LA COL'R DE PRISSE
patience du roi. Il voulut mettre fin une bonne fois à tous ces tripotages et résolut de marier le margrave de Schwedt. L'étroite alliance où il se trouvait avec la Russie lui fit jeter les yeux de ce côté. M. de Martenfold, son envoyé à Saint-Pétersbourg, reçut ordre de demander la duchesse de Courlande en mariage pour ce prince. Mais le margrave, qui se flattait encore de m'épouser, refusa tout net de se rendre aux désirs du roi. Gomme il avait dix-huit ans et qu'il était majeur, le roi ne put le contraindre d'obéir. L'année précédente, le tzar Pierre-le-Grand était venu à Berlin. Ce prince, qui se plaisait beaucoup à voyager, venait de Hollande. Il avait été obligé de s'arrêter dans le pays de Clèves, la tzarine y ayant fait une fausse couche. Comme il n'aimait ni le monde ni les cérémonies, il fit prier le roi de le loger dans une maison de plaisance de la reine qui était dans les faubourgs de Berlin. Cette princesse en fut fort fâchée. Elle avait fait bâtir une très jolie maison qu'elle avait pris soin d'orner magnifiquement. La galerie de porcelaine qu'on y voyait était superbe, aussi bien que toutes les chambres décorées de glaces, et comme cette maison était un vrai bijou, elle en portait le nom (i). Le jardin était très joli et bordé par la rivière. La reine, pour prévenir les désordres que Messieurs les Russes avaient faits dans tous les autres endroits où ils avaient demeuré, fit démeubler toute la maison et en fit emporter ce qu'il y avait de plus fragile. Le tzar, son épouse et toute leur cour arrivèrent quelques jours après à Mon Bijou. Le roi et la reine les reçurent au bord de la rivière. Le roi donna la main à la tzarine pour la conduire à terre. Dès que le tzar fut débarqué, il tendit la main au roi et lui dit : « Je suis bien aise de vous voir, mon frère Frédéric. » Il s'approcha ensuite de la reine qu'il voulut embrasser, mais elle le repoussa. La tzarine débuta par baiser la main de la reine.
\1) Guibei-l qui vit Mon Bijou en 1773 le qualifie « maison à l'italienne de mauvais goût en dedans et délaiorée au dehors, jardins confus, mal dessines, remplis de mauvaises statues, de petits bassins, de petites grottes. [Journal d'un voyage en Allemagne, I, 173.)
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'* Mon Bijou", maison de plaisance de la reine de Prusse. Dessin et gravure de Paul Busch. (Uibliotlicque Nationale. Estampes.
ce qu'elle fit à plusieurs reprises. Elle lui présenta ensuite le duc et la duchesse de Mecklembourg qui les avaient accompagnés et quatre cents soi-disant dames qui étaient à sa suite. C'étaient, pour la plupart, des servantes allemandes, qui faisaient les fonctions de dames, de femmes de chambre, de cuisinières et de blanchisseuses. Presque toutes ces créatures portaient chacune sur les bras un enfant richement vêtu, et lorsqu'on leur demandait si c'étaient les leurs, elles répondaient, en faisant des salamalecs à la russienne : « Le tzar m'a fait l'honneur de me faire cet enfant. » La reine ne voulut pas saluer ces créatures. La tzarine, en
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revanche, traiia avec beaucoup de hauteur les princesses du sang et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que le roi obtint de la reine qu'elle les saluât.
