‹ La cour de Prusse sous Frédéric-Guillaume 1er, souvenirs; d'après les documents d'archives et les mémoiresChapitre 7 sur 17 · LA COTTR DE PRUSSE · texte numérisé non relu

LA COTTR DE PRUSSE

l'empêcha de pouvoir aller à la tranchée (i). Le prince lui envoya un cartel. Grumbkow, tremblant de courage et s'armant de la religion et des lois établies, répondit qu'il ne se battrait point, que les duels étaient défendus par les lois divines et humaines et qu'il ne se trouvait pas d'humeur à en être le transgresseur. Ce n'est pas tout. Il voulut encore mériter la couronne du ciel, en souffrant patiemment les injures. Il fit toutes les avances à son antagoniste, mais il ne s'attira que son mépris et celui-ci resta inexorable.

Cette affaire parvint enfin aux oreilles du roi, qui employa tous ses efforts pour les réconcilier, mais ce fut vainement. Le prince d'Anhalt ne voulut point se laisser fléchir. Il fut donc résolu qu'ils videraient leur différend en présence de deux seconds. Celui que le prince choisit était un certain colonel Korf, au service de Hesse, et celui de Grumbkow fut le général comte de Seckendorff, au service de l'empereur (2). Ces deux derniers étaient amis intimes. La chronique scandaleuse disait qu'ils avaient été, dans leur jeunesse, de moitié au jeu, où ils avaient fait un gain considérable. Quoi qu'il en soit, Seckendorff était le portrait vivant de Grumbkow, à cela près qu'il affectait plus de

(1) « Comme le roi l'avait vu à l'armée en Flandres dans la familiarité de milord Marlborough et du prince Eugène, il avait conçu une très haute idée de son mérite et de sa capacité dans les affaires... Quoiqu'il fiit parvenu à être maréchal, la guerre n'était point son fait : ceux qui avaient servi avec lui ne le mettaient pas au nombre des héros. » (Baron de Pôllnitz. Mémoires pour servir à l'histoire des (jiiaire derniers souverains de la maison de Brandebourg, 11,11-12.)

|2) Frédéric-Henri, comte de Seckendorff (1673-1763) était général de l'artillerie de l'empereur; son frère fut chargé de prendre au nom du roi de Prusse possession des terres du comté de Lonepurg, (1713). Après divers séjours à Berlin, Seckendorff était en 1726 devenu ambassadeur impérial à la cour de Prusse. Habitué de la tabagie royale, il avait séduit Frédéric-Guillaume, autant en lui parlant guerre qu'en discourant sur des thèses de théologie et de casuistique. S'il buvait souvent avec excès, il ne perdait pas son temps. Il sut bien vite qu'en Prusse tout était vendu ou à vendre. Il établit le tarif des <'onsciences et le communiqua à Vienne. On lui ouvrit les crédits nécessaires. Grumbkow fut le premier qu'il acquit et qui, moyennant pension et cadeaux extraordinaires, lui livra les plus grands secrets de l'Etat et de la famille rovale.

Si X

religion que lui et qu'il était brave comme son épée. Rien n'était si risible que les lettres que ce général écrivait à Grumbko'w pour lui inspirer du courage. Cependant, le roi voulut encore s'en mêler. Il convoqua, au commencement de l'année 1725, un conseil de guerre à Berlin, composé de tous les généraux et colonels commandant son armée. La reine avait la plupart des généraux à sa disposition. Les belles promesses, que Grumbkow lui fît de rester fermement attaché à son parti, l'éblouirent. Elle fit pencher la balance de son côté. Sans quoi il aurait couru risque d'être cassé. Il en fut quitte pour quelques jours d'arrêts, ce qui fut une espèce de satisfaction que le roi donna au prince d'Anhalt. Dès qu'il fut relâché, le roi lui fit conseiller sous main de vider son différend. Le champ de bataille choisi était près de Berlin. Les deux combattants s'y rendirent, suivis de leurs seconds. Le prince tira son épée en disant quelques injures à son adversaire. Grumbkow ne lui répondit qu'en se jetant à ses pieds qu'il embrassa, en lui demandant pardon et le priant de lui rendre ses bonnes grâces. Le prince d'Anhalt, pour toute réplique, lui tourna le dos (i). Depuis ce temps-là, ils ont toujours été ennemis jurés, et leur animosité n'a cessé qu'avec la vie.

