Arn. Lubec. 1. III. c
0, Les chroniqueurs ne mentionnent pas expressément le refus de Frédéric.
L'ambitieux monarque n'avait renoncé qu'en apparence à ses desseins sur Rome et l'Italie ^ Dans Taccord conclu avec les Lombards, il avait surtout cherché à dissoudre la ligue qu'avant la paix de Venise ils avaient formée contre lui, et, en substituant l'alliance de l'Empire à celle du saint-siège, à les séparer do l'Église romaine. En ce moment, il poursuivait un projet dont la réalisation ne devait pas être moins préjudiciable au saint-siège. C'était de faire épouser à son Gis Henri la princesse Constance, tante du roi de Sicile, Guillaume II. Ce prince n'ayant pas de postérité, Constance, unique rejeton qui restât de la race de Robert Guiscard, était appelée à lui succéder. Frédéric se flattait ainsi d'obtenir par un mariage un royaume dont il n'avait pu s'emparer par les armes. Ce projet avait éveillé, non sans raison, les inquiétudes du pontife. Aussi, quand ce monarque lui demanda de conférer à son fils la couronne impériale, il répondit par un refus. Dans un moment où Frédéric allait peut-être accroître sa puissance par l'acquisition de la Sicile, il ne voulait pas l'augmenter encore en assurant, par le fait même do cette consécration, l'hérédité de l'Empire. « Il ne pouvait y avoir, disait-il, deux empereurs à la fois, et le fils ne devait pas porter les insignes impériaux, avant que le père ne les eût déposés 2. »
Ce refus opposé par le pape à Frédéric, leurs prétentions rivales au sujet des biens de la comtesse Mathilde, et sans doute aussi le peu de zèle que montrait l'empereur à soutenir le pontife dans sa lutte avec les Romains, commencèrent entre le saint-siège et l'Empire une mésintelligence que les
Mais, comme il est certain qu'un des desseins du pape, en se rendant à Vérone, était de demander le secours de l'empereur, on peut conclure du silence des chroniqueurs que Frédéric ou refusa ce secours ou ne fit qu'une yague réponse à la demande du pontife.
1. En s'engageant par le traité de Venise à restituer, avec « la préfecture de Rome », les possessions qu'il avait enlevées au saint-siége, Frédéric arait eu soin d'insérer la clause : « Salvo omni jure imperii. » Theiner, Cod. dom. temp, t. I, p. 22-24.
2. « Non posse duos simul imperatores regnare nec ûlium imperialibus insigniri, nisi ea ipse deposuisset. » Arn. Lubec. loc. cit.
cvéuements devaient bientôt aggraver. Mais un adversaire plus dangereux que les Romains, plus dangereux même que pouvait Têtre Frédéric, s'élevait alors contre TÉglise romaine. Favorisée par les désordres du schisme, Thérésie des Albigeois, qu'Eugène III, par de premières mesures prises au concile de Reims de 1148, avait cherché à réprimer, avait fait de sensibles progrès. En même temps qu'elle avait gagné presque tout le midi de la France et commencé de pénétrer même en Espagne, elle avait poussé de plus fortes ramifications en Lombardie et sur les bords du Rhin *. En dehors de ces hérétiques, auxquels on donnait plus particulièrement le nom de Cathares *, d'autres sectes s'étaient formées, à la vérité peu considérables et d'origine récente, telles que celle des Pauvres de Lyon, qu'on appelait aussi Vaudois, établis sur les confins de la France et du Piémont '. En outre, sous le nom d'Arnauldisles, des partisans d'Arnauld do Brescia ou, pour mieux dire, des adeptes de ses idées* se trouvaient encore répandus sur plusieurs points de l'Italie*. Différant entre eux par certaines de leurs doctrines, qui
i. Schmidt, Ilûtt. des Albigeois, t. I, p. 95, 142, 143, 189, 368.
2. Alexandre III, dans un canon du concile de Latran que nous rappelons ci-aprés, dit, en parlant de ces hérétiques : « Quos alii Gatharos, alii Patrinos, alii Publicanos, alii aliis nominibus vocant. »
3. Le nom de Pauvres de Lyon paraît avoir été appliqué plus spécialement aux Vaudois français, comme celui de Pauvres Lombards aux Vaudois italiens. Il n'y a pas à douter que l'origine de ces Vaudois ne fût récente. I/abbé Bernard de Fontcaulde, mort vers 1192, et qui, quelque temps avant sa mort, écrivit un traité contre eux, dit au début de ce traité : « Sanctœ Homanae ecclesise prsesidenle domino Lucio inclile recordationis, subito extulerunt caput novi hseretici, qui., dicti sunt Valdenses. » Biblioth. max. pair. t. XXIV. L'histoire des Vaudois adonné lieu, dans ces derniers temps, à d'importants travaux en Italie et en Allemagne. Voir à ce sujet la Revue historique, novemb.-décomb. 1882; sep.-oct. 1887; janv.-fév, 1891; maijuin 1892.