Je vis toute cette Cour le lendemain que le tzar et son épouse vinreat rendre visite à la reine. Cette princesse les reçut aux grands appartements du château et elle alla audevant d'eux jusqu'à la salle des gardes. La reine donna la main à la tzarine, lui laissant la droite et la conduisit dans sa chambre d'audience. Le roi et le tsar les suivirent. Dès que ce prince me vit, il me reconnut, m'ayant vu cinq ans auparavant. Il me prit entre ses bras et m'écorcha tout le visage à force de me baiser. Je lui donnais des soufflets et me débattais tant que je pouvais, lui disant que je ne voulais point de ces familiarités et qu'il me déshonorait (i). Il rit beaucoup de cette idée et s'entretint longtemps avec moi. On m'avait fait ma leçon. Je lui parlai de sa flotte et de ses conquêtes, ce qui le charma si fort qu'il dit plusieurs fois à la tzarine que s'il pouvait avoir un-, enfant comme moi, il céderait volontiers une de ses provinces. La tzarine me fit aussi beaucoup de caresses. La reine et elle se placèrent sous le dais et chacune dans un fauteuil : j'étais à côté de la reine et les princesses du sang vis-à-vis d'elle. La tzarine était petite et ramassée, fort basanée, et n'avait ni air ni grâce. Il suffisait de la voir pour deviner sa basse extraction. On l'aurait prise, à son affublement, pour une comédienne allemande. Son habit avait été acheté à la friperie ;
(1) Le baron de Pôllnitz note ce qu'il appelle « des preuves bien singulières » de l'éducation du tzar. « A Magdebourg, raconte-t-il. M. de Gocceji, à la tète du corps de la Régence, étant venu le saluer, le trouva appuyé sur deux dames russes et promenant ses mains sur leur sein, ce qu'il continua de faire pendant qu'on le haranguait... Le lendemain, la duchesse de Mecklembourg, sa nièce, étant venue exprès de Schwerin, avec le duc son époux, pour le voir et l'accompagner ensuite à Berlin, le tzar accourut au-devant de la princesse, l'embrassa tendrement et la conduisit dans une chambre où l'ayant couchée sur un canapé, sans fermer la porte, et sans considération pour ceux qui était demeurés dans l'antichambre, ni même pour le duc de Mecklembourg, il agit de manière à faire juger que rien n'imposait à ses passions, u (Baron de Pôllnitz. Mémoire» pour servir à l'histoire des quatre derniers souverains de la maison de Brandebourg, II, 65-66.)
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il était fait à l'antique et fort chargé d'argent et de crasse. Le devant de son corps de jupe était orné de pierreries. Le dessin en était singulier : c'était un double aigle, dont les plumes étaient garnies du plus petit carat et très mal monté. Elle avait une douzaine d'ordres et autant de portraits de saintes et de reliques attachés tout le long du parement de son habit, de façon que, lorsqu'elle marchait, on aurait cru entendre un mulet : tous ces ordres qui se choquaient l'un l'autre faisant le même bruit. Le tzar, en revanche, était très grand et assez bien fait. Son visage était beau, mais sa physionomie avait quelque chose de si rude qu'il faisait peur. Il était vêtu à la matelote et avait un habit tout uni. La tzarine, qui parlait très mal allemand et qui n'entendait [pas bien ce que la reine lui disait, fit approcher sa folle et s'entretint avec elle en russien. Cette pauvre créature était une princesse Galitzin, qui avait été réduite à faire ce métier-là pour sauver sa vie (i). Ayant été mêlée dans une conspiration contre le tzar, on lui avait donné deux fois le knout. Je ne sais ce qu'elle disait à la tzarine, mais cette princesse faisait de grands éclats de rire. On se mit enfin à table. Le tzar se plaça à côté de la reine. Il est connu que ce prince avait été empoisonné dans sa jeunesse. Le venin le plus subtil lui était tombé sur les nerfs, ce qui était cause qu'il lui prenait très souvent des espèces de convulsions qu'il n'était pas en état d'empêcher. Cet accident lui prit à table. Il faisait plusieurs contorsions, et comme il tenait son couteau et que dans cette position il gesticulait fort près de la reine, cette princesse eut peur
(1) Pierre le Grand lui jetait les restes de ses assiettes à la lèlc. L'impératrice lui donnait elle-même le knout, s'il faut en croire les dépêches de Mardenfeld. « Non seuleme: t, écrivait-il. elle est convaincue d'avoir fait de terribles vols à S. M. la Tzarine, mais encore d'avoir donné cet argent à un certain jeune garçon, écuyer de S. M. avec lequel elle a eu plusieurs enfants qu'elle a tués », et dans une autre dépèche il ajoute le 20 mars 1718 : « Une personne qui sait tout et qui ne sort point du quartier des Brebrazinski, a dit qu'on avait découvert qu'elle avait dressé un chien à lui faire ce que les pages font aux duchesses en France. Si cela est, le bûcher qui est dressé sur la place du supplice pourrait bien lui tomber en partage. » (Hermann. l'eter der Grosse und der Ttarewitch Alexei, 207-210.)
