‹ La cour de Rome et la FranceChapitre 7 sur 8 · IL NT A PLUS DE CONCORDAT · texte numérisé non relu

IL NT A PLUS DE CONCORDAT

La cour de Rome n'a cessé de fomenter des troubles en France et de concourir, dans la mesure de ses forces^ chaque fois que nous avons voulu repousser ses excès, au renversement de notre gouvernement. C'est un fait; nous en avons tous été témoins. De quinze ans en quinze ans nous assistons à jdes crises religieuses, auxquelles viennent se joindre les agitations révolutionnaires, et qui se terminent infailliblement par la chute du pouvoir. Telle est la politique invariable de la cour de Rome : affaiblir, agiter les Ëtats pour les tenir sous ses ordres. Eu 1828, nous la voyons, par les violentes attaques de ses agents, préluder à la révolution de Juillet. Eu 1845 l'agitation cléricale qu'elle dirige devient tellement menaçante qu'elle appelle la répression des chambres et prépare, de concert avec la ligue

réformiste, la révolution de Février. Sous le second empire, elle crée, à partir de 1860, une véritable anarchie morale et politique qui aboutit au Concile et à Sedan.

On ne peut donc nier ni l'existence, ni le caractère de ces crises périodiques. La cour de Rome en est rame; rultramontanismë en est Tagent. Par mille affi- 1 iations occultes ou publiques, il pénètre, s'étend, se propage et finit par tout envaMr.

Pour nous en préserver nous avions autrefois des lois ou maximes, et, depuis 1801, un concordat^ dont Tefficacité n'était certes pas infaillible, mais qui, dans la pratique, suffisait. La seule crainte du conflit que rendait possible ou que laissait entrevoir le premier des articles organiques, empêchait le fanatisme de se glisser dans nos écoles, les évéques de subir le zèle into* érant des congr^égations romaines, les prfetres enfin de paraître obéir à des ordres venus du ddiors, ce qui, leur conservant xa% yeux des postulations le erédit et le rei^ct, rendait inutile l'emploi des moyens superstitieux et maintenait à la religion son caractère raisonnable et élevé.

Aujourd'hui, c'est une Tenté dont il fout queehaoan se pénètre bieo , nous n'avons plm de concardaU La légère réprimande qu'entraînaient autrefois les appels comme d'abus est à présent, poor ceux qui rencourentf une «ofte de distinction dont ils tirent vsmité, cowm Ta &tt voir, en 186K, Tattitade du cardinal Mathieu au

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sénat. Le premier des articles organiques, qui près-rivait jadis l'approbation du gouvernement pour la promulgation des rescrits de la cour de Rome , n'est plus appliqué, ui même applicable, ainsi qu'on a pu s'en convaincre dans l'affaire du Syllabusy et, plus récemment encore^ dans la question de l'infaillibilité ; et, par conséquent, sur un ordre des congrégations romaines, le clergé peut impunément tout dire, tout faire contre les principes constitutifs de la société. Enfin le droit qu'ont les chefs du pouvoir exécutif, en tant que gardiens de la souveraineté nationale, At présenter ^ ou, comme s'exprime le concordat, de nommer aux évêchés vacants, est lui-môme contesté. Que reste-t-il donc de notre ancien pacte international ? Rien. L'État n'a aucune garantie d'aucune sorte contre les empiétements de la cour de Rome. Si l'Église appelle cela être libre, elle a sous ce rapport toutes les libertés. Les catholiques Tout ainsi voulu ; nous souhaitons qu'ils n'aient pas à s'en repentir et à se rappeler trop tard le nK)t de Mgr Darboy disant de nos lois organiques que : « si elles n'étaient pas faites, il faudrait les faire. >

Grâce à cet état de délabrement ou plutôt de ruine dans lequel, d'accord avec les révolutionnaires et les athées, ils ont mis notre droit public ecclésiastique, le clergé est tenu d'enseigner et il enseigne en effet dans les séoùnaires les pures doctrines romaines, c'est-àdire la haine de la société moderne, le mépris de la liberté de la presse et des cultes, et la suprématie ab-

solue du pape. De là ces générations féodales qui sont venues tout à coup nous surprendre. L'ultramontanisme règne en maître ; la France religieuse n*est plus qu'une sous-préfecture de Rome. Et parce qu'elle n'accepte point sans lutte ce déchirement de toutes les traditions qui avaient fait autrefois sa force et sa grandeur et pénétré profondément dans ses mœurs, elle subit périodiquement des crises qui emportent les gouvernements.