Il y avait déjà six mois que j'étais tourmentée de cruels maux de tête. Ils étaient si violents que j'en tombais souvent en faiblesse. Malgré cela, je n'osais jamais rester dans ma chambre, la reine ne le voulant point. Cette princesse, qui était d'un tempérament fort robuste, ne savait ce que c'était que d'être malade et lorsque j'étais quelquefois mourante, il fallait pourtant être de bonne humeur. Sans quoi elle se mettait dans de terribles colères contre moi. La veille de son retour, j'eus une espèce de fièvre chaude avec des transports au cerveau et des douleurs si violentes dans la tête qu'on m'entendait crier dans la place du château. Six

(1) « Ce grand duel qui alarmait tout le monde, ne fut que l'accouchement d'une montag-ne, » dit Pôllnitz. (Mémoires pour servir d l'histoire des quatre derniers souverains de la maison de Bi andebourg, II, 39.)

sous FRÉDÉRIC-GUILLAUME I" Sg

personnes étaient obligées de me tenir jour et nuit pour m'empêcher de me tuer. M™« de Sonsfeld dépêcha d'abord des estafettes au roi et à la reine pour les informer de mon état. Cette princesse arriva le soir. Elle fut bien alarmée de me trouver si mal. Les médecins désespéraient déjà de ma vie. Un abcès, qui me creva le troisième jour dans la tête, me sauva. Le roi se rendit deux jours après à Berlin, et vint d'abord me voir. Le pitoyable état où il me trouva l'attendrit si fort qu'il versa des larmes. Je me remis fort lentement et je fus obligée de garder deux mois la chambre.

La reine, ma mère, est très jalouse de son naturel. Les distinctions infinies que le roi me faisait l'indisposaient contre moi. Elle était, outre cela, animée par une de ses dames, fille de la comtesse de Fink, que je nommerai dorénavant la comtesse Amélie, pour la distinguer de sa mère. Cette fille avait lié une jntrigue à l'insu de ses parents avec le ministre de Prusse à la cour d'Angleterre ; il se nommait ^^'allerot. C'était un vrai fat, d'une figure ragotine, et qui n'avait avancé les affaires de Prusse que par ses bouffonneries. Elle s'était promis secrètement avec cet homme, et son plan était de devenir ma gouvernante et de me suivre en Angleterre. Pour le faire réussir, elle avait employé tous ses efforts pour s'insinuer auprès du duc de Gloucester et lui avait fait accroire qu'elle était ma favorite, ce qui lui avait attiré beaucoup de politesse de la part du duc. Mais il fallait encore se défaire de ma gouvernante et, pour y parvenir, elle ne cessait d'animer la reine contre elle et moi. Cette fille était toute-puissante sur l'esprit de cette princesse et profitait de ses faiblesses pour parvenir à son but. J'étais maltraitée tous les jours, et la reine ne cessait de me reprocher les bonnes manières que le roi avait pour moi. Je n'osais plus le caresser qu'en tremblant; il en était de même de mon frère. Il suffisait que le roi lui ordonnât une chose pour qu'elle le lui défendit. Nous ne savions quelquefois à quel saint nous vouer. Cependant, comme nous avions l'un l'autre plus de tendresse pour la reine, nous nous accordâmes à faire ses volontés. Ce fut la source

6o LA COUR DE PRUSSE

de tous nos naalhcurs. Le cœur me saignait cependant de n'oser plus témoigner la vivacité de mes sentiments au roi. Je l'aimais passionnément et il m'avait témoigné mille bontés depuis que j'étais au monde, mais devant vivre avec la reine, il fallait me régler sur elle.

