc '/ue hic a (/a elle se désole une paire de fours, elle ne tombe pas malade. » (Voir l'interprétation contraire de Lavisse. La eunesse du Grand Frédéric, 2'i'J.)
connais trop bien votre frère, me dit-elle, et je parierais bien qu'elles sont parmi les effets de Katt. — Si cela est, nous sommes perdues. » La reine devina juste. Nous apprîmes qu'il y avait plusieurs cassettes de mon frère parmi les effets de Katt où on avait mis le scellé. Cette nouvelle nous fit frémir. Après avoir bien ruminé, elle eut encore recours au maréchal Natzmar qui lui avait rendu service dans un cas pareil. Elle envoya aussitôt chercher son aumônier Reinbeck pour le charger de persuader au maréchal de lui faire remettre la cassette qui contenait les lettres. Reinbeck étant malade se fît excuser, ce qui augmenta ses inquiétudes. La comtesse de Finck vint le matin suivant chez moi. Je fus surprise de l'altération qui paraissait sur son visage. Après avoir fait retirer tout le monde, hors Mme de Sonsfeld, elle me dit qu'elle était la plus malheureuse personne du monde, et qu'elle venait me confier ses peines. « Jugez, Madame, me dit-elle, de mon embarras. Je trouvai hier soir en rentrant cher moi, une caisse scellée et adressée à la reine, qu'on avait remise à mes domestiques, avec le billet que voici. Elle me le donna, il n'y avait que ces mots : « Ayes la bcnié. Madame, de remettre cette cassette à la reine. Elle renferme les lettres qu'elle et la princesse ont écrites au prince ro^'al. » « Je n'ai pu comprendre, continua-t-elle, qui peut m'avoir joué ce tour, car ceux qui la portaient étaient masqués. Cependant je ne sais quelle résolution prendre. Je sens qu'en envoyant ce fatal dépôt au roi, je perds la reine ; et si au contraire je le rends à cette princesse, j'en serai la victime. L'une et l'autre de ces extrémités sont si fâcheuses que je ne sais à quelle me déterminer. » Nous lui parlâmes si fortement et la pressâmes tant que nous lui persuadâmes d'en parler à la reine, lui démontrant qu'elle ne risquait rien en prenant ce parti, puisque le paquet lui était adressé. Nous nous rendîmes toutes trois chez cette princesse. La joie qu'elle eut de cette bonne nouvelle mit quelque trêve à sa douleur. Le portefeuille fut porté dans l'appartement de la reine qui le serra aussitôt en présence de ses domestiques et de la Ramen. Je lui fis comprendre que si l'on pouvait venir à
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bout de lever le scellé sans le rompre, il n'y aurait rien de si facile que de limer le cadenas qui fermait le portefeuille. On en pourrait alors tirer commodément les lettres et en écrire d'autres pour les remettre en place.
Nous suivîmes ce projet dès l'après-midi, la reine se défit de ses dames et de ses domestiques et je restai seule avec elle. Nous trouvâmes un terrible obstacle. Le portefeuille était si pesant que la reine ni moi nous ne pouvions le transporter, ce qui l'obligea de se confier à un de ses valets de chambre, vieux et fidèle domestique d'une discrétion et d'une probité à toute épreuve. J'essayai pendant longtemps de lever le cachet. Ce valet de chambre nommé Bock, ayant examiné les armes qui étaient celles de Katt, me dit avec beaucoup de joie : « Eh mon Dieu, Madame, j'ai un cachet tout pareil sur moi. Il y a plus de quatre semaines que je l'ai trouvé dans le jardin de Mon Bijou. Je l'ai toujours porté depuis ce temps pour tâcher d'apprendre à qui il appartenait. » Ayant confronté ces deux cachets, nous les trouvâmes égaux et conclûmes qu'ils appartenaient à Katt. Ayant donc rompu les cordes et le cadenas, nous en vinmes à la visite des lettres. J'ai déjà parlé de la manière peu respectueuse dont nous parlions souvent du roi. La reine prenait plaisir à nos satires. Les lettres de cette princesse, aussi bien que les miennes, en étaient remplies. Elles contenaient en outre le détail de toutes les intrigues en Angleterre, la maladie qu'elle avait feinte l'hiver passé pour gagner du temps, en un mot les secrets les plus importants. L'aumônier Reinbeck se fit annoncer. La reine ne put se dispenser de lui parler, l'ayant envoyé chercher la veille. Elle était si troublée de tout ce qui se passait qu'elle me dit en sortant : « Au nom de Dieu, brûlez toutes ces lettres, que je n'en trouve pas une. » Je ne me le fis pas dire deux fois et je les jetai au feu sur-le-champ. Il y en avait pour le moins mille cinq cents de la reine et de moi. J'avais à peine fini cette belle œuvre qu'elle rentra. Nous fimes alors la revision du reste des papiers. Il y avait des lettres d'une infinité de gens, des billets doux, des réflexions morales et des remarques sur l'histoire dont mon frère était l'auteur; une
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bourse qui contenait mille pistoles, plusieurs pierreries et bijoux et enfin une lettre de mon frère à Katt, dont voici la teneur, elle était datée du mois de mai : « Je pars, mon cher Katt. J'ai si bien pris mes précautions que je n'ai rien à craindre, .le passerai par Leipsick où je me donnerai le nom de marquis d'Ambreville. J'ai déjà fait avertir Keith qui ira droit en Angleterre. Ne perdez point de temps, car je compte vous trouvera Leipsick. Adieu et ayez bon courage. » Nous jetâmes tous ces papiers au feu, hors les ouvrages de mon frère, que j'ai conservés. Je commençai le soir même à récrire les lettres qui devaient remplacer les autres. La reine en fit de même le jour suivant. Nous eûmes la précaution de prendre du papier de chaque année pour empêcher toute découverte. Trois jours furent employés à cet ouvrage, pendant lesquels nous fabriquâmes six à sept cents lettres. C'était peu de chose en comparaison de celles que nous avions brûlées. Nous nous en aperçûmes quand nous voulûmes refermer le portefeuille; il était si vide que cela seul pouvait nous trahir. J'étais d'avis de continuer d'écrire, pour le remplir, mais les inquiétudes de la reine étaient si grandes qu'elle aima mieux y fourrer toutes sortes de nippes que d'attendre plus longtemps. Je m'y opposai tant que je pus mais inu^tilement. Nous le remîmes dans le même état où il avait été.
