‹ La cour de Rome et l'esprit de réforme avant Luther (volume 2)Chapitre 236 sur 416 · Baluzo. Vifs, t. I, p · texte numérisé non relu

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o28 LIVRE HUITIÈME

tous les priiicus catholiques vous brillez, par votre sincère et pure piété, comme un astre resplendissant'. »

Les mêmes causes qui favorisaient l'hérésie aidaient au progrès des idées de réforme. Le légiste Pierre Du Bois, qui, sous le pontificat de Boniface, avait adressé à Philippe le Bel un mémoire si iiardi, lui adressait alors un second mémoire où il développait avec })lus de force quelques-unes des considérations exposées dans le premier. Prenant pour prétexte de ses réflexions l'examen des moyens propres à recouvrer la Terre sainli;, il disait (|ue les prières de l'Eglise n'étaient pas moins nécessaires (juc i"uiii(Mi des {)i-inces au succès de ce grand ouvrage ; mais ilajoutaitque ces prières seraient inefficaces^ si une réforme, dont tout indiquait la nécessité, n'était introduite dans le régime du clergé et dans celui de la cour de Rome. Sur ce principe, il demandait que le chef de l'Église rassemblât un concile général, où seraient promulgués des décrets ayant pour objet de ramener les ecclésiastiques de tous les degrés à l'observation des préceptes des anciens Pères. Il portait ses critiques aussi bien sur les mœurs des religieux que sur celles des évèques; mais c'étaient celles du clergé séculier qu'atteignaient plus particulièrement ses censures. « Que le pape, écrivait-il, considère la conduite des patriarches,primats, archevêques ou évêques qui possèdent des duchés, des ciHiités, des baronnies ou d'autres seigneuries. Il n'est que trop manifeste que, dirigés par leur humeur belliqueuse, ils s'occupent bien plus de combats que du salut des âmes ; et dans lespays, tels que la France et l'Angleterre, où le clergé n'a pas ces mœurs militaires, ne voit-on pas les prélats disputer sans cesse pour des intérêts d'une nature toute profane, déserter leurs églises pour les tribunaux et

1. « Quia inter cunctos principes catholicos orbis te scimiis, velut quoddam sydus lucidissima claritate coruscans, verse religionis ac fidei pura ac prœcipua devotione clarere. » Baluze, Vitœ, t. II, 67, 68, 14 avril 1307, et non 1306 comme l'indique Baluze. A la suite de cet événement, divers privilèges furent accordés par le pape à l'évêqup de Verceil. Reg. Clément. V, n" 1847-1849, 1853, 1834.

consumer en des frais de procédure l'argent qui appartient aux pauvres? Lorsqu'il arrive à quelques-uns d'entre eux de llétrir dans leurs sermons l'injustice et la cupidité, comijien [)armi les fidèles qui les écoutent disent avec saint Matthieu : Faites ce qu'ils disent et non pas ce qu'ils font ! »

La conduite du chef do l'Eglise et colle des cardinaux n'attiraient pas moins vivement les critiques de Du Bois. « Que lo pape, ajoutait-il, observe aussi combien de guerres longues ot meurtrières ont soutenues ses prédécesseurs pour la défense do leurs possessions temporelles, combien do catholiques ils ont excommuniés et frappés d'anathome comme coupables d'avoir attaqué ces possessions, quelles énormes som- [uos enfin l'Eglise a dépensées et dépensera sans doute encore pour des guerres si funestes. Est-ce donc là un état de choses qui convienne à la mission du successeur de l'Apôtre? » Puis, abordant de plus près les abus de la cour pontificale : « Qu'il considère également la vénalité qui règne à la cour de Home et tous les. honteux marchés dont elle ollro impudemment le spectacle. Les abus qui se commettent à cet égard sont si notoires, qu'on ne peut, dans lo public, accuser quoiqu'un (h; simonie, sans qu'aussitôt tout lo monde no s'écrie : « Est-ce que lo pape et les cardinaux ne tryliquent pas eux-mêmes des dignités qu'ils confèrent? » Lorsque deux ecclésiastiques se trouvent élus à la fois soit à un évèché, soit à une abbaye, l'un et l'autre vont en cour de Rome pour faire valoir leurs prétentions, et, après qu'ils se sont ruinés en frais et ont distribué force présents, on les oblige à résigner leurs droits entre les mains du pape, qui (loniie la place à un troisième ; et à quel prix colui-ci l'obticnt-il ? moyennant sept, huit et quel- (juefois dix mille livres, qu'il lui faudra emprunter à ces usuriers qu'on appelle les marchands du pape. Que le pontife considère enfin les sources scandaleuses dos revenus des cardinaux.il importo sans doute ([ue les cardinaux aient une situation appropriée à leur rang ; mais n'est-il pas déplorable que, pour le soutenir, ils soient contraints de vivre de rapines? »

