‹ La cour de Rome et l'esprit de réforme avant Luther (volume 2)Chapitre 243 sur 416 · juin 1310. Raynald. eod. anno, n · texte numérisé non relu

juin 1310. Raynald. eod. anno, n

2. "Voir les procès-verbaux de ces diverses dépositions dans Dupuy. Hist, du différend, p. 323-543.

Ce n'élait pas uniquement la mémoire Je Boniface, mais la papauté, qui se trouvait souillée dans ce procès. Alors même que, repoussant la plupart de ces odieuses accusations, on se fût contenté de condamner Boniface sur le chef d'hérésie, c'eût été donner au monde, par une conséquence inévitable, le spectacle d'un autre scandale ; car, selon les usages suivis en cette matière, il eût fallu brûler le cadavre du pontife. Clément comprit enlin la honte qui allait rejaillir sur l'Église. Il conjura le roi, par l'intermédiaire de Charles de Valois, d'abandonner au saint-siège la solution de ce lamentable procès '. Philippe, non sans mettri.' à sa réponse une lenteur calculée, se rendit au vœu du pape et se désista de ses poursuites contre la mémoire de Boniface-. On peut croire qu'il ne fit cette concession qu'après avoir obtenu du chef de l'Eglise la promesse formelle d'abolir l'ordre des Templiers. Clément reconnut du moins cette concession par une complaisance immédiate. Par une bulle du 27 avril 1311, dans laquelle il louait la France et ses rois pour leur piété et leur zèle à défendre l'Eglise, il déclara que Philippe n'avait entrepris ce procès qu'à bonne intention, le dit innocent des violences exercées sur la personne de Boniface, révoqua de nouveau toutes les constitutions de ce pape qui pouvaient être contraires aux droits du roi et du royaume, et ordonna d'en raturer les minutes conservées dans les registres de la chancellerie pontificale, prescrivant en outre d'en détruire partout les exemplaires sous peine d'excommunication. Par un article addilioniiel, il accorda une entière absolution à Nogaret et à ses complices dans l'attentat d'Anagni. Son seul acled'e sévérité fut d'imposer quelques pèlerinages à Nogaret à titre de pénitence ; encore fut-ce Nogaret qui le demanda par scrupule de conscience ^. Ce jour-là, la victoire de Phi-

1. Lettre de Clé meut à Charles de Valois, 23 mai 1310. Dupuy, Hist. du différend, p. 290 292.

2. Philippe ne donna son consentement qu'au bout de huit mois, en février 1311. Voir sa lettre au pape dans Dupuy, ibid. p. 296-300.

3. Raynald. ar.no 1311, n»' 26-32. Cf. Dupuy, ibid. p. 590-601. Voir aussi Héfélé, Conc. t. IX, p. 308, 309; 347, 348.

lippe sur le saint-siège et, par Philippe, celle des souverains séculiers furent un fait acquis sans retour.

Bien que ce fût à l'occasion de l'affaire des Templiers que Clément avait décidé la réunion d'un concile général, ce n'était pas la seule question dont devait s'occuper l'assemblée. Dans ses lettres de convocation, il avait annoncé qu'on y traiterait également des moyens propres à recouvrer la Terre sainte et de la réforme de l'Eglise. C'était, il est vrai, un usage remontant déjà à plus d'un siècle que d'appeler sur ces deux objets l'attention de ces grandes assemblées. En ce qui regardait le d«;rnier article, le pape avait môme, à l'exemple de Grégoire X, demandé aux évèques des mémoires sur les abus qu'ils jugeraient important de corriger '. Par obéissance ou par zèle, un certain nombre d'évêques avaient répondu à la demande du pontife. Deux de ces mémoires sont parvenus jusqu'à nous, l'un d'un prélat resté inconnu, l'autre de Guillaume Durand, évêque de Mende. Tous deux ne prouvaient que trop que la situation de l'Eglise s'était encore aggravée depuis Grégoire X. Le premier signalait tout d'abord le nombre excessif des excommunications, prononcées la plupart pour des causes insignifiantes ou même sans cause déterminée, à ce point, écrivait l'auteur, que, dans une seule paroisse, on trouvait parfois trois à quatre cents excommuniés. « J'en ai compté jusqu'à sept cents, disait-il ; de là, avec le mépris des censures ecclésiastiques, des propos injurieux contre l'Église et ses ministres. » Le même prélat se plaignait qu'on admît aux ordres sacrés et même à la prêtrise une foule de personnes aussi ignorantes que méprisables. 11 déplorait la multitude de solliciteurs qui allaient en cour de Rome quêter des bénéfices, et qu'on y accueillait sans qu'aucun mérite les recommandât à la bienveillance du saintsiège. (( 11 y a, disait-il, telle église cathédrale où trente-cinq prébendes et plus ont vaqué depuis vingt ans que son évêque la gouverne; or l'évoque n'en a donné que deux; toutes les