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et voulut se lever à diverses reprises. Le tzar la rassura, et la pria de se tranquilliser parce qu'il ne lui ferait aucun mal. Il lui prit en même temps la main qu'il serra avec tant de violence que la reine fut obligée de crier miséricorde, ce qui le fit rire de bon cœur, lui disant qu'elle avait les os plus délicats que sa Catherine. On avait tout préparé après souper pour le bal, mais il s'évada dès qu'il fut levé de table et s'en retourna tout seul à pied à Mon Bijou. On lui fit voir, le jour suivant, tout ce qu'il y avait de remarquable à Berlin et, entre autres, le cabinet de médailles et de statues antiques. Il y en avait une parmi ces dernières, à ce qu'on m'a dit, qui représentait une divinité païenne dans une posture fort indécente. On se servait, du temps des anciens Romains, de ce simulacre pour parer les chambres nuptiales. On regardait cette pièce comme très rare; elle passait pour être une des plus belles qu'il y eût. Le tzar l'admira beaucoup et ordonna à la tzarine de la baiser. Elle voulut s'en défendre. Il se fâcha et lui dit en allemand corrompu : ko pab, ce qui signifie : « Je vous ferai décapiter si vous ne m'obéissez. » La tzarine eut si peur qu'elle fit tout ce qu'il voulut. Il demanda sans façon cette statue et plusieurs autres au roi qui ne put les lui refuser. Il en fit de même d'un cabinet dont toute la boiserie était d'ambre. Ce cabinet était unique dans son espèce et avait coûté des sommes immenses au roi Frédéric I*^"". Il eut le triste sort d'être conduit à Pétersbourg, au grand regret de tout le monde. Cette Cour barbare partit enfin deux jours après. La reine se rendit à Mon Bijou. La désolation de Jérusalem y régnait. Je n'ai jamais rien vu de pareil : tout y était tellement ruiné que la reine fut obligée de faire rebâtir presque toute la maison.
Mon frère étant entre depuis le mois de janvier dans sa septième année, le roi trouva à propos de Tôter des mains de M™e de RocouUe et de lui donner des gouverneurs. Les cabales recommencèrent à ce sujet. La reine fit agréer au roi le général, depuis maréchal, comte de Finkenstein, très honnête homme, et qui était universellement estimé tant par sa probité que pour sa capacité dans le métier de
la guerre (i). Il était de ces gens qui s'imaginent avoir beaucoup d'esprit, qui veulent faire les politiques. Il avait épousé la sœur de M™» de Blaspil. Cette dame, pour son bonheur, avait plus d'esprit que lui et le gouvernait entièrement. Le prince d'Anhalt plaça le sous-gouverneur : il se nommait Kalkstein et était colonel d'un régiment d'infanterie (2). Ce choix fut digne de celui qui l'avait fait. L'éducation de mon frère aurait été très mauvaise en pareilles mains, si un précepteur que le roi ajouta à ces deux mentors, n'y eût suppléé. Il était Français et se nommait Duhan (3). C'était un garçon d'esprit et de mérite et qui avait beaucoup de savoir. C'est à lui que mon frère a l'obligation de ses connaissances et des bons principes qu'il eut tant qu'il fut auprès de lui et qu'il conserva de l'ascendant sur son esprit.
Le roi resta presque tout l'hiver (1718-1719) à Berlin. Il allait tous les soirs aux assemblées qui se donnaient en ville. La reine était enfermée toute la journée dans la chambre de ce prince, qui le voulait ainsi, n'ayant pour toute compagnie que mon frère et moi. Nous soupions avec elle, et il n'y avait que M™*' Kamken et M""" de Rocoulle. La reine était toujours dans une mélancolie mor-
(1) Le général Finkeiistein était un Prussien d'origine. Prisonnier en France en 1677, il avait servi dans les troupes de Louis XIV sur la frontière d'Espagne. A la paix, il alla recruter en Brandebourg, y fut si bien accueilli qu'il y revint lors de la coalition d'Augsbourg. il fut un des héros de Malplaquet. Gouverneur du kronprinz Frédéric- Guillaume, il était désigné pour devenir celui de son fils. Ses fils furent de véritables camarades pour Frédéric; l'aîné devint son confident et plus tard son ministre de cabinet.