Cependant, le roi arriva le 27 d'août à cinq heures du soir. Ses domestiques avaient pris les devants. La reine les fit venir et leur demanda des nouvelles de mon frère. Ils l'assurèrent qu'ils ignoraient entièrement son sort, qu'ils l'avaient laissé à Wesel en partant et ne savaient point ce qu'on avait fait depuis.
La reine était seule dans l'apparlement du roi, lorsqu'il arriva. Du plus loin qu'il l'aperçut, il lui cria : « \'otre indigne fils n'est plus, il est mort. — Quoi! s'écria la reine, vous avez eu la barbarie de le tuer? — Oui, vous dis-je, continua le roi, mais je veux la cassette. » La reine alla la chercher et je profitai de ce moment pour la voir. Elle était toute hors d'elle-même et ne cessait de s'écrier : « Mon Dieu, mon fils! Mon Dieu, mon fils! » La respiration me
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manqua et je tombai pâmée entre les bras de M'"<= de Sonsfeld. Dès que la reine eut remis la cassette au roi, il la mit en pièces et en tira les lettres qu'il emporta. La reine prit ce temps pour rentrer dans la chambre où nous étions. J'étais revenue à moi. Elle nous conta ce qui venait de se passer, m'exhortant à tenir bonne contenance. La Ramen releva un peu nos espérances en nous assurant que mon frère était en vie et qu'elle le savait de bonne main. Le roi revint sur ces entrefaites. Nous accourûmes tous pour lui baiser la main, mais à peine m'eut-il envisagée que la colère et la rage s'emparèrent de son cœur. Il devint tout noir. Ses yeux étincelaient de fureur et l'écume lui sortait de la bouche. « Infâme canaille, me dit-il, oses-tu te montrer devant moi? Va tenir compagnie à ton coquin de frère. » En proférant ces paroles, il me saisit d'une main, m'appliquant plusieurs coups de poing au visage dont l'un nie frappa si violemment à la tempe que je tombai à la renverse et me serais fendu la tète contre la corne du lambris si Mme (Je Sonsfeld ne m'eût retenu par ma coiffure. Je restai à terre sans sentiment. Le roi, ne se possédant plus, voulut redoubler de coups et me fouler aux pieds. La reine, mes frères, mes sœurs et ceux qui étaient présents l'en empêchèrent. Ils se rangèrent tous autour de moi, ce qui donna le temps à M">« de Kamken et à M™" de Sonsfeld de me relever. Ils me placèrent sur une chaise dans l'embrasure de la fenêtre qui était tout proche. Mais voyant que je restais toujours dans le même état, ils dépêchèrent une de mes sœurs qui leur apporta un verre d'eau et quelques esprits à l'aide desquels ils me rappelèrent un peu à la vie. Dès que je pus parler, je leur reprochai les soins qu'ils prenaient pour moi, la mort m'étant mille fois plus douce que la vie dans l'état où les choses étaient réduites. La reine poussait des cris aigus. Sa fermeté l'avait abandonnée. Elle se tordait les mains et courait éperdue par la chambre. La rage défigurait si fort le visage du roi qu'il faisait peur à voir. Mes frères et sœurs, dont le plus jeune n'avait que quatre ans, étaient à ses genoux et tâchaient de l'attendrir -lar leurs larmes. M"ie de Sonsfeld soutenait ma tête toute
meurtrie et tout enflée des coups que j'avais reçus. A la vérité le roi avait changé de ton. Il avouait que mon frère était encore en vie, mais les horribles menaces qu'il faisait de le faire mourir et de m'enfermer tout le reste de mes jours entre quatre murailles causaient cette désolation. Il m'accusait d'être complice de l'entreprise du prince royal, qu'il traitait de crime de lèse-majesté et d'avoir une intrigue amoureuse avec Katt duquel, disait-il, j'avais eu plusieurs enfants. Ma gouvernante, ne pouvant plus se modérer à ces insultes, eut le courage de lui répondre : « Cela n'est pas vrai et quiconque a dit pareille chose à Votre Majesté en a menti. » Le roi ne lui répliqua rien et recommença ses invectives.
La crainte de perdre mon frère me fit faire un effort sur moi-même. Je lui criai, aussi haut que ma faiblesse put me le permettre, que je consentais à épouser le duc de W'eissenfels s'il voulait m'accorder sa vie. Le grand bruit qui se faisait l'empêcha de m'entendre. .l'allais lui répéter la même déclaration si M™« de Sonsfeld n'y eût mis obstacle en me fermant la bouche avec son niouchoir. Je voulus me débarrasser et, détournant la tête, je vis le pauvre Katt qui traversait la place, accompagné de quatre gendarmes qui le conduisaient chez le roi. Pâle et défait, il ôta pourtant son chapeau pour me saluer. Le roi fut averti un moment après qu'il était là. Il sortit en criant : « A présent, j'aurai de quoi convaincre le coquin de Fritr et la canaille de Wilhelmine. Je trouverai assez de raisons valables pour leur faire couper la tête. » M™'= de Kamken et la Ramen le suivirent. Cette dernière l'arrêta par le bras lui disant : « Si vous voulez faire mourir le prince royal, épargnez du moins la reine. Elle est innocente de tout ceci, vous pouvez m'en croire sur ma parole. Traitez-la avec douceur et vous en ferez ce que vous voudrez. » M™" de Kamken lui parla sur un autre ton : « Vous vous êtes piqué jusqu'à présent d'être un prince juste, lui dit-elle, équitable et craignant Dieu, mais tremblez de vous départir de ses saints commandements et craignez les effets delà justice divine. » Le roi ne l'interrompit point. Il la regarda quelque temps.
