LA COUR DK PRISSE
par là qu'elle n'avait guère d'amis. Grumbkow, l'ayant fait épier, apprit qu'elle avait de grandes conférences avec Kreutz et qu'il semblait qu'elles ne roulaient pas toujours sur des affaires d'État. Pour s'en éclaircir tout à fait, il se servit d'un marmiton auquel il trouva l'esprit assez délié pour le personnage qu'il devait faire. Il saisit le temps que le roi et la reine étaient à Stralsund pour exécuter son dessein. Une nuit que tout était enseveli dans le sommeil, il se fit une rumeur épouvantable dans le palais. Tout le monde se réveilla, croyant que c'était du feu, mais on fut bien surpris d'apprendre que c'était un spectre qui causait tout ce bruit. Les gardes, placés devant l'appartement de mon frère et devant le mien, étaient à. demi morts de peur et disaient avoir vu ce revenant passer et enfiler une galerie qui menait chez les dames de la reine. L'officier de la garde doubla d'abord les postes qui étaient devant nos chambres et alla ensuite visiter le château sans rien trouver. Cependant l'esprit reparut dès qu'il se fut retiré et il épouvanta si fort les gardes qu'on les trouva évanouis. Ils disaient que c'était le grand diable que les sorciers suédois envoyaient pour tuer le prince royal.
Le lendemain, toute la ville fut en alarme. On craignit que ce ne fût quelque trame des Suédois, qui, avec l'assistance de cet esprit, pourraient bien mettre le feu au palais et tâcher de nous enlever, mou frère et moi. On prit donc toutes les précautions nécessaires pour notre sûreté et pour tâcher d'attraper le spectre. Ce ne fut que la troisième nuit qu'on prit ce soi-disant diable. Grumbkow, par son crédit, trouva moyen de le faire examiner par ses créatures. Il en fit une plaisanterie auprès du roi et fit changer la punition rigoureuse que ce prince voulait faire subir à ce malheureux en celle d'être promené trois jours de suite sur l'âne de bois avec tout son attirail de revenant. Cependant, Grumbkow apprit par le faux diable ce qu'il voulait savoir, c'est-à-dire les entrevues nocturnes de Kreutz et de la Vagnitz. Outre cela, la femme de chambre de cette dame, qu'il trouva moyen de gagner à force d'argent, lui
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rapporta que sa maîtresse avait déjà fait une fausse couche et qu'elle était actuellement enceinte.
Il attendit le retour du roi à Berlin pour lui faire part de cette histoire scandaleuse. Ce prince se mit dans une violente colère contre cette fille. Il voulut la faire chasser sur-lechamp de la Cour, mais la reine obtint, à force de prières, qu'elle y restât encore quelque temps pour chercher un prétexte à la congédier de bonne grâce.
Le roi ne lui accorda qu'avec beaucoup de peine ce répit.
Il exigea cependant de la reine qu'elle lui signifierait le jour même son congé. Il lui raconta toutes les intrigues de cette fille et les
peines qu'elle s'était données pour devenir sa maîtresse. La reine l'envoya chercher. Cette princesse avait pour cette créature un faible qu'elle ne pouvait surmonter. Elle lui parla en présence de M'"'' de Rocoulle qui ne voulut pas la quitter ,dans l'état où elle était, lui exposa l'ordre du roi et lui répéta tout le discours de ce pnnce. « Il faut
Georires /"', roi d'Ani^tc terre.
Portrstit gravé par Ch. Weigel.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.
