‹ La cour de Rome et l'esprit de réforme avant Luther (volume 2)Chapitre 90 sur 416 · Ibld., p · texte numérisé non relu

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4. Lettre au cardinal de Ferrare, llisl. dipl. t. VI, p. 402. Les prélats récalcitrants devaient, après une première monition, être suspendus de leurs offices et finalement déposés.

5. Lettre à l'archevêque de Mayence, 27 juin 1246, Hlst. dipl. t. VI, p. 433, 434.

entendre do publiques réclamations au sujet de ces abus '. Ces réclamations n'ayant pas eu de résultat, un parlement se tint à Londres, au mois de mars 124G, à la suite duquel des lettres furent adressées au pape et aux cardinaux au nom du clergé, des barons et du peuple d'Angleterre. Dans ces lettres, il était dit que, non content du denier de saint Pierre, le pontife soumettait le clergé à des contributions outrées et que, contrairement aux libertés du royaume, il percevait ces contributions sans l'approbation du roi. On s'y élevait aussi contre des faits d'une autre sorte qui, déjà sous Grégoire IX, avaient provoqué les plus vifs mécontentements et qui depuis n'avaient pas laissé de se renouveler; c'était qu'au dommage de la religion et au détriment des droits du clergé d'Angleterre, les bénéfices vacants fussent conférés par le cbef de l'Eglise à des Italiens, qui ne connaissaient pas leurs ouailles, ne savaient pas la langue du pays, et dont tout l'office consistait à toucher des revenus qui dépassaient, en leur totalité, les revenus mêmes du roi. On s'y plaignait enfin d'une clause qui commençait à devenir fréquente dans les ordonnances pontificales, de la clause Non obstante, par laquelle le pape annulait de son autorité les coutumes, statuts, privilèges, et, en général, tous les actes, quels qu'ils fussent, contraires aux décisions qu'il lui plaisait de notifier. « Nous sommes déterminés à ne plus tolérer ces abus, disaient à Innocent les auteurs de ces lettres, et, si vous n'y mettez ordre, non seulement le peuple peut se soulever contre le roi dont il blâme la complaisance, mais un schisme peut naître qui séparera l'Angleterre de l'Eglise romaine 2. »

Dans ce même moment se formait en France une ligue des barons du royaume, dont le but avoué était de restreindre la juridiction du clergé, et qui était comme une suite donnée à la protestation qu'ils avaient adressée à Grégoire IX dix ans

1. Voy. dans Matth. Paris, t. IV, p. 441-445, l'exposé de ces réclamations. Alléguant que l'affaire était grave et exigeait de mûres délibérations, le pape avait différé sa réponse.

2, Matth. Paris. Ihid. p. 526-536.

auparavant, contre les empiétements des évoques. Quarante et un seigneurs adhéreront par serment à un éci'it dans lequel il était déclaré qu'aucun séculier ne devait à l'avenir accepter la compétence des tribunaux ecclésiastiques, sinon pour les causes d'hérésie, de mariage et d'usure, et que quiconque n'observerait pas ces prescriptions serait puni de la confiscation des biens et de la mutilation d'un membre. Chacun des confédérés s'engageait à verser annuellement dans une caisse commune le centième de son revenu pour subvenir aux dépenses de la ligue, et quatre des principaux seigneurs, au nombre desquels était le duc de Bourgogne, étaient chargés d'en faire exécuter les statuts. Dans les considérants qui accompagnaient cette déclaration, on retrouvait quelquesunes des idées de réforme exprimées par Frédéric, ce qui fit craindre au pape que ces seigneurs ne fussent d'intelligence avec l'empereur. « Il faut, y lisait-on, que ces clercs enrichis à nos dépens, que ces fils de serfs qui prétendent juger selon leurs lois les hommes libres et les enfants des hommes libres, il faut qu'ils soient ramenés dans les voies de la primitive Eglise et que, nous laissant la vie active qui est dans notre rôle, ils retournent à la vie contemplative et fassent enfin renaître les miracles dont le monde n'est plus témoin depuis longtemps K »

Bien que cette ligue des hauts seigneurs de France parût dirigée uniquement contre les évêques du royaume, par l'effet des liens de subordination qui unissaient le clergé de tous les Etats au siège apostolique, elle atteignait indirectement l'Eglise romaine. Rien ne prouve, malgré l'assertion de certains chroniqueurs, que Louis IX ait sanctionné de son approbation cette résistance de ses barons 2. Mais, si les seigneurs

1. Novemb. \'2i&,Hist. dipl. t. VI, p. 467-469. L'original de cette pièce est aux Archives nationales, à Paris, J. 198 b, n» 184.