(2) Le colonel Kalkstein, ancien soldat au service de Hesse-Cassel, avait servi aux Pays-Bas et s'était distingué à Malplaquet. En 1715, Frédéric-Guillaume le remarqua au siège de Stralsund et en fit le grand maître de cour de son fils.
(3) Duhan de Jandun était fils de Philippe Duhan de Jandun, ancien secrétaire de Turenne, mis à la Bastille en 1686 et sorti de France en 1687. Gouverneur du comte de Dohna, son fils fut présenté par le colonel Forcade pour devenir précepteur du prince royal. Il fut disgracié lors de la rupture du roi et de son fils. Plus tard Frédéric le plaça auprès du duc de Brunswick et, en montant sur le trône, il l'appela à Berlin et en fit son conseiller privé au département des Affaires étrangères. (liaag. La France protestante.)
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telle, et l'on craignait même pour sa santé d'autant plus qu'elle était enceinte (i). La triste vie qu'elle menait contribuait beaucoup à cette mélancolie. Elle se trouvait tout à fait isolée depuis la perte qu'elle avait faite de sa favorite. Ce fut ce qui la força, contre toute politique, d'avoir recours à moi; mais avant que de m"ouvrir son cœur, elle voulut approfondir les soupçons qu'elle avait contre la Leti. Un jour que j'étais auprès d'elle à la caresser, elle me demanda si je n'avais pas envie de me marier bientôt. Je lui répondis que je ne pensais pas à cela et que j'étais trop jeune. < Mais s'il le fallait, me dit-elle, qui choisiries-vous, le margrave de Schwedt ouïe ducdeGloucester? — Quoique la Leti me dise toujours, lui repartis-je, que j'épouserai le margrave de Schwedt, je ne puis le souffrir. Il n'aime qu'à faire du mal à tout le monde. Ainsi j'aimerais mieux le duc de Gloucester. — Mais, me dit la reine, d'où savezvous que le margrave est si méchant? — De ma bonne nourrice, » lui dis-je. Elle me fit encore plusieurs questions pareilles sur le compte de la Leti. Elle me demanda ensuite s'il n'était pas vrai qu'elle m'obligeait à lui dire tout ce qui se passait dans la chambre du roi et dans la sienne. J'hésitai, ne sachant que répondre ; mais elle me questionna de tant de côtés que je lui avouai enfin. La peine qu'elle avait eue à me faire avouer le dernier article, lui donna bonne opinion de ma discrétion. Elle commença par me faire de fausses confidences pour savoir si je les redirais, et voyant que je lui avais gardé le secret, elle ne fit plus de difficultés de s'ouvrir à moi. « Je suis contente de vous, me dit-elle, et comme je vois que vous commencez à devenir raisonnable, je veux vous traiter comme une grande personne et vous avoir toujours autour de moi, mais je ne veux plus absolument que vous serviez de rapporteuse à la Leti. Si elle vous demande ce qui se passe, dites-lui que vous n'y avez pas fait attention. M'entendez-vous? Me promettez- vous de le faire? » Je lui dis que
(1) Elle accoucha cependant beureusement de la princesse Sophie- Dorothée.
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oui. Je me trouvai fort embarrassée pour me tirer d'affaire le soir. Dès que je fus dans ma chambre, la Leti me demanda à son ordinaire les nouvelles du jour. J'étais assise avec elle sur une estrade de deux marches dans une embrasure de fenêtre. Je lui fis la réponse que la reine m'avait dictée. Elle était trop raffinée pour ne pas remarquer qu'on m'avait fait la leçon, et pour l'apprendre, elle me fit toutes les caresses imaginables, mais voyant qu'elle ne gagnait rien sur moi par la douceur, elle se mit dans une rage épouvantable, me donna plusieurs tapes sur le bras et me |it dégringoler l'estrade. Mon agilité m'empêcha de me casser le bras ou la jambe ; j'en fus quitte pour quelques contusions. Cetto scène fut répétée le lendemain, mais avec beaucoup plus de violence. Elle me jeta un chandelier à la tête qui faillit me tuer. Tout mon visage était en sang. Mes cris firent accourir ma bonne Mermann, qui m'arracha des griffes de cette mégère. Elle lui lava la tête d'importance et la menaça d'avertir la reine. La Leti eut peur. Mon visage était en capilotade et elle ne savait comment se tirer de ce mauvais pas. Elle jït grande profusion d'eau céphallique qu'on appliqua toute la nuit sur ma pauvre figure, et je fis accroire le lendemain à la reine que j'étais tombée.