Maintenant Tinfaillibilité est proclamée; ragitation sera permanente. L'ultramontanisme ne pactise pas, il lui faut l'empire ; faisant des âmes amères, fanatiques, insatiables, nous aurons la guerre sans trêve et rabaissement sans fin. C'est fatal.

Deux fois, en 1828 et en 1845, la France justement effrayée des progrès du mal voulut y porter remède ; deux fois la révolution vint emporter le mal et le remède. Le second empire prit autrement la question. Dès qu'il vit, en 1859, que le fanatisme devenait menaçant, il essaya de porier la guerre à Rome même, en faisant l'unité de l'Italie. Le Saint-Siège lui répondit par des conciliabules d'évêques et par le concile de 1870, qui proclama Tinfaillibilité, immédiatement suivie de la chute du pouvoir temporel; car si le pape est infaillible il n'a plus besoin d'être souverain. C'est évident. Il ne saurait être à la fois l'un et l'autre; FinteiTention de Dieu vaut mieux.que celle des hommes, et il faut bien croire, à moins de tout remettre en question, que son infaillibilité est le meilleur gage de son

indépendance. Ainsi l'a visiblement ordonné la Providence. Il est vrai que les iiltramontains attribuent à Dieu tout ce qui les sert, et au diable tout ce qui les blesse : la mort de rarchevêque est un châtiment; celle du P. Olivaint, un martyre qu'on ne rachèterait pas au prix d'un million, « car un petit nombre souffrant pour le nom de Jésus, rend les travaux des antres plus fructueux i et sauve la Compagnie. Ainsi pensent les ultramontains. Le ciel n'a pas de secrets pour eux; ils savent quels événements sont divins, quels événements sont humains. Pour nous qui ne sommes pas initié aux mystères de leur logique surnaturelle, nous sommes bien obligé de dire que, châtiments ou récompenses, la surprise du concile et l'unité de l'Italie sont deux faits également providentiels, à tel point que, même sans nos désastres, ils se seraient également accomplis.

Hais qu'aurait fait l'empire en présence du dogme de l'infaillibilité? Rien, car il était complètement désarmé, ainsi que nous n'avons cessé de le dire, de le prouver, avant, pendant et après la réunion du concile. Interpellé sur ce point par M. Roulànd, le 11 janvier 1870, le gouvernement répondit par l'organe de M. le comte Daru, notre ministre des affaires étrangères, ce qu'il avait déjà répondu en 1868 par l'organe de M. Baroche, garde des sceaux, ministre de la justice et des cultes, à savoir : qu'il n'y avait rien à craindre, rien à redouler de la cour de Rome, attendu que nous

avions dans ootre législatioD des armes suffisantes pour combattre et repousser les eolreprises des uitra* montains. Et cependant il savait mieux que personne» par l'expérience du Syllabm dont il n'avait pu empêcher la promulgation, que les lois sur lesquelles il prétendait s'appuyer n'avaient ni force ni valeur. U entretenait donc à dessmn^ dans le seul but d'ajourner la lutte ou de provoquer une solution radicale, la fausse se* curité du pays. Quand il avait fermé les yeux il croyait le péril évité. Oubliant que gouverner c'est prév<Hr, il attendait qu'un mal, qui.leplus souvent n'est rien à son début, devînt incurable, pour s'en occuper et se joindre alors au parti le plus fort ou le plus menaçant. Cette politique souverainement imprévoyante nous inspira, le 20 janvier 1870, la lettre suivante à l'empereur :

Sire,

On vous trompe. On vous dit qu'il existe dans le droit public ecclésiastique de la France des moyens d'arrêter les imprudences ou les empiétements de la cour de Rome; il n'en est rien, et cette erreur, que partagent tous vos conseils, peut avoir d'un moment à l'autre les plus funestes conséquences.

