LE MONDE ET L'ÉGLISE A L'ÉPOQUE D'HILDEBRAND
Avant qu'Hildebrand no parvînt au saint-siège sous le nom de Grégoire VII, les papes avaient déjà entrepris de diriger la société chrétienne, et, au neuvième siècle, alors que s'était étendu ou affermi leur pouvoir temporel en Italie, ils avaient commencé de se soumettre les évêques et de dominer les rois*. Mais, à la suite des désordres qu'avait amenés la chute de l'Empire Carolingien, ce double ascendant s'était visiblement amoindri. A l'avènement de Clément II, en 1046, quand pour la première fois on rencontre dans l'histoire le nom d'Hildebrand, ces désordres semblaient arrivés à leur
i. Mignet, Études sur V Histoire de la lutte des papes et des empereurs de la maison de Souabe de M. de Gherrier. Journal des Savants, janvier 1861. La Cour de Rome. 1
comble. Tandis que TAngleterre, délivrée à peine du joug des rois de Danemark, allait bientôt subir le choc de Tinvasion normande, que la Bohême, la Pologne, la Hongrie ne faisaient guère que commencer à s'ouvrir aux lumières du christianisme, que la plus grande partie de TEspagne et la Sicile étaient aux mains des Sarrazins, la France, Tltalie et TAllemagne paraissaient en proie à tous les maux de Tanarchie. Une nouvelle dynastie de rois s'était, il est vrai, établie en Franco avec les Capétiens, et, peu auparavant, TEmpire romain d'Occident avait été relevé dans la personne des souverains de Germanie, dont l'autorité s'étendait par delà les Alpes jusqu'au centre de l'Italie. Mais, si la royauté inaugurée par les Capétiens, qui s'efforçaient de lui conserver son caractère public et général, n'était encore qu'une promesse*, l'Empire, à le considérer comme une sorte de « principat européen », de pouvoir prépondérant et pacificateur, tel que l'avait institué Charlemagne, n'était non plus qu'une fiction.
Aucune règle efficace ne semblait naître alors du régime féodal devenu commun à l'occident de l'Europe. En France, les populations, opprimées par ces ducs, ces comtes, qu'un gouvernement affaibli avait laissé s'ériger en souverains sur les diverses parties du sol, ne souffraient pas moins des rivalités qui divisaient leurs maîtres. Le règne de Henri I**" fut particulièrement troublé par ces rivalités. Les entreprises à main armée soit du suzerain contre ses vassaux, soit des vassaux contre leur suzerain, entreprises continuelles et partout répétées, livraient partout la France aux horreurs de la guerre. A ces mêmes excès s'ajoutaient, dans l'étendue de l'Empire, les luttes entre races, non seulement entre Allemands et Italiens, mais, au cœur de la Germanie, entre Bavarois et Souabes. Franconiens et Saxons, Rhénans de la rive droite et Rhé-
1. M. Luchaire, dans son histoire des Institutions politiques de la France sous les premiers Capétiens, impie nale, 1883, a clairement établi, d*ane part, que les descendants de Hobert le Fort avaient prétendu continuer la royauté carolingienne en tant que pouvoir public et général, et, d'autre part, que la royauté capétienne, par suite de la disproportion qui ez-istait entre ses prétentions et ses ressources, ne s'appuyait guère que sur un titre.
nans de la rivo gauche *. Loin que les empereurs, les plus puissants parmi les princes de ce temps, se servissent de leur pouvoir pour arrêter ces violences, ils en donnaient l'exemple et n'étaient occupés eux-mêmes qu'à maintenir par les armes une autorité plus nominale que réelle, et qui, issue de l'élection, était quelquefois contestée et souvent incertaine. La guerre générale ou partielle, publique ou privée, avec ses crimes et les fléaux de toute sorte qu'elle entraînait à sa suite, tel était le spectacle qui frappait d'abord les yeux, si Ton regardait en son ensemble la société laïque. La Trêve de Dieu, par laquelle, en 1041, quelques évêques et abbés du midi de la France tentèrent de modérer ces luttes homicides en les interdisant à certains jours de la semaine*, et qu'on chercha plus tard à étendre à tout l'ouest de l'Europe, était elle-même un des signes les plus caractéristiques de « cet âge de fer.' »
Los rapports de cette société avec l'Église ne paraissaient pas empreints d'une moindre brutalité. Au dire des contemporains, la personne des ecclésiastiques n'était pas plus respectée que la sainteté des autels et le bien des églises. Plus d'une fois on lit dans les chroniques que des évêques sont atta qués sur les chemins et dépouillés, tandis que d'autres sont blessés ou tués au pied des autels '*. Les actes de déprédation commis au détriment des églises ou des monastères étaient des plus fréquents. Ce n'étaient pas seulement les seigneurs féodaux qui convoitaient les richesses et les vastes possessions du clergé. Il y avait telle ville d'Italie où, à la mort de l'évêque, on voyait les habitants faire aussitôt irruption dans la demeure épiscopale, s'y emparer de tout ce qui avait appar-
4. Pour l'état général de TAllemagne à cette époque, voir, dans VHistoire â^ Allemagne de M. J. Zeller« le t. III, intitulé V Empire germanique el l'Eglise au moyen âge, Didier, 1876.
2. Rad. Glaber, IV, 5; V, 1. — Pagii not. apud Baron. Annal. eccL anno