Voir le texte de ce traité, ibid. p. 172-17o
4. Lettre de Frédéric à son fils Conrad, ibid. p. 176. o. Ibid. p. 211.
cupait lo royaume de Sicile, c'est-à-dire comme vassal du saint-siège '. Bien qu'il ne désignât pas expressément les terres qu'il demandait à tenir ainsi en fief, il y a lieu de croire que ses vues se limitaient au duché de Spolète, à la Marche d'Ancône et, d'une manière générale, à l'ancien héritage de la comtesse Mathilde ^ C'était résoudre, par un moyen aussi nouveau que hardi, un différend que la possession de cet héritage n'avait cessé de soulever entre le saint-siège et l'Empire. Afin d'obtenir plus sûrement l'adhésion du pontife, il offrait de mettre cinq cents chevaliers à la disposition de la cour apostolique, toutes les fois qu'elle le jugerait utile à sa sécurité; il offrait en outre de reconquérir la Terre sainte en sa totalité et de la garder ensuite avec ses seules ressources, en sorte que l'Eglise et la chrétienté fussent à jamais affranchies de toute dépense et de tout effort à ce sujet. Malgré tant d'avantages, la proposition fut rejetée par Innocent. A la vérité, il est douteux que Frédéric, une fois maître de ces domaines, eût renoncé à ses prétentions sur Rome et les autres Etats de l'Église. Mais cette proposition ne fut pas perdue pour l'avenir; elle devait être reprise un jour et étendue à tout le patrimoine de saint Pierre et à Rome môme par le ministre d'un roi de France.
En réalité, à la cour du pape comme à celle de l'empereur, la paix était dans les paroles, la guerre dans les esprits. Dans le temps même que se poursuivaient ces négociations,
1. « Parati eramus terram ipsam renuntiare in manibus domini papte et fratrum, deinde eam ab Ecclesia sub aiinuo censu recipere detinendam, cujus census quantitas utilitatemexcederet quam nunquam de ipsa Ecclesia percepisset. n Hist. dipl. t. VI, p. 20G.
2. Huillard-BréhoUes (Vie de Pierre de la Vigne, p. 173) a cru à tort que Home était comprise dans les possessions que l'empereur demandait à tenir en fief. D'une part, dans la lettre de Frédéric citée ci-dessus, il n'est parlé expressément que des terres qu'il occupait par ses armes, et l'on a vu qu'il ne s'était rendu maître que d'une partie de l'État ecclésiastique. Eu outre, dans cette même lettre, il dit qu'il ne s'est emparé de ces terres que pour punir Grégoire de son ingratitude envers l'Empire (propter manifestas ingnititudines). Or, dans une lettre précédente (août 1239, Hist. dipl. t. V, p. 375, 376), il désigne positivement le duché de Spolète et la Marche d'Ancône comme ayant été occupés par lui pour cette raison.
Frédéric tentait de soulever à Rome une sédition contre le pontife ^ Innocent, de son coté, se mettait en rapport avec le landgrave de Tliuringc, Henri Raspon, gagné secrètement à la cause du saint-siège, et reprenait par son entremise les menées de Grégoire IX en Allemagne ^. Peu après, il renforçait le sacré collège, réduit alors à sept membres, par une promotion de douze cardinaux ^ Toutefois, de même que Grégoire, il avait compris que le plus sûr moyen de triompher de Frédéric était de tourner contre lui l'Eglise universelle en convoquant un concile général. Mais, plus avisé que son devancier, il sentit que la cour pontificale devait, avant tout, se placer hors des atteintes de son ennemi, et il résolut de s'éloigner de l'Italie. Le centre de la péninsule étant gardé par les impériaux, une seule voie, celle de la mer, restait ouverte. Un frère mineur, dépêché à Gênes, obtint du podestat que des galères fussent envoyées à Civita-Vecchia. Innocent, ayant quitté Rome sous prétexte de mieux suivre les négociations dans le voisinage de l'empereur qui se trouvait en ce moment à Terni, s'était arrêté à Civita-Castellana. Averti de l'arrivée de l'escadre, il se rendit à Sutri, en partit la nuit, caché sous l'armure d'un chevalier, gagna en hâte Civita-Vecchia, et, s'embarquant avec quelques cardinaux sur les galères qui [l'attendaient, atteignit, après plusieurs jours de traversée, la ville dévouée de Gênes, d'où il s'apprêta à passer les Alpes "*.