Érigée en dogme, rinfaillibilité pontificale n'aura pas seulement pour effet de faire passer des évoques au pape et du pape aux jésuites toute l'administration des diocèses, et de venger ainsi lé Salnt-Siége des blés-

sures qu'on a pu lui faire depuis dix ans; elle intro* dnira, en outre, dans l'enseignement des séminaires et dans la croyance des fidèles, un certain nombre de doctrines qui, opposées aux principes constitutifs de la société moderne, feront les esprits exigeants, les consciences inquiètes, les âmes ingouvernables, et rendront toute conciliation impossible entre les deux partis extrêmes qui se disputent l'empire du monde. On verra bientôt la lutte prendre un caractère de vivacité sans exemple, et, comme plusieurs grandes villes ont failli, le 8 décembre, nous en donner le spectacle, Tagitation religieuse viendra joindre son fanatisme au fanatisme de nos discordes sociales.

Enrégimentés sous la conduite des affiliations ultra* montaines qui les soutiennent, les placent, les marient et forment entre eux une véritable franc-maçonnerie cléricale, les catholiques, prêts à tout croire, sinon encore à tout faire sur un mot du Saint-Siège, accepteront le nouveau dogme sans même en comprendre la gravité. Dès lors, ce ne sera plus la liberté de renseignement supérieur ou La destruction plus ou moins prochaine de T Université qu'ils réclameront avec instance et avec l'appui de 180 membres du Corps légis* latif ; il leur faudra, à bref délai, la liberté du bien^ c'est-à-dire le règne exclusif de ce qu'ils appellent la vérité, et, par suite, la suporession de toute liberté de conscience et de pensée. Une impiété grossière, pour combattre ces excès, se lèvera sur la France, qui.

oscillant du fanatisme à l'athéisme, tombera au rang des pays d'inquisition. Entre ces partis également hostiles, le gouvernement, traité de clérical par les uns et d*impie par les autres, deviendra de plus en plus contesté ; la guerre sera en permanence.

Sire,

En présence de ce danger imminent, la confiance de vos ministres a quelque chose qui confond. Est-ce erreur ou calcul? S'ils croient à l'efficacité des lois qn'ils invoquent, pourquoi ne les appliquent-ils pas ? Et s'ils n'y croient pas, pourquoi les invoquent-ils î D'où vient cet appel incessant à de prétendues libertés gallicanes qui n*existent plus, ou qui, existassent-elles, n'auraient aucune action? Que prétend-on faire en tirant de l'arsenal vermoulu de nos lois ces armes de parade émoussées par le temps? Se trompe-t-ou, ou veut-on nous tromper?

Tandis que Mgr de la Tour d'Auvergne, archevêque de Bourges, s'écrie : v Juge infaillible dans les matières de la doctrine et de la foi, le Souverain-Pontife n'est j«igé par personne », son frère, non moins ultramontain que lui, et conime s'il cherchait plus à endormir qu'à éveiller notre vigilance, écrit, le 8 septembre .1869, à nos agents diplomatiques : t Nos lois nous offrent toutes les garanties voulues. Elles ont maintenu, ajoute-t-il, en faveur du pouvoir civil la faculté qu'il avait déjà dans les époques antérieures, de s'opposer

à tout ce qui serait contraire à nos franchises nationales. Nous sommes donc parfaitement en mesure de décliner, le cas échéant, celles des décisions du prochain concile qui seraient en désaccord avec le droit public de la France, i Autant de mots, autant d'erreurs.