Comme remède à ces désordres, Du Bois proposait, à l'égard du chef de l'Eglise, ce que déjà il avait proposé dans son premier mémoire ; c'était de lui ôter ses possessions tempo relies et de lui fournir en échange une pension annuelle équivalente aux revenus qu'il touchait personnellement, pension qui serait assurée par les meilleures garanties et payée de la manière et au lieu qu'il fixerait lui-même. « Par ce moyen, disait Du Bois, le pape, dont le rôle. doit être tout pacifique, ne se verra plus entraîné dans des guerres que son devoir est d'empêcher; il pourra s'occuper de prières et d'aumônes, se livrer à la contemplation, à l'étude des Ecritures, en un mot no sera plus détourné de sa mission spirituelle. On attribuera de même aux cardinaux une pension proportionnée aux revenus qu'ils tirent présentement de l'Eglise romaine, à ceux du moins qu'ils perçoivent sans injustice ni scandale ; et, si cette pension ne suffit pas, on la complétera sur les biens de l'Eglise universelle. On usera d'un procédé analogue pour les évêques, pour les abbés, qu'il convient également de dépouiller de leurs seigneuries temporelles et à qui l'on servira des revenus. D'ailleurs, d'après les règles établies par les anciens Pères, ni les évêques, ni les moines ne sont les maîtres des biens et des richesses des églises; ils n'en sont que les administrateurs. Ils ne doivent en tirer que la nourriture et le vêtement ; le reste appartient aux pauvres, et quand ce reste est employé à d'autres usages, c'est tout à la fois un larcin et un sacrilège '. »

On voit quelles idées audacieuses circulaient alors dans l'entourage de Philippe. C'était, en résumé, la sécularisation du temporel de l'Eglise, à commencer par celui du saint-

1. De reciiperatione Terres sanctae, dans Bongars (Gesla Del ppr Francos, t. IT1. D'après le texte donné par Bongars, ce traité est adressé à Edouard 1", roi d'Angleterre. Mais il n'est pas douteux que ce traité n'ait été écrit pour Philippe le Bel, et Bongars a dû avoir sous les yeux un exemplaire envoyé à Edouard par Du Bois ou peut-être par Philippe lui-même. Voy. Hist. lîttér. t. XXVI. p. 479-481, u07-509. Ce mémoire de Pierre Du Bois a été ré3dité par M. Ch. Langlois, Paris, Picard, in-S", 1891.

siège, que proposait Du Bois. En développant ces idées, les jugeait-il réalisables? Le roi de France semblait si complètement le maître du pontife, que la pensée pouvait venir à certains esprits qu'il aurait l'ascendant nécessaire pour tenter une pareille entreprise. Mais Philippe, dont le génie habile et dépourvu do scrupules rappelait celui de Frédéric II, n'en avait pas la grandeur. L'ambition ne le portait pas jusqu'à vouloir, comme lui, réformer l'Église, et, en enchaînant le pape par d'étroits engagements, il n'avait songé qu'à user pour lui-même de l'autorité dont disposait le saint-siège. Il ne tarda pas à mettre do nouveau à l'épreuve la complaisance do Clément. Parmi les concessions que, dès le début, il avait résolu d'obtenir du pontife, il en était une qui intéressait tout ensemble l'état de ses finances et les vues de sa politique. C'était l'abolition de l'ordre des Templiers. Etabli autrefois pour la défense des Lieux saints, cet ordre, on doit le dire, n'avait plus de raison d'être, non plus que celui des Hospitaliers, depuis la perle des dernières forteresses chrétiennes en Syrie, et c'était en Occident, où l'un et l'autre possédaient des domaines considérables, que tendait désormais à s'exercer leur influence. Ne reconnaissant d'autre juridiction que celle du chef de l'Église, ces deux ordres jouissaient en réalité d'une entière indépendance. Les Templiers surtout avaient acquis en Europe une véritable puissance, et, pour UL' parler (jue de la France, ils étaient arrivés, par leurs privilèges, leurs richesses, par leurs innombrables clients qui cherchaient le plus souvent auprès d'eux une assistance contre les vexations des agents du roi, à constituer, comme on dirait aujourd'hui, un État dans l'État *. En obtenant la suppression de cet ordre, Philippe se flattait tout à la fois de s'approprier les immenses biens que possédaient les Templiers et de briser une influence qui balançait

l. Bout.iric, La France sous Philippe le Bel- p. 12t)-128; Clément V, Philippe le Bel et les Templiers, p. H -13. — Eenan, Etude sur Bertrand de Got, Hist. littér. t. XXVIII, p. 283, 286. — Ch. Langlois. Le procès des Templiers, Revue des Deux Mondes, 13 janvier 1891.

son pouvoir. Pour atteindre ce double but, il sollicita du pape une entrevue, qui, différée par Clément à plusieurs reprises et sous différents prétextes^, eut lieu enfin vers la Pentecôte de 1307 à Poitiers.