1. Voir la lettre de convocation, déjà citée, du 12 août 1308.

autres ont été conférées par le pape. » L'abus, si fréquemment et si vainement signalé, de la pluralité des bénétices, appelait aussi ses remarques. Il regrettait de voir que souvent un seul ecclésiastique en possédât quatre, cinq et quelquefois douze en diverses localités, et que des enfants même fussent l'objet de ces faveurs. Il reprochait au saint-siège do confier le gouvernement des églises à des hommes sans capacité et qui ne savaient pas la langue du pays ; et il ajoutait que, si par une heureuse rencontre le choix se portait sur des hommes de quelque mérite, ceux-ci ne résidaient pas, étant toujours soit à la cour de Rome, soit dans les palais des princes. « Je dirai avec tout le respect dû k la chaire apostolique, écrivait le scrupuleux prélat, que, dans certaines provinces, il y a des églises entièrement abandonnées par suite du séjour continuel que font en cour de Rome les ecclésiastiques qui possèdent en ces églises des dignités ou des bénéfices; plût à Dieu que le pape et les cardinaux voulussent apporter à cet abus l'attention nécessaire! )> Il dénonçait enfin la vie déréglée des clercs, leur immodestie, leur luxe, ainsi que le relâchement des moines, dont beaucoup, disait-il, désertant leurs cloîtres, couraient parles lieux publics et les foires et se livraient au vice au grand scandale du peuple. Il concluait en déclarant que le remède à tous ces maux était dans le retour aux anciens canons et principalement aux canons des quatre premiers conciles généraux, « et que l'Église devait être réformée dans son chef aussi bien que dans ses membres. >. Cette onclusion est remarquable ; c'était déjà le mot d'ordre qui devait être un jour celui des grands conciles réformateurs '. Le mémoire de Guillaume Durand, évéque de Mende, était plus développé, et, à certains égards, plus hardi. Comme son collègue, Guillaume Durand s'élevait contre la pluralité des

1. Ce mémoire a été publié en partie par Raynald. anno 13H, n" 56-68, et plus complètement par Bzovius, Contin. annal. Baron, ad ann. 1311, qu^ l'ont reproduit l'un et l'autre d'après un manuscrit de la bibliothèque du Vatican.

bénéfices; comme lui, il se plaignait qu'on nommât aux charges de l'Église des hommes incapables et ignorants ou qui s'abstenaient du devoir de la résidence. 11 blâmait môme le genre de savoir qui distinguait les ecclésiastiques lettrés, disant que très peu parmi eux étaient instruits de ce qui regardait les articles de foi et le salut des âmes, et que la plupart abandonnaient l'Ecriture et la théologie pour les vaines subtilités de la scholastique. Il dénonçait la simonie comme régnant à tous les degrés de l'Église et dont était surtout infectée la cour de Rome, et il reprochait à celle-ci d'exiger des évêques, lorsqu'ils étaient promus à leurs sièges, de grosses sommes d'argent que, sous prétexte de l'expédition des affaires et du salaire des officiers, se partageaient le pape et les cardinaux. Il demandait qu'en toutes choses on revînt à l'observation de l'antique discipline, et soutenait que le pape n'avait pas le droit de faire de nouvelles lois qui fussent on opposition avec les anciens canons. Il voulait, en particulier, qu'on révoquât les exemptions, par lesquelles avaient été rompus les liens de subordination établis autrefois dans l'Eglise. Il condamnait également, avec les appels, dont l'effet était d'annuler la juridiction épiscopalc , les réserves qui avaient pour résultat de supprimer les élections. Il demandait (juc partout fût rétabli l'usage salutaire des élections et qu'elles eussent lieu désormais sans l'intervention du saintsiège; car c'est à cette intervention inconsidérée, disait-il, que sont dues ces vacances trop nombreuses qu'on voit se produire dans les diocèses, vacances qui se prolongent souvent plusieurs années au détriment du salut des âmes et du temporel des églises.