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Lorsqu'elle eut fini de parler, il rompit enfin le silence : « Vous êtes bien hardie de me tenir un semblable langage, lui dit-il. Cependant, je n'en suis point fâché. Vos intentions sont bonnes. Vous me parler avec franchise. Cela augmente mon estime pour vous. Aile; tranquilliser ma femme. » Dès que le roi fut loin, on me transporta dans une chambre prochaine où il n'entrait jamais.
(>e prince avait fait assembler dans son cabinet Grumbkow, l'auditeur général Milius et le fiscal général Gerber, qui avait pris la place de Katch, mort depuis quelques années. Katt se jeta d'abord aux pieds du roi qui, à son aspect, sentit renaître toute son indignation. Il lui donna des coups de pied, de canne, quelques soufflets, qui le mirent en sang. Grumbkow le supplia de se modérer et de permettre qu'on l'interrogeât. Il avoua sur-le-champ tout ce qu'il savait de l'évasion de mon frère et s'en reconnut le complice, assurant néanmoins qu'il n'avait jamais formé le moindre dessein, ni contre le roi, ni contre l'État; que leur projet n'avait été que de se soustraire à son courroux et de se réfugier en Angleterre pour se mettre sous la protection de cette Couronne. Étant ensuite interrogé sur les lettres de la reine et sur les miennes, il dit les avoir fait remettre à cette princesse, sur l'ordre du prince royal. On lui demanda si j'avais été informée de leur dessein, ce qu'il nia fortement; s'il ne m'avait jamais rendu des lettres de mon frère et si je ne l'avais pas chargé des miennes, il répondit qu'il se ressouvenait m'en avoir donné une de mon frère, un dimanche que je revenais du dôme; qu'il en ignorait le contenu mais que les miennes n'étaient jamais passées par ses mains. Il avoua qu'il avait été plusieurs fois secrètement à Potsdam voir le prince royal et que le lieutenant Span, du régiment du roi, l'avait introduit déguisé dans la ville ; que Keith devait être compagnon de leur fuite et qu'ils avaient eu correspondance ensemble.
L'interrogatoire fini, on visita les effets de mon frère et de Katt, où il ne se trouva pas la moindre chose de conséquence. Grumbkow parcourut les lettres de la reine et les miennes, fâché de ne point y trouver ce qu'il y cherchait. Il
se tourna avec emportement vers le roi et lui dit : « Sire, ces maudites femmes nous ont dupés. Je ne trouve rien dans ces lettres qui puisse leur faire tort et celles qui pourraient nous donner des lumières n'existent sûrement plus (i). » Le roi retourna chez la reine : « Je ne me suis pas trompé, lui dit-il. Votre indigne fille est sûrement du complot; Katt vient de confesser qu'il lui a rendu des lettres de son frère. Annoncez-lui que je lui donne sa chambre, pour prison. Je vais donner ordre qu'on y redouble la garde. Je la ferai examiner à la rigueur et la ferai transporter en un endroit où elle pourra faire pénitence de ses crimes. Klle peut se préparer à partir dès qu'elle aura été interrogée. » La pauvre reine protesta de mon innocence. Elle fit mille imprécations contre Katt d'avoir avancé un pareil mensonge et commanda à M°>« de Kamken de me demander ce qu'il en était. Je répondis à M™^ de Kamken que la reine avait apparemment oublié que je lui avais montré cette lettre, qui ne contenait aucun mystère. La reine vint me trouver. M"^" de Sonsfeld me seconda si bien que nous lui persuadâmes qu'elle avait été informée de ce que j'avais fait dire au roi. Elle s'acquitta en versant un torrent de larmes des commissions que le roi lui avait données pour moi, me recommandant très fortement de garder le secret en ce qui regardait la cassette et d'en rester toujours sur la négative. Nous prîmes ensuite un tendre congé. Elle me serra longtemps entre ses bras. Je la suppliai de se tranquilliser, l'assurant que je m'en remettais entièrement à la volonté de Dieu et du roi et que le malheur que j'appréhendais le plus pour moi était d'être séparée d'elle. On l'arracha avec peine d'auprès de moi. Je fus transportée en chaise à porteurs dans ma chambre, à travers une foule de peuple qui s'était assemblée dans le château. Les appartements de la reine étant au rez-de-
(1) Quand le prince royal avait été interrogé à Nutemvald, il avait avoué qu'on avait introduit dans son portefeuille des bijouteries qu'il ne connaissait pas. Cirumbkove en avait ronçu des soupçons contre la reine et Wilhelinine.
sors FRKDKRIC-GUILLAUME P''
chaussée et les fenêtres ayant été ouvertes, les paysans avaient été spectateurs de la scène qu'ils avaient pu voir et entendre distinctement. Comme on augmente toujours les objets, le bruit courut que j'étais morte, aussi bien que mon frère, ce qui fit une rumeur terrible par toute la ville, dont la désolation fut générale.
Dès que je fus dans ma chambre, on doubla la garde devant ma porte et l'officier faisait la ronde sept ou huit
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i'/ie (le Custrin sur l'Oder.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
fois par jour. M^e de Sonsfeld.et la Mermann furent les deux t"idèles compagnes de mon malheur. Je passai une nuit affreuse. .Te fus hors d'état de sortir du lit le jour suivant, ne pouvant me tenir debout et ayant des maux de tète affreux des coups que j'avais reçus. .le passai le lendemain tout le jour à la fenêtre dans l'espoir de voir mon frère, mais le roi changea d'avis et le fit conduire le 5 septembre à Custrin. Il y fut privé de ses domestiques et Je ses effets et on ne lui laissa que ce qu'il avait sur le corps. Pour toute occupation, on lui donna une Bible et quelques livres de dévotion. La dépense fut réglée à 4 gros par jour (12 sols et demi de France). La chambre, qui lui servait de prison, ne recevait le jour que par une petite lucarne. Il restait tout le soir dans l'obscurité et on ne lui portait de la lumière qu'à l'heure du souper fixée à sept heures.
l30 LA COT"R DE PRISSE
Le roi ne pouvant se venger personnellement de Keith le fît pendre en effigie et fit son frère sergent dans un régiment pour punition d'avoir mené les chevaux au prince royal.