Tout l'hiver se passa ainsi. Je n'eus plus un jour de repos et mon pauvre dos était régalé tous les jours. En revanche, je m'insinuai si bien auprès de la reine qu'elle n'avait plus rien de caché pour moi. Elle pria le roi de lui permettre de me mener partout avec elle. Le roi y consentit avec plaisir et voulut aussi que mon frère le suivît. Nous fimes notre première sortie au mois de juin, époque où le roi et la reine allèrent à Gharlottenbourg, magnifique maison de plaisance proche de la ville (i). La Leti ne fut point de ce
(1) Charlollenboui';:: fut ainsi appelé en mémoire de la mère du roi Frédéric-Guillaume. L'ancien nom était Lutzelbourg. « Gharlottenbourg que n'aimait pas Frédéric-Guillaume, a écrit Bielfield dans ses Lettres (I, 121-122), était dans une position charmante au bord de la Sprée. De vastes jardins entouraient le château et le parc s'étendait jusqu'aux portes de Berlin. »
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voyage et M™" de Kamken fut chargée de ma conduite. J'ai déjà dit que cette dame avait un mérite infini, mais quoiqu'elle eût toujours été dans le grand monde, elle n'en avait pas contracté les manières. Elle pouvait passer pour une bonne campagnarde, remplie de bon sens, mais sans esprit. Elle était fort dévote et me faisait prier Dieu pendant deux ou trois heures de suite, ce qui m'ennuyait beaucoup. Après quoi, je répétais mon catéchisme et apprenais des psaumes par cœur, mais j'avais tant de distractions que j'étais grondée tous les jours. J'entrais dans ma onzième année. Mon esprit était assez avancé pour mon âge et je commençais à faire des réflexions.
De Charlottenbourg nous allâmes à Vousterhausen. La reine reçut le même soir de son arrivée une estafette de Berlin, par laquelle on lui mandait que mon second frère avait la dysenterie. Cette nouvelle causa beaucoup d'alarmes. Le roi et la reine se seraient rendus en ville s'ils n'avaient craint la contagion. Le lendemain, une seconde estafette leur annonça que ma sœur Frédérique était atteinte du même mal. Cette maladie régnait à Berlin comme une peste. La plupart des personnes, en mouraient le treizième jour. On barricadait même les maisons où était la dysenterie pour empêcher qu'elle ne se communiquât. La reine n'était pas encore au bout de ses peines. Le roi tomba aussi, quelques jours après, dangereusement malade des mêmes coliques qu'il avait eues quelques années auparavant à Brandebourg. Je n'ai jamais tant souffert que pendant le temps de son indisposition. Les chaleurs étaient excessives et aussi fortes qu'elles peuvent l'être en Italie. La chambre où le roi était couché était toute fermée et il y avait un feu terrible. Toute jeune que j'étais, il fallait que j'y restasse toute la journée. On m'avait placée près de la cheminée. J'étais comme une personne qui a la fièvre chaude. Le bruit que je faisais la nuit réveillait M"»» de Kamken. Pour me tranquilliser, elle me donnait des psaumes à apprendre, et lorsque je voulais lui représenter que ma tête n'était pas assez calme, elle me grondait et allait dire à la reine que je n'avais point crainte de Dieu. Autre mercuriale que
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j'avais à essuyer. Je succombai enfin à toutes ces fatigues et à tous ces désagréments et tombai malade à mon tour de la dysenterie. Ma fidèle Mermann en avertit la reine qui n'en voulut rien croire et quoique je fusse déjà assez mal, elle me contraignit de sortir et ne voulut ajouter foi à ces avis que lorsque je fus à l'extrémité.