Là no se bornaient pas les critiques et bîs v<pux de l'ovêque de Mende. II reprocliait à la cour do Rome d'avoir accaparé tous les pouvoirs, toutes les juridictions. Il voulait que le pape cessât de s'appeler le souverain do l'Église universelle et qu'il se contentât, comme autrefois, de la qualification {h^ primœ sedis episcopus, « évèque du premier siège. » Il demandait qu'on rassemblât deux fois par année les conciles

provinciaux et, tous les dix ans, un concile général. En un mot, l'auteur de ce second mémoire ne s'élevait pas seulement contre les abus du pouvoir pontibcal, mais contre ce pouvoir lui-même qu'il prétendait limiter. Il allait jusqu'à dire que la cour de Rome était la cause de tout le mal, et que c'était à la corruption et aux vices dont elle donnait le funeste exemple que le clergé devait de se voir partout décrié et méprisé. Il dénonçait l'incontinence devenue alors, disaitil, presque générale chez les ecclésiastiques ; et, non moins hardi à indiquer les réformes qu'à signaler les abus, il demandait qu'à l'imitation de ce qui se pratiquait dans la religion grecque, le mariage fut permis aux prélats. Il ajoutait que trop souvent on voyait des maisons de débauche à l'entour des églises, qu'on en voyait même à Rome auprès du palais apostolique, et il s'indignait que le pape, qui tolérait ce voisinage, laissât ses officiers enrichir son trésor au moyen de tributs prélevés sur le libertinage. Il achevait ce triste tableau de la situation de l'Église en disant qu'il fallait se hâter de remédier à tant de désordres, sans quoi, le mal s'aggravant, la foi elle-même périrait; mais il déclarait aussi que, sous peine de tenter une œuvre vaine, il fallait d'abord attaquer le mal en sa source, en d'autres termes qu'il importait de réformer la cour de Rome avant de songer à réformer l'Église K

On voit, par les considérations exposées dans ces mémoires, quels progrès avaient faits les idées du clergé. Ainsi, tandis que la papauté politique semblait succomber sous les coups -de Philippe le Bel, on voulait, dans certaines parties de l'épiscopat, diminuer et régler la [>apauté spirituelle. Si le spectacle des désordres de la cour de Rome et de l'Église arrachait à des évêques de semblables aveux, on juge de l'impression que ce spectacle devait produire sur les hommes éclairés do la société laïque. Il était plus d'une âme sincère,