Déjà, le 10 juillet 1868, en réponse au saisissant discours de M. Emile Ollivier sur le concile, M. Baroche, alors garde des sceaux, ministre de la justice et des cultes, avait en toute sincérité manifesté la même confiance vraiment ingénue : c Dans tous les cas, s'était-il écrié, nous nous sentons armés, comme le gouvernement français Ta toujours été, et sous Fancien régime et sous le concordat. Après le concile, il est évident qu'une grande question se posera devant le gouvernement et ses conseils. Les décisions du concile devront-elles être admises en totalité ou en parlie? »

Eh bien I non, après le concile comme avant, aucune question ne se posera, ou, s'il s'en pose une, elle ne recevra aucune solution, parce que le gouvernement, comme il s'en convaincra sous la direction de ses nouveaux ministres, ne peut rien, absolument rien contre les décisions du Saint-Siège.

M. Rouland, lui-même, défenseur-né de nos libertés gallicanes, se montre satisfait des réponses évasives du gouvernement. Pourquoi? Son unique préoccupation parait être de placer le ministère dans l'alternative de se démentir un jour ou d'appliquer des lois impuis-

santés: t Tialerpelle le gouverûement, dit-il, et je lui demande : Acceptez-vous ou modifiez-vous la conduite tenue et les principes suivis par vos prédécesseurs î »

M. le comte Daru ne répond ni oui ni non. Dans un langage plein de sous-entendus et d'inquiétantes réserves, il se borne à dire : « Nos inaxUne$ nationales en matière religieuse, l'indépendance du pouvoir civil et la liberté de conscience ne peuvent être menacées. (Très-bien ! très-bien ! s'écrie Tultramontain comte de Ségur d'Aguesseau que ces équivoques cooablent de joie.) Inscrites dans notre constitution, poursuit M, le comte Raru, garanties par toutes nos lois, elles sont mieux défendues encore par la raison publique et par l'attachement inébranlable de tous les Français.» {Vive approbation.) Et- comme s'il venait de faire une réponse catégorique à l'interpellation formelle de M. Rouland, M. le comte Daru s'écrie triomphalement: c Nos instructions sont-elles différentes ou sont-elles conformes à celles que le prince de la Tour d'Auvergne avait formulées? Je crois avoir répondu. La lecture de la dépêche que vous venez d'entendre est, si je ne me trompe, une réponse complète et satisfaisante. » [Marques d'adhésion. Très-bien ! très-bien !)

Très-bien, soit! c'est Topiniondu Sénat, qui, divisé, hésitant, ne veut pas s'aventurer sur le terrain brûlant, et d'ailleurs inopportun en ce moment, des discussions religieuses. Mais ce langage plein de réticences calcu" lées est des plus inquiétants pour l'avenir. M. le comte

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Daru, qui reproche ironiquement à M. Rouland « de se iromper de siècle », ne parle plus, comme M. de la Tour d'Auvergne Ta &it, de nos franchises nationales^ mot consacré et rappelant nos lois antérieures, mais il invoque nos maximes nationales, qu'il a soin de définir < Vindépendance du pouvoir civil et la liberté de conscience »..• telles qu'on les entend à RoD3eI M. le comte de Ségur d'Aguesseau, qui saisit l'équivoque, s'empresse de s'écrier : Très-bien! trèsbien !

Profitant du malentendu, le Sénat demande vivement l'ordre du jour pur et simple, et M. Suin, qui s'en rapporte ingénument, ainsi que MM. Rouland» Baroclie et de la Tour d'Auvergne, à la prétendue efficacité de nos libertés gallicanes, se lève pour proposer Fordrc du jour suivant, voté à la presque unanimité : c Le Sénat, confiant dans les explications et les assu-^ rances qui viennent de lui être données, passe à V ordre du jour. »

Voilà à l'aide de quelles subtilités, sans connaissance du passé ni du présent, sans souci de Tavenir, on croit gouverner un grand pays comme la France !

Or, je ne crains pas de le dire, il y a, dans ce triomphe d'un jour, dans ces réserves et ces sous-entendus de tribune, d'effroyables dissensions religieuses, que le temps se chargera d'en tirer, et qui, si Finfaillibilité pontificale est proclamée, rendront le gouvernement impossible.