VOUS soumettre aux volontés du roi, ajouta-t-elle. J'accouche dans trois mois. Si je donne naissance à un fils, la première chose que je ferai sera de demander votre grâce. » La Vagnitz, bien loin de reconnaître la bonté de la reine, avait eu peine à entendre la fin de son discours. Elle lui déclara tout net qu'elle avait de puissants soutiens qui sauraient la protéger. La reine voulut lui répliquer, mais cette fuie entra dans une si violente colère qu'elle lança mille imprécations contre la reine et contre l'enfant qu'elle portait. La rage, qui la possédait, la mit en convulsions. M™e de RocouUe emmena la reine qui était atterrée. Cette princesse ne voulut point informer le roi de toute cette conversation, espérant toujours pouvoir le radoucir, mais la Vagnitz rompit elle-même ces bonnes dispositions. Elle fit afficher, le lendemain, une pasquinade sanglante contre le roi et la reine. On en découvrit bientôt l'auteur. Le roi, n'entendant plus raillerie, la fit chasser ignominieusement de la Cour. Sa mère la suivit de près. Grumbkow découvrit au roi les intrigues de cette dame avec le ministre de France. Elle fut heureuse d'en être quitte pour un exil et de n'être pas renfermée pour le reste de ses jours dans une forteresse. Kreutz se maintint dans sa faveur, malgré toutes les peines que son antagoniste s'étaient données pour le détruire. La reine se consola bientôt de la perte de cette fille et ^1™"= de Blaspil obtint la place de favorite auprès d'elle (i).
Le comte Poniatowski arriva en ce temps incognito à Berlin. Il y était envoyé de la part de Charles XII, roi de Suède. Comme le comte avait particulièrement connu le grand maréchal de Printr, pendant qu'ils étaient l'un et l'autre ambassadeurs en Russie, il s'adressa à lui pour
(!) Le baron de Pôllnitz rapporte toute l'intrigue Vagnitz. Après sa disgrâce, « M"^ de Vagnitz quitta le château et se logea en ville. M. de Kreutz continua de la voir et de pourvoir à son entretien. Elle vit encore en Poméranie. Le feu roi de Suède, Frédéric, de la maison de Hesse, lui a accordé le titre d'abbesse d'une abbaye qui ne subsiste pas, mais qu'elle a soubaité pour être appelée madame ». (Baron de Pôllnitz. Mémoires pour servira l'histoire des quatre derniers souverains de la maison de Brandebourg, II, 61.)
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obtenir une audience secrète du roi. Ce prince se rendit à la brune che; M. de Printz au château. M. de Poniatowski lui fvt des propositions très avantageuses de la part de la cour de Suède et il conclut iin traité avec ce prince, que l'on a eu soin de tenir si caché que je n'ai pu en apprendre que deux articles, le premier, que le roi de Suède céderait pour toujours la Poméranie suédoise au roi, et que celuici lui paierait une somme très considérable pour l'en dédommager. Le second article était la conclusion de mon mariage avec le monarque suédois. Il était stipulé que je serais conduite en Suède à l'âge de douze ans pour y être élevée. Je n'avais que huit ans. Mon âge trop tendre ne me permettait pas de prendre part à ce qui se passait. J'étais occupée tous les jours par mes maîtres et mon unique récréation était de voir mon frère. Jamais tendresse n'a égalé la nôtre. Il avait de l'esprit; son humeur était sombre. Il pensait longtemps avant que de répondre, mais en récompense il répondait juste. Il n'apprenait que difficilement et on s'attendait qu'avec le temps il aurait plus de bon sens que d'esprit. J'étais au contraire très vive. J'avais la réplique prompte et une mémoire angélique. Le roi m'aimait passionnément; il n'a jamais eu autant d'attention pour ses autres enfants que pour moi. Mon frère, en revanche, lui était odieux et ne paraissait jamais à sa vue sans être maltraité, ce qui lui inspira une crainte invincible de son père qu'il a conservée même jusqu'à l'âge de raison.