2. Matthieu Paris se trompe quand il dit, t. IV, p. 614, que Louis IX donna son approbation et mit son sceau à cet écrit. Mais, comme les réclamations analogues, adressées, dix ans auparavant, par les barons de France à Grégoire IX, l'avaient été de concert avec ce prince, on peut croire que, tout

en France avaient à se plaindre des empiétements de l'épiscopat, les évêques, de leur côté, avaient à se plaindre des entreprises du saint-siège, et, en J247, quelques mois après que s'était constituée cette ligue, le roi lui-même envoyait une ambassade à Lyon pour réclamer contre ces entreprises. Dans un mémoire qui fut lu, à cette occasion, en présence du pape et des cardinaux, on relevait, à peu de chose près, les mêmes abus signalés l'année précédente par les députés d'Angleterre, tels que les nombreuses collations de bénéfices faites à des Italiens et les impôts excessifs perçus sur le clergé, impôts rendus plus lourds par les procédés des agents pontificaux qui, pour y contraindre les ecclésiastiques, ne craignaient pas de recourir aux châtiments spirituels. « Le roi, disait l'orateur chargé de parler au nom de Louis IX, a bien voulu jusqu'ici dissimuler ses griefs, de peur que son exemple ne portât les autres souverains à prendre envers l'Église romaine une attitude hostile; mais, voyant aujourd'hui les fâcheux effets, de sa patience, il nous a envoyé exposer ses droits et vous faire part de ses avis. » Il s'étendit alors sur les exactions commises par les légats antérieurement à l'élévation d'Innocent et sur les abus plus graves auxquels donnait lieu, à cette heure, la levée des subsides imposés par le concile de Lyon au sujet de la Terre sainte et de l'Empire de Romanie. Parlant ensuite des collations de bénéfices, il reproclia au pape d'en avoir plus distribué, depuis le peu d'années que durait son pontificat, que n'en avaient accordé ensemble tous ses prédécesseurs. Il se plaignit en outre que, contrairement aux canons, la cour de Rome conférât ces bénéfices avant qu'ils fussent vacants, et qu'elle enfreignît également les règles de l'Église qui en interdisaient la pluralité. « Et à qui accorde-t-on ces bénéfices? A des étrangers qui ne résident pas, et dont beaucoup sont inconnus à ce point qu'on ignore s'ils sont jamais nés. De

en désapprouvant dans sa forme cet acte de confédération, il était au fond favorable à l'esprit qui l'avait dicté.

tous ces abus il ne résulte pour le pape et l'Eglise romaine qu'inimitié et scandale. Ce n'est pas que le roi ne compatisse aux embarras présents du saint-siège et ne conserve pour le pontife un sincère attacliement. Mais, quel que soit cet attachement, il ne peut tolérer qu'on dépouille ainsi sans scrupule les églises de France. Qu'adviendra-t-il dans les autres États, si le saint-siège perd l'affection de cette nation naguère fidèle entre toutes? Déjà les laïques n'obéissent à l'Église que par crainte du pouvoir royal; quant aux ecclésiastiques eux-mêmes, Dieu sait et chacun sait de quel cœur ils portent le joug qu'on fait peser sur eux *. »

Certes il est difficile de méconnaître le mouvement d'opposition qui grandissait partout en Europe contre le siège apostolique. Les contemporains eux-mêmes le remarquaient, et jusque dans la cour de Rome on en était frappé. Comme le pape, irrité de la résistance que l'Angleterre apportait à ses exigences pécuniaires, projetait de mettre ce royaume en interdit, un cardinal, anglais de naissance et qui avait été moine de Cîteaux, lui parla en ces termes : « Nous traversons des jours mauvais, Seigneur, et, permettez-moi de vous le dire, vous devez, pour cette raison, vous montrer modéré. Considérez que la Terre sainte est en danger; que l'Église grecque est séparée de nous; que Frédéric, le plus puissant parmi les princes de la chrétienté, est devenu notre ennemi; que vousmême et nous avec vous sommes chassés d'Italie et, pour ainsi dire, en exil. Considérez que la Hongrie et les contrées voisines sont menacées par les Tartares; que rAllemagne est déchirée par les guerres intestines. Ajoutez que l'Angleterre, fatiguée depuis longtemps de nos exactions, commence enfin à parler et à se plaindre, et que la France elle-même, appau-

i. Matth. Paris., addimenta, t. VI, p. 99-112. Pour plus de détails, voir l'ouvrage déjà plusieurs fois cité de M. Berger, t. II, Introd. p. cxci-csviii. Voir, en particulier, les très nombreuses citations tirées des registres d'Innocent IV, et desquelles il ressort combien étaient fondées l^s plaintes de l'envoyé royal tant sur les exigences abusives des agents du saint-siège que sur les collations de bénéfices faites, avant ou après la vacance, à des clercs étrangers. Ibid. p. cxcxix-ccx.

