Froissart, éd. Luce, t. I, p
Cette alliance de l'Angleterre et de l'Allemagne contre Philippe semblait d'autant plus grave, que les villes flamandes, se dégageant des liens de vassalité qui les attachaient à la France, se jetaient à leur tour dans le parti de l'Angleterre. Ce ne fut pas le seul effet des tergiversations de Benoît à l'égard de l'empereur. Louis n'était pas moins irrité contre le pape que contre Philippe, et l'on peut dire que cette irritalion avait gagné presque tous les esprits en Allemagne ^ L'archevêque de Mayence et ses suffragants, à la suite d'une réunion tenue à Spire au mois de mars 1338, adressèrent au pontife une sorte de manifeste oiî, se plaignant d'une hostilité qui avait trop duré, ils ne craignaient pas d'accuser Benoît de vouloir la ruine de l'Empire-. C'était renouveler une accusation portée jadis contre Jean XXII. H y a plus; se jugeant atteints dans leurs droits par cette persistance <lu saint-siège à ne pas reconnaître un souverain (ju'ils avaient choisi, tous les électeurs, à l'exception du roi de Bohème, s'assemblèrent le 16 juillet à Rense et s'engagèrent à défendre « l'honneur, les droits et les libertés de l'Empire. » Ils signifièrent en outre, dans un écrit public, que le prince qui avait été, par leurs suffrages, élu roi des Romains, en possédait, à partir de ce moment et en toute légalité, le titre et les prérogatives ^. Fort de cet appui, Louis osa rompre ouvertement avec le pape. Dans une diète qu'il réunit le 8 août à Francfort, et à laquelle, avec le roi d'Angleterre, étaient présents les princes de l'Empire et les députés des villes, il publia deux édits, qui étaient h la fois le complément et la consécration de l'acte souscrit par les électeurs. Dans l'un, il établissait que la juridiction de l'Eglise romaine et celle de l'Empire
1. Voir une lettre de Benoit à Philippe, de juin 1338. Raynald. eod.
2. Ce manifeste nous est connu par une lettre du pape à rarchevêque de Cologne, du 1" juillet 1338. Raynald. eod. anno, n» 3-7. Cf. ihid. n» 1, 2.
3. Raynald. anno 1338, n» 10. — Héfélé, Conc. t. IX, p. 536. — Zeller, Hist. d'Allern. t. VI, p. 315. — G. Muller, Der Kampf Luclwigs des Baiern mit der romischen curie, t. II, p. 66-68.
étaient doux juridictions distinctes, et que, le pape n'ayant aucun droit sur le temporel, les sentences par lesquelles Jean XXII avait prétendu le déposer, étaient nulles et non avenues. Dans l'autre, il déclarait que la dignité impériale, ainsi que le pouvoir attaché à cette dignité, venait immédiatement de Dieu; que, selon les anciennes lois de l'Empire, le souverain qu'avaient choisi les électeurs était légitimement et par le seul fait de l'élection « roi et empereur; » que, possédant dès lors la plénitude du pouvoir, il devait être obéi dans toute l'étendue de l'Empire, sans qu'il fût besoin de l'assentiment et de la confirmation du pape, et que quiconque professait une doctrine contraire se rendait coupable du crime de lèse-majesté ^
Ces déclarations de Louis de Bavière, venant après les négociations qu'il avait poursuivies à diverses reprises pour se rapprocher de la cour d'Avignon, indiquaient chez lui plus de ressentiment que de constance. Ce n'en était pas moins une atteinte considérable portée à l'autorité ou aux prétentions du saint-siège. Elles ne contenaient au reste rien qui fût absolument nouveau. Elles n'étaient que la répétition, en termes plus précis, de celles qu'il avait faites sous le précédent pontificat et qui étaient empruntées elles-juèmes aux doctrines de Marsile de Padoue. Mais ce qui était nouveau, c'était la solennité qui avait présidé à ces déclarations. Pour la première fois, une loi publiée dans une diète brisait les liens qui si longtemps avaient rattaché l'Empire au saint-siège. A ce résultat avaient abouti les irrésolutions de Benoît et sa trop grande complaisance pour le roi de France. Mais là aussi, il faut le dire, était le terme nécessaire auquel tendaient les événements. Benoît ne subissait pas seulement l'effet de la politique inconsidérée de ses prédécesseurs. De toutes parts,
1. « Ex sola electione est rex verax et imperator nominandus... nec papœ... approbatione indiget vel consens'!. » Celte pensée avait été déjà exprimée, presque en les mêmes termes, par les électeurs réunis à Piense. Ces deux édits se trouvent dans Struv. Rer. german. t. I, p. 616 et 655- 660. — Piaynald. anno 1338, n" 13, 14. — G. Muller, ibid. p. 74-78 ; 293.
le mouvement des idées conduisait à la séparation des pouvoirs civils et des pouvoirs ecclésiastiques. Louis ne faisait que suivre la voie où avant lui s'était engagé Philippe le Bel, et l'Empire proclamait aujourd'hui son indépendance comme jadis la royauté française avait proclamé la sionne.
Non content de rompre aussi manifestement avec le pontife, Louis resserra encore son union avec le roi d'Angleterre, Un mois après la publication de ces édits, il conférait à Edouard, dans une assemblée à Goblenlz, le titre de vicaire général de l'Empire pour les provinces de la basse Allemagne ^ C'était lui soumettre les forces militaires de ces provinces. Emu de ce nouveau péril qui se préparait contre la France, Benoît adressa à Edouard une longue lettre où, après lui avoir reproché de s'être allié à Louis au mépris des défenses pontificales, il lui représentait que ce prince, par suite de la déposition dont il avait été frappé, n'était ni roi, ni empereur, et que recevoir de lui quelque office, c'était entreprendre directement sur les droits de l'Église romaine, à laquelle appartenait l'administration de l'Empire durant la vacauce^. Conformément à ce principe, il défendit à tous les vassaux ou sujets de l'Empire d'obéir au roi d'Angleterre '. De nouveau il essaya de ramener l'entente entrai Philippe et Edouard et se proposa lui-même comme arbitre. « Le rétablissement de la paix, écrivait-il, n'intéresse pas uniquement les deux rois, leurs États, leur sujets, mais toute la chrétienté; et aucun effort, si pénible qu'il soit, ne nous coûtera pour atteindre ce but *. » Afin d'être secondé plus sûrement dans c^tte œuvre difficile, il fit une promotion de six cardinaux dont cinq étaient français ^ sans voir que, par ce choix,
d. 3 septembre 1338. Leroux, ouvr. cité, p. 210, 211. Une lettre du pape à Philippe de Valois du 6 novembre 1337 (Raynald. eod. anncn» 12) prouve que, dès cette époque, Louis était résolu à conférer ce titre au roi d'Angleterre.