Ragew. Frising. 1. II, c
D'après un document dont Tauthenticité, peut, à quelques égards, paraître contestable, Adrien ne se serait pas contenté de faire connaître, par la bouche de ses légats, sa volonté à Frédéric. Dans une lettre des plus vives qu'il lui aurait adressée le 24 juin 1159: « Nous admirons, disait-il, avec quelle imprudence vous|manquez au respect qui nous est dû. En inscrivant dans vos lettres votre nom avant le nôtre, ne méritezvous pas que, pour le moins, on vous taxe d'arrogance? Que dîrai-je de la fidélité que vous avez jurée à saint Pierre et à nous lors de votre couronnement? Est-ce l'observer que d'exiger des évêques, qui sont les lîls du Très-Haut, un serment de vassalité? Est-ce aussi l'observer que de fermer à nos cardinaux, ainsi que vous l'avez fait, les églises et les villes de votre Empire? Revenez, revenez à d'autres dispositions, nous vous le conseillons; car, en vous attribuant ce qui ne vous appartient pas, il pourrait vous arriver de perdre ce qui vous a été donné. » L'empereur répliqua par une lettre non moins vive. « Il est notoire, écrivait-il à Adrien, qu'avant l'époque de Constantin le saint-siège n'avait pas de droits régaliens; et tout ce qu'il en possède aujourd'hui, il le doit à la munificence des princes. C'est donc justice que, dans nos lettres au pape, notre nom précède le sien. Quant aux évoques qui détiennent nos régales, pourquoi n'exigerions-nous pas d'eux l'hommage-lige? Jésus-Christ, notre maître et le vôtre, n'at-il pas payé le tribut à César? Il faut ou qu'ils abandonnent ces régales, ou, s'il leur convient de les garder, qu'ils rendent à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César. En ce qui concerne vos cardinaux, nous persistons à leur interdire l'accès de nos villes et de nos églises, parce que nous voyons en eux, non des prédicateurs de la parole divine et des messagers de paix, mais des ravisseurs d'argent et des déprédateurs. Quand nous les verrons tels que les veut la religion, humbles, intègres, amis de la paix et de l'équité, nous n'hésiterons pas à les entourer de notre protection. » Relevant enfin le reproche d'arrogance que lui avait adressé Adrien : « Pour vous, ce n'est ni de mansuétude, ni d'humilité
qu*on peut vous accuser; et il nous semble que le monstre de Porgueil s'est glissé jusque sur le siège de saint Pierre *. »
Les voies paraissant fermées à toute conciliation, Ton se prépara de part et d'autre à la lutte. Les Romains, qui en redoutaient les suites pour eux-mêmes, avaient chargé des députés de se rendre auprès de l'empereur et de négocier, en dehors de la cour pontificale, un traité entre lui et la commune ^. Frédéric vit dans cette démarche un moyen qui s'offrait k lui d'affaiblir Adrien. Il combla de présents les députés, leur déclara qu'il était disposé à reconnaître la république sous certaines conditions, et envoya à Rome des ambassadeurs dont la mission était en apparence de régler ces conditions ', en réalité de susciter dans la ville un parti contre le pape. Il réussit aisément dans ces menées. Ce peuple mobile et inconsidéré, qui croyait, par cet accord avec l'empereur, assurer ses libertés, montra tout aussitôt pour lui autant de zèle que quatre ans auparavant il avait montré de haine. N'ayant d'autre ap pui que le roi de Sicile, Adrien pouvait tout craindre de l'audace de Frédéric. Mais, non moins habile que son adversaire, il était déjà entré en pourparlers avec les villes révoltées de la Haute Italie. Leurs intérêts les portant à se rapprocher du saintsiège, les Milanais et leurs alliés s'engagèrent à ne conclure aucune convention avec Frédéric sans le concours du pape ou de son successeur élu canoniquement. De son côté, Adrien
1. Sigebert. Gontin. Aquicinct. Pertz. sa. t. VI, p. 408. Jusqu'à ces derniers temps, aucun doute n^avait été élevé sur l'authenticité de la lettre d'Adrien. Mais les nouveaux éditeurs des Regesta pontificum ayant découvert une bulle de ce pape datée d'Anagni le 25 juin 1159, et la lettre dont il s'agit étant datée de Palestrine (Preneste) le 24 juin, il semble qu'il y ait quelque difficulté à admettre qu'à un jour de distance Adrien ait daté des actes de deux localités différentes, quoique rapprochées l'une de l'antre ; et, bien qu'aujourd'hui encore certains érudits tiennent cette lettre pour authentique, peut-être faut-il y voir, comme en d'autres documents de cette époque, un exercice d'école. Cf. JaflFé-Wattenbach, n» 10575 (t. II, p. 144 et 721). Il est superflu de faire remarquer qu'on ne peut contester l'authenticité de la lettre d'Adrien, sans contester par cela môme l'authenticité' de la réponse de Frédéric.
2. (( Sa quœ pacis sunt rogantes. » Bagew. Frising, 1. II, c 30.
3. i< Dans hoc in mandatis ut ea, quss cum populo romano, de stabiliendo aenatu... agenda forent, terminarent. » Id. 1. II, c. 4ï. cf. c. 30.
promit, quels que pussent être les évéaements, de ne pas traiter avec le chef de l'Empire sans la participation des villes confédérées ^ C'était l'Italie entière entraînée dans le conflit. Adrien avait promis en outre d'excommunier Frédéric dans un délai déterminé, et il s'apprêtait, en lançant cette sentence> à donner le signal des hostilités, lorsqu'il mourut à Anagni, le {«'septembre 1159.
Certes, à considérer le langage altier et toute la conduite d'Adrien durant son pontificat, on serait tenté de dire, selon le mot attribué à Frédéric, que le monstre de l'orgueil s'était glissé sur le trône de saint Pierre. Ce reproche toutefois serait immérité. Adrien avait moins de hauteur que de sévérité, et cette sévérité même ne venait pas uniquement de son caractère. Comme Eugène 111 et quelques autres de ses prédécesseurs, il se croyait obligé de maintenir en son intégrité, et par des moyens que peut-être réprouvait sa piété, le pouvoir qu'il avait reçu. Parfois même il gémissait des lourds devoirs qui lui étaient imposés. Son enfance, sa jeunesse avaient été malheureuses. Ayant traîné d'abord en Angleterre une misérable vie, il n'avait trouvé un asile au monastère de Saint-Ruf que pour y subir d'autres tribulations, et, devenu abbé, ce n'était qu'après avoir passé par tous les degrés de la patience qu'il était allé en Italie solliciter la justice d'Eugène contre les moines indisciplinés qui le persécutaient. Or, se confiant un jour à Jean de Salisbury, il avouait avoir rencontré tant de souffrances sur le saintsiège, que tous les maux qu'il avait endurés en Angleterre et au couvent de Saint-Ruf lui semblaient en comparaison une douceur et une félicité. « Le Seiçneur, disait-il, m'a toujours fait croître entre l'enclume et le marteau. Mais aujourd'hui je le supplie de mettre sa main entre moi et le fardeau qui m'accable. Non, je ne sache personne de plus malheureux qu'un pape et rien de plus triste que son sort. Cette chaire où
1. Sire Raul (sive Hadulphus Mediolan.), De reb. gesL Frid. Murât, rer. ilal. p. VI, 1483.
il ost assis, et d'où il parait commander au monde, est un siège d'épines qui le déchire de ses pointes aiguës ; et c'est avec raison qu*on a donné à la couronne et à la tiare qui cou* vrent son front Tardent éclat de la flamme, car l'une et l'autre brûlent comme le feu *. »