lo août 1303. Dupuy, IIM. du différend. \k
pontificale, si on laissait agir ainsi inipuniMnonl les rois ot les puissants de la terre? Nous ne souffrirons pas que cet exemple détestable soit donné au monde, et notre justice saura, en temps et lieu, atteindre les coupables. » Cette bulle était datée du 15 août 1303'. Quelques jours après, il en faisait rédiger une autre, qui devait être affichée le 8 septendjre à Anagni, où il résidait alors. Dans cette bulle, énumérant tous les sujets de plainte qu'il avait contre Philippe, il frappait le roi d'excommunication, déliait ses vassaux et ses sujets de leur serment de fidélité, et le menaçait, dans le cas où il ne viendrait pas à résipiscence, d'un châtiment plus grave ^.
Cet autre châtiment ne pouvait être (pie la déposition. Mais Philippe avait déjà pris ses mesures ^ Il avait d'avance dépêché en Italie son hardi serviteur Nogaret, avec la mission secrète de se saisir de la personne du pape et de l'amener à Lyon, qui était le lieu choisi par le monarque pour la réunion projetée du concile général. Nogaret, à qui le roi avait donné les pouvoirs les plus étendus, avait tout disposé pour un coup de main. Après avoir tenté inutilement d'entraîner dans ses desseins le roi de Naples, Charles II, et s'être adressé sans plus de succès aux Romains, il s'était concerté avec des soigneurs gibelins de la Toscane et des provinces ecclésiastiques, et en particulier avec Rinaldo de Supino, capitaine de la ville de Ferentino. L'un des Colonna qui étaient restés en Italie, le violent Sciarra, était aussi entré dans le complot. Les conjurés avaient réuni une troupe
1. Dupûy, Hisl. du différend, p. 16u-168. Cette bulle [Niiper ad audientiam) est datée du 1" septembre 1303 dans cerlains exemplaires. Voy. Potthast, Reg. pontif. n" 25281.
2. « Monentes regeni ut .. ad obedientiam redeat., ne, quod priuterire non valebimus, justo in eum judicio animadvertere compellamur. » Bulle Super Pelri solio, Dupuy, ihid. p. 181-186.
3. Un document publié par Dupuy, ibid. p. 17.5, indique que, le 7 mars 1303, Philippe avait chargé Nogaret de se rendre udcertas partes pro quihusdam tiegotiis. Renan, dans une étude sur Nogaret (Hisl. lUtér. t. XXVII, 223-371), a conclu de ce document que, dès cette date, Nogaret avait reçu l'ordre de préparer l'enlèvement de Boniface.
d'eiivii-ou huit coiils chevaux, avec un nuinl)re assez coiisidérahle de gens de pied, et attendaient le moment d'agir, quand x\ogai-el eut avis (h; hi nouvelle huile préparée par le pontife. Il résolut d'en empêcher la publication. Le 7 septembre au matin, suivi de sa troupe, il entra dans Anagni, où il s'était ménagé des partisans, au cri de : « Mort à Boniface! Vivent le roi do Franct; et les Colonna! « X côté de l'étendard du roi de France, que les conjurés, pour leur sauvegarde, l'avaient obligé de déployer, il faisait porter le gonfalon de saint Pierre, afin de montrer qu'en défendant la cause .lu roi il défendait aussi celle de l'Église. Lui et les siens marchèrent droit au palais du pape, qu'ils forcèrent après avoir mis le feu à la cathédrale, au mur de laquelle il était adossé. A leur approche, presque tous les cardinaux avaient pris la fuite. Pendant que la soldatesque se répandait dans l'intérieur du palais et le livrait au pillage, Nogaret et les autres chefs accoururent vers Boniface. Celui-ci, que le bruit de ces violences et la vue des flammes avaient d'abord effrayé, retrouva son assurance. « Puisque je suis trahi comme Jésus-Christ, dit-il, je veux du moins mourir en pape. » Il se fit revêtir de la chape de saint Pierre, mit sur sa tête la couronne,' prit dans ses mains les clefs et la croix, et, ayant à ses côtés deux cardinaux qui lui étaient restés fidèles, il s'assit sur la chaire pontificale.
Ce fut dans cette imposante attitude que, si l'on en croit certains récits, le trouvèrent ses ennemis. A la sommation que lui fit Nogaret de comparaître devant le concile ou de se démettre du pontificat, il répondit par un refus. Sciarra Colonna le menaçant de le tuer : « Voici mon cou, voici ma tête », aurait-il dit. Pendant deux jours entiers, il demeura ainsi aux mains des conjurés sans vouloir se plier à aucune concession, lorsque, par un de ces revirements ordinaires aux foules, les hal)itants d'Auagni, émus de pitié pour le vieux pontife qu'ils avaient abandonné, prirent les armes et, se portant au palais papal, engagèrent un combat, à la suite duquel Nogaret et sa troupe se virent contraints de sortir d'A-
nagni. llondu à la liberté, lîonifacc no voulut pas rnstcr au milieu d'uuc populatiou qui l'avait d'abord traiii, et, protégé par uue escorte de cavaliers romains que deux cardinaux avaient amenés à son secours, il retourna à Rome '. Mais à la fermeté qu'il avait montrée dans les premiers moments avait succédé chez lui un profond abattement. L'étonnement dans lequel un pareil attentat avait jeté son orgueil, le sentiment de l'impuissance où il s'était vu réduit en cette tragique conjoncture, les émotions violentes et successives par lesquelles il avait passé, l'effort même qu'il avait fait pour garder en face de ses ennemis la majesté pontificale, tout cela, ajouté au poids de l'âge, avait brisé les ressorts de son âme et troublé sa raison. Arrivé à Rome le 2y septembre, il y expirait, quelques jours après, le 8 octobre 1303.
1. Pour tous ces faits, voir, avec les factums de Nogaret publiés par Dupuy (ibid. p. 248, 256. 2S7, 441), G. Villani, 1. VIII, c. 63, et Th. Walsingham (apud Dupuy, p. 194). Cf. deux récits du temps, publiés l'un par Kervyn de Lettenhove dans la Revue des questions historiques, t. XI, année 1872, l'autre par M. Digard dans la même revue, t. XLIII, année 1888. Pour les historiens modernes, voir Tosti, Ilist. de Boni face VIII, t. II, p. ol7 327; Boutaric, La France soi/s Philippe le Bel, p. 114-117, et, dans l'Hist. littér. t. XXVII, l'étude déjà citée de Renan sur Nogaret.