Cette fuite déjouait tous les calculs de Frédéric, qui es-
i. Voir une lettre d'avril 1244 adressée par Frédéric au pape et par laquelle il cherclie à se justifier à ce sujet. Hist. dipl. t. VJ, p. 180. Cf. une lettre d'un cardinal à Frédéric, Ibid. p. 184.
2. « Sane ut devotionis alTectum quein erga romanam Ecclesiam habere diceris exhibeas laudabiliter in effectu, expedit ut negotium fidei per te lauda])iliter inchoatum promptius e^equaris, ut exinde uberior tibi crescat cumulus meritorum et apostolicam sedem ad incrementum tui nominis et honoris fortius habeas obligatam. » 30 avril 1244. làid. p. 189.
3. Le 28 mai 1244. Nie. de Gurbio, Vita Innoc. IV, g. 12. Cf. Ciacon. Vitie pontif. et card.
4. Nie. de Curbio, c. 13, 14 — Matth. Paris, t. IV, p. 353-336. — Hist. dipl. t. VI, p. 221. Innocent entra dans Gènes le 7 juillet 1244.
94 LIVRE SIXIKME
saya vainement, par de nouvelles propositions de paix, de retenir le pape sur la terre italienne ^ Innocent avait d'abord pensé à se retirer en France, et il fit demandera Louis IX de le recevoir en son royaume, comme jadis son aïeul Louis VII y avait reçu Alexandre III fuyant devant Barberousse. Mais il put constater combien, depuis celte époque, s'étaient modifiés les sentiments des souverains à l'égard de la cour de Rome. Le roi répondit « qu'il était prêt à proléger l'Eglise, autant qu'il le pourrait faire avec honnêteté, contre les attaques injustes de l'empereur, et à offrir un asile en ses Etats au pontife exilé, mais qu'il devait préalablement consulter ses barons. » C'était un refus; car Louis IX n'ignorait pas que les nobles de France étaient assez mal disposés pour le saint-siège^. Il n'entendait pas d'ailleurs, par prudence non moins que par impartialité, s'écarter de la neutralité qu'il avait observée jusqu'ici dans le conflit entre le pape et l'empereur. Une démarche analogue faite par Innocent auprès du roi d'Aragon n'eut pas un meilleur résultat. Quelques cardinaux écrivirent alors au roi d'Angleterre, Henri III, et lui insinuèrent de demander lui-môme au pape de choisir l'Angleterre comme lieu de sa résidence. « Ce serait la première fois, disaient-ils, que ce royaume aurait le singulier honneur de recevoir le chef de l'Église. Nous savons au reste que le saint Père \errait volontiers les beautés de l'église de Westminster et les richesses do Londres. » Mais les conseillers de ce prince le dissuadèrent de se prêter à ce projet, en lui remontrant que le royaume était déjà assez appauvri par les exactions des Romains, sans que le pape vînt encore par sa présence Fappauvrir davantage ^.
1. Caffar. Annal. Genuens. — Cf. une lettre de Frédéric à certains cardinaux, août 1244. HisL dipl. t. VI, p. 222.
2. Matth. Pari?, t. IV, p. 391-393. — Matth. Westmonast. Flor. histor. — Voy. pour les détails Le Nain de Tillemont, Vie de S. Louis, t. III, p. 54-57. Voir aussi les remarques de M. Berger dans son Introd. aux registres d'Innocent IV, t. II, p. xvii-xix.