Sire,

rafflrme que vos conseils se trompent et vous trompent. Vous n*avez, je le répète, aucune loi, aucun moyen sérieux, efficace, de protéger le droit public de la France et le pouvoir que vous avez reçu de la nation contre les empiétements de la cour de Rome. Nos anciens jurisconsultes disaient : c La couronne de France est fermée. > On peut dire aujourd'hui : « elle est ouverte ; le Saint-Siège y pénètre de toutes parts. »

Il est visible que M. Baroche, en 1868, et que M. de la Tour d'Auvergne, en 1869, en se disant bien arméSy faisaient allusion au premier de nos articles organiques, qui interdit la publication en France des c bulles et brefs du Saint-Siège contraires à notre droit public. » Or, aujourd'hui, cet article n'a plus aucune valeur, ni pratique ni légale ; il est abrogé de fait, inapplicable en droit.

Autrefois, sous l'ancien régime, l'enseignemeDt commun des canonistes et des théologiens était que les rescrits*pontificaux ne devenaient obligatoires en conscience qu'après avoir été promulgués, dans les formes canoniques, par les ordinaires du lieu ou par les évoques de chaque diocèse. Aujourd'hui, au contraire, l'enseignement unanime des canonistes et des théologiens est que les bulles du pape sont obligatoires en conscience, de quelque manière qu'on en ait connaissance; et comme les journaux, la presse, la

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publicité se hâtenl de les faire connaître aux prêtres et aux fidèles, ceux-ci sont tenus, ipso facto, de s'y conformer en conscience. Si demain l'infaillibilité devenait un dogme, ils s'y soumettraient sur-le-champ.

Telle est la révolution qui s'est opérée sans bruit depuis cinquante ans dans l'enseignement de^nos écoles. On ne trouverait pas aujourd'hui, dans tout Tempire, un seul séminaire enseignant une autre doctrine.

Après l'établissement du schisme et la dispersion des évêques, en 1791, il fallut bien que le pape instruisît directement les fidèles. Toutes ses bulles, de 1791 à 1802, sont adressées « aux prêtres et aux fidèles de la France », sans l'intermédiaire des évêques. Peu à peu la nécessité fit loi ; le fait est devenu droit. Il est maintenant irrévocable, et nous sommes ainsi, non armés, mais complètement désarmés, contre les empiétements de la cour de Rome.

Sire,

Voilà la vérité. Les faits la prouvent surabondamment. L'ultramontPnisme coule de toutes parts, et bientôt la liberté de l'enseignement supérieur achèvera son triomphe en remettant aux jésuites l'éducation religieuse de la France. On peut le combattre en lui opposant d'autres croyances, on ne saurait le proscrire.

Je n'expliquerai pas comment des hommes d'État chargés de nos affaires religieuses, comment des con-

seillers de la couronne ayant mission de conserver le dépôt de notre droit public> ont pu ignorer la révolution profonde, radicale, qui s*est opérée dans renseignement de nos séminaires. Mais ce qui restera à îamais un mystère et un sujet d'étoonement, c'est que ces mêmes hommes aient pu, à trois ans de distance, méconnaître leur propre histoire et la nôtre. Que nous reste-t-ii pour nous diriger dans la vie, si nous dédaignons notre propre expérience?

Lorsque parurent, en décembre 1864, TEncy clique ^ et le Syllabus qui ont si fortement ému les esprits, M. Baroche voulut, au nom du premier de nos articles organiques, interdire la publication de ces documents. Il écrivit en ce sens, sous la date du 4" janvier 1865, à tous les évoques. Nous avons leurs réponses ; elles sont éloquentes et décisives. Tous, sauf quatre, protestent contre ce que la plupart d'entre eux appellent « la mesure odieuse du ministre des cultes. i> Ainsi fut jugée la loi que le gouvernement invoque aujourd'hui avec confiance !

