‹ La cour de Prusse sous Frédéric-Guillaume 1er, souvenirs; d'après les documents d'archives et les mémoiresChapitre 6 sur 17 · LA COUR DE PRUSSK · texte numérisé non relu

LA COUR DE PRUSSK

La tendresse que je lui avais montrée dans cette occasion me procura quinze jours de repos, mais elle ne recula que pour mieux sauter. Je souffris avec elle pendant six mois les martyres du purgatoire. Ma bonne Mermann qui me voyait tous les jours déchirer de coups, voulait en avertir la reine, mais je l'en empêchai toujours. Pour comble de méchanceté, cette mégère me lava le visage d'une certaine eau qu'elle avait fait venir exprès d'Angleterre, et qui était si forte, qu'elle rongeait la peau. En moins de huit jours, je devins toute couperosée et mes yeux étaient rouges comme du sang. La Mermann prit la bouteille qu'elle jeta par la fenêtre, sans quoi mes yeux et mon teint auraient été ruinés pour jamais.

Le commencement de l'année 1721 fut ainsi malheureux pour moi. La Leti voulait se venger des refus que la reine lui avait faits et comme elle était fermement résolue de me quitter, elle voulait me laisser quelques souvenirs qui me fissent penser à elle. Je crois que si elle avait pu me casser bras ou jambes, elle l'aurait fait, mais la crainte d'être découverte l'en empêcha. Elle me donnait de si forts coups de poing sur le nez que j'en saignais quelquefois comme un bœuf. Pendant ce temps arriva une autre réponse à une seconde lettre qu'elle avait écrite à milady Arlington. Cette dame lui mandait qu'elle n'avait qu'à venir en Angleterre où elle lui offrait sa protection, et qu'elle se faisait fort de lui procurer une pension. La Leti réitéra donc la demande de son congé à la reine. La lettre qu'elle écrivit était plus insolente que la première. « Je vois bien, lui disait-elle, que Votre Majesté n'est point d'humeur à m'accorder les prérogatives que je prétends. Ma résolution est prise. Je la supplie de m'accorder ma démission. Je vais quitter un pays barbare, où je n'ai trouvé ni esprit ni bon sens, pour finir mes jours dans un climat heureux où le mérite est récompensé et où le souverain ne s'attache pas à distinguer des gredins d'officiers, comme c'est l'usage ici, et à mépriser les gens d'esprit. » M™« de Rocoulle était présente lorsque la reine reçut cette lettre. Cette princesse lui en fit part ; elle ne se possédait pas de

sors FREDKRIC-GT'ILLAIME l«

colère. « Eh ! mon Dieu, lui dit cette dame, laissez aller cette créature. C'est le plus grand bonheur qui puisse arriver à la princesse. Je crains qu'on ne vous la porte un beau jour avec les reins cassés, car elle est battue comme plâtre et court risque d'être estropiée tous les jours. La Mermann pourra en instruire Votre Majesté mieux que personne. 9 La reine, surprise, envoya chercher ma bonne nourrice. Celleci lui confirma tout ce que M™e de Rocoulle venait de lui dire, ajoutant qu'elle n'avait osé en avertir plus tôt, la Leti l'ayant intimidée par le grand crédit qu'elle s'était vantée d'avoir auprès de la reine et par les menaces qu'elle lui avait faites de la fa ire chasser. La

reine ne balança donc plus de donner la lettre au roi. Le prince en fut si outré qu'il aurait envoyé dans son premier mouvement la Leti à Spandau, si la reine ne l'avait empêché.

Cette princesse se trouvait embarrassée sur le choix de la personne à laquelle elle voulait me confier. Elle proposa,

Frédéric-Uenri, comte de Seckendorfj .