Cette princesse accoucha, au commencement de l'année 1726, d'un prince qui fut nommé Henri. Nous nous rendîmes, dès qu'elle fut rétablie, à Potsdam, petite ville près de Berlin. Mon frère ne fut point du voyage, le roi ne pouvant le souffrir, voyant qu'il ne voulait pas se soumettre à ses volontés. Il ne cessait de le gronder et son animosité devenait si invétéré que tous les gens bien intentionnés conseillèrent à la reine de lui faire faire des soumissions. Cette princesse me donna commission d'écrire plusieurs choses de contrebande à mon frère et de lui faire la minute d'une lettre qu'il devait écrire au roi. J'étais assise entre deux cabinets des Indes à écnire ces lettres, lorsque j'entendis venir le roi. Un paravent, qui était placé devant la porte, me donna le temps de fourrer mes papiers derrière un de ces cabinets. M^ie de Sonsfeld prit les plumes et, voyant déjà approcher le roi, je mis le cornet dans ma poche et je le tenais soigneusement de crainte qu'il ne renversât. Après avoir dit quelques mois à la reine, il se tourna tout à coup du côté de ses cabinets. « Ils sont bien beaux, lui dit-il. Ils étaient à feu ma mère qui en faisait grand cas ». En même temps, il s'en approcha pour les ouvrir. La serrure était gâtée. Il tirait la clé tant qu'il pouvait et je m'attendais à tout moment à voir paraître mes lettres. La reine me tira de cette appréhension pour me rejeter dans une autre. Elle avait un très beau petit chien de Bologne. J'en avais un aussi. Ces deux animaux étaient dans la chambre. « Décidez, dit-elle au roi, de notre différend. Ma fille dit que son chien est plus beau que le mien et je soutiens le contraire. Il se mit à rire et me demanda si j'aimais beaucoup le mien. — De tout mon cœur, lui répondis-je, car il a beaucoup d'esprit et un très bon caractère. » Ma réplique le divertit. Il m'embrassa plusieurs fois de suite, ce qui m'obligea à me dessaisir de mon encrier. La liqueur

sous FRÉDÉRIC-GUILLAUME F'" 6l

noire se répondit aussitôt sur tout mon habit et commençait à couler dans la chambre. Je n'osais bouger de ma place de crainte que le roi s'en aperçût. J'étais à demi morte de peur. Il me tira d'embarras en s'en allant. J'étais trempée d'encre jusqu'à la chemise; j'eus besoin de lessive et nous rîmes bien de toute cette aventure.

Le roi se raccommoda cependant avec mon frère qui vint nous joindre à Potsdam. C'était le plus aimable prince qu'on pût voir. Il était beau et bien fait. Son esprit était supérieur pour son âge et il possédait toutes les qualités qui peuvent composer un prince parfait. Le crédit de Seckendorff s'augmentait de jour en jour. Il prenait un si grand ascendant sur l'esprit du roi qu'il disposait de toutes les charges. Les pistoles d'Espagne avaient mis dans ses intérêts la plupart des domestiques et des généraux qui étaient autour de ce prince, de façon qu'il était informé de toutes ses démarches. Le double mariage conclu avec l'Angleterre étant un obstacle très fâcheux pour ses vues, il résolut de le lever en semant la désunion dans la famille. Il se servit pour cela de ses émissaires secrets. Mille faux rapports, qu'on faisait tous les jours au roi sur le compte de mon frère et sur le mien, l'indisposaient si fort contre nous qu'il nous maltraitait et nous faisait souffrir le martyre. On lui dépeignait mon frère comme un prince ambitieux et intrigant qui souhaitait sa mort pour être bientôt souverain. On l'assurait qu'il n'aimait point le militaire et qu'il disait hautement que lorsqu'il serait le maître il renverrait les troupes. On le faisait passer pour prodigue et enfin on lui donnait un caractère si opposé à celui du roi qu'il était bien naturel que ce prince le prit en aversion. On ne me ménageait pas davantage : j'étais, disait-on, d'une hauteur insupportable, intrigante et impérieuse. Je servais de conseil à mon frère et je tenais des discours très peu respectueux sur le compte du roi.

Comme ce prince souhaitait fort l'établissement de toutes ses filles, Seckendorff s'insinua encore de ce côté-là auprès de lui et engagea le margrave d'Anspach, jeune prince de dix-sept ans, de se rendre à Berlin pour voir ma sœur

puînée. Ce prince était très aimable dans ce temps-là et promettait beaucoup. Ma sœur était belle comme un ange, mais elle avait des caprices sans fin. Elle avait pris ma place dans la faveur du roi qui la gâtait. Les cruels chagrins, qu'elle a essuyés après son mariage, l'ont corrigée de ses défauts. La jeunesse des deux futurs empêcha que le mariage ne pût se faire alors et il ne fut célébré que deux ans après.