vrie par nos exigences, paraît conspirer contre nous. Ainsi nous nous sommes rendus odieux à tout le monde, et tout le monde nous hait K »

On eût dit que, par un enchaînement fatal, tout se tournait alors contre l'Église de Rome. Les ordres mendiants, fondés, peu avant le pontificat d'ïlonorius, sous l'impression des périls que traversait la foi, et qui, par certains côtés de leur institution, répondaient à des hesoins naissants de réforme, étaient devenus une cause de division et de trouble. Entièrement soumis à la direction du saint-siège et dévoués à ses intérêts, protégés par lui contre les évêques, exerçant, à leur détriment, une influence de plus en plus prépondérante, ces ordres nouveaux constituaient en quelque sorte des églises particulières dans l'Église. Déjà s'étaient élevées entre eux et l'épiscopat ces rivalités, ces querelles qui devaient donner lieu par la suite à de si fréquents scandales. « Ces moines sont devenus nos maîtres, écrivaient à Frédéric certains membres du haut clergé, et ils ont tellement diminué nos droits, que nous sommes réduits à rien^. » Ce n'était pas seulement par l'effet d'un ascendant contraire à toute hiérarchie que les frères mendiants apportaient des troubles dans l'Église. Ils commençaient visiblement à dégénérer du principe de leur institut. Assurément ces ordres religieux, comme l'Église elle-même, comptaient dans leurs rangs des hommes d'une foi haute et sévère. Mais, quand autour d'eux les mœurs ecclésiastiques semblaient s'altérer de toutes parts, il était difficile que le grand nombre échappât à la contagion. Au reste, il n'est que juste de le reconnaître, Grégoire IX et, après lui, Innocent IV, en faisant de ces frères mendiants les auxiliaires de leur politique et parfois les ministres de leurs exactions, n'avaient pas été sans hâter cette

1. « Omnibus odiosi, omnes ad odium provocamus. » Math. Paris, t. IV, p. 578, 579. Ce cardinal était Jean Tolet, cardinal du titre de S. Laurent m Luci7ia.

2. Petr. de Vineis, 1. I, epist. 37. Cette lettre de Pierre de la Vigne a été traduite par Fleury, Hist. ecclés. t. XVII. p. 278-280.

décadence. Un contemporain s'élonnait même qu'elle eût été aussi rapide. « Il n'y a guère que vingt-cinq ans que, pour la première fois, ils se sont établis en Angleterre, — écrivait le moine Mathieu Paris, hostile, il est vrai, à ces religieux, — et déjà leurs bâtiments s'élèvent partout comme des palais. Ces hommes, qui, au début, paraissaient fouler aux pieds les vanités du monde, on les voit entrer à l'envi dans les conseils des rois et des grands. C'est par eux que se nouent les négociations, que se décident les mariages. Avides de gain et d'influence, ils sollicitent des privilèges, assistent à la mort des riches et surprennent les testaments \ » Les Frères mineurs, dont les commencements évangéliques avaient donné jadis de si grandes espérances, semblaient presque aussi déchus que les Frères prêcheurs. Tel était leur relâchement, que, vers le milieu de l'année 1247, un homme d'une piété austère, Jean de Parme, ayant été élu général do Tordre, l'un des disciples encore survivants de saint François d'Assise lui dit : « Vous êtes le bienvenu, mon père; mais vous arrivez bien tard ^. »

Cependant la lutte avait éclaté dans toute sa force entre Innocent et Frédéric. Aux menées du pontife qui, non content d'exciter partout à la guerre contre l'empereur, frappait d'excommunication ses partisans, jetait l'interdit sur les villes qui lui restaient fidèles et recourait même, il faut bien le dire, aux moyens de corruption pour lui susciter des ennemis ^ le monarque opposa des mesures militaires habiles et d'inexorables vengeances. Les plus cruels supplices furent infligés par ses ordres à ceux de ses adversaires qui tombaient entre ses mains *, Dans cette lutte opiniâtre, où l'un

1. Matth. Paris, t. IV, p. 279, 280. Cf. la lettre citée ci-dessus de Pierre de la Vigne, qui contient, à peu de chose près, les mêmes accusations.

2. « Bene venisti, iaquit, pater, sed tarde; innuens multa irrepisse quse remedium non haberent. » Act. sanct. 19 mari. t. III, p. 59. Jean de Parme, septième général de l'ordre, fut élu au mois de juillet 1247.

3. nist. dipl. t. VI, p. 446-449; 449-451, — Mignet, Journ. des Sav. année 1863, p. 18, 19.