Ce n'est pas tout : les uns déclarèrent l'Encyclique et le Syllabus promulgués de fait par la presse; les autres, en en adressant un exemplaire à chacun de leurs curés, annoncèrent que cette distribution tiendrait lieu de promulgation ; enfin, les plus dévoués am idées modernes de l'Église avouèrent hautement que la promulgation des bulles d'après les anciennes formes canoniques n'était plus de rigueur pour leur

donner force de loi. c Vous savez d'ailleurs, écrivit Mgr klloxi, évêque de Meaux, que la publication authentique n'est pas nécessaire pour que les décisions émanées du Saint-Siège soient obligatoires, et que, d'après le sentiment conioiun des théologiens et des canonistes, il suffit qu'elles aient été publiées à Rome dans la forme ordinaire. » C'est, en effet, comme j'en ai déjà fait la remarque, l'avis unanime des théologiens modernes.

« La Providence, dit l'évêquede Quimper, Mgr Sergent, a permis que TEncyclique ait reçu par les journaux une notoriété immense... Elle se trouve donc, par le fait, suffisamment publiée. »

L'évêque de Linwges, Mgr Fruchaud, fut plus explicite encore : il s'éleva formellement contre les prétentions de M. le ministre des cultes. « Il est contraire au droit divin, dit-il, et à la constitution de rÉgBse, d'intercepter d'une manière quelconque les libres rapports entre le souverain pontife, les évoques et les shnples fidèles, et, nonobstant l'interdit du gouvernement, Y Encyclique est promulguée de fait : tous les catholiques sont obligés d'y adhérer complètement et de la professer. •

Enfin, ne pouvant produire ici tous les témoignages, je citerai encore celui de Mgr Gignoux, évêque de Beauvais, qui répondit le 8 janvier : c Vous savez d'ailleurs que cette publication particulière (par l'évêque du lieu) n'est nullement nécessaire pour rendre

obligatoires les décisions et prescriptions émanées dn Siège apostolique. D'après la doctrine commune des canoDjstes, il suffit que la publication en soit faite à Rome, suivant les règles et les usages ordinaires, pour que les catholiques qui en ont connaissance soient ténus d'y adhérer et de s'y conformer. »

Tel est renseignement uuanime des théologiens (80 évèques sur 84), et, par conséquent, j'ai bien le droit Je dire que le premier des articles organiques n*a plus aucune raison d'être. Il n'arrête rien, ne protège personne, ni TÉlat, ni les évêques, ni les fidèles. Loin d'offrir la moindre garantie, il est un danger, puisqu'en laissant croire que le gouvernement est armé contre les doctrines de la cour de Rome, il paralyse les mesures que les évêques ou le pays pourraient prendre s'il n'existait pas, et plonge ainsi la nation dans la pins trompeuse sécurité.

J'ajoute que si l'on n'a pu empêcher, en 1868, la promulgation de l'Encyclique et du Syllabus émanés de la seule autorité pontificale, comment arrêterait-on, en 1870, la promulgation de décrets qui émaneraient du concile? N'esl-il pas téméraire de le dire, imprudent d'y songer?

Sire,

Je crois avoir péremptoirement établi ce que j'avais avancé en disant : « On vous trompe, vous n'avez aucun moyen, aucune loi qui vous protège contre les

empiétements de la cour de Rome. » Nous n'avons de ressource que dans la sagesse de nos évoques, qui sont tous aujourd'hui l'œuvre de votre gouvernement, et qui, bien qu'ultramontains pour la plupart, mais redoutant Taccueil qu'ils recevront en France si le nouveau dogme est proclamé, ne demandent^ sauf de rares exceptions, qu'à pouvoir ajourner la définition qu'on leur propose. Les plus dévoués au Saint-Siège, soit par ambition, soit par tradition, Mgr de Bonnechose ou Algr Pie, cherchent, je n'en doute point, à sortir de rimpasse oii ils se voient entraînés. C'est à la politique à leur en fournir le moyen, et à réparer par son habileté les fautes de son imprévoyance.