Je m'accoutumais asser bien à ma prison. Je voyais de temps en temps mes sœurs et les dames de la reine. Mes heures étaient si bien réglées que je ne m'ennuyais point. Je prenais tous les soirs un tendre congé de jM™"-' de Sonsfeld et de la Mermann, n'étant pas sûre de les revoir le lendemain. Je fis remettre secrètement à la reine mes pierreries et ce que j'avais de plus précieux. J'envoyai de nuit les lettres que j'avais reçues de mon frère à M"» de Jocour, gouvernante de mes sœurs cadettes, ne pouvant me résoudre à les brûler. Mes précautions ainsi prises, j'attendais mon destin avec confiance. Le roi partit enfin. La reine vint me voir le même soir. Notre entrevue fut des plus touchantes. Elle me dit qu'elle me croyait à l'abri de rinterrogatoire et du cloître, le roi n'en ayant plus parlé ces jours-ci. Elle me conta aussi qu'on était redevable au prince d'Anhalt de l'évasion de Keith, que c'était lui qui l'avait fait avertir par son page de la détention de mon frère. Je lisais, j'écrivais, je composais de la musique et faisais de petits ouvrages pour m'amuser. Mais tout cela ne faisait que me distraire quelques moments. La situation de mon frère se représentait sans cesse à mon imagination, ce qui me jetait dans une sombre mélancolie. Ma santé était aussi fort mauvaise; j'avais conservé une telle faiblesse de nerfs qu'à peine je pouvais marcher et que je tremblais si fort que je ne pouvais lever les bras.
J'étais à méditer un après-midi. Ma bonne Mermann vint m'interrompre. Elle était pâle comme la mort. Je remarquai en elle tous les signes d'une grande frayeur. « Eh ! mon Dieu lui dis-je, qu'avez-vous? Mon arrêt est-il prononcé? — Non Madame, me dit-elle, mais le mien le sera bientôt. Un sergent de gendarmes est venu ce matin cher mon mari, pour lui remettre un paquet de la part de Katt, à ce qu'il disait de grande conséquence pour Votre Altesse Royale. Mon mari, qu'on soupçonne déjà, parce qu'il a été des amis de
sous FRÉDKRIC-GUILLAIME I»'' l3l
Cl? dernier, n'a point voulu l'accepter et a prié cet homme de revenir ce soir. C'est à vous, Madame, à décider ce qu'il doit faire. Vous connaisses mon attachement pour vous. Je suis déterminée à tout risquer pour vous en convaincre. » J'aimais beaucoup cette femme, qui avait certainement bien du mérite. Le risque qu'elle courait me laissa quelque temps en suspens. M™« de Sonsfeld, qui était présente, lui demanda si elle ne savait point ce qu'était ce paquet. « Le sergent, repartit-elle, a dit que c'était un portrait. — Ah! ciel! s'écria ma gouvernante, c'e.'^t celui de Votre Altesse Royale que j'ai donné au prince royal et qu'il a remis en garde à Katt comme il me l'a dit lui-même. \'ous êtes perdue. Madame, s'il tombe entre les mains du roi. Il accuse déjà Katt d'avoir été votre galant. S'il trouve ce portrait, sans rien examiner, il commencera d'abord par punir et vous traitera de la façon la plus cruelle. Il faut absolument le ravoir, continua-t-elle, en s'adressant à la Mermann. Vous hasardez autant en l'acceptant qu'en le refusant. Il vaut donc mieux choisir le premier parti, puisque vous n'avez à craindre que l'indiscrétion du sergent, au lieu que votre malheur est sûr, si vous prenez le second, car si la princesse est perdue, nous le serons avec elle et son innocence et la nôtre ne serviront de rien. » La Mermann ne balança plus et me remit le soir même le portrait. La chose resta secrète, le sergent étant par bonheur honnête homme. La pauvre femme retomba quelques jours après dans de mortelles inquiétudes. Un inconnu vint lui rendre une lettre. Sa surprise fut extrême, en l'ouvrant, de trouver qu'elle en renfermait une de mon frère pour moi. Elle me l'apporta sur-le-champ. Elle était écrite au crayon. Jt* l'ai conservée soigneusement.
Ma chère sœur,
« L'on va m'hérétiser après le conseil de guerre qui va se tenir à présent, car il n'en faut pas davantage pour passer pour hérésiaque que de n'être pas en toute chose conforme au sentiment du maître. Vous pouvez donc juger sans peine de la jolie façon dont on m'accommodera. Pour moi,
l32 LA COUR DE PRUSSE
je ne m'embarrasse guère des anathèmes qui seront prononcés contre moi, que ni grilles ni verroux ne peuvent empêcher de vous témoigner ma parfaite amitié. Oui, ma chère sœur, il se trouve encore d"honnêtes gens dans ce siècle quasi entièrement corrompu, qui me procurent les moyens nécessaires pour vous témoigner mes soumissions. Oui! ma chère sœur, pourvu que je sache que vous soyez heureuse, ma prison sera un séjour de félicité et de contentement. Ghi ha tempo ha vita. Consolons-nous avec cela. Je souhaiterais du fond de mon cœur n'avoir plus besoin d'interprète pour vous parler et que nous vissions ces jours heureux où votre Principe et votre Principessa (i) feront une douce harmonie, ou pour parler plus net, où j'aurai le plaisir de vous entretenir moi-même et de vous assurer que rien au monde ne saurait diminuer mon amitié pour
vous. Adieu. »
Le Prisonnier.
Cette lettre me perça le cœur; mes larmes m'empêchèrent longtemps de parler. Je ne comprenais rien au tour badin de mon frère. Son style me rassura quelques moments pour me replonger ensuite dans de plus fortes alarmes. Le conseil de guerre, dont il faisait mention et dont on m'avait fait mystère, me jetait dans des agitations terribles.
