LA COIR DE PRUSSE
très renommé pour sa galanterie. Il avait de grandes qualités, mais elles étaient ternies par des défauts considérables. Un trop grand attachement aux plaisirs lui faisait négliger le bonheur de ses peuples, et son penchant pour la boisson l'entraînait à commettre des indignités dans son ivresse, qui seront à jamais une tache à sa mémoire. Seckendorff avait été dans sa jeunesse au service de Saxe et Grumbkow était très bien dans l'esprit du roi de Pologne. Us s'adressèrent l'un et l'autre au comte de Flemming (i), favori de ce prince, pour tâcher d'entamer une négociation à ce sujet. Le comte de Flemming possédait un mérite supérieur. Il me connaissait très particulièrement. Il fut charmé des ouvertures de ces ministres et tâcha de sonder l'esprit du roi de Pologne à ce sujet. Ce prince parut assez porté à cette alliance et dépêcha le comte à Berlin, pour inviter le roi de Prusse à venir passer le carnaval à Dresde. Grumbkow et son Pylade firent part au roi de leurs desseins. Ce prince, charmé de trouver un si bel établissement pour moi, consentit avec joie à leurs désirs. Il rendit une réponse très obligeante au maréchal Flemming et partit vers le milieu de janvier 1728 pour se rendre à Dresde.
Mon frère fut au désespoir de ne pas être de ce voyage. Il devait rester à Potsdam pendant l'absence du roi, ce qui ne l'incommodait point. Il me fit part de son chagrin, et comme je ne pensais qu'à lui faire plaisir, je lui promis de tâcher de faire en sorte qu'il pût suivre le roi. Nous retournâmes à Berlin où la reine tint appartement comme à son ordinaire. J'y vis M. de Summ, ministre de Saxe, que je connaissais très particulièrement et qui était fort dans les intérêts de mon frère. Je lui fis des compliments de sa part et lui appris le regret qu'il avait de n'avoir pas été invité pour le voyage de Dresde. « Si vous voulez lui faire plaisir, continuai-je, faites en sorte que le roi de Pologne
(1) Jacques-Henri, comte de Flemming (1667-1728) avait fortement contribué à l'élection d'Auguste II. Il commanda en chef les troupes polonaises dans la lutte contre Charles XII et, malgré son peu de succès sur les champs de bataille. Auguste II le fit premier ministre, grand écuyer de la Lithuanie et maréchal héréditaire de Poméranie.
engage celui de Prusse à le faire venir. » Summ dépêcha aussitôt une estafette à sa Cour pour en informer le roi son maître, qui ne manqua pas de persuader au roi mon père de faire venir mon frère. Celui-ci reçut ordre de partir, ce qu'il fit avec beaucoup de joie.
La réception qu'on fit au roi fut digne des deux monarques. Comme celui de Prusse n'aimait pas les cérémonies, on se régla entièrement suivant son génie. La cour du roi de Pologne était pour lors la plus brillante d'Allemagne. La magnificence y était poussée jusqu'à l'excès. Tous les plaisirs y régnaient. On pouvait l'appeler avec raison l'île de Cythère. Les femmes y étaient ^très aimables et les courtisans très polis. Le roi entretenait une espèce de sérail des plus jolies femmes de son pays. Lorsqu'il mourut, on calcula qu'il avait eu trois cent cinquante-quatre enfants de ses maîtresses. Toute sa Cour se réglait sur son exemple. On n'y respirait que la mollesse et Bacchus et Vénus y étaient les deux divinités à la mode. Le roi n'y fut pas longtemps sans oublier sa dévotion. Les débauches de la table et les vins de Hongrie le remirent bientôt de bonne humeur. Les manières obligeantes du roi de Pologne lui firent lier une étroite amitié avec ce prince. Grumbkow, qui ne s'oubliait pas dans les plaisiis, voulut profiter de ces bonnes dispositions pour le mettre dans le goût des maîtresses. Il fit part de son dessein au roi de Pologne, qui se chargea de l'exécution. Un soir qu'on avait sacrif é à Bacchus, le roi de Pologne conduisit insensiblement le roi dans une chambre très richement ornée et dont tous les meubles étaient d'un goût exquis. Ce prince, charmé de ce qu'il voyait, s'arrêta pour en contempler toutes les beautés, lorsque tout à coup on leva une tapisserie qui lui procura un spectacle des plus nouveaux. C'était une fille dans l'état de nos premiers pères, nonchalamment couchée sur un lit de repos. Cette créature était plus belle qu'on ne dépeint Vénus et les Grâces. Elle offrait à la vue un corps d'ivoire, plus blanc que la neige et mieux formé que celui de la belle statue de Vénus de Médicis, qui est à Florence. Le cabinet qui renfermait ce
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trésor était illuminé de tant de bougies, que leur clarté éblouissait et donnait un nouvel éclat à la beauté de cette déesse. Les auteurs de cette comédie ne doutèrent point que cet objet ne fît impression sur le cœvir du roi, mais il en fut tout autrement. A peine le prince eut-il jeté les yeux sur cette belle qu'il se retourna avec indignation et, voyant mon frère derrière lui, il le poussa très rudement hors de la chambre et en sortit immédiatement après, très fâché de la scène qu'on avait voulu lui donner. Il en parla le soir même en termes très forts à Grumbkow et lui déclara nettement que si on renouvelait ces scènes, il partirait sur-le-champ. Il en fut autrement de mon frère. Malgré les soins du roi, il avait eu tout le temps de contempler la Vénus du cabinet, qui ne lui imprima pas tant d'horreur qu'elle en avait causé à son père. Il l'obtint d'une façon assez singulière du roi de Pologne. Mon frère était devenu passionnément amoureux de la comtesse Orrelska, qui était tout ensemble fille naturelle et maîtresse du roi de Pologne (i). Cette fille devait sa fortune au comte Rotovsky (2), son frère, dont elle avait été la maîtresse et qui l'avait fait connaître au roi de Pologne, son père, qui avait tant d'enfants, qu'il ne pouvait avoir soin de tous. Cependant, ce roi fut si touché des charmes de la Orzelska qu'il la reconnut d'abord pour sa fille. Il l'aimait avec une passion excessive. Les empressements de mon frère pour cette dame lui inspirèrent une cruelle jalousie. Pour rompre cette intrigue, il lui fit offrir la belle Formera, à condition qu'il abandonnerait la Orzelska. Mon frère lui fit promettre
(1) La comlesse Orzelska, née à Varsovie dune modiste française, M"" Renaud, épousa Charles-Louis, prince de Holstcin-Beck. Pollnitz, qui en parle avec admiration, dit d'elle : « Un de ses divertissements est de s'habiller en homme. C'est dans cet ajustement que je la vis pour la première fois. Elle était à cheval, avec un habit pourpre brodé d'or et portant le cordon bleu de Polog-ne... Je la vis le lendemain habillée en femme. Je la trouvai encore plus aimable. » {Mémoires, I, 123-12.").)
^ (2) D'après Pôllnilz {Mémoùcs, ]II, 38'J), il était fils de M'"" de Spiegel, maréchal de camp, colonel des g-ardes du corps. On trouvait en lui le vivant portrait de son père.