L'on me transporta mourante à Berlin. La Leti vint me recevoir au haut de l'escalier. « Ah! madame, me dit-elle, vous voilà. Souffrez-vous beaucoup ? Etes-vous bien malade? Au moins il faut vous ménager, car votre frère vient d'expirer ce matin et je crois que votre sœur ne passera pas le jour. » Ces nouvelles m'affligèrent beaucoup, mais j'étais si accablée que je ne fus pas aussi sensible que je l'aurais été dans tout autre temps. Je fus à l'extrémité pendant huit jours. Sur la fin du neuvième, mon mal commença à diminuer, mais je ne me rétablis que très lentement. Le roi et ma sœur se remirent plutôt que moi. Les mauvaises façons de la Leti reculèrent ma guérison. Elle ne faisait que me maltraiter le jour et m'empêchait de dormir la nuit, car elle ronflait comme un soldat. Cependant la reine revint à Berlin. Elle me fit très bon accueil, mais elle regarda à peine la Leti. Cette fille, outrée de se voir méprisée, s'en vengea sur moi. Les coups de poing et de pied étaient mon pain quotidien et il n'y avait point d'invectives dont elle ne se servit contre la reine. Elle l'appelait ordinairement la grande ànesse. Tout le train de cette princesse avait son sobriquet aussi bien qu'elle. M°ie de Kamken en était la grosse vache, M^^ de Sonsfeld la sotte bête, et ainsi du reste. Telle était l'excellente morale qu'elle m'apprenait.
Je me chagrinais si fort que je pris la jaunisse huit jours après ma sortie. Je la gardai deux mois, et je ne me remis de cette maladie que pour en reprendre une autre infininient plus dangereuse. Elle commença par une fièvre chaude qui devint deux jours après pourprée. J'étais dans un délire continuel, et mon mal augmenta si fort le cinquième jour que l'on ne me donna plus que quelques heures à vivre. Le roi et la reine firent céder le soin de
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leur conservation à leur tendresse pour moi. Ils vinrent l'un et l'autre à minuit me visiter et me trouvèrent sans connaissance. On m'a dit depuis que rien n'égalait leur désespoir. Ils me donnèrent leur bénédiction en versant mille larmes et on ne les arracha que par force d'auprès de mon lit. J'étais tombée dans une espèce de léthargie. Les soins, que l'on prit pour m'en faire revenir, et la bonté de mon tempérament me rappelèrent à la vie. Ma fièvre diminua vers le matin et je fus hors de danger deux jours après. Plût au ciel qu'on m'eût laissé quitter en paix le monde, j'aurais été bien heureuse ! Mais j'étais réservée à endurer un tissu de fatalité, cornme le prophète suédois me l'avait pronostiqué. Dès que je fus un peu en état de parler, le roi vint chez moi. Il fut si charmé de me voir hors de péril qu'il m'ordonna de lui demander une grâce. J'avais de l'ambition, j'étais fâchée de me voir encore traitée comme un enfant. Je le suppliai de me traiter dorénavant comme une grande personne et de me faire quitter la robe d'enfant. Il rit beaucoup de mon idée. « Eh bien, dit-il, vous serez satisfaite et je vous promets que vous ne paraîtrez plus en robe. » Je n'ai jamais eu de joie plus vive. Je faillis en faire une rechute et l'on eut beaucoup de peine à modérer mes premiers mouvements.
Le roi me tint parole et, malgré les obstacles que la reine opposa, il lui ordonna absolument de me mettre en manteau. Je goûtais une félicité parfaite; je me mettais devant mon miroir à me contempler. J'étudiais tous mes gestes et ma démarche pour avoir l'air d'une grande personne. En un mot, j'étais très contente de ma petite figure. Je descendis d'un air triomphant chez la reine, où je m'attendais à être bien reçue. Du plus loin que la reine me vit, elle se mit à crier : « Ah! mon Dieu, comme elle est faite! Voilà en vérité une jolie petite figure. Elle ressemble à une naine comme deux gouttes d'eau. » Je demeurai stupéfaite. Ma petite vanité se trouvait bien rabattue et le dépit m'en fit venir les larmes aux yeux. Dans le fond, la reine n'avait pas tort si elle s'en était tenue à la petite mortification qu'elle m'avait donnée, mais elle me gronda d'importance
de m'être adressée au roi pour lui demander des grâces. Elle me dit qu'elle ne voulait point cela, qu'elle m'avait ordonné de m'attacher uniquement à elle et que si jamais je m'adressais au roi pour quoi que ce fût, elle me promettait toute son indignation. Je m'excusai le mieux que je pus et fis tant qu'enfin elle me pardonna.