Un dimanche, le 5 novembre, étant tranquillement dans mon lit, on vint m'avertir qu'Eversmann demandait à me parler de la part du roi. Je fis entrer, dissimulant tant bien que mal mon trouble. « Je viens de Vousterhausen, me dit-il. Le roi m'a chargé de vous dire que jusqu'à présent il vous a traitée avec douceur et ménagement. Il n'a point voulu vous faire interroger de peur de vous trouver coupable, d'autant plus que le prince royal et Katt ont
(1) « Mon frère, explique la margrave, avaitdonnécetitre àsa flûte, disant qu'il ne serait jamais véritablement amoureux que de cette princesse. Il en faisait souvent de jolis badinages qui nous faisaient rire. Pour y répondre, j'avais nommé mon luth prince, disant que c'était son rival. »
sors FUKDKRIC-GUILLAUME 1'
avoué que vous étiez leur complice (ceci était entièrement faux), mais il prétend de vous en reconnaissance que vous vous déterminiez sur le choix des deux partis qu il vous a si souvent proposés. Prenez garde, Madame, à la réponse que vous me donnerez. La vie du prince royal et peut-
La décollation, supplice usité dans la Prusse du xviir siècle. DossÏQ et gravure de Chodowiecki. (Bibliolhùiiiie Naliouale. Estampes.)
être la vôtre en dépendent; il est dans une furieuse colère contre le prince et ne parle que de le faire décapiter. Je n'ose vous dire les funestes desseins qu'il roule dans son esprit contre vous deux, je tremble quand j'y pense et il n'y a que vous qui puissiez les détourner. Songez-y bien. » Je souffris mort et martyre pendant tout ce discours. « Le roi est le maître, lui repartis-je, il peut disposer de ma vie et de ma mort, mais il ne peut me rendre coupable, lorsque je ne le suis pas. Je ne désire rien tant comme d'être exa-
l34 LA COUR DE PRISSE
minée : mon innocence paraîtra dans tout son lustre. Pour ce qui regarde les deux partis, ils me sont l'un et Vautre si odieux qu'un choix me serait fort difficile. Cependant j'obéirai aux ordres du roi, dès qu'il sera d'accord avec la reine. » Eversmann se mit à rire fort insolemment. « La reine? s'écria-t-il, le roi lui a déclaré nettement qu'il ne veut plus qu'elle se mêle de quoi que ce soit. — Il ne peut pourtant empêcher qu'elle ne reste ma mère ni lui ôter l'autorité que cette qualité lui donne sur moi. — Eh bien! continua-t-il, préparez-vous donc à mourir, je vois bien qu'il n'est plus temps de vous rien cacher. On recommencera le procès du prince royal et de Katt où vous allez être impliquée. Il faut une victime de plus à sa fureur. Katt ne suffit pas à éteindre sa rage et on sera charmé de sauver votre frère à vos dépens. — Que vous me faites plaisir, lui répondis-je, je suis détachée du monde. Les adversités, que j'y ai éprouvées, m'ont fait reconnaître la vanité des choses humaines; je recevrai la mort avec joie et sans crainte, puisqu'elle me conduira à un heureux repos, d'où personne ne pourra me tirer. — Mais que deviendra le prince royal, dans ce cas ? repartit-il. — Si je lui sauve la vie, répondis-je, ma félicité est parfaite et s'il meurt, je n'aurai pas le chagrin de lui survivre. — Vous êtes inflexible, Madame, mais ceux que le roi vous enverra sauront vous mettre à la raison. J'ai de plus à vous défendre expressément de la part de ce prince de rien faire savoir de cette conversation à la reine. »
On avait oublié de mettre la garde à un dégagement qui faisait communiquer l'appartement de mes sœurs et le mien. M"'^ de Kamken s'introduisit par là secrètement chez moi. Les difficultés qu'elle me fit ne me rebutèrent pas. Je m'avisai d'empaqueter une lettre dans un fromage que je coupai en deux et rajustai ensemble le mieux que je pus. « Envoyez ce fromage à votre mère et dites-lui qu'il vient de M"'^ de Rocoulle. On ne s'avisera sûrement pas d'y chercher une lettre. » Cet expédient la rassura. Elle suivit mon intention, qui réussit heureusement. J'avais supplié la reine de garder le secret sur ce que je lui mandais et de
sous KRÉDKRIC-GUILLAL'ME ["'' l35
me faire savoir ses ordres par la même voie. Elle fit tout à rebours. iM™^ de RocouUe vint m'apporter la réponse le lendemain matin. Cette dame était âgée de soixante-di.x ans. Elle était remplie de probité et de mérite, mais son grand âge ne permettait pas qu'on s'y fiât. Comme elle se doutait de quelque mystère, elle voulut être présente à l'ouverture de la lettre. Il n'y avait que ce peu de mots : <( Vous êtes une poule mouillée qui s'épouvante de tout. Songez que je vous donne ma malédiction si vous consentez à ce qu'on exige de vous. Faites la malade pour gagner du temps. » Dès que je fus seule avec iM°»« de Sonsfeld, nous consultâmes ensemble. Nous jugeâmes qu'il était nécessaire de tromper M.^^ de RocouUe et de lui donner le change sur ma feinte maladie. M™" de Sonsfeld me conseilla de remettre la comédie que nous avions projetée au jour suivant pour des raisons, disait-elle, qu'elle ne pouvait m'expliquer. Je mis la Mermann dans le secret. J'étais sûre de sa discrétion et de sa fidélité. Je dînais tête-à-téte avec ma gouvernante, dans un cabinet dont la porte donnait sur un corridor. Notre ordinaire était si mince que nous jeûnions la plupart du temps : ce n'étaient que des os sans chair, cuits avec de l'eau et du sel. On ne nous donnait que de la petite bière au lieu de vin, ce qui nous obligeait à boire de l'eau pure. Nous étant mises à table, nous nous plaignîmes qu'il faisait trop chaud et nous fîmes ouvrir la porte du corridor oii il y avait toujours beaucoup de monde qui allait et venait. Je me laissai tomber tout doucement de la chaise en criant : « Je me meurs! « M.'^'' de Sonsfeld courut promptement pour me secourir en appelant à l'aide. Ceux de dehors, en me voyant dans cet état, me crurent morte et en semèrent le bruit dans tout le château. Les lamentations de la gouvernante et de la Mermann les confirmèrent dans cette idée. Mes sœurs et les dames de la reine accoururent dans ma chambre. Je contrefis si bien la morte pendant une heure qu'on envoya enfin chercher Stahl. Je repris mes sens avant son arrivée. On m'avait couchée sur mon lit, je priai tout le monde de se retirer et de me laisser un peu tranquille. Je donnai par ce moyen le temps
l36 LA COUR DE PRISSE