Le roi de Suède et celui de Prusse, ayant mûrement réfléchi sur l'alliance qui devait unir leurs maisons, avaient trouvé nos âges si disproportionnés qu'ils résolurent de la rompre. Celui de Prusse se proposa de renouer celle qui avait déjà été sur le tapis avec le duc de Gloucester. Le roi Georges I*"" d'Angleterre se prêta avec joie à ces desseins, mais il souhaita qu'un double mariage pût serrer encore plus étroitement les nœuds de leur amitié, savoir celui de mon frère avec la princesse Amélie, seconde sœur de ce duc. Cette double alliance fut conclue au grand contentement de la reine qui l'avait toujours souhaitée si ardem-
ment. Cette princesse nous porta les bagues de promesse à mon frère et à moi. J'entrai même en correspondance avec mon petit amant et en reçus plusieurs présents. Les intrigues du prince d'Anhalt fet de Grumbkow continuaient toujours. La naissance de mon second frère n'avait fait que déranger leurs projets sans les leur faire perdre de vue ; il n'était pas temps de les faire éclater. La nouvelle alliance, que le roi venait de contracter avec l'Angleterre, ne leur parut pas un grand obstacle à surmonter. Les intérêts des maisons de Brandebourg et de Hanovre ayant toujours été opposés, ils s'attendaient bien que leur union ne serait pas de durée. Ils connaissaient à fond l'humeur du roi qui se laissait facilement animer et qui, dans sa première passion, ne gardait pas de mesure et n'agissait pas selon la vraie politique. Ils résolurent donc d'attendre tranquillement jusqu'à ce qu'ils pussent trouver un incident conforme à leurs vues.
Ce fut dans cette aniiiée qu'on découvrit une trame secrète qu'un nommé Klément avait formée. Il fut accusé du crime de lèse-majesté, d'avoir contrefait la signature de plusieurs grands princes, et tâché de brouiller entre elles diverses grandes puissances. Ce Klément se trouvait à La Haye et avait écrit plusieurs fois au roi. Sa mauvaise conscience ne lui permettait pas de sortir de cet asile et le roi n'avait pu venir à bout de l'attirer dans son pays. Il se servit enfin du ministère d'un ecclésiastique calviniste nommé Jablonski pour se rendre maître de cet homme. Jablonski, qui avait étudié avec lui, se rendit en Hollande et sut si bien lui persuader la bonne réception et les honneurs que le roi voulait lui faire qu'il l'engagea enfin de se rendre à Berlin avec lui. Aussitôt que Klément eut mis le pied dans le pays de Clèves, il fut arrêté. On a toujours cru que cet homme était de grande extraction. Les uns le disaient fils naturel du roi de Danemark et les autres du duc d'Orléans, régent de France. La grande ressemblance, qu'il avait avec le dernier de ces princes, a fait juger qu'il lui appartenait. On commença son procès dès qu'il fut arrivé à Berlin. On prétend qu'il découvrit au roi toutes les
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intrigues de Grumbkow et qu'il s'offrit à justifier ses dires par des lettres de ce ministre qu'il voulait remettre à ce prince. Grumbkow fut à deux doigts de sa perte, mais, heureusement pour lui, Klément ne put produire les lettres qu'il avait promises. Ainsi son accusation fut traitée de calomnie. Le procès dura six mois au bout desquels on prononça la sentence. Elle portait qu'il serait trois fois
Vue de Spandau.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
tenaillé et ensuite pendu. Il entendit lire son''arrêt avec'ime fermeté héroïque et sans changer de visage. « Le roi est maitre, dit-il, de ma vie et de ma mort. Je n'ai point mérité cette dernière. J'ai ("ait ce que les ministres du roi font tous les jours. Ils tâchent de duper et de tromper ceux des autres puissances et ne sont que d'honnêtes espions dans les Cours. Si j'avais été accrédité comme eux, je serais peut-être à présent sur le pinacle, au lieu d'aller faire ma demeure au haut du gibet (i). » Sa constance ne se démentit
(1> On trouve dans Mauvillon d'abondants détails sur toute celle affaire. Voici son récit de l'exécution de Klément. n II fut mis sur une espèce de palanquin, guindé ;\u haut de la potence et étrang-lé.. Lorsqu'on le guindait, il cria de toutes ses forces en allemand : « J'ai « combattu le bon combat; j'ai gardé la foi. C'est pourquoi la cou- « ronne de justice m'est réservée. »
point jusqu'à son dernier soupir. On peut le compter au nombre des grands génies. Il avait beaucoup de savoir, possédait plusieurs langues et channait par son éloquence. Il la fit valoir par une harangue qu'il fit au peuple. Comme elle a été imprimée, je la passerai sous silence. Lemann, un de ses complices, fut écartelé; ils eurent pour compagnon de leur malheur un troisième personnage dont le crime était différent du leur. Il se nommait Heidekamm et avait été anobli sous le règne de Frédéric I*^"". Il avait dit et écrit que le roi n'était pas fils légitime. Il fut condamné à être fouetté par les mains du bourreau, déclaré infâme et enfermé à Spandau pour le reste de ses jours.