4. Lettre de Gauthier d'Ocra au roi d'Angleterre, septembre 1246. Hist. dipl. t. VI, p. 457-459.

et l'autre parti s'éloignèrent également dos voies do la justice pour no suivre que leur passion ou leur ressentiment, Frédéric eut d'abord l'avantage. Demeuré en Italie, tandis que son fils Conrad gardait rAllemagno, il tint les Lombards en échec, comprima dans le sud de la péninsule une insurrection qui menaçait de s'étendre à tout le royaume de Sicile, et, faisant face à la fois à ses ennemis du nord et du midi, sut rester maître de l'Italie centrale. En Allemagne, le sort des armes lui fut également favorable. Le landgrave de Thuringe, vaincu par Conrad sur les bords du Danube et blessé dans l'action, regagna ses domaines où il mourut le 17 février 1247. Loin de se déconcerter. Innocent fit de nouveau prêcher la croisade contre l'empereur en Allemagne, en Dacie et jusqu'en Pologne, et chargea un légat, le cardinal Pierre Capoccio, de faire élire, à la place du landgrave, un autre roi des Romains K Frédéric conçut alors un dessein hardi. Il résolut do se porter en force à Lyon, là « de prouver, à la face du pontife et en présence des nations transalpines, la justice de sa cause », et, après avoir contraint son adversaire à la paix, de se jeter en Allemagne pour y arrêter les troubles et punir les rebelles'.

A la nouvelle do cette résolution, Innocent prit l'alarme, et, sur ses sollicitations, Louis IX se prépara à marcher à son secours ^ Le pieux et impartial souverain, tout en désapprouvant la conduite d'Innocent à l'égard de Frédéric, ne voulait pas laisser sur les frontières de son royaume le chef de l'Eglise exposé aux violences de l'ejupereur. .Alais un événement rendit ce secours inutile''. Au moment où Frédé-

1. Mars 1247. Theiner, Mon. Polon. t. L p. 44, n° 90. — llist. dipl t VI p. 510-512.

2. « Lugdunum recta via procedere deberemus, cause nostre justitiam piesentialiter et potenter in adversarii nostri facie coram transalpinis gentibus posituri, ac deinde confestim repelituri Germaniam ad motus ejus... componendos. » HisL dipl. t. VI, p. 5o5-5oG. Cf. ibid. p. 528, 529; 553, 354.

3. Lettre du pape à l'abbé de Vendôme, mai 1247, Hist. dipl. t. VI, 536, 537. Sur ces démarches d'Innocent, voy. Berger, loc. cit. p. glxxxvi, glxxxvii.

4. Il n'est pas sans intérêt de remarquer qu'avant de connaître l'événe-

rie, qui avait gagné Turin, s'apprêtait à franchir les Alpes, la ville de Parme, que jusqu'alors il avait retenue sous son obéissance, tombait au pouvoir des pontificaux et devenait le foyer d'une révolte qui s'alluma bientôt dans toute la Ligurie. L'empereur retourna sur ses pas et se porta sur Parme K Pendant qu'il assiégeait cette cité, un nouveau roi des Romains, Guillaume, comte de Hollande, était élu à Neuss, le 3 octobre 1247, par les prélats des provinces du Rhin, auxquels s'étaient joints le comte de Gueldre et le duc de Brabant ". Quelques mois après, un échec plus sensible était infligé à Frédéric. Les Parmesans, dans une habile et vigoureuse sortie, profilant d'un éloignement momentané de ce prince, mirent le feu à son camp, sorte de ville qu'il avait appelée du nom fastueux de Vittoria, tuaient ou faisaient prisonniers ses défenseurs surpris, s'emparaient du trésor et de la couronne de Pempereur, et forçaient le monarque lui-même, revenu en hâte mais trop tard vers les siens, à se réfugier dans Crémone avec les débris de son armée ^

Cette défaite, qui affaiblissait Frédéric en Italie, l'ailaiblit également au delà des Alpes. Le pape ordonna aux évêques de l'Allemagne de redoubler de zèle dans la prédication de la croisade contre l'empereur-*, et déclara soumis à l'anathème quiconque lui prêterait conseil ou assistance \ Il ne déploya pas une moindre ardeur pour fortifier le parli de Guillaume de Hollande ^ Avant même la prise de Vittoria, il avait envoyé à ce prince trente mille marcs pour lever dos

ment dont nous allons parler, le pape avait écrit à Louis IX de ne se porter vers Lyon que sur un avis spécial du saint-siège (17 juin l:i47, llist. dipl. t. VI, p. 544-546). Il craignait sans doute que ce monarque, pour prix de sa protection, ne l'obligeât à la paix avec Frédéric.

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