Bp. I
de l'Esprit saint, et qu'il ne multiplie les exemptions que pour parvenir un jour à régner seul, lorsqu'il aura écarté les autres chefs de l'Église. » Tout, dans la conduite inconsidérée du saint-siège, avait concouru à faire de cette prévision une réalité. Innocent n'était pas seulement l'évèque universel; il était, en quelque sorte, l'évèque unique de la chrétienté ^ En annulant les évèques dans le domaine spirituel, en les décourageant de leurs devoirs pastoraux, la cour de Rome contribuait par cela même à les entraîner dans le désordre. Elle les y portait aussi par son exemple. Malgré de sévères dispositions qu'Innocent avait prises au début de son pontificat, la justice à Rome, plus encore que par le passé, s'obtenait à prix d'argent. Dans un endroit voisin du palais de Latran, s'étaient même établis des comptoirs oii, en échange de monnaies étrangères, les plaideurs se procuraient, avec de de la monnaie romaine, des vases d'or et d'argent et d'autres objets précieux qui leur servaient à gagner la faveur de leurs juges ^. Les exactions des légats ne cessaient non plus de donner lieu à des plaintes. A la veille même du concile, un de ces légats, le cardinal Robert de Courçon, chargé de recueillir en France pour la future expédition de Terre sainte les offrandes des fidèles, s'était approprié une partie de l'argent qu'il avait reçu de leur piété ou de leur obéissance ^ Mais ce qui était plus grave que les actes de vénalité du sacré collège et les exactions des légats, c'était que l'Église romaine était devenue, pour ainsi dire, comme étrangère à la religion. « Emporté dans le tourbillon des affaires qui m'enlacent de toutes parts, écrivait Innocent, je me vois comme arraché à moimême; la méditation m'est interdite et la pensée presque
1. « Verendum est ne hse exemptiones et divisiones particulares universalem faciant divi.sionem a Homano regno spîritaali, qa» facta est jam a Bomano regno materiali... Quam (sedem apostolicam) non patitur Dominas errare. Forte enim instinctu et familiari consilio Spiritus sancti legeque ducta hoc facit ; sic sublati sunt consules et proconsules de medio, ut pauea vel nulla imperent et omnia GaBsar sit, qui omnia sicut omnibus imperat. » Petr. Cantor. Verbum abreviat. c. 44, Migne, 1. 105.
2. GesL Jnnoc. c. 41. cf. Hurler. Hist. d'Innoc. III, 1. 1, p. 121-123.
3. Lamb. parv. Chron. contin. Cf. Hurter, ibid., t. III, p. 440, 441.
impossible ^ » Go qu'Innocent disait de lui-même, on le pouvait dire de la cour de Rome. Les procès entre les églises, les négociations avec les princes, les guerres, les affaires de toute sorte et de plus en plus nombreuses où elle était engagée, ne laissaient plus de place à la piété. Dans Tannée qui suivit le concile do Latran, un prêtre français, Jacques de Vitry, qui était passé par Tltalie pour se rendre en Terre sainte et avait vu cette cour de près, écrivait : « On ne s'y entretient que de querelles et de procès; les choses du siècle, les intérêts temporels, les rois et les royaumes, voilà de quoi s'occupe rÉglise romaine, et c'est à peine s'il est permis d'y parler des choses spirituelles^. » Le triple portique qui, au dessus des trente-cinq degrés de marbre de la basilique de Saint- Pierre, conduisait à l'entrée du sanctuaire, s'ouvrait par trois portes de bronze, sur lesquelles on lisait, non des versets de l'Évangile, mais les noms de tous les royaumes, provinces, villes et îles tributaires de l'Église romaine ^ Ainsi s'était pleinement accomplie la transformation de cette église en curicy transformation dont, au siècle précédent, Géroh de Rcichersberg constatait avec alarme les premiers signes; et, par un singulier rapprochement, dans le moment où le pape, absorbant tous les pouvoirs de l'Église, était devenu comme Tévêque unique de la chrétienté, le souverain avait effacé révoque, et, à la place du successeur de l'Apôtre, apparaissait un César*.
Viciée à ce point dans son caractère et déviée si complètement de sa véritable voie, il était difficile que la cour de
1. Sermons. Prologae à Tabbé de Citeaux. Innoc. oper,, Migne, t. 217, col. 311.
2. « Gttm aliquanto tempore fuissem in cnria, multa inveni spiritui meo contraria ; adeo enijn circa secularia et temporalia, circa reges et régna, circa lites et jurgia occupati erant> quod vis de spiritualibus aliquid loqui permittebant. » Lett. inéd. de Jacques de Viity, dans les Mém. de l'Acad. de Belgique, t. XXIII, in-4*, 1849.
3. P. Letarouilly, Le Vatican et la basilique de Saint-Pierre de Rome, monographie complétée par Alph. Simil, in-f», 1882.
4. Voir les paroles citées ci -dessus de Pierre le Chantre, où, par un rapprochement digne de remarque, il compare l'empire spirituel du pape à l'ancien Empire romain et le pape lui-même à César.
Rome sut remédier d'une manière efficace aux désordres do rÉglise. A considérer néanmoins l'importance du concile rassemblé par Innocent, on pouvait croire que de graves et fécondes mesures y allaient être prises. Outre les patriarches de Jérusalem * et de Constantinople et les représentants de ceux d'Antiocho et d'Alexandrie, on y comptait soixante et onze primats ou métropolitains, quatre cent douze évoques, huit cents abbés ou prieurs, avec un nombre considérable d'ecclésiastiques délégués par les chapitres ou mandataires des prélats qui n'avaient pu se rendre à Rome. L'empereur latin de Constantinople, Henri de Hainaul, qui avait succédé depuis plusieurs années à son frère Baudouin, le nouveau roi des Romains Frédéric II, les rois de France et d'Angleterre, ceux d'Aragon, de Hongrie, et d'autres princes do l'Europe avaient envoyé des ambassadeurs. Le nombre des assistants do tout ordre s'élevait, si l'on en croit certaines indications, à près de deux mille trois cents ^. C'était une des plus imposantes réunions qu'eût jamais vues l'Eglise.
Les résultats qu'on en pouvait attendre ne répondirent pas à un si grand appareil. Malgré l'importance des objets qui devaient occuper l'assemblée, le pape ne tint en tout que trois sessions ^ Soixante et dix canons y furent toutefois publiés par son ordre*; et, s'il suffisait do faire dos lois pour corriger les mœurs, ces canons auraient eu assurément des effets salutaires. Innocent ne se borna pas à confirmer et, dans certains cas, à développer les décrets rendus par Alexandre III au dernier concile de Latran; il en rendit de nouveaux. C'est ainsi que, pour obliger les évoques à une plus active surveillance de leurs diocèses, il ordonna que chaque année des synodes provinciaux seraient réunis par les métropolitains, de
1. Le patriarche de Jérusalem résidait alors à Saint-Jean d'Acre.