1. Tractatus de modo generalis concilii celebrandi. Parisiis, in-12, 1543.

pieuse même, qu'envahissaient alors des doutes voisins de l'incrédulité. Une lettre que Frédéric, roi de Sicile, adressait, vers ce même temps, à son frère Jacques, roi d'Aragon, portait la trace sensible de ce trouble des consciences. Dans cette lettre, Frédéric parlait à son frère d'un songe qu'il avait eu pendant son sommeil. Sa mère, que tous deux chérissaient, lui était apparue et l'avait exhorté à se consacrer tout entier au service de la vérité. Très ému de ce songe, il avait d'abord pensé, pour remplir le vœu de sa mère, à déposer la couronne et à revêtir l'habit de clerc. Mais ensuite de trop justes réflexions l'avaient détourné de ce dessein. Est-ce en eîfot parmi les ecclésiastiques qu'il faut chercher les zélateurs de la vérité? Qui ne voit que, séculiers ou réguliers, ils n'ont souci que de leurs intérêts temporels ? Ils doivent l'exemple des bonnes œuvres, et ils donnent celui de tous les vices. L'habit vénérable qu'ils portent leur assurant une entière impunité, il n'y a pas d'infidélités, de fraudes, de larcins qu'ils ne se permettent. Hélas ! il est trop évident qu'on ne peut rien contre eux, surtout contre les religieux et les moines. Si les évêques croient devoir leur adresser quelque réprimande, ils en rient, protégés qu'ils sont par leurs exemptions. Ils écoutent encore moins les princes et les rois, déclarant n'être pas leurs sujets. Ils méprisent même l'Eglise romaine. Leurs mœurs sont si ouvertement déréglées, qu^il en est plus d'un dont on peut nommer les concubines. N'estce pas nous dire que l'Evangile ne mérite aucun respect ? Et ce qu'il y a de plus grave, c'est que l'Eglise romaine, qui devrait réprimer ces désordres, les considère avec indifférence. Autrefois, nous assure-t-on, elle envoyait des légats dans les provinces et les royaumes pour répandre, avec l'Evangile, la parole de vérité; aujourd'hui elle en envoie encore, mais c'est uniquement dans un intérêt temporel et profane. « En cet état de choses, disait Frédéric en terminant, j'ai résolu de ne pas entrer dans l'Église; mais il y a plus; de méditation en méditation, j'en suis veny à me demander si la religion chrétienne était vraiment d'institution divine, et si

elle n'était pas, au contraire, une invention des hommes '. » Lorsque s'ouvrit à Vienne le concile général, au mois d'octobre 1311, jamais, on peut le dire, les circonstances n'avaient encore été aussi critiques pour le saint-siège et pour l'Église. Environ trois cents évêques, venus de France, d'Italie, d'Espagne, d'Angleterre, d'Allemagne, s'étaient rendus à l'appel du pontife, sans compter un grand nombre d'abbés, de religieux et de clercs 2, A en juger par le mémoire de l'évèque de Mende et par celui de son collègue, nul doute que de pieux ecclésiastiques n'attendissent de cette grande assemblée quelques utiles réformes dans le régime de l'Eglise. Mais six mois s'écoulèrent d'abord en des conférences particulières auxquelles le pape avait invité, avec les cardinaux, un certain nombre de membres du synode, et dans lesquelles on ne s'occupa guère que de la question des Templiers. La majorité des prélats estimait que les preuves réunies à leur charge n'étaient pas suffisantes pour qu'on pût conclure à une condamnation juridique de l'ordre, et demandait qu'il fût permis aux Templiers de se défendre ^ Le pape, embarrassé entre l'opinion des évêques et les promesses que, selon toute apparence, il avait faites à Philippe le Bel, traînait l'affaire en longueur, quand, vers la mi-carême 1312, Philippe se présenta lui-même à Vienne, accompagné de ses frères et de ses fils et avec une escorte si considérable qu'elle ressemblait à une armée ^. L'arrivée du roi de France mit fin aux hésitations du pontife. Le 3 avril, il réunit tous les Pères "du syjiode dans une session solennelle, la première qui eût été tenue depuis la session d'ouverture. Là, le roi ayant pris place à ses côtés, il publia une bulle par laquelle il dé-

1. Caialoy. testium veritatis, append. p. 1-4. In-f», Argentinae, 1562. Cette lettre fut écrite vers juin 1309, date à laquelle Jacques d'Aragon répondit à son frère Frédéric.

2. G. Villani, 1. IX, c. 22 — Ptol. Luc. Hist. eccles., 1. XXIV, c. 39. Cf. Rayoald. anno 1311, n" 54.

3. Ptol. Luc. Hist. prc!e$. 1. XXIV, c. 39. Cf. Iléfélé, Conc. t. IX, p. 408-

Page 1