août 1291. Ptaynald. eod. anno, n
5. « Significaverunt quod prius oportebat barones et principes totius christianitatis adversus se invicem commotos sedare, et maxime Graecos,
Une semblable réponse était à la fois un refus (U une leçon. C'était de toutes parts et sous toutes les formes que les leçons arrivaient au saint-siège; leçons salutaires, s'il eût voulu les entendre. Elles ne lui venaient pas uniquement des princes, qui, plus indifférents chaque jour à ses censures, bravaient son autorité, et des évoques, qui commençaient, dans une certaine mesure, à suivre l'exemple des princes. Le môme esprit de hardiesse gagnait les parties éclairées des populations. On y imputait à la cour de Rome les divisions et les guerres qui troublaient les roj^aumes; on voyait en elle la première cause des abus qui déshonoraient l'Eglise. Mais c'était surtout contre ses propres excès que s'élevaient les récriminations. Dans des pamphlets publiés en France, en Angleterre, en Italie, en Allemagne, on lui reprochait ses exactions, ses entreprises ambitieuses et inconsidérées, son oubli de la religion. On faisait courir des Evangiles h son usage, où les mots secundum Marcum étaient remplacés par ceux-ci: Secundum marcas argentin Favorisée par ces attaques, l'idée de réforme gagnait du terrain. Dans un commentaire sur l'Apocalypse, qui, selon toute apparence, commençait alors à se répandre, un frère mineur, d'une foi vive et austère, Pierre Olive, avait reproduit, en les déve" loppant, les doctrines émises à la lin du pontificat d'Innocent IV dans V Introduction à l'Evangile éternel *. 11 annonçait pour un temps prochain un nouvel état de l'Eglise. Il disait que, de même que Jésus-Christ était venu pour détruire
Sici>los, Arragones ad pacem trahere ; ac sic dcmum, si bonum sibi esset, crucem auctoritate sua in toto christianitatis imperio prsedicare. » Guil. de Nang. Chron. anno 1291.
1. Hist. littér. t. XXII, p. 154, 166 ; t. XXV, p. 27, notice sur Joseph Le Clerc, par Renan. — Bossert, Littérature allemande au moyen-dge, p. 380, 381, 401 : — Voir dans la Revue historique, novemb.-décemb. 1892, p. 281-311, les extraits qu'a donnés M. Gh. Langlois d'un poème satirique composé vers 1281 par un prêtre du nom de Jean et trouvé dans les mss. de la Bibliothèque du Mans.
2. Sur la vie et les œuvres de Pierre Jean Olive, voir Hist. littér. t. XXI, p. 41-56.
la synagogue, saint François avait été envoyé de Dieu pour détruire l'Église appelée universelle, catholique et militante. Eglise viciée par tous les abus, bien qu'elle pût contenir en son sein quelques âmes pures, comme on découvre parfois, dans un sol souillé, dos parcelles d'or; que l'Église romaine, en particulier, était l'épouse adultère désignée par l'Apôtre, et que le pape était l'Antéchrist; qu'à la suite d'une persécution violente exercée contre les hommes de foi, l'Église présente, charnelle et corrompue, tomberait pour faire place à l'Église spirituelle, et que dès lors le règne de l'Esprit s'ouvrirait sur la terre.
Ce n'étaient pas seulement les âmes pieuses ou les esprits mystiques qui avaient le pressentiment d'un changement prochain dans le régime de l'Église et plus particulièrement dans la constitution du saint-siège. Un écrivain profane, qu'on a lieu de croire originaire d'Allemagne et qui déplorait, avec la faiblesse où depuis Frédéric II était tombé l'Empire, les désordres et les maux qui en avaient été la suite, traçait, peu après l'élévation de Nicolas IV au pontificat, ces mots caractéristiques, dans lesquels on découvrait comme une prédiction des graves événements qui allaient bientôt s'accomplir. « Si nous parcourons les annales des temps passés, écrivait-il, nous voyons que, lorsqu'en 1220 Frédéric II reçut la couronne des mains du pape Honorius, l'Empire se trouvait dans un état très puissant. Mais, à partir de cette époque jusqu'au concile de Lyon auquel présida Grégoire X, cinquante années environ s'écoulèrent, pendant lesquelles l'Empire avait tellement faibli que ce n'était plus qu'un souvenir. Le sacerdoce romain, au contraire, s'était accru au temporel et au spirituel à ce point, que non seulement le clergé et les peuples chrétiens, mais aussi les rois du monde, les Grecs, les Tartares, rassemblés aux pieds du pontife de Rome, parurent alors reconnaître les prétentions du saintsiège à la monarchie universelle. Or, comme l'Empire ne peut plus descendre à moins de périr tout à fait et que le saint-siège ne peut plus guère monter sans renoncer à sa
La Cour de Rome — T. II. 17
mission apostolique pour se changer en un pouvoir purement laïque, il est vraiseml)lahle, si les choses suivent l'ordre Voulu et habituel, que l'Empire abattu remontera au sommet et que le sacerdoce romain, de son élévation suprême, descendra au plus bas. »
1. Notitia sœcuU, Mém. de l'acad. de Vienne, t. II, liv. 1, Gf. Iluillard- Broholles, Vie de Pierre de la Vigne, p. 237, 238; Hist. dipl. de Frédéric II, Infrod., p. nxvi.
CELESÏIN V, BONIFACE VIII.