à M™'' de SonsfelJ de prévenir le médecin qui était entièrement dévoué à la reine. Il ne manqua pas de dire que j'étais très malade. J'eus encore le lendemain le chagrin de recevoir une visite de ce vilain visage d'Eversmann. Comme je m'étais bien attendue qu'il ne manquerait pas de venir examiner si mon mal était vrai ou faux, j'avais pris mes précautions de loin et j'avais eu soin de me faire chauffer des pierres de thérébentine qui étaient cachées dans mon lit et dont je pouvais me servir, lorsque quelqu'un de suspect venait cher moi. Je les tenais entre mes mains, qui en devenaient brûlantes et faisaient accroire à chacun que j'avais une grosse fièvre et beaucoup de chaleur. « Étesvous bien malade? me dit-il. Donnez-moi votre main que je voie si vous avez de la chaleur. » Je la lui tendis sur-lechamp. Étonné de me voir si mal, il demanda à M.^'= de Sonsfeld si on n'était pas allé chercher Stahl. « Je l'ai risqué, lui répondit-elle, car la princesse était hier dans un tel état, qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour la secourir, mais je n'ai pas osé le faire venir aujourd'hui, et j'en ai demandé la permission à la reine. »
Mon frère ne me sortait point de l'esprit. Je soupçonnais des mystères sur son sujet; mais toutes mes instances étaient inutiles et on me répondait toujours qu'il était enfermé pour un an. Ne sachant pas la mort de Katt, je craignais que l'on ne recommençât les procédures et que la fin n'en fût funeste. Je me résolus donc enfin fermement à me sacrifier pour les autres et à épouser le duc de Weissenfels, avec condition toutefois que le roi m'accorderait la grâce de mon frère.
Je passai ainsi cinq ou six jours au bout desquels Eversmann renouvela ses visites. J'affectais une grande faiblesse qui me faisait garder le lit. Il vint m'annoncer que le roi était averti que je voyais mes sœurs et les dames de la reine, qu'il en était dans une très violente colère et qu'il me faisait défendre sous peine de la vie, de ne plus sortir de ma chambre et de mettre la tête à la fenêtre. En effet, les ordres furent si bien donnés que je devins prisonnière dans toutes les formes et qu'on ne laissa plus entrer per-
sous FRKDKRIOGUILLAUME l*"''
sonne chez moi, sans un ordre express du roi. Je pris mon parti là-dessus et je jugeai qu'Eversmann, malgré sa feinte générosité, en était la cause.
La reine, cependant, arriva le 22 au matin à Berlin. Ma sœur Charlotte avait obtenu permission de me voir. Elle courut d'abord chez moi. Je l'aimais beaucoup. Elle avait de l'esprit, de la vivacité et l'humeur fort douce. Elle m'a bien mal récompensée depuis de l'amitié que j'avais pour elle. A peine eut-elle mis le pied dans ma chambre qu'elle me dit :
« N'avez-vous pas bien plaint mon pauvre frère et regretté Katt? — Pourquoi, lui réparis-je en m'ef-
frayant. — Quoi, vous n'en savez rien! » continua-t-elle en racontant confusément la déplorable tragédie. J'en fus si saisie que le cœur me manqua.
Le conseil de guerre qui devait décider du sort des deux criminels s'était assemblé le 1"'' novembre à Potsdam. Il était composé de deux généraux, de deux colonels, de deux
l'.ji'trait peint par Antoine Pesne, gravé par G. Will. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)
l38 LA COUR DE PRUSSE
lieutenants-colonels, de deux majors, de deux capitaines et de deux lieutenants. Tout le monde s'étant excusé d'en être, le roi fit tirer toute l'armée au sort. Il tomba sur les généraux Denhoff et Linger, les colonels Derschow et Panewitz. J'ai oublié les lieutenants-colonels, le major Schenk des gendarmes et VX'eier, du régiment du roi, aussi bien que le capitaine Einsiedel, de ce même régiment. Ils donnèrent chacun leur voix par un passage de l'Ecriture Sainte. Je ne me souviens que de celui de Denhoff, qui allégua la douleur de David, quand on vint lui dire la mort d'Absalon et s'écria : « Ah ! mon fils Absalon, mon fils Absalon ! etc.» Le même et Linger opinèrent au pardon, mais les autres, pour faire leur cour au roi, condamnèrent mon frère et Katt à être décapités, procédure inouïe dans un pays chrétien et policé. Le roi aurait fait exécuter cette sentence si toutes les puissances étrangères n'avaient intercédé pour le prince, particulièrement l'Empereur et les États-Généraux (i). Seckendorff se donna de grands mouvements : ayant causé le mal, il voulut le réparer. Il dit au roi que le prince était à la vérité son fils, mais qu'il appartenait à l'Empire. Ses sollicitations diminuèrent peu à pe'i les desseins sanguinaires du roi. Grumbkow, qui s'en aperçut, voulut s'en faire un mérite auprès de mon frère. Il se rendit à Custrin, et l'engagea d'écrire et de faire des soumissions au roi. Seckendorff entreprit aussi de sauver Katt; mais le roi resta inflexible. Son arrêt fut prononcé le 2 du même mois. Il l'entendit lire sans changer de couleur. « Je me soumets, dit-il, aux ordres du roi et de
(1) Les renseignements de lu margrave sur le jugement du conseil de guerre sont erronés. Les juges remettaient le prince royal « à la très haute et paternelle grâce )> du roi, condamnaient Katt à l'éternel arrêt de forteresse. Frédéric- Guillaume s'emporta. « Je croyais avoir choisi des gens d'honneur qui n'oublieraient pas leur devoir, qui n'adoreraient pas le soleil levant et ne consulteraient que leur conscience et l'honneur de leur roi. » 11 renvoya l'arrêt au conseil de guerre. Celui-ci le maintint. Alors Frédéric-Guillaume condamna Katt à mort. « En annonçant la sentence à Katt, le conseil lui dira que cela fait de la peine à Sa Majesté, mais qu'il vaut mieux qu'il meure et que la justice ne s'en aille pas du monde. » (Lavisse. La Jeunesse du Grand Frédéric, 281-289. J
sous FREDERIC- GUILLAUME 1>^'- 09
la Providence. Je vais mourir pour une belle cause et j'envisage le trépas sans frayeur, n'ayant rien à me reprocher. » Dès qu'il fut seul, il appela M. Hartenfeld, qui était de garde auprès de lui et qui était fort de ses amis. Il lui donna la boîte qui renfermait le portrait de mon frère et le mien. « Garde2-la, lui dit-il, et souvenez-vous quelquefois du malheureux Katt; mais ne la montrez à personne, cela pourrait encore faire du tort après ma mort aux illustres personnes que j'y ai peintes. » On trouva ces vers écrits sur la fenêtre de sa prison :
Par le temps et la patience
On obtient une bonne conscience
Si vous voule:: savoir qui a écrit cela,
Le nom de Katt vous l'apprendra.