Le motif qu'avait allégué Philippe en demandant cette conférence, c'était d'organiser une croisade pour le recouvrement de la Palestine. Sur la requête du roi, les grands maîtres des Templiers et des Hospitaliers, qui se trouvaient en ce moment dans l'île de Chypre, avaient été mandés à Poitiers pour donner leur avis touchant cette entreprise -. Le maître du Temple, Jacques de Molay, se rendit seul à l'invitation du pontife. Clément crut-il à la sincérité du zèle que Philippe montrait alors au sujet de la Terre sainte ? Il parut y croire du moins ; et, comme l'expédition projetée par Charles de Valois sur Constantinople semblait devoir faciliter la reprise des Lieux saints, non seulement il augmenta les décimes déjà attribuées au frère du roi: il enjoignit aux évèques de la Haute Italie de prêcher la croisade contre l'empereur x\ndronic Paléologue qu'il frappa d'excommunication^. Pour Philippe, la Terre sainte n'était qu'un prétexte. Déjà, à Lyon, il avait entretenu le pape d'actes de dépravation et de crimes contre la foi que la voix publique, disait-il, imputait aux Templiers, et il l'avait pressé, dans l'intérêt de la religion, de rechercher ce qu'il y avait de fondé dans ces accusations^. Il renouvela ses instances dans l'entrevue de Poitiers et parvint à ébranler le pontife, qui, « non sans amertume et trouble de cœur ' », promit de faire une enquête et autorisa le monarque à en faire une de son côté. Mais Philippe, qui vou-

1. Voir, dans Boutaric, Clément V, etc., p. 19-23, les lettres échangées à ce sujet entre Clément et Philippe.

2. Reg. Clément. V, n» 1033 (6 juin 1306). Cf. Guil. de Nang. Chron. contin. p. 339. Le maître des Hospitaliers s'arrêta à l'île de Rhodes dont il s'empara.

3. Reg. Clément V, n" 1733, 1739, 1768 (10 mars, 3 et 13 juin 1307).

4. Voir une lettre de Clément à Philippe du 24 août 1307. Baluze, Vitœ, t. IT, p. 73.

5. « Non sine magna cordis amaritudine, anxietate ac turhacione. » Voy. la lettre ci-dessus.

Jait précipiter les choses, outrepassa la permission qui lui était donnée. Tandis que, par un maniluste publié contre les Templiers, il soulevait adroitement l'opinion S il ordonna de procéder à leur arrestation. Le 13 octobre, tous les membres de l'ordre, résidant en France, y compris Jacques de Molay, se virent arrêtés à la môme heure sur les divers points du territoire ^. On séquestra leurs biens et l'on commença aussitôt l'instruction de leur procès.

L'ordre des Templiers relevant directement de la juridiction pontificale, c'était là un attentat manifeste aux droits de l'Eglise et assurément plus grave que celui dont jadis s'était plaint Boniface au sujet de l'évoque de Pamiers. A l'honneur de Clément, on doit dire qu'il s'éleva, non sans indignation, contre l'acte qui avait été commis, et qu'il ne craignit pas d'écrire au roi qu'un tel acte était tout ensemble un outrage au pape et à l'Église romaine ^ Il est vrai que Philippe, toujours prudent dans ses machinations les plus hardies, avait agi avec un semblant de légalité en faisant arrêter les Templiers à la « prière » de son confesseur, Guillaume de Paris, qui lui était dévoué et qui, en sa qualité d'inquisiteur général du royaume, avait enjoint aux inquisiteurs provinciaux de les poursuivre comme suspects d'hérésie ''. Clément suspendit les pouvoirs des inquisiteurs, évoqua l'affaire à son tribunal et envoya deux cardinaux demander au roi de lui livrer les personnes et les biens des Templiers \ Philippe protesta de son respect pour les droits du saint-siège, promit de remettre les Templiers entre les mains du pape et s'en-

1. Voir, dans Boutaric, Clément F etc., p. 27-29, le texte de ce manifeste daté du 14 septembre 1307.

2. Guil. deNang. 67<ro?i. co«Zm. p. 360. Boutaric, loc. cit. p. 30-32, a publié le texte des instructions remises aux commissaires chargés d'arrêter les Templiers.

3. (( In que... sic repentino processu nostrum et ecclesise romanœ vituperosum contemptum communiter omnes... notant. » 27 octobre 1307. Boutaric, ibid., p. 32-33.

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