Pendant la détention de Klément, le roi tomba dangereusement malade à Brandebourg d'une colique néphrétique, accompagnée d'une grosse fièvre. Il dépêcha sur-lechamp une estafette à Berlin pour en prévenir la reine et la prier de le venir trouver. Cette princesse se mit aussitôt en route et fit tant de diligence qu'elle arriva le soir même à Brandebourg. Elle trouva le roi très mal. Ce prince, persuadé que sa mort était prochaine, était occupé à faire son testament. Ceu.x auxquels il dictait ses dernières volontés étaient des gens de probité et dont la fidélité était reconnue. Il y nommait la reine régente du royaume pendant la minorité de mon frère, et l'Empereur et le roi d'Angleterre tuteurs du jeune prince. Il n"y faisait aucune mention de Grumbkow ni du prince d'Anhalt; j'ignore la raison. Il leur avait cependant dépêché une estafette, quelques heures avant l'arrivée de la reine, pour leur ordonner de se rendre auprès de lui. Je ne sais quel incident retarda leur départ. Le roi n'avait point signé son testament. Il est à présumer qu'il les faisait venir pour le leur communiquer et pour y insérer peut-être quelque article pour eux. Il fut si piqué de leur retardement et le mal augmenta si fort qu'il n'hésita plus de le souscrire. La reine en reçut une copie et l'original fut mis dans les archives de Berlin. L'acte ne fut pas plutôt achevé que ce prince commença à devenir plus tranquille. Son chirurgien-major, Holtzendorf, se servit à propos d'un remède fort en vogue dans ce temps-là : c'était
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l'ipécacuanha. Cette drogue lui sauva la vie. La fièvre et les douleups qu'il endurait diminuèrent considérablement vers le matin et donnèrent de grandes espérances de son retour à la vie. Ce fut le commencement de la fortune et de la faveur de Holtzendorf.
Le prince d'Anhalt et son compagnon d'iniquités arrivèrent, cependant, vers le matin. Le roi se trouva fort embarrassé avec eux, s'attendant aux cruels reproches qu'ils lui feraient de les avoir exclus de son testament. Ne sachant comment se tirer d'affaires, il exigea un serment de la reine, des tém.oins et de ceux qui l'avaient dressé, d'en ensevelir le contenu dans un silence éternel. Malgré toutes les mesures du roi, les deux intéressés apprirent bientôt ce qui venait de se passer. Le roi était mieux, mais non entièrement hors de danger. Ils n'osèrent lui en parler, la moindre émotion pouvant lui coûter la vie, mais leur inquiétude cessa bientôt. Son mal diminua si fort qu'il fut entièrement rétabli au bout de huit jours. Dès qu'il fut en état de sortir, il retourna à Berlin. De là, il se rendit à Vousterhausen où la reine le suivit. Ce prince devenait de jour en jour plus soupçonneux et plus défiant. Depuis la découverte des intrigues de Klément, il se faisait rendre toutes les lettres, qui entraient et sortaient de Berlin, et ne couchait plus sans avoir à côté de son lit son épée et une paire de pistolets chargés. Le prince d'Anhalt et Grumbkow ne dormirent pas. L'affaire du testament leur tenait toujours fort à cœur et ils n'avaient pas renoncé à leurs anciens plans. Leur adresse leur procura le moyen d'apprendre le contenu de cette pièce intéressante.