4. Bien qu'Otton do Freisingen {De gest, Frider, 1. II, c. 20) attribue à Arnauld de Brescia des opinions erronées sur le baptême et sur l'Eucharistie, rien ne prouve que, sur ce point, il se soit réellement écarté de l'orthodoxie; mais, en rattachant à la doctrine du salut ses attaques contre le pouvoir temporel de l'Église, il pouvait prêter, par ce côté, à l'accusation d'hérésie.
5. C'est au décret du concile de Vérone de 1184 (voy. ci-dessous) que nous empruntons les noms de ces difîprentes sectes; encore en négligeons- nous
s'éloignaient à des degrés divers dos dogmes de TÉglise, mais s'accordant, comme au temps d'Eugène III, pour condamner, au nom de l'Évangile, les attributions temporelles et les mœurs profanes du clergé, contestant par cela même l'autorité de l'Église et de son chef *, ayant déjà par leur nombre, au moins dans le midi de la France, le sentiment de leur force, ces hérétiques no semblaient pas seulement mettre en péril l'intégrité de la foi, mais menacer l'Église dans sa hiérarchie et le saint-siège dans son empire spirituel.
Alexandre s'était déjà alarmé de ces progrès. Dans un canon du concile de Latran qui visait l'hérésie albigeoise, il avait exhorté les princes à sévir contre ces hérétiques. « Bien que l'Église se contente des châtiments spirituels et réprouve l'effusion du sang, avait-il dit, elle peut trouver un utile secours dans les pouvoirs séculiers, en ce que les hommes qui sont dans l'erreur peuvent être ramenés en la droite voie par la crainte des châtiments corporels ^. » Ce n'est pas que jusqu'ici des châtiments do ce genre n'eussent été appliqués. Indépendamment de la confiscation des biens, du bannissement ou de la prison, la mort par le supplice du feu, supplice auquel on condamnait alors les auteurs de maléfices, avait été plus d'une fois infligée à des hommes déclarés par l'Église coupables d'hérésie. Néanmoins cette peine, que n'autorisait contre eux aucune loi positive, n'avait encore été appliquée que dans quelques pays du Nord, tantôt sur l'ordre des princes, plus souvent sous la pression
quelques-unes, comme celles des Passagiens et des Joséphins, au sujet desquelles on manque de renseignements précis. Sur ces divers hérétiques et leurs doctrines, voir Schmidt, ouv. cité, t. II, p. 233 295.
1. Dés le pontificat d'Eugène III, ainsi qu^on Ta vu, les Cathares contestaient l'autorité du saint-siège et des évoques. Ces mêmes tendances se retrouvent chez les Vaudois, comme l'attestent ces mots de Tabbé Bernard de Fontcaulde par lesquels il commence le premier chapitre de son traité : « In primis arguuntur de inobedientia ; quia scilicet non obediunt Ecclesiae roman».. Prsaterea nec episcopis, nec sacerdotibus obtempérant, n
2. « Licet ecclesiastica disciplina, sacerdotali contenta judicio, cruentas non efficiat ultiones, calholicorum tamen principum constitutionibus adjnvatur, ut ssepe quaerant homines salutare remedium, dum corporale super se metuunt eveniresupplicium. » Conc. Lateran. anno H79, can. 27.
du fanatisme populaire ^ On avait vu, il est vrai, des évoques s'associer à ces rigueurs. Tout récemment, en 1183, le comte do Flandre, d'accord avec Guillaume, archevêque de Reims, avait fait brûler un certain nombre d'hérétiques -. Mais, plus d'une fois aussi, des prélats s'étaient opposés à ces exécutions. Des voix, écoutées de toute l'Église, s'étaient même fait entendre pour conseiller la clémence. L'abbesse Ilildegarde, morte en 1179 et que l'Église devait un jour honorer comme sainte ^, écrivait à des princes qui avaient laissé brûler des hérétiques dans leurs États : « Il vous est permis de les bannir, non de leur ùier la vie; car ils sont faits comme vous à l'image de Dîeu *. » Avant elle, saint Bernard avait dit dans une circonstance analogue : « J'approuve le zèle qui a dicté le supplice, mais je n'approuve pas le supplice; c'est par la persuasion, non par la force, qu'il faut ramener les hommes à la vérité ^ » Entre la douceur et la violence, qui, l'une et l'autre, avaient dés précédents dans l'Église, la papauté était encore libre de choisir. Si elle n'avait pas blâmé les cruautés commises, elle ne les avait pas autorisées, et le canon publié par Alexandre au concile de Latran, tout menaçant qu'il parût, n'était accompagné d'aucune mesure positive. Elle se décida et choisit la violence.
1. J. Havet, Vhérésie et le bras séculier au Moyen Age, Biblioth. de rÉc. des chartes, année 1880, p. 498-517.