BENOIT XI, CLÉMENT V
Cet acte de violence auquel succomba BonifaceVIII n'a pas seulement marqué dans l'histoire par l'audace inouïe qu'il révélait chez les hommes qui l'avaient accompli et chez le prince qui l'avait ordonné, mais par les suites qu'il devait avoir pour la papauté. On a dit, non sans quelque raison, qu'à partir de ce moment prit fin cette suprématie que, depuis plus de deux siècles, elle s'était attribuée surles gouvernements temporels. Imposée par Grégoire VII à une époque où elle avait été un bienfait, parvenue à son apogée sous Innocent III, cette suprématie tomba avec Boniface VIII. Mais elle ne tomba que parce que sa chute avait été préparée de longue date. Les excès de la domination pontificale avaient enfin soulevé chez les souverains séculiers une opposition qui, déjà sensible au temps de Frédéric Barberousse et de Philippe Auguste, avait été continuée, sous des formes diverses, en Allemagne par Frédéric II et en France par Louis IX. Philippe le Bel n'avait fait, en quelque sorte, que consommer leur œuvre. Encore, tout hardi qu'il était, n'eùt-il osé aller aussi loin, s'il ne se fût senti, à certains égards, soutenu par l'opinion. Ce
roi (le France qui s'érigeait publicjueinent en défenseur de la foi, qui de son aulorilé provoquait la réunion d'un concile général pour y juger le clief de l'Eglise, ces souillures jetées par lui sur le saint-siège, ce pontife arrêté par son ordre, tous ces événements, qui bouleversaient des traditions et brisaient des symboles si longtemps respectés, étaient en effet et par cela seul qu'ils avaient pu s'accomplir le signe d'un cbangement profond opéré dans les esprits. Toutefois les coups portés au saint-siège par Pbilippe le Bel dans la personne de Boniface avaient été si inattendus et en môme temps si précipités, qu'on ne pouvait encore, à la mort de ce pontife, en mesurer toute la gravité ni en prévoir les conséquences, et c'était à ses premiers successeurs qu'il était réservé de montrer par leur attitude jusqu'à quel point ces coups avaient blessé ou abattu la papauté.
Comme tous ses contemporains, Philippe ne connut pas d'abord l'étendue de sa victoire. Il ressort de textes positifs que ce prince et ses conseillers ne savaient trop alors quelle conduite adopter envers la cour de Rome '. Le seul avantage que Philippe semblait avoir acquis, c'était d'avoir empêché la publication de la bulle du 8 septembre. La fin douloureuse du pontife, l'attentat qui l'avait précédée, avaient même amené en France un retour d'(jpinionen faveur de Boniface. Dix jours après sa mort, les cardinaux, se conformant en apparence à la constitution do Grégoire X, s'étaient réunis en conclave à Rome pour procéder sans retard au clioix d'un autre pape. En réalité, ils avaient compris le danger de prolonger, dans la situation présente, la vacance du saint-siège, et, dès le lendemain, le 22 octobre L303, ils avaient élu, sous le nom de Benoît XI, Nicolas Boccasini, évoque d'Ostie. C'était Pun des doux cardinaux qui étaient restés aux côtés de Boniface lors de Pattentat d'Anagni ^ On devait s'attendre que le
1. Not. et extr. dos mss. t. XX, 2= part, n» 18. Cf. Boutaric, La France sous Philippe le Bel, p. 120, 121,