Il y avait devant les fenêtres de ma chambre une galerie découverte de bois qui faisait la communication des deux ailes du château. Cette galerie était toujours remplie d'immondices, ce qui causait une puanteur insupportable dans mes appartements. La négligence d'Kversmann, concierge du château, en était cause. Cet homme était le favori du roi qui avait toujours le malheur de n'en recevoir que de malhonnêtes. Celui-ci était un vrai suppôt de Satan. Il ne se plaisait qu'à faire du mal et était mêlé dans toutes les cabales et intrigues. La Leti l'avait fait prier plusieurs fois de faire nettoyer cette galerie, sans qu'il s'en fût mis en peine. La patience de cette fille lui échappa enfin. KUe l'envoya chercher un matin et débuta par lui chanter pouille. Il lui répliqua. Ils se disputèrent enfin tant et tant qu'ils se seraient pris tous deux par les oreilles si, heureusement pour eux, M^^e de RocouUe ne fût survenue et ne les eût séparés. Eversmann jura de s'en venger et en trouva l'occasion dès le lendemain. Il dit au roi que la Leti ne donnait aucun soin à mon éducation, qu'elle était la maîtresse du colonel Forcade (i) et de M. Forneret (2), avec lesquels elle était enfermée tout le jour, que je n'apprenais plus rien et que pour lui
(1) Le colonel Forcade était un des personnages les plus importants de l'émigration réformée et jouissait de toute la confiance de Frédéric- Guillaume. C'est dans sa maison que lors de la mort du général comte de DenhofT, protecteur des Français réfugiés, fut signée l'adresse au roi pour le remercier de leur avoir laissé le choix d'un protecteur et lui demande de « nommer celui de ses ministres qu'il jugerait le plus propre à remplir ses intentions envers eux. »(Mauvillon. Histoire de Frédéric-Guillaume I", roi de Prusse, I, 326-330.)
(2) Philippe Forneret (1666-1736), avait été pourvu de l'église de Kœpenick, puis pasteur de l'église française de la Friedrichstadt. En .1728, il fut revêtu de la charge de conseiller du roi dans le consistoire supérieur.
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prouver que ce qu'il disait était vrai, le roi n'avait qu'à m'examiner.
Le rapport d'Eversmann était vrai en tout point, mais la Leti était innocente de ce qui regardait le dernier article. J'avais été six mois malade, ce qui m'avait fort reculée, et depuis que j'étais rétablie je n'avais pu recommencer mes études, ayant toujours été che2 la reine, où je me rendais dès dix heures du matin pour ne me retirer qu'à onze heures du soir.
Le roi, qui voulut approfondir la vérité, me fit un jour plusieurs questions sur ma religion. Je me tirai fort bien d'affaire et le satisfis sur tous
les articles qu'il me demanda, mais il n'en fut pas de même des dix commandements qu'il voulut me faire réciter. Je m'embrouillai et ne pus jamais les dire, ce qui le mit dans une si violente colère que peu s'en fallut qu'il ne me donnât des coups. Mon pauvre précepteur en paya les pots cassés. Dès le lendemain, il fut chassé. La Leti ne fut pas non plus épargnée. Le roi ordonna à
Frédéric II enfant.