Portrait peint et gravé par Joh. Jacob Haid. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)

cependant, deux dames au roi, mais ce 'prince les refusa l'une et l'autre et nomma M"« de Sonsfeld pour occuper ce poste (i). Je ne puis assez reconnaître ce bienfait de mon père. M^'e de Sonsfeld est d'une très illustre maison, alliée à tout ce qu'il y a de gra'nd dans l'Empire. Ses aïeux se sont distingués par leurs services et par les grandes charges qu'ils ont occupées. Elle avait été dame d'honneur auprès de la reine Charlotte, ma grand'mère, et possédait la même charge dans la maison de la reine ma mère. Elle avait quarante ans lorsqu'elle fut placée auprès de moi. La reine ne pouvait la souffrir. Elle disputa longtemps avec le roi, mais enfin elle fut obligée de céder, ne pouvant alléguer des raisons valables contre ce choix. Elle prit d'une main M"« de Sonsfeld, qu'elle avait envoyé chercher, et moi de l'autre, et nous conduisit chez le roi. Ce prince lui dit beaucoup de choses obligeantes et lui annonça enfin l'emploi qu'il voulait lui donner. Elle répondit avec respect au roi, le suppliant de la dispenser d'accepter cette charge, s'excusant de son incapacité. Le roi s'y prit de toutes les façons et ce ne fut mênie qu'à force de menaces qu'elle accepta enfin ses offres, lille fut installée comme gouvernante le troisième jour des fêtes de Pâques.

Je fus extrêmement touchée du malheur de la Leti. Sa démission lui fut donnée d'une manière bien rude. Le roi lui fit dire par la reine que s'il avait suivi son penchant, il l'aurait envoyée à Spandau, qu'elle ne devait plus avoir le courage de se montrer en sa présence et qu'il lui donnait huit jours pour quitter la Cour et sortir de son pays. Je fis ce que je pus pour la consoler et pour lui témoigner mon amitié. Je n'avais pas grand'chose en ce temps-là ; cependant je lui donnai en pierreries, bijoux et argenterie pour la valeur de cinq mille écus, sans ce qu'elle reçut de la reine. Elle eut, malgré cela, la méchanceté de me dépouiller généralement de tout et, le lendemain de son départ, je n'avais pas un habit à mettre, cette fille

(1) M"" de Sonsfeld devint en 1731 abbesse de Wolmirstadt et suivit la margrave à Bayreuth.

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ayant tout emporté. La reine fut obligée de me nipper de pied en cap.

jVIme de Sonsfeld commença par étudier mon humeur et rrion caractère. Elle remarquait que j'étais d'une timidité extrême. Je tremblais quand elle était sérieuse. Je n'avais pas le cœur de dire deux mots de suite sans hésiter. Elle représentait à la reine qu'il fallait me traiter avec beaucoup de douceur et qu'avec le point d'honneur elle me ferait faire ce qu'elle voudrait. La reine la laissa entièrement maîtresse de mon éducation. Je m'appliquai à la lecture qui devint bientôt mon occupation favorite. L'émulation qu'elle me donnait me faisait prendre goût à mes autres études. J'apprenais l'anglais, l'italien, l'histoire, la géographie, la philosophie et la musique. Je fis des progrès étonnants en peu de temps. J'étais si acharnée à apprendre, qu'on était obligée de modérer ma trop grande activité. Je passai ainsi deux ans.

Depuis la chute de M°^e de Blaspil et la bonne intelligence des cours d'Angleterre et de Prusse, le prince d'Anhalt était fort déchu de sa faveur. Il passait sa vie à Dessau et ne venait que rarement à Berlin. Grumbkow, en revanche, s'était conservé dans sa faveur. Le prince d'Anhalt avait été parrain d'une de ses filles et lui avait promis une dot de cinq mille écus. Cette fille devant se marier, son père lui écrivit pour le sommer de tenir sa promesse. Le prince, très mécontent de la conduite de Grumbkow, qui n'avait plus de ménagement pour lui et qui s'était seul emparé de l'esprit du roi, nia fortement cette promesse. Grumbkow lui répondit. L'autre répliqua. Ils en vinrent enfin à se reprocher mutuellement toutes leurs friponneries et leur correspondance devint si injurieuse que le prince d'Anhalt résolut de décider leur querelle par le sort des armes.

Grumbkow passait pour un poltron fieffé. Il avait donné des preuves de sa valeur à la bataille de Malplaquet, où il resta dans un fossé pendant tout le temps de l'action. Il se distingua aussi beaucoup à Stralsund et se démit une jambe au commencement de la campagne, ce qui

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