3. La proximité de l'Aragon rend assez vraisemblable le projet attribué par Matthieu Paris à Innocent de se retirer en ce royaume. Le doute est
Repoussé de ces divers côtes, Innocent résolut de se retirer à Lyon. Cette ville, qui appartenait de droit à l'Empire, mais s'en trouvait détachée de fait, avait son archevêque pour prince et, par sa situation entre la France, l'Allemagne et l'Italie, semblait un lieu favorable à la réunion du concile. Le pape, à peine relevé d'une maladie qui le retint trois mois dans un couvent des Apennins, s'achemina vers les Alpes. Rejoint à Suse par ceux des cardinaux qui ne l'avaient pas suivi dans sa fuite, et protégé par une escorte que lui avait fournie Amédée, comte de Savoie, il traversa le mont Cenis, descendit la vallée de l'Arc et, s'embarquant peu après sur le Rhône, fit son entrée à Lyon le 2 décembre 1244 ^ Les habitants de cette cité le reçurent avec la déférence due au chef de la catholicité. Mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que ce n'était pas tout honneur que de donner asile à la cour pontificale. Pour subvenir aux besoins et entretenir le faste de cotte cour trop nombreuse, non seulement l'église de Lyon, mais les églises de France et d'Angleterre furent mises à contribution. A ne parler que de la France, il n'y eut pas, dit un contemporain, un seul évêque ou abbé qui ne se crût obligé de faire au pontife quoique présent. L'abbé de Cluny envoya, outre des sommes considérables, quatre-vingts palefrois pour les écuries du pape, une haquenée et un cheval de bât pour chaque cardinal. L'abbé de Saint-Denis et l'archevêque de Rouen no se montrèrent pas moins généreux. Il est vrai qu'en retour de ces dons, l'abbé de Cluny obtint l'évêché de Langres et l'abbé de Saint-Denis l'archevêché de Rouen, dont le titulaire devint membre du sacré collège et
plus admissible en ce qui concerne l'Angleterre. Néanmoins nous ne croyons pas qu'on puisse rejeter sur ce point l'assertion de Matthieu Paris, très informé des affaires de son pays et qui donne le texte même de la lettre des cardinaux. Il convient en outre de remarquer que le roi d'Angleterre, comme le roi d'Aragon, était vassal du saint-siège. Ajoutons que Matthieu Paris, à un autre endroit de sa chronique, insiste particulièrement sur le triple refus essuyé par le pontife.
i. Barthol. scribœ Annal. —Nic.de Gurbio, c. 13.
évoque d'Alhano K Une faveur moins justifiée fut accordée au frère du comte Amédée de Savoie, Piiilippe, seigneur assez mal famé, qui commandait les hommes d'armes chargés de garder le concile et la personne du pape. Le vieil archevêque de Lyon, Aynieri, homme pieux et d'humeur pacifique, qui voyait son église menacée d'une ruine presque certaine par les exigences du saint-siège, ayant résigné sa dignité pour s'enfermer dans un couvent-, Philippe de Savoie fut nommé à sa place. Par une de ces étranges licences qui commençaient alors à devenir en usage dans l'Église, ce seigneur était déjà évêque élu de Valence, bien qu'il n'eût pas reçu les ordres sacrés^. Innocent, qui avait besoin de son assistance, lui permit de cumuler, dans les mômes conditions, les revenus de ces deux sièges; et, pendant vingt-deux ans, sous quatre papes successifs, Philippe resta archevêque titulaire de Lyon sans être prêtre, jusqu'à ce qu'un pontife moins complaisant mît fin à ce scandale ^.
1. Matth. Paris, t. IV, p. 412, 416, 428. Cf. Matth. Westmonast. Au dire de Matthieu Paris, i/jid. p. 427, 429, 430, le pape, pour obtenir de l'argent des prélats, se plaignait fréquemment de l'état de pauvreté où était réduite l'Église romaine et des dpttes dont elle était chargée. Le fait est qu'Innocent, qui avait besoin de ressources pour subvenir aux frais de la lutte contre l'empereur, était alors privé de ses revenus d'Italie. Son départ de la péninsule paraît même avoir été motivé en partie par l'impossibilité où il se trouvait de recevoir à Rome les secours pécuniaires de l'Occident (Matth. Paris, p. 334, 394). Quant aux dettes qui chargeaient l'Église romaine, on n'en saurait douter. Frédéric, dans le cours de ses négociations avec le pape, avait offert 30.000 marcs d'argent « pro debitis Ecclesiœ persolvendis (Hlst. clipl. t. VI, p. 206) ; » et Innocent, lors de son avènement, avait eu à subir les violentes réclamations des créanciers de Grégoire IX (Nie- de Curbio, c. 7). Malgré cette situation, la cour pontificale ne laissait pas de déployer un faste qui a été remarqué par la plupart des chroniqueurs. Au reste, le luxe des évêques et des abbés n'était pas moindre. Voy. à ce sujet les citations de M. Berger, loc. cit. p. lxi, lxxvi, i.xxvii.