M™« de Blaspil, favorite de la reine, pouvait passer pour une beauté. Un esprit enjoué et solide relevait les charmes de sa personne. Son cœur était noble et droit, mais deux défauts essentiels effaçaient ces belles qualités : elle était intrigante et coquette. Un mari de soixante ans, goutteux et désagréable, était un ragoût fort peu appétissant pour une jeune femme. Bien des gens prétendaient même qu'elle avait vécu avec lui comme l'impératrice Pulchérie avec l'empereur Marcien. Le comte de Manteujel, envoyé de
Saxe à la cour de Prusse (i), avait trouvé le moyerv de toucher son cœur. Leur commerce amoureujc» s'était fait jusqu'alors avec tant de secret que jamais on n'avait eu le moindre soupçon contre la vertu de cette dame. Le comte fit un petit voyage à Dresde. Pour se dédommager de l'absence de celle qu'il aimait, il lui écrivait toutes les postes et en recevait réponse. Cette fatale correspondance fut cause du malheur de M^e de Blaspil : ses lettres et celles de son amant tombèrent entre les mains du roi. Ce prince, défiant, y soupçonna des intrigues d'État, et pour s'en éclaircir, il les fit voir à Grumbkow. Celui-ci, plus habile dans le langage d'amour que le roi, devina tout de suite la vérité. Il était ami intime de Manteufel. Le roi de Pologne avait de grands ménagements à garder avec la cour de Berlin. Charles XH, roi de Suède, vivait encore, ce qui lui faisait toujours appréhender de nouvelles révolutions en Pologne, dont l'appui du roi, mon père, pouvait le garantir. Grumbkow lui promit son ministère et s'engagea d'entretenir toujours la bonne harmonie entre les deux Cours, s'il voulait se prêter à ses vues et donner des instructions làdessus au comte de Manteufel. Le roi de Pologne n'hésita pas d'y consentir et renvoya ce ministre à Berlin. Grumbkow s'ouvrit à lui sur toute l'histoire du testament. Il l'avertit même qu'il était informé de son commerce amoureux avec M"^® de Blaspil et que le service qu'on exigeait de lui était d'en^a^er cette dame à retirer des mains de la reine le testament du roi. L'affaire était délicate. Manteufel connaissait l'attachement qu'elle avait pour cette princesse. Cependant, il hasarda de lui en parler. M™« de Blaspil eut bien de la peine à se rendre à ses désirs, mais l'amour lui fit enfin oublier ce qu'elle se devait à elle-même et à sa maîtresse. Aveuglée par les protestations d'attachement que Manteufel disait avoir pour la reine, elle ne crut pas la chose de si grande conséquence, et, connaissant l'empire absolu qu'elle avait sur le cœur de cette princesse, elle joua
(1) Ernst comte de Manteufel, d'une des familles les plus distinguées de la Pologne.
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tant de rôles différents qu'elle vint enfin à bout de lui persuader de lui confier cette fatale pièce, à condition néanmoins qu'elle la lui rendrait après l'avoir lue. Dès que le comte de Manteufel se vit possesseur du testament du roi, il en tira une copie qu'il remit à Grumbkow. Les projets de ce ministre ne se trouvaient remplis qu'à demi : il visait à avoir Voriginal du testament. Il ne désespérait pas qu'en s'y prenant avec adresse, il ne pût l'obtenir avec le temps. La reine commençait à prendre de l'ascendant sur l'esprit du roi. Elle lui procurait des recrues pour son régiment et le roi d'Angleterre lui témoignait des attentions infinies. La manière froide, avec laquelle le roi avait répondu aux iastances que le prince d'Anhalt et Grumbkow lui avaient faites pour mon mariage avec le margrave de Schwedt, leur avait fait connaître que leur faveur tombait. Pour prévenir leur disgrâce, ils entreprirent de diminuer le crédit de la reine.
Il était facile d'animer le roi. Un de ses défauts principaux était un grand attachement pour l'argent. Grumbkow voulut profiter de ces faiblesses. Il fit part de son dessein à M. de Kamken, ministre d'État, mais cet honnête homme en fit avertir la reine. Cette princesse aimait le jeu et y avait fait des pertes considérables, ce qui l'avait forcée d'emprunter secrètement un capital de 3oooo écus (i). Le roi lui avait fait présent depuis peu d'une paire de pendeloques de brillants de très grand prix. Elle ne les portait que rarement, les ayant plusieurs fois perdues. Grumbkow, qui avait des espions partout, fut bientôt informé du mauvais état de ses affaires et jugeant que la reine avait engagé ces pendeloques pour avoir le capital dont je viens de parler, il résolut d'en avertir le roi qu'il connaissait assez pour savoir d'avance qu'il en serait vivement piqué. La reine, outrée du mauvais procédé de Grumbkow, supplia le roi de lui permettre d'en tirer satisfaction. Et, sur la
(1) La reine n'avait que 80 000 thalers de pension. Elle était toujours à court et endettée. Elle en était réduite à n'expiinaer qu'en bonnes paroles sa sympathie aux œuvres charitables. (Lavisse. La Jeunesse du Grand Frédéric, 147.)
