BENOIT XII
Lorsque mourut Jean XXII, la papauté était visiblement sur son déclin. Sans parler de son pouvoir temporel en Italie de plus en plus compromis, les attaques de Louis de Bavière succédant à celles de Philippe le Bel, la nature de ces attaques, les doctrines qui en soutenaient la hardiesse, ce mouvement d'indépendance qui de toutes parts se manifestait parmi les séculiers contre les autorités ecclésiastiques, attestaient par de nouvelles preuves qu'elle avait perdu, avec son ancien ascendant sur les princes, la direction générale de la société civile. Les pontifes ne laissaient pas, il est vrai, de demeurer les maîtres de l'Église, et ils disposaient, comme ils n'avaient jamais fait, des charges ecclésiastiques; mais, outre qu'ils avaient perdu toute action morale sur le clergé, ils se voyaient attaqués par le clergé lui-même dans leur pouvoir spirituel, et l'on peut dire que l'Église commençait
de leur échapper, ainsi que déjà leur échappait la société laïque. Les événements qui allaient suivre devaient rendre ce déclin plus sensible. Ce n'est pas que, parmi les premiers successeurs de Jean XXII, quelques-uns ne dussent faire des efforts pour arrêter la papauté dans sa marche descendante. On les verra par moments essayer, comme lui, de ressaisir cette suprématie sur les princes dont, à défaut de la réalité, ils conservaient les prétentions, tenter même au sein de l'Église quelques réformes. On les verra également tourner leurs regards vers Rome et vouloir y revenir, dans l'espoir de retrouver auprès du tombeau des Apôtres un prestige qu'ils sentaient disparaître. Mais toutes ces tentatives devaient être vaines; et, à travers des alternatives de succès et de revers, d'efforts méritoires et de fautes commises, la papauté allait continuer à décroître, jusqu'à ce que de nouveaux désordres, nés en partie d'elle, en partie de sa situation, la missent enfin sur le penchant même de sa ruine.
Les cardinaux appelés à choisir le successeur de Jean XXII étaient loin de se rendre compte de la crise suprême dans laquelle entrait alors le saint-siège. Ils épargnèrent du moins à la catholicité le spectacle de ces divisions qui trop souvent, au dommage de la religion, avaient prolongé les vacances pontificales. Leur accord, il faut le dire, fut dû cette fois à une cause toute fortuite. Bien que les cardinaux français, qui remplissaient presque entièrement le sacré collège ^ fussent déterminés à ne pas quitter Avignon, quelques-uns n'étaient pas sans appréhender que ce séjour continu hors de l'Italie ne devînt l'occasion ou le prétexte d'un nouveau schisme dans l'Église. La nomination d'un antipape à Rome par Louis de Bavière, le complot ourdi dans la dernière année de Jean XXII pour déposer ce pontife et reporter le saint-siège au delà des Alpes, justifiaient ces appréhensions. Le cardinal de Comminges, à qui, au début du conclave, le parti français
1. Voir Giacon. Vitae pontif. etcardin,, t. II, p. 456, 4o7. — Baluze, Vilae papar. Avenion. t. I, p. 736.
avait oiïert la tiare dans le cas où il s'engagerait à demeurer en France, refusa de souscrire à une condition qu'il regardait, disait-il, comme un péril pour la papauté K Quelques voix prononcèrent alors le nom du cardinal Jacques Fournier. Originaire du comté de Foix, pauvre et de naissance obscure, il était sans crédit parmi ses collègues, et aucun ne pensait qu'il pût rallier la majorité '. Ce fut cette erreur qui lui valut le pontificat. Dans une première élection qu'on ne supposait pas devoir être définitive, la plupart des cardinaux opinèrent pour lui, croyant ainsi perdre leur vote, et, quand on compta les voix, il se trouva, à la grande surprise du conclave, avoir réuni les deux tiers des suffrages ^ Élu seize jours après la mort de Jean XXII, et couronné le 8 janvier 1335, il prit le nom de Benoît XII.
Le hasard voulut que le nouveau pape fût un des rares membres du sacré collège que recommandaient de véritables mérites. On l'avait appelé jusqu'ici le cardinal Blanc, par ce qu'ayant été moine do Citeaux il en avait gardé l'habit. A en croire quelques chroniques, étonné lui-même de son élévation : (c Vous avez élu un âne, » aurait-il dit à ses collègues •*. Ce n'est pas qu'il fût ignorant. Il était habile théologien, avait écrit sur les psaumes, sur l'évangile de saint Matthieu; mais il n'était pas versé, comme ses devanciers, dans les matières du droit, ni exercé, comme eux au maniement des affaires *. Pieux, intègre, désintéressé, contraire par principe aux mesures de violence ^, son élection eût été un bien pour l'Église, si à ces vertus il eût joint la fermeté; encore est-il à penser que, dans l'état des esprits, cette fermeté eût été inu-