Mais la proclamation de l'infaillibilité pontificale aura-t-elle les conséquences que nous redoutons? N'af(îrrae-t-on pas déjà que, réduite au spirituel, elle n'apportera aucun trouble aux rapports de l'Église et de l'État, aux relations des citoyens entre eux? Cette nouvelle erreur n'est pas moins dangereuse que la précédente, et je le prouverais non moins clairement, s'il le fallait. Un grand înagistrat disait, il y a plus d'un siècle, que les Français « se feraient tous tuer plutôt que de consentir à l'infaillibilité du pape. » Malgré l'indifférence du siècle, cette proposition est toujours vraie.

Le Saint-Siège vous renverra donc la guerre pour la guerre, et, portant au comble nos divisions intestines, il sèmera partout en France, aux applaudisse-

ments de l'Europe jalouse, la guerre civile et Tanarcbie. De même que le chevaleresque empereiû* François- Joseph, grâce au concordat de 1855, qui avait mi& la vie de TAutriche auic mains des évoques conduits euxmêmes par les jésuites^ fut amené comme un somnambule sur le champ de bataille de Sadowa^ oii le canon de la Prusse le réveilla brusquement ; je dis que vos ministres, Sire, les uns naïvement, par ignorance, les autres volontairement, par calcul, naus mènent à une crise terrible, qui peut d*un moment à l'autre édater et amener un désastre auquel celui de Sâdowa n'aura rien eu de comparable. Jetée tour à tour du mystictsooe à rimpiété, du fanatisme uUramontain à la Hquidation sociale, la France alors sera déchirée par une des plus épouvantables guerres civiles qui se soient jamais vues sur la terre, et d'oii sortira peut-être un jour la s#aration de l'Église et de l'État, mais certainement celle de la nation et de la dynastie.

Depuis que ces lignes ont été écrites, te concc»rdat a ^bi de nouveaux échecs. L'infaillibilité est venue flpapper d'une déchéance radicale le premier des articles organiques : car on ne saurait déeeoiment vouloir que le gouvernement interdise ou contrôle à l'avenir les bulles d'un pouvoir que les évoques, nommés et payés par lui, déclarent infaillible. Nous sommes donc^ sous ce rapport, absolument désarmés et livrés à la merci des « pures doctrines* romaines. » De plus.

le texte seul du concordat, quoique devenu lettre morte, inquiète les ultramôntains. Ils veulent d'un mol l'annuler. Le pape, disent-ib, maître absolu des consciences, peut déchirer, quand il lui plaît, les engagements qu'il contracte. On croit rêver en lisant de pareilles assertions ! Et c'est encore un de Bonald, un magistrat, un légiste, qui ose soutenir cette thèse et donner le signal d'une nouvelle campagne pour enlever au chef de l'État la nomination des évêques, afin de peupler tons les diocèses d'ultramontaiBS ardents, ennemis jurés de nos libertés ! Il semble vraiment que la folie se soit emparée de toutes les têtes, qu'il y ait une sorte d'émulation sataniquc pour détruire la France sous prétexte de la restaurer, et que, depuis le comte de Chambord, acceptant l'infaillibilité, c'est-à-(Jire reniant la foi de ses ancêtres, jusqu'au dernier de ces hobereaux de province qui se faisaient gloire autrefois de défendre l'indépendance des deux glaives, chacun prenne à tâche de salir son passé, de déshonorer notre histoire^ et d'introduii'e dans Tordre B(K>ral cet effroyable esprit de destruction et d'anarchie que les bandits de la commune ont porté dans l'ordre matériel.