Toujours content en espérance.
Au-dessous, il y avait : « Celui que la curiosité portera à « lire cette écriture, apprendra que l'écrivain a été mis aux « arrêts par ordre de Sa Majesté le i6 août de l'année lySo, « non sans l'espérance de recevoir la liberté, quoique la « façon dont il est gardé lui fasse augurer quelque chose « de funeste. »
Le lendemain au soir, le major Schenk vint l'avertir que son supplice devait se faire à Gustrin et que le carrosse qui devait l'y conduire l'attendait. Il parut un peu étonné de cette nouvelle; mais reprenant bientôt sa tranquillité, il suivit avec un visage riant M. de Schenk, qui monta en carrosse avec lui, ainsi que deux autres officiers des gens d'armes MJa gros détachement de ce corps les escorta jusqu'à Gustrin. Pendant le chemin, Katt prit congé des deux officiers qui étaient auprès de lui et de tous ceux qui l'escortaienl. Il arriva à neuf heures du matin à Gustrin et oi^ le mena droit à l'échafaud. Le jour d'auparavant, le général Lepel, gouverneur de la forteresse, et le président Municho conduisirent mon frère dans un appartement qu'on lui avait préparé exprès dans l'étage au-dessous de celui où il avait logé. Il y trouva un lit et des meubles. Les rideaux des fenêtres étaient baissés, ce qui l'empêcha de voir d'abord ce qui se passait au dehors. On lui apporta un habit brun tout
uni, qu'on l'obligea de mettre. Alors le général, ayant levé les rideaux, lui fit voir l'échafaud tout couvert de noir, de la hauteur de la fenêtre, qu'on avait élargie et dont on avait ôté les grilles. Après quoi, lui et Municho se retirèrent. Cette vue et l'air altéré de Municho firent croire à mon frère qu'on allait prononcer sa sentence de mort et que ces apprêts se faisaient pour lui, ce qui lui causa une violente agitation. M. de Municho et le général Lepel entrèrent dans sa chambre le matin, un moment avant que Katt parût, et tâchèrent de le préparer le mieux qu'ils purent à cette terrible scène. Rien n'égala son désespoir. Pendant ce temps, Schenk rendit le même office à Katt. Il lui dit en entrant dans la forteresse : « Conservez votre fermeté, mon cher Katt, vous allez soutenir une terrible épreuve ; vous êtes à Custrin et vous allez voir le prince royal. — Dites plutôt, lui reparlit-il, que je vais avoir la plus grande consolation qu'on puisse m'accorder. » En disant cela, il monta sur l'échafaud. On obligea alors mon malheureux frère de se mettre à la fenêtre. Il voulut se jeter dehors mais on le retint. « Je vous conjure, au nom de Dieu, dit-il à ceux qui étaient à l'entour de lui, de retarder l'exécution; je veux écrire au roi que je suis prêt à renoncer à tous les droits que j'ai sur la couronne, s'il veut pardonner à Katt. » M. de Municho lui ferma la bouche avec son mouchoir. « Que je suis malheureux, mon cher Katt! lui dit-il, je suis cause de votre mort. Plût à Dieu que je fusse à votre place! — Ah! Monseigneur, répliqua celui-ci, si j'avais mille vies, je les sacrifierais pour vous. » En même temps il se mit à genoux. Un de ses domestiques voulut lui bander les yeux, mais il ne voulut pas le souffrir. Alors élevant son âme à Dieu, il s'écria : « Mon Dieu! je remets mon âme entre vos mains. » A peine eut-il proféré ces paroles, que sa tête, tranchée d'un seul coup, roula à ses pieds. En tombant, le malheureux Katt étendit les bras du côté de la fenêtre où avait été mon frère. Il n'y était plus. Une faiblesse, qui lui était survenue, avait obligé ces messieurs de le porter sur son lit. Il y resta quelques heures sans sentiment. Dès qu'il eut reprit ses sens, le premier objet
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qui s'offrit à sa vue fut le corps sanglant du pauvre Katt, qu'on avait posé de façon que mon frère ne pouvait éviter de le voir. Cet objet le jeta dans une seconde faiblesse, dont il ne revint que pour prendre une violente fièvre. M. de Municho, malgré les ordres du roi, fit fermer les rideaux de la fenêtre et envoya chercher les médecins qui le trouvèrent en grand danger. Il ne voulut rien prendre de ce qu'ils lui donnèrent. Il était tout hor^ de lui et dans de si grandes agitations, qu'il se serait tué, si on ne l'en eût empêché. Les larmes succédèrent à ces terribles transports. Ce ne fut qu'avec une peine extrême qu'on lui persuada de prendre des médecines. On n'en vint à bout qu'en lui représentant qu'il causerait encore la mort de la reine et la mienne, s'il persistait à vouloir mourir. Le corps de Katt resta exposé sur l'échafaud jusqu'au coucher du soleil. On l'enterra dans un des bastions de la forteresse. Le lendemain, le bourreau alla demander le salaire de cette exécution au maréchal Wartensleben, ce qui faillit causer sa mort tant sa douleur était grande.