Nicolas IV, parvenu à l'extrôme vieillesse, s'éteignit à Rome le 4 avril 1292, On eût dit que, depuis un demi-siècle, les membres du sacré collège avaient pris à tâche de montrer que le chef religieux de la catholicité, qui 6'attribuait toute autorité dans l'Eglise et prétendait également commander aux souverains et disposer dos royaumes, pouvait manquer au monde sans que le monde en souffrît. Malgré les blâmes auxquels avaient donné lieu les vacances si souvent répétées du saint-siège, la mort de Nicolas fut suivie d'un nouvel interrègne dont la durée devait s'étendre au delà de doux années. Des ambitions rivales qui divisèrent le sacré collège furent cette fois la principale cause de ce long interrègne. Les cardinaux qui se trouvaient alors réunis à Rome étaient au nombre de douze, dont deux français, six romains et quatre appartenant au reste de l'Italie. Deux partis se formèrent, celui des Orsini et celui des Golonna, lesquels, convoitant avec
une égale ardeur la chaire pontificale et se balançant par le nombre, rendirent d'abord impossible toute élection K II est inutile de dire qu'au milieu de ces discordes la Terre sainte fut oubliée. Elles eurent un autre elFet. Adolfe, comte de Nassau, fut élu à l'Empire laissé vacant par la mort de Rodolfe, sans que l'Eglise romaine, si attentive jusqu'ici aux événements de l'Allemagne, intervînt dans ce choix. A la vérité, ce prince, qui ne possédait que quelques domaines et qu'en raison de sa faiblesse les électeurs, jaloux de leur indépendance, avaient préféré au fils de Rodolfe, Albert, maître de l'Autriche et de laStyrie, ne semblait pas pour la cour de Rome un adversaire qu'elle dût craindre 2.
En dehors des conflits d'ambition qui agitaient le sacré collège, diverses circonstances contribuèrent encore à retarder l'élection du nouveau pape. Quelques mois après la mort de Nicolas, des fièvres, s'étant déclarées dans Rome avec les chaleurs de l'été, chassèrent de la ville une partie des cardinaux qui n'y rentrèrent que vers la fin de l'automne ^ A peine étaient-ils de retour, que des troubles y éclataient pour la nomination du sénateur, troubles fomentés par les Orsini et les Colonna, qui, aussi puissants dans Rome qu'ils l'étaient dans le sacré collège, se disputaient la dignité sénatoriale comme déjà ils se disputaient la tiare. Durant toute la première moitié de l'année 1293, des luttes meurtrières ensanglantèrent la cité. Ce fut un nouveau motif pour quelques-uns des cardinaux de sortir de Rome. Bien que, d'après les traditions, le pape dût être élu dans la ville 011 était mort son prédécesseur, on convint alors que l'élection aurait lieu à Pérouse, et les cardinaux s'y rassemblèrent au mois d'octobre de cette année. Mais ils ne s'entendirent pas plus à Pé-
1. Raynald. anno 1292, n" 18 et ss. — Tosti, Bist. de Boniface VIII (Trad. Marie-Diiclos, ia-S°, 1854) t. I. p. 79, 80.
2. Zeller, Hisl. d'Allem. t. VI, p. 218-222. Adolfe de Nassau fut élu roi des Romains à Francfort le 0 mai 1292 et couronné à Aix-la-Chapelle le 24 juin.
3. L'un des deux cardinaux français, le cardinal Jean Gholet, succomba au mal le 2 août.
rouse qu'ils ne s'étaient entendus à Rome, et l'hiver s'écoula sans amener de solution *.
Sur ces entrefaites, le roi de Sicile Charles II, autrement dit Charles le Boiteux, qui avait quitté la France pour regagner ses Etats d'Italie, passa par Pérouse. Ce prince, qui n'était en réalité que roi deNapleset désirait l'élection d'un pontife avec l'aide duquel il pût recouvrer la Sicile, en cherchant à influer sur les décisions du sacré collège, ne fit qu'augmenter les discordes VEiifm, après vingt-sept mois de luttes, de délais successifs et de vaines délibérations, les cardinaux se déterminèrent, sur la proposition de l'un d'eux, à choisir un pape en dehors du sacré collège, et, le 5 juillet 1294, par lassitude de leurs propres dissensions plutôt que par un vote réfléchi, ils élurent un saint religieux, Pierre de Mouron, qui vivait en anachorète dans les Abruzzes, sur une montagne voisine de la ville de Sulmone '. Ils envoyèrent aussitôt des députés lui notifier son élévation. Ces députés virent un homme de soixante-douze ans, pâle et exténué de jeûnes, auquel ils ne purent parler d'abord que par la fenêtre grillée d'une cellule. Effrayé à la pensée des lourds devoirs dont il allait assumer le fardeau, Pierre de Mouron se résigna néanmoins à ce qu'on lui disait être la volonté de Dieu. Dès que s'était répandu le bruit de son élection, des évoques, des moines, des seigneurs, des hommes de toute condition s'étaient portés en grand nombre vers la demeure du pieux solitaire, que vinrent trouver également le roi de Naples, Charles II, et son fils aîné Charles Martel, roi titulaire de Hongrie. Les cardinaux avaient écrit au nouveau pontife qu'ils l'attendaient à Pérouse. Mais, s'étant décidé, sur la prière du roi de Naples, à se faire sacrer dans les Etats de ce prince, il se rendit à Aquila"*, où, escorté
1. Tosti, Mis t. de Boni face. VIII, t. I, p. 81, 82.— Gregorovius, S^ria rfi Roma. t. V. p. 386, 587.