S'il est un acte qui porte tous les caractères d'un pacte, d'un traité, d'un contrat, c'est bien celui qui intervînt le 18 juillet 1801 entre les deux gouvernements de Rome et dte Paris, représentés par leurs 'plénipotentiaires^ lesquels après avoir fait rechange de leurs

pleins pouvoirs respectifs, discutèrent longuement, péniblement, les articles du concordat et fixèrent à quarante jours réchange des ratifications. Ainsi se font les traités internationaux. Gn ne saurait donc refuser à celui-ci la valeur d'un contrat synallagmatique absolument obligatoire pour les deux parties contractantes, et jusqu'ici, en effet, personne sauf Lamennais, n'avait eu l'impudeur d'invoquer pour le rompre les subtilités de la casuistique. Mais il gêne les uUramontains impatients de se partager la France, et qui, par l'infaillibilité, assurés maintenant de leur discipline et de leur force, démasquent peu à peu leurs batteries. Un illustre théologien, i\i V Univers du 22 juillet, avait adressé à un savant magistrat, M. Maurice de Bonald, les deux questions suivantes :

lo Le gouvernement actuel (de la Défense nationale) at-il succédé au privilège concordataire de la présentation des évêques pour les sièges vacants ?

2® Dans l'hypothèse qu'il ait succédé, le Saint-Siège n'at-il pas le droit de retirer ce privilège vu l'abus qu'en ont fait les gouvernements français depuis soixante-dix ans ?

La réponse du savant magistrat ne se fit pas attendre, ou plutôt la demande n'était qu'un prétexte pour mettre au jour une nouvelle et inouïe prétention de la cour de Rome : celle de choisir ou de faire choisir elle-même les évoques, au risque de renouveler les honteux scandales de corruption, d'intrigue et

de simonie auxquels, à Rome, les nominations de ce genre ont toujours donné lieu. M. Maurice de Bonald, négligeant à dessein les conditions spéciales dans les- (juclles la demande s'était produite, formula donc, comme doctrine générale de droit, la réponse suivante qui se recommande à la plus sérieuse attention des moralistes et des jurisconsultes :

\o Le concordat est une pure concession faite par le pape au gouvernement français et dont il est toujours seul le maitre et le juge,

2* L'acte de 1801 ne peut être assimilé à un contrat, parce quHl y a impossibilité radicale à ce qu'un contrat intervienne entre deux persomies, savoir : la puissance spirituelle et la puissance temporelle, dont l'une est pouvoir, l'autre sujet, dont Tune commande à l'autre comme l'âme commande au corps; et parce qu'il. y a encore impossibilité à ce que ce môme contrat intervienne touchant la juridiction, c'est-à-dire un objet qui ne peut faire la matière d'une obligation.

Telle est ma réponse aux deux questions ci-dessus.

Maurice de BonAld,

Chevalier de l'ordre de Saint-Grégoire le Grand, juge au tribunal civil de Rodez.

On demande souvent si les « pures doctrines romaines » sont vraiment un danger. Voilà, répondronsnous, ce qu'elles font des consciences. — S'il y a impos-

sibilité à ce qu*un contrat intervienne entre Rome et Paris, h quelle ignol^le supercherie s'est donc prêté Pie VU en 1801 ?

Ajoutons que le savant (car ces messieurs sont tous savants) rédacteur de là CiviUà cattolica s*empressa d'écrire à son cher ami, M. Maurice de Bonald : « Toutes les fois que j'ai eu à parler des concordais, c'est toujours de cette façon que je les ai etivisagés. » On n'est pas plus naïvement cynique! Et, Pie IX luimême, s'adressant à l'auleur de cette heureuse interprétation du concordat, lui dit ; « Cher et noble fils, sa- Jut et bénédiction. Nous avons reçu avec joie, cher et noble fils, votre sérieux travail, qui témoigne de votre piété et de votre savoir, en faisant ressortir aux yeax le caractère wfl^wr^/ et spécial de ces sortes de pactes..» La doctrine de M. Maurice de Bonald est donc ïÀm celle de la cour de Rome. Oii nous arrêterons-nous ^ns cette voie qui déconcerte la raison^et trouble la conscience ? L'Église est-elle une école de moralité ou d'immoralité? N'y a-t-ii pas dans l'atmosphère de Rome comme dans l'air embrasé de la Commune quelque chose qui donne le vertige? Et o'a-t-on pas raison de dire que les ultramoirtains sont des malfaiteurs publics !

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