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réponse qu'il lui fit qu'on ne pouvait punir personne sans preuve suffisante, elle eut l'imprudence de lui avouer que c'était M. de Kamken qui lui en avait donné l'avis. Le roi l'envoya chercher sur-le-champ. La manière gracieuse, dont il le reçut, l'encouragea à soutenir ce qu'il avait avancé à la reine. Il y ajouta même plusieurs faits très graves contre Grumbkow. Mais, n'étant infornaé de ses projets que par des conversations qu'il avait eues avec lui sans témoins, la négative de l'autre prévalut et il fut envoyé à Spandau.
Cette forteresse qui n'est qu'à quatre milles de Berlin, fut bientôt après remplie d'illustres prisonniers. Un nommé Trosqui, gentilhomme silésien, venait d'être arrêté. Cet homme avait fait le métier d'espion au camp suédois, pendant la campagne de Stralsund. Quoiqu'il eût utilement servi le roi, ce prince ne pouvait le souffrir et conservait une certaine défiance contre lui. On l'accusait d'avoir joué à Berlin le même rôle qu'il avait joué au camp suédois. Ses papiers, qui furent saisis, le prouvèrent en quelque manière. Trosqui avait infiniment d'esprit et écrivait très joliment : ces deux talents lui tenaient lieu de figure. Sa cassette contenait toutes les anecdotes amoureuses de la Cour, dont il avait jait une satire très mordante, et quantité de lettres qu'il avait reçues de plusieurs dames de Berlin où le roi n'était pas ménagé. Celles de M™« de Blaspil étaient très jortes contre ce prince, qu'elle traitait de tyran et d'horrible cvibli-fax. Grumbkow, qui fut nommé pour examiner ces papiers, saisit cette occasion pour perdre cette dame. Ayant fait lire au roi les lettres qu'elle avait écrites à Trosqui, et l'ayant fort prévenu contre elle, ce prince l'envoya chercher, et après lui avoir dit des choses très dures, il lui )'it voir ces fatales lettres. Elle ne se démonta point, reconnut que ces écrits étaient de sa main, et dit que leur contenu était véritable. Elle en prit occasion de lui reprocher tous ses défauts, ajoutant que, malgré tout ce qu'elle avait écrit contre lui, elle lui était plus attachée que tout le reste du monde, étant la seule qui eût la hardiesse de lui parler avec franchise et
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sincérité. Son discours, plein de force et d'esprit, fit impression sur le roi. Après avoir rêvé quelque tenaps : « Je vous pardonne, lui dit-il, et je vous suis obligé de votre façon d'agir. Vous m'avez persuadé que vous êtes ma véritable amie en me disant mes vérités. Oublions l'un et l'autre le passé et soyons amis. » Après quoi, lui donnant la main et la conduisant chez la reine : « Voici, dit-il, une honnête femme que j'estime infïniment. »
M°^<^ de Blaspil, cependant, n'était pas tranquille. Elle connaissait toutes les circonstances de l'horrible complot que Grumbkow et le prince d'Anhalt tramaient contre le roi et mon frère. Elle le voyait sur le point d'éclore et ne savait quel parti prendre, trouvant un danger manifeste à parler ou à se taire. Les vues des deux associés d'iniquités ne tendaient qu'à mettre le margrave de Schwedt sur le trône et à s'emparer entièrement du gouvernement (i). La santé du roi et du prince royal se raffermissait de jour en jour et dissipait toutes les idées flatteuses qu'ils s'étaient faites sur leur trépas prochain. Ils résolurent d"y remédier. La chose était délicate. Il n'y allait pas moins que de leur vie et ils n'attendaient qu'une occasion favorable pour exécuter leur infâme dessein.