Trois ou quatre jours après, Grumbkow, comme je l'ai déjà dit, obtint du roi la permission d'aller à Custrin. Il entra chez mon frère d'un air soumis et respectueux. « Je ne viens, lui dit-il, que pour demander pardon à Votre Altesse Royale du peu de ménagement que j'ai eu jusqu'à présent pour elle. J'y ai été obligé pour obéir aux ordres du roi. Je les ai même exécutés ponctuellement, pour être plus à portée. Monseigneur, de vous rendre service. Le chagrin qu'on vient de vous causer, par la mort de Katt, nous a été une peine infinie, à Seckendorff et à moi. Nous avons employé tous nos efforts pour le sauver, mais inutilement. Nous allons les redoubler pour faire votre paix avec le roi; mais il faut que Votre Altesse Royale y travaille elle-même et qu'elle me charge d'une lettre remplie de soumissions que je présenterai au roi et que j'appuierai de tout mon pouvoir (i). » Mon frère se détermina, avec
(1) C'était là une de ces comédies qui le faisaient gratifier d'arlequin parle comte de Manteulel. Frédéric ne Ini pardonna jamais,
beaucoup de peine, à cette démarche : il la fit toutefois. Il sortit de la forteresse le 12 novembre. On lui donna la ville pour prison. Le roi lui conféra le titre de conseiller de guerre avec ordre d'assister ponctuellement aux délibérations de la Chambre des finances et des domaines. Il y était assis après le dernier des conseillers de guerre. Il plaça auprès de lui trois hommes de robe, MM, de Wollen, de Rovedel et de Natzmar. Ce dernier était fils du maréchal du même nom : il avait Tesprit du monde ayant beaucoup voyagé; mais c'était un petit-maître manqué.
La dépense de mon frère fut réglée fort mesquinement. On lui défendit toute récréation, surtout la lecture et de parler et d'écrire en |rançais. Toute la noblesse du voisinage se cotisa pour fournir à sa table, aussi bien que les réfugiés français de Berlin, qui lui envoyèrent du linge ef des rafraîchissements. On eut bien de la peine à dissiper sa mélancolie. Il ne voulut jamais quitter l'habit brun, qu'on lui avait donné dans la forteresse, qu'il ne fût en lambeaux, parce qu'il était semblable à celui de Katt, Malgré toutes les rigoureuses défenses du roi, il passait fort bien son temps, ceux qui étaient autour de lui ne faisant pas semblant de s'apercevoir de ce qu'il faisait.
L'élargissement de mon frère modéra un peu ma douleur. La reine augmenta ma joie par sa présence. Elle continua ses visites tant que le roi fut absent. Il retourna le II janvier ijSi à Potsdam, oia la reine le suivit le 28. Pendant le peu de temps qu'elle resta à Berlin, M, de Sastot, son chambellan et proche parent de Grumbkou',
tout en feignant le bon accord avec lui. En 17.39, il composait l'/'pitaphe de son g'eôlier :
Ci-gît un maréchal, un ministre et de plus Un grand financier, un chanoine laïque.
Passants, qui connaissez sa fourbe politique, Laissez dans l'ombre confondus Et ses vices et ses vertus.
i( Voici, disait-il, une épitaphe que j'ai faite sur Grumbkow, à la requête de personnes auxquelles je n'ose ni ne puis rien refuser. J'ai tâché d y mettre le moins de fiel qu'il m'a été possible afin que la modération qui doit assaisonner toutes nos actions raisonnables ne s'écarte pas de la poésie, non plus que du reste de ce que je puis faire. »
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entreprit de les réconcilier. La reine qui aimait à se flatter, donna tout du long dans le panneau, et en deux jours de temps, ils étaient amis à brûler. La reine m'en fit d'abord confidence, Grumbkow était devenu le plus honnête homme du monde, et elle rejetait tout le passé sur Seckendorff (i). Je me trouvai bien désolée après le départ de la reine, enfermée dans ma chambre où je ne voyais personne, continuant toujours à faire abstinence, car je mourais de faim. Je lisais tant que le jour durait et je faisais des remarques sur mes lectures. Ma santé s'affaiblissait beaucoup. Je devenais maigre comme un squelette, faute d'aliments et d'exercice.
Un jour que nous étions à table. M""" de Sonsfeld et moi, à nous regarder tristement, n'ayant rien à manger qu'une soupe d'eau au sel et un ragoût de vieux os, rempli de cheveux et de saloperies, nous entendîmes cogner assez rudement contre la fenêtre. Surprises, nous nous levâmes précipitamment pour voir ce que c'était. Nous trouvâmes une corneille, qui tenait un morceau de pain dans son bec ; elle le posa, dès qu'elle nous vit, sur le rebord de la croisée et s'envola. Les larmes nous vinrent aux yeux de cette aventure. Cependant mes domestiques trouvèrent cette circonstance si merveilleuse qu'elle fut divulguée en peu de temps par toute la ville, ce qui inspira tant de pitié pour mes peines à la colonie française qu'au risque d'encourir le ressentiment du roi, ils m'envoyèrent tous les jours à manger dans des corbeilles qu'ils posaient devant ma garde-robe. Cette action et le zèle qu'ils témoignaient à mon frère m'ont inspiré une haute estime pour cette nation, que je me suis fait une loi de soulager et de protéger quand j'en trouve les occasions.
Tout le mois de février se passa de cette façon. La reine
(1) Wilhelmine ne pardonna ni à Grumbkow ni à Seckendorff. Voici le portrait dece dernier par Frédéric II [(^■^itvres primllifes. II, 235) : « Il était d'un intérêt sordide; ses manières étaient grossières et rustres; le metisonge lui était si habituel qu'il en avait perdu l'usage de la vérité. C était l'àme d un usurier, qui passait tantôt dans le corps d'un militaire, tantôt dans celui d'un négociateur. »