Portrait grové par Beck. (Bibl. Natiou. Estampes.)
la reine de lui donner une bonne réprimande et de lui défendre, sous peine de disgrâce, de voir des hommes chez elle, pas même des ecclésiastiques. La reine obéit avec joie et fut charmée de trouver ce prétexte de la mortifier. Celle-ci s'excusa le mieux qu'elle put. Elle se plaignit de moi, disant que je n'avais ni égard, ni considération pour elle, que je faisais l'inverse de tout ce qu'elle me disait. La reine me maltraita beaucoup et se servit d'expressions si dures qu'elle me mit au désespoir. Toute ma façon de vivre fut changée. Mes leçons commençaient à huit heures du matin et duraient jusqu'à huit heures du soir. Je n'avais d'intervalle que les heures du dîner et du souper, qui se passaient encore en réprimandes que la reine me faisait. Lorsque j'étais de retour dans ma chambre, la Leti recommençait les siennes. La rage où elle était de n'oser voir personne chez elle, retombait sur moi. Il n'y avait guère de jour qu'elle n'exerçât la force de ses redoutables poignets sur mon pauvre corps. Je pleurais toute la nuit. J'étais dans un désespoir continuel, je n'avais pas un moment de récréation et je devenais tout hébétée. Ma vivacité avait disparu et, en un mot, j'étais méconnaissable de corps et d'esprit. Je menai cette vie pendant six mois. Avant que de retourner à Berlin, la reine me dit un jour : « Je vous ai conté tous les chagrins que j'ai eus jusqu'à présent, mais je ne vous ai fait connaître que la moindre partie de ceux qui y ont donné lieu; je veux vous les nommer et je vous défends, sous peine de la vie, de de parler ni d'avoir aucun commerce avec ces gens-là. Faites-leur la révérence et c'est tout ce qu'il leur faut. » En même temps, elle me nomma les trois quarts de Berlin qui étaient, disait-elle, ses ennemis (i). J'obéis ponctuelle-
(1) Elle en avait en effet d'impitoyables. Lors de la naissance d'Amélie, le roi ne savait pas la reine enceinte. Elle-même ig-norait son état. Frédéric-Guillaume, excité par des conseillers hostiles à sa femme, lui fit une scène violente et, au dire de PoUnitz, sans l'intervention de M"® de Kamken, il l'eût frappée. Le lendemain, il consulta son premier médecin Stahl et le chirurgien major Holtzendorff. Leurs avis le calmèrent. Il eut ensuite une querelle avec M""* de Kamk«n,
sous FREDERIC-GUILLAUME 1 <"• :>l
ment aux ordres de la reine et m'attirai tout le monde à dos.
Cependant, la Leti commençait a s'ennuyer de la gène où elle vivait. Les défenses du roi l'avaient mise hors d'état de continuer ses intrigues d'amour et d'État. Le crédit du prince d'Anhalt était fort baissé depuis l'aventure de la Blaspil, ce qui la privait des gratifications qu'elle recevait sans cesse de ce prince. Il ne faisait plus mention de mon mariage avec le margrave de Schwedt. Tout cela l'engagea à s'adresser à sa protectrice, milady Arlington, pour la prier de s'intéresser en sa faveur auprès de la reine, et de lui faire obtenir le titre de gouvernante auprès de moi et les prérogatives attachées à cette charge. Milady lui écrivit une lettre qu'elle put montrer à la reine. Elle contenait de grandes promesses pour son établissement en Angleterre. Elle y faisait une énumération des bonnes qualités de la Leti et la plaignait de ce qu'elles étaient si mal reconnues à Berlin. La Leti envoya la lettre de milady à la reine. Elle en joignit une de sa main des plus impertinentes. La reine avait des ménagements à garder avec cette fille pour ne pas désobliger la protectrice qui l'avait recommandée et qui était toute-puissante sur l'esprit du roi d'Angleterre. Elle employa inutilement plusieurs personnes pour la détourner de son dessein. La reine me questionna beaucoup sur les manières d'agir de la Leti avec moi. Je suppliai pour l'amour de Dieu cette princesse de ne pas montrer la lettre de la Leti au roi, comme elle en avait le dessein. Dès que je fus dans ma chambre, j'en parlai à cette fille. Elle fut bien aise de trouver un honnête prétexte de se dédire. Elle écrivit donc une seconde lettre à la reine dans laquelle elle la suppliait de ne point faire mention de la première au roi. Les choses en restèrent là pour cette fois.
qu'il accusa d'avoir servi de coininode (de paravent) à la reine, l'allé lui répondit que s il n'était son roi, elle l'étranjfleruit. Cela finit par une réconciliation. (Baron de PoUnitz. Mémoires pour servir à l Uistoirc des quatre derniers souverains de la maison de Brandebourg, II, 13'i- 139.)