Il y avait depuis quelque temps une bande de danseurs de corde à Berlin qui jouaient des comédies allemandes sur un théâtre assez joli, dressé au Marché-Neuf. Le roi y prenait beaucoup de plaisir et ne manquait jamais d'y aller. Ils choisirent cet endroit pour en faire la scène de leur détestable tragédie. On devait en même temps mettre le feu au théâtre et au château pour détourner tout soupçon et étrangler le roi et mon frère pendant le désordre que l'incendie ne pouvait manquer de causer, parce que la maison où l'on jouait n'était que de bois, n'avait que des issues fort étroites et était toujours remplie de
(1) La margrave a adopté contre Grumbkow toute Ja haine de ï^a mère et tous les racontars de la Cour. En réalité, Grumbkow était un ministre fort capable, mais parfaitement vénal. Le projet d'assassinat est une invention des cabales qui divisaient la cour de Prusse.
façon qu'on ne pouvait s'y remuer. Leur parti était si fort qu'ils étaient sûrs de s'emparer de la régence pendant l'absence du margrave de Schwedt, qui était encore en Italie, l'armée étant à la bienséance du prince d'Anhalt qui la commandait.
Il est à présumer que Manteufel, ayant horreur de cette affreuse conspiration, la découvrit à M°»« de Blaspil et lui nomma le jour auquel elle était fixée. Je me ressouviens très bien que Grumbkow pressa beaucoup le roi de mener mon frère à la comédie sous prétexte qu'il fallait dissiper son humeur sombre et le distraire par les plaisirs. C'était le mercredi, et le vendredi suivant était choisi pour l'exécution de leur plan. Le roi, trouvant le raisonnement juste, y acquiesça. Mme Blaspil qui était présente en frémit. Ne pouvant plus garder le silence, elle intimida la reine, sans pourtant lui dire de quoi il s'agissait, et lui conseilla d'empêcher, à quelque prix que ce fût, que mon frère suivît le roi. Cette princesse connaissait le génie craintif de mon frère. Elle lui fit des peurs paniques du spectacle, et l'épouvanta si fort qu'il pleurait quand on en parlait. Le vendredi étant enfin arrivé, la reine, après m'avoir fait mille caresses, m'ordonna d'amuser le roi, afin de lui faire oublier l'heure fixée pour la comédie, ajoutant que si je ne réussissais pas et que le roi voulût prendre mon frère avec lui, je devais crier, pleurer et l'arrêter s'il était possible. Pour me faire plus d'impression, elle me dit qu'il y allait de ma vie et de celle de mon frère. Je jouai si bien mon personnage qu'il était six heures et demie sans que le roi s'en fût aperçu. S'en rappelant tout d'un coup, il se leva et prenait déjà le chemin de la porte, tenant son fils par la main, lorsque celui-ci commença à se débattre et à faire des cris terribles. Le roi, surpris, tenta de le ramener par la douceur, mais voyant qu'il n'y gagnait rien, et que ce pauvre enfant ne voulait pas le suivre, il voulut le battre. Ce fut alors que je me jetai à ses pieds. La reine se mit audevant de la porte, le suppliant de rester au château. Le roi, étonné de cet étrange procédé, en voulut savoir la cause. La reine ne savait que lui répondre. Mais ce prince,
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Cliché Rioh. Bong, Berlin.
Frédéric ei sa sœur Wilhe/mine enfants. Peinture d'Antoine Pesne. (Palais de Charlottenbourg.)
soupçonneux, conjectura qu'il y avait quelque conspiration contre lui. Le procès de Trosqui n'était pas fini. Il s'imagina que cette affaire donnait lieu aux appréhensions de la reine. L'ayant donc extrêmement pressée de lui dire de quoi il s'agissait, elle se contenta, sans lui nommer M™« de Blaspil, de lui répondre qu'il y allait de sa vie et de celle de mon frère. Cette dame, s'étant rendue le soir chez la reine, jugea qu'après la scène qui venait de se passer elle