La reine s'était toujours tlattée que l'arrivée du roi d'Angleterre, qui devait repasser cette année en Allemagne, rétablirait l'union entre les deux Cours, mais un événement imprévu ruina toutes ses espérances, car elle reçut la triste nouvelle de la mort de ce prince. Il était parti en parfaite santé d'Angleterre et avait très bien supporté, contre sa coutume, le trajet sur mer. Il se trouve mal proche d'Osnabriick. Tous les secours qu'on put lui donner furent inutiles. Il expira au bout de vingt-quatre heures d'une attaque d'apoplexie entre les bras du duc d'York, son frère. Cette perte plongea la reine dans la douleur la plus profonde. Le roi même en parut touché. Malgré tous les propos qu'il avait tenus contre le roi de la Grande-Bretagne, il l'avait toujours considéré comme un père et même il le craignait. Ce prince avait eu soin de lui dans son enfance et dans le temps que le roi Frédéric I"^"" s'était réfugié à Hanovre pour se garantir des persécutions de l'électrice Dorothée, sa belle- mère. Leurs regrets furent encore augmentés lorsqu'ils apprirent, peu de temps après, que ce monarque avait eu dessein de conclure mon mariage et qu'il avait résolu d'en faire la cérémonie à Hanovre. Le prince, son fils, fut proclamé roi de la Grande-Bretagne, et le duc de Gloucester prit le titre de prince de Galles.

Cependant les fréquentes débauches que Seckendorf^ faisait faire au roi lui ruinaient la santé. Il commençait à devenir valétudinaire. L'hypocondrie, dont il était fort tourmenté, le rendait d'une humeur mélancolique. M. Franke, fameux piétiste et fondateur de la Maison des orphelins de Halle, ne contribuait pas peu à l'augmenter. Cet ecclésiastique se plaisait à lui faire des scrupules de

sous FRÉDÉRIC-GUILLAUME l'"'" 63

conscience des choses les plus innocentes. Il condamnait tous les plaisirs, qu'il trouvait damnables, même la chasse et la musique. On ne devait parler d'autre chose que de la parole de Dieu. Tout autre discours était défendu. Le roi nous faisait un sermon tous les après-midi. Son valet de chambre entonnait un cantique que nous chantions tous. Il fallait écouter ce sermon avec autant d'attention que si c'était celui d'un apôtre. L'envie de rire nous prenait à mon frère et moi et souvent nous éclations. Soudain on nous chargeait de tous les anathèmes de l'Église qu'il fallait essuyer d'un air contrit et pénitent que nous avions bien de la peine à affecter. En un mot, ce chien de Franke nous faisait vivre comme les religieux de la Trappe.

Cet excès de bigoterie suscita à ce prince des pensées encore plus gothiques. Il résolut d'abdiquer la couronne en faveur de mon frère. « Il voulait, disait-il, se réserver dix mille écus par an et se retirer avec la reine et ses filles à Vousterhausen... Là, ajouta-t-il, je prierai Dieu et j'aurai soin de l'économie de la campagne, pendant que ma femme et mes filles auront soin du ménage. Vous êtes adroite, me disait-il, je vous donnerai l'inspection du linge, que vous coudrez, et de la lessive. Frédérique, qui est avare, sera gardienne de toutes les provisions. Charlotte ira au marché acheter les vivres et ma femme aura soin de mes petits enfants et de la cuisine. » Il commença même à travailler à une instruction pour mon frère et à faire plusieurs démarches qui alarmèrent très vivement Grumbkow et Seckendorff. Ils employèrent en vain toute leur rhétorique pour dissiper ces idées singulières, mais voyant bien que tout le plan du roi n'était qu'un effet de son tempérament, et craignant que, s'ils ne tâchaient d'y mettre fin, ce prince ne pût bien exécuter son dessein, ils résolurent de s'efforcer de le dissiper.

La cour de Saxe ayant de tout temps été très étroitement liée à celle d'Autriche, ils tournèrent leur vue de ce côtélà et se proposèrent de persuader le roi d'aller à Dresde et de me marier avec le roi Auguste de Pologne. Ce prince avait à cette époque quarante-neuf ans